ÉDITION DV MERCVRE DE FRANCE
MDCCCXCVII
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Personnages
GiLDAS, roi d'Andaine.
GuisLAiNE, fille du roi d'Andaine.
YoLAND, prince de Locinaria.
Germaine, fille d'honneur, sœur adultérine deGuislaine.
Floraine, suivante, sœur de Guislaine, fille du roi et
d'une esclave.
Gautier, page.
Pages, soldats, serviteurs.
Au château d'Andaine, dans la grande salle des tapisseries, depuis le déclin du jour jusqu'au lever du soleil, l'année où l'on vit paraître au ciel un oiseau de feu.
FLORAINE
Elle achevé de disposer les lampes de terre qui brûlent, fleurs aux arbres de bronze, puis, ouvrant le vantail de la baie ogivale, elle regarde longtemps dans la nuit pendant que le vent du soir agite, comme d'un ange, les ailes de son bavolet. Elle frappe des mains el dit très joyeuse, comptant sur ses doigts, car voici une à une les étoiles :
Un œil, deux yeux, trois yeux : un seul, c'est l'œil de Dieu ; deux, ce sont les yeux bleus de Jésus qui sourit à sa mère, Notre-Dame ; trois, ce sont les rois Mages à genoux dans la paille et la gloire de l'étable. — Un œil, deux yeux, trois yeux: les flammes tristes des lampes ont tremblé comme des âmes quand à l'aube l'angélus pleure de les rappeler à la prison du purgatoire. — Oh ! que je fusse délivrée, moi aussi, pauvre âme d'amour,
toute une nuit d'automne, ou, si Dieu le veut, tout un jour de printemps, quand les saules sont si doux, si bleus, si verts, si tendres avec leurs larmes fleuries, — délivrée un peu de mon amour. Yoland, seigneur qui me tenez toujours en dure prison d'amour dans votre cœur obscur et doux. O Yoland, votre cœur est noir comme une tour et j'y mange du pain plus dur que les anneaux où tu serras mes jambes, Yoland, et mes bras blancs. Yoland, les bras de la pauvre servante sont blancs et chauds comme la toison des agneaux, comme les agneaux nouveaux qui tremblent sur leurs jambes.
Elle dresse en un geste d'amour, ses bras, qui se dénudent de leurs larges manches.
Yoland. voici mes bras !
Mais, apercevant sa nudité, elle rougit, et, ses bras cachés et l'un retombé le long de sa robe, l'autre appuyé au vantail entrouvert :
Je suis tout enivrée de l'odeur des étoiles ! O ciel, jardin tout plein de thym et d'aubépines, jardin tout plein de roses et d'ancolies, voici le chœur amoureux des soucis, voici le prince Iris qui sourit dans son casque au cimier violet. Voici
l'œillet, blond page adolescent, voici Yoland, soleil fleuri au soleil de mon rêve.
Elle se tait, semble partie, immobile, vers làbas. A ce moment, Gautier entre et, apercevant Floraine, s'approche, s'agenouille, va lui baiser la main. D'un mouvement qui semble inconscient, la main de Floraine se dérobe.
GAUTIER
Tu fuis comme un serpent sous les ronces, comme une source. Ta main a passé à travers ma main comme de l'eau à travers des doigts. Donnemoi ta main, Floraine, j'ai soif, je veux la boire.
FLORAINE
Elle se retourne, enfonçant ses mains dans ses larges manches.
Non, je ne veux plus jouer. J ai réfléchi, c'est trop grave de jouer.
GAUTIER
Mais je suis grave aussi, moi, Floraine, quand je te regarde. Est-ce que j"ai l'air de rire? Vois donc mes yeux ! Floraine, je veux jouer très sérieusement avec toi.
FLORAINE
Comment feras-tu ?
GAUTIER
Tu verras, tu verras, je te donnerai des baisers sur les mains, sur les bras, sur les joues, sur la bouche!
FLORAINE
Sur la bouche, Gautier ! Mais c'est un péché !
GAUTIER Ta main, d'abord.
FLORAINE
Non. Et puis tes yeux me font peur. Oui. ils sont sérieux, tes yeux, ils sont trop sérieux. Pauvre petit Gautier ! Mes mains ont des chaînes, mes bras ont des cordes, mes joues sont en prison, mes lèvres sont scellées. Que Dieu me délivre, petit Gautier !
Elle le baise sur le front, en lui serrant la tête dans ses mains, et disparait.
GAUTIER
Pourquoi mes yeux lui font-ils peur? Mes yeux sont bleus, mon âme est bleue comme le baiser du ciel et de la mer, mes yeux sont doux, mon cœur est doux comme le sourire des premières feuilles du chêne. Je suis un chéne-enfant. Ma che-
velure est une frondaison de désirs et de songes, où le vent de la vie se joue avec amour. Effeuillemoi, vent, et emporte mes feuilles vertes vers le sillage que des barques aux ailes blanches promènent sur la mer en fleurs! O mer épanouie, jardin tumultueux des vagues ! Tu as peur d'un désir, Floraine, tu as peur d'un oiseau : moi, Floraine, j'ai peur de moi-même, car voici qu'à la place de l'enfant doux et bleu, je trouve un homme qui dit: J'aime et je veux. Tes lèvres ont eu la grâce et la puissance de deux soleils et d'un double printemps : l'arbre a toutes ses branches et son ombre est féconde. Viens dormir à mon ombre.
11 se dresse, les bras écartés, et on le voit grandir et devenir homme. A ce moment, la fenêtre s'ouvre, un souffle de vent courbe la flamme vive des lampes, le tonnerre éclate, un éclair part dans la nuit. GiLDAS entre lentement, mais l'air inquiet et farouche.
GILDAS
Le canon, les cloches, les torches...
GAUTIER
Eclairs et tonnerre, Seigneur! Les éléments se sont révoltés sous l'œil paternel de leur maître. Dans le temps qu'il faut pour ouvrir et fermer trois
fois les yeux, la Nature a fait l'œuvre d'une longue et laborieuse année : alors Dieu a parlé.
GILDAS
Que veux-tu dire ?
GAUTIER
Voyez, Seigneur, comme je suis devenu tout d'un coup capitaine, pour mieux vous servir, de page que j'étais, hier encore tout enfant.
GILDAS
C'est vrai. La sève monte sans qu'on la voie monter; elle monte comme une odeur et les feuilles ont poussé que l'on croit la vie encore engourdie sous les herbes. C'est vrai, voilà que tu peux sans lever la tête me regarder dans les yeux. Ton regard est fier. Tu commanderas la compagnie des pages, cette nuit.
GAUTIER
Il met un genou en terre.
Je VOUS rends hommage et vous jure fidélité, roi Gildas.
GILDAS
Tu défendras cette partie du château, les fem- — i6 —
mes. et d'abord ma fille, la princesse Guislaine.
GAUTIER
Et puis Germaine, et puis Floraine, oui ! Mais pourquoi cette nuit?
GILDAS
Tais-toi et suis-moi jusqu'au son de la cloche. Tu ne sais donc rien, page? Les bouches des femmes ont donc des secrets, maintenant, pour les oreilles qu'elles mordent? Les chattes, devenues muettes, font-elles l'amour à l'étouffée? Gautier, dis-moi la vérité!
GAUTIER II tremble devant l'impérieuse voix du vieux Gildas.
Seigneur, j'aime Floraine, mais elle ne m'a baisé qu'une fois sur le front.
GILDAS
Ah ! Ah ! sur le front ! Comme une sœur, petit frère! Mais prends-la donc, fais-la crier, fais-la parler ! Au moment où son âme sera toute obscurcie par les vapeurs sensuelles, elle dira sans le savoir les mots et les noms que son sang charrie le long de ses veines. Elle dira ton nom peut-être, — ou peut-être le nom de Yoland.
GAUTIER Pâlissant, il répète d'une voix triste :
Yoland ?
GILDAS Jeté perce le cœur? Tire ton épée et défendstoi ! Défends celle que tu aimes contre elle-même et contre Yoland.
GAUTIER
Yoland ?
GILDAS
Tout le monde aime Yoland. ici. Yoland est populaire sous les corsages et sous les jupes. D'Andaine à Locmaria, Yoland a passé par toutes les brèches et, comme un renard, à travers toutes les haies vierges. Qui n'a eu Yoland, l'aura. Cloches, sonnez, torches, flambez, il n'aura pas Guislaine tant que je vivrai !
GAUTIER
Ni Floraine !
GILDAS
Bien dit, brave enfant! Mais comprends. Je suis vieux, Guislaine a pris beaucoup d'autorité. Les soldats lui sont dévoués et je n'ose plus donner d'ordres, de peur de me sentir bafoué par une res-
pectueuse désobéissance. Mon autorité n'est plus que dans mes regards, dans mes paroles, dans mes gestes : partout où je ne suis pas, je ne règne plus. Alors je marche la nuit et le jour ; je porte jusque dans les caveaux la peur de ma présence, et j'écoute. On se tait, quand mon pas lourd sonne sous les voûtes, mais les voix de femmes sont aigués ; elles filtrent, comme de l'eau, à travers les murailles. Les murailles quand je passe dans le silence des nuits disent : Yoland, Yoland ! Yoland, je lui ai refusé la main de ma fille ; je sais qu'il viendra la prendre et je sais que la trahison lui ouvrira les portes, et je sais qu'il viendra cette nuit. Gautier, les vieux grimoires mont appris bien des choses et les astres sont mes amis. C'est Natalis qui sonnera la cloche. 11 est dans sa tour : il observe, il conjure et il prie. La prière est plus forte que la loi, mais la loi gouverne le monde inférieur; celui qui la connaît échappe à sa tyrannie ; par la prière et par la conjuration il dirige les actes selon leur but véritable qui est la gloire de Dieu et le salut des hommes.Yoland est hérétique, Yoland est révolté, Yoland est luxurieux : guerre d'amour, guerre de frontière, guerre de religion.
Il arrache le scapulaire qui bénit les seins des femmes et les médailles qui purifient leur cœur ; la seule crainte du peuple, et non celle de Dieu, lui fait respecter les Eglises, les prêtres, les calvaires et les bienheureux. O Maître du Ciel et toi, Vierge, sa mère terrestre, délivrez-moi du mal ! Prends ce poignard, enfant, il te fera reconnaître par la garde du château ; moi, je serai partout, aux portes, aux murs, aux mines. Viens choisir une épée.
Sortent Gildas et Gautier.
GUISLAINE
Elle entre par une autre porte, suivie de Floraine, s'avance, muette, l'air conspirateur, regarde, écoute, puis^ d'abord à mi-voix :
Ils descendent par le grand escalier. Choisir une épée ! Pourquoi faire tuer cet enfant? Mais, Floraine, puisqu'il te courtise, ce petit Gautier, il doit t'obéir. Comment, il faime et il suit Gildas ? Tu me trahis.
FLORAINE
Moi, madame? Vous trahir serait me trahir moi-même. J'aime le comte Yoland comme vous et autant que vous : vainqueur et maître, il choi-
sira entre la princesse et la servante, — mais s'il me veut pour esclave, je serai son esclave. GUISLAINE
Et sa maîtresse.
FLORAINE
Dieu vous entende !
GUISLAINE
Créature insolente et scandaleuse, je te ferai prendre, quand Yoland sera roi.
FLORAINE
Je dirai mon nom, ma sœur, pour avoir la tête tranchée.
GUISLAINE
Tu n'as pas de nom.
Entre Germaine.
Guislaine, Germaine et Floraine, les trois sœurs ont le même signe d'élection : mêmes joies, mêmes deuils, mêmes amours.
GUISLAINE
Hasard !
FLORAINE Elle relève jusqu'à l'épaule sa manche et la manche de Guislaine.
Montre ton bras, Germaine. Sœurs, vous voyez
les trois étoiles sœurs, les trois taches rouges, les trois fleurs de sang.
GERMAINE Elle se frappe, et frappe ses sœurs à la poitrine, comme en un jeu d'enfant.
A GUISLAINE :
Fille de la Reine.
A Floraine :
Fille de la Peine.
A Elle-même :
Fille de la Haine
FLORAINE, jouant le même jeu.
A Elle-même :
Aimer.
A GuiSLAINE :
Régner.
A Germaine :
Et toi ?
GERMAINE
Ni fille d'esclave, ni fille de reine, née du viol et de l'adultère, mon destin est moins clair : il me semble que je n'aime pas la vie. Je n'ai jamais eu dans ma main une main d'homme sans désirer de la briser ou de la mordre, parce que l'homme est la force, parce que sa main est l'action.
GUISLAINE Elles jouent, elles glosent, elles font les fillettes ! Vous savez que c'est pour cette nuit ?
GERMAINE
A quelle heure?
GUISLAINE
Vers le matin. A l'heure où il s'endort, à l'heure où il tombe, lâchant sa lanterne et son bâton, enfin las d'avoir promené son fantôme dans tous les escaliers et dans toutes les caves. Cette nuit, ou la nuit prochaine, mais veillons : les ordres sont donnés. Vous vous tiendrez ici, ou dans la galerie. En cas de malheur, par le souterrain de la chapelle, sous l'autel de Sainte-Anne.
GERMAINE
Que ferons-nous du vieux Roi.?
GUISLAINE
Qu'il reste fantôme !
GERMAINE Oui, mais il a des gestes, des regards, des paroles ; des gens lui obéissent. Son air de roi pénètre jusqu'aux cœurs comme un impérieux parfum. Assurons-nous de lui, respectueusement.
GUISLAINE
Non. Il a voulu la guerre, qu'il subisse le sort du vaincu.
GERMAINE
Ne sois pas si dure pour ton père.
GUISLAINE
Il ne comprendra pas. L'enfance, tombée comme un manteau trop étroit, lui est remontée sur la tête. Nous ne lui dirons rien. Il passera sans le savoir de l'état de roi à l'état de larve. Il aura les caves comme promenoir et les ténèbres pour royaume : nous lui laisserons sa lanterne et son grand bâton d'aveugle,
GERMAINE
Faisons-lui plutôt entendre notre volonté.
GUISLAINE
Le roi n'est rien qu'un mot. mais une épée s'est levée contre nous, jeune, fière et luxuriante comme une pousse de l'année : frêne, coudre, ou saule, c'est elle qu'il faut briser.
FLORAINE
Qui?
Tu le sais.
Gautier?
GUISLAINE
FLORAINE
GUISLAINE
Et seule tu peux rompre cette baguette impudente.
FLORAINE
Comment ?
GUISLAINE
Comment ! Mais il t'aime, sotte ! L'homme qui aime une femme appartient à cette femme comme la souris à la souricière. Tu peux l'étrangler, tu peux l'empoisonner, — tu peux l'endormir. Tu as des mains, tu as des lèvres, — Floraine, il faut qu'à l'heure où les trompettes sonneront sous les remparts, Gautier dorme dans le linceul de la mort ou dans le linceul de l'amour. Tu peux être douce, tu peux l'enivrer si délicieusement qu'il bénisse les lèvres empoisonneuses et qu'il garde pour leur saveur l'insatiable désir de l'enfant pour la mamelle maternelle. Il est fils aîné. Prendsle et sois héritière de la comté d'Audierne.
FLORAINE
Tu ne me connais pas, Guislaine. ]e suis ui cœur simple et fou. J'aime Yoland, je m'offrirai lui et s'il me prend je serai son esclave heureuse S'il m'écarte de ses genoux je n'aimerai plus ja mais que moi-même, sacrée d'avoir aimé limpDij sible. Gautier est un joli enfant, il me plaît, mai je suis envoûtée, je suis prisonnière, Yoland m^ serre dans l'étau de ses jambes hautaines, je sen la morsure des éperons et la blessure du mer qui me secoue les dents : je vais où il me mène. GUISLAINE
Pauvre créature! Tu sais pourtant ce que sei la tragédie et quel rôle nous y avonsécritpourto
FLORAINE
11 y a des vers que les acteurs oublient de d' clamer, et si la mémoire leur manque, parfois i suppléent au texte des propos inattendus. GERMAINE
Enfin, que doit-il faire, ce Gautier, que j'ai v^ hier encore, jouer au pendu avec les petits mananti
GUISLAINE
Il doit commander la garde qui défendra cpl
partie du palais. J'ai surpris les instructions que lui donnait le Roi. Folies ! mais, brave, il peut être dangereux. Yoland n'est pas invulnérable.
GERMAINE
Je me charge de lui.
GUISLAINE
Toi?
GERMAINE
N'ai-je pas l'air d'une femme ? Mon cœur est celui d'un homme, — et je hais mes frères — mais ma poitrine est en chair et non en cristal : le Dieu de mon ostensoir est caché.
GUISLAINE
J'ai confiance en toi.
GERMAINE
Crois en moi, car je t'aime !
GUISLAINE
Sœur, il y a en toi quelque chose de terrible et d'adorable. Ta voix est la seule qui commande à mes membres et qui fasse frissonner mes artères comme les ruisseaux que la tempête efHeure. Vous retrouverai-je ici?
GERMAINE Ici ou dans la galerie.
GUISLAINE
Je vais donner à boire aux soldats.
GERMAINE
Toi-même ?
GUISLAINE
Moi-même. Ma cruche verse du vin ; ma main
verse du feu.
GuisLAiNE sort.
GERMAINE
Ne cède pas, Floraine. Sois l'oiseau ironique qui remonte de branche en branche à mesure que l'enfant approche de l'arbre. D'ailleurs, écoute ma confession. J'ai honte et je souffre au fond de mon cœur d'homme. Je me sens lâche devant la lâcheté des trahisons et mon honneur se révolte quand je pense au vieillard navré par nos complots.
Toi, la Haine?
GERMAINE
Je ne hais ni les innocents, ni les simples, ni les faibles. Suis-je la haine, Floraine? Je ne hais que
les mâles qui veulent m'humilierdans ma chair ou dans la chair que j'aime. J'aime Guislaine ! J'aime Guislaine, ma sœur divine, reine élue par toutes les gouttes de mon sang, — écoute ! et je suis jalouse de Yoland. Ma haine a nom Yoland. Je ne veux pas qu'il me prenne ma sœur. Féale de Guislaine, je ne veux pas qu'elle ait un maître.
FLORAINE
Tu parles d'elle comme un amant !
GERMAINE Comme je voudrais avoir le droit d'en parler, Floraine !
FLORAINE
Tu voudrais être un homme ?
GERMAINE
Je voudrais oser être un homme... Non, Yoland n'entrera pas ici.
FLORAINE
Et moi ?
GERMAINE Va le retrouver.
Non, j'attends. 11 viendra, il faut qu'il vienne.
L'oiseau attend. L'oiseau n'ira pas au-devant de l'oiseleur. Ah ! Germaine, j'attends, j'attends délicieusement.
GERMAINE
Mais songe ! s'il prend le royaume, il prend Guislaine.
FLORAINE
11 n'aime pas Guislaine, il aime Floraine. 11 n'aime pas Guislaine, il aime le royaume. 11 n'aime pas Guislaine, il la prend pour avoir le royaume. 11 prend le royaume pour le donner à Floraine. Ah ! comme je vais être heureuse ! Comme je vais courir dans la prairie de l'amour! Comme je vais jouer avec les agneaux, avec les tleurs et avec chaque brin d'herbe ! On a frappé à la porte de ma prison. Entrez, beau prince ! Entrez, soleil ! Voici mes bras, voici mes lèvres ! Voici mon cœur plein de rosée ! Entrez, beau prince ! Entrez soleil !
GERMAINE
Pourquoi ne dis-tu pas toute la chanson. Floraine ?
FLORAINE
Entrez, beau prince ! Entrez, soleil ! Voici mon cœur plein de rosée!
GERMAINE
Non ! Voici mes yeux tout pleins de larmes !
Non ! Voici mon cœur plein de rosée !
GERMAINE
Non ! Voici mes mains toutes pleines de sang.
FLORAINE
Laisse le sang dans mes veines et les pleurs dans mes yeux. Je veux garder toute ma force pour aimer Yoland et toutes mes larmes pour rire comme un enfent avec Yoland, avec les yeux de Yoland, avec les bras de Yoland, avec son cœur, avec ses membres, quand je lui offrirai comme un étrier mes mains croisées... Germaine, songe ! Je suis le cheval de guerre et le cheval d'amour. Il franchit la haie, si on lui ferme la barrière, et il vient tlairer les mains de son maître, et sa croupe frissonne et un éclair sorti de ses reins descend le long de ses jambes jusque dans la corne de ses sabots. Yoland est mon maître et mon cavalier. Que je sois damnée pour Yoland !
GERMAINE
Comme tu dis bien ton amour ! Moi, je ne sais
pas parler. Je songe à des caresses muettes, profondes et ténébreuses et j'ai peur de mon désir. FLORAINE
Tu veux être heureuse, tu veux vivre aux pieds de Guislaine, et moi je veux ta joie. Laisse fiiire. laisse cette nuit s'accomplir et quand Yoland, avant d'y mettre le pied, aura baisé les mains que je lui tends, quand Guislaine épouvantée gémira en baisant nos genoux enlacés, tu viendras et tes bras seront maternels à la reine déchue. GERMAINE
Tu me dis ton rêve, Floraine, mais Yoland. le connais-tu bien ?
FLORAINE
Je l'aime.
GERMAINE
Mauvaise réponse. Cœur de femme, cœur d'enfant... Veux-tu être mon amie?
FLORAINE
Oui.
GERMAINE Et que nous soyons sauvées, toutes les trois, et reines ?
FLORAINE Je le veux bien.
GERMAINE
Prends la moitié du royaume, prends tout l'occident de la Forêt, jusqu'aux grèves de la Mer, et que cela soit la dot que tu apportes à Yoland. Mais qu'il respecte le château d'Andaine et que ni lui ni ses hommes ne chevauchent au delà de 1*^ rivière des Yves. Qu'il ajoute ce domaine au domaine de Locmaria et que le vieux Gildas meure en paix sous la tutelle de ses deux filles. Si tu n'as pas menti, si Yoland t'aime et te veut depuis qu'il aperçut tes jambes, il y a trois ans, au gué de Grollon, quand nous passions à travers l'eau, en riant comme des filles insoucieuses ; si c'est toi qu'il chasse de vol en vol sous les arbres et dans les clairières d'Andaine, si c'est pour toi qu'il incendie les huttes et qu'il ruine les tours, va, donne-lui ce qu'il désire et soyons heureuses, chacune dans notre volupté.
Non, non, il sera roi d'Andaine, il sera le conquérant, le maître, le destructeur. 11 faut qu'il voie devant lui, captives, Guislaine et Floraine, et qu'il
choisisse Floraine et que l'orgueil de ma sœur soit puni et que je monte sur ses épaules et que je m'agenouille sur ses reins. Mais rien de plus. Je la protégerai et tu ne seras pas séparée d'elle. Vous serez traitées en filles de roi.
GERMAINE
Non, Guislaine est la seule reine. Je veux être la sœur de la reine et non la concubine d'une princesse disgraciée. Je veux ce qui est. Vive le roi! En trahissant Guislaine, je trahis la trahison et je fais le bonheur de mon amour et la gloire de mon cœur. Yoland n'entrera pas ici. Rien ne se fera. Je cours trouver le vieux roi et de Gautier que tu dédaignes, Floraine, j'en ferai l'épée qui te crèvera les yeux.
Germaine sort.
FLORAINE
Je crois en Dieu et en Yoland, je crois en mon amour. J'attends. Je suis la servante et la maîtresse du roi. J'attends que les prairies soient roses et que les genêts pensifs versent des larmes d'or, j'attends que saint Michel descende l'escalier miraculeux du ciel et que saint Georges passe en
fauchant les blés murs. J'attends l'épée qui doit trancher le tll de la Vierge et la lance où ma chevelure flottera comme un trophée. J'attends le vainqueur, j'attends l'amant.
GAUTIER II entre vite, l'air heureux et tler.
Floraine, sois contente. Nous resterons maîtres de la ville et de tout le royaume. L'armée se réjouit d'une victoireprochaine, 'et moi, je seraiconnétable.
11 s'agenouille devant Floraine, distraite par ses pensées.
Daigne accepter mon amour, Floraine, daigne devenir femme par celui qui sans toi serait encore un enfant. Floraine, fais-moi l'aumône de tes yeux, de tes beaux yeux doux, Floraine... Moi je te donne tout ce que j'ai, ma jeunesse, ma force, ma candeur, et la gloire dont je sens déjà le baiser sur mon cœur. Je te donne ma mort, Floraine, car je mourrai pour toi, si Dieu veut que je meure !
FLORAINE
Elle le regarde, lui caresse la tête, un peu émue.
Sois sage, enfant. Yoland est cruel aux offenses. Sois sage, car je veux te sauver.
GAUTIER, se redressant.
C'est moi qui te protège ! Floraine, tu parles à un chevalier et non pas à un page...
FLORAINE Laisse-moi. laisse-moi ! Je n'ai que le temps d'aller mettre ma plus belle robe pour recevoir le vainqueur.
Floraine sort.
GAUTIER
Tout le monde pense à Yoland, ici. Tout le monde l'aime. Floraine aime Yoland. Elle ? Celle qui a fait de moi un homme aime le prince révolté dont l'épée a la laideur d'un épieu ! Floraine, mère de mon cœur et accoucheuse de mon désir, je suis donc le tlls de la trahison et de la honte? Vive le Roi! Mon premier amour est mon premier dégoût.
GERMAINE Elle est entrée pendant ces dernières paroles.
Gautier, où donc est notre seigneur Gildas?
GAUTIER
Gildas ? Il est partout, aux caves, à l'arsenal, aux remparts, à la Tour. Il veut mourir avec honneur. Moi, je ne l'abandonnerai pas. Je serai près de lui, et la jeune sève du sauvageon jaillira sous la hache
en même temps que le sang du vieux chêne. GERMAINE
Tu parles comme une femme ! Bien. Donnemoi ton épée. As-tu le mot d'ordre ? 11 y a une trappe sous l'autel de Sainte-Anne, on peut fuir...
GAUTIER, triste et indigné.
Oh !
GERMAINE 11 n'est pas lâche !... 11 y a du sang, du vrai sang sous cette peau douce et fine.
Elle lui caresse la joue.
Cette main est dure comme un gantelet.
Elle lui prend la main.
Ce bras est souple et ferme comme une épée.
Elle lui étreint le bras de ses deux mains.
11 y a un cœur dans cette poitrine, un cœur invincible, un cœur de héros.
Elle effleure des doigts le torse de Gautier.
Gautier, Gildas t'a choisi pour lieutenant ; il a bien fait. Nous avons confiance en toi, car seul tu peux te mesurer avec Yoland, fer contre fer.
Touchant la garde de 1 epée.
Oh ! voilà une épée qui ne demande qu'à perdre sa virginité.
Gautier rougit.
Tu rougis, prince ?
G.\UTIER
Madame, je ne suis pas prince, et comment le deviendrais-je, s'il faut que je lutte tout seul contre Yoland et contre la félonie. Gildns me Ta bien dit: Tout le monde aime Yoland ici. Je suis désespéré. Je n'ai qu'à mourir.
GERMAINE
Encore ? Mourir quand une fille de roi...
GAUTIER
Floraine n'est pas fille de roi...
GERMAINE
Qu'en sais-tu ?
GAUTIER
Cela m'est égal.
GERMAINE
Tu la donnes à Yoland, sans bataille, sans regret, sans honte?
GAUTIER
Je me battrai, mais non pas pour Floraine. car je rougis de l'aimer puisque mon amour fut trop faible pour l'arracher à la trahison. Je me battrai
pour le Roi, je me battrai pour moi, — pour vous, Madame.
GERMAINE
Il est galant comme un page et joli comme une fille. Va! sois brave et des mains de joie te verseront plus de caresses que ton cœur n'en pourra boire. Enfant qui désespère, alors qu'il n'a qu'à sourire pour être aimé ! Voyons, regarde-moi! Comme il a de beaux yeux!
Elle écarte sa pèlerine et apparaît la gorge un peu nue. Gautier est ému, car Germaine est belle.
Laisse que j'en voie la couleur : ils sont bleus, comme l'herbe qui a poussé à l'ombre... Attends...
Elle lui prend la tête et le baise sur le> yeux, puis le fait asseoir près d'elle sur un coffre recouvert d'épaisses toisons.
...Je ne sais plus... Jamais je n'ai respiré une fleur aussi agréable...
Elle Fattire sur sa poitrine et joue avec sa chevelure. Gautier la baise sur le cou...
Tu te battras pour moi, dis?
GAUTIER
Oui.
GERMAINE
Pour moi seule. Pour moi et pour le roi.
GAUTIER
Oui.
GERMAINE
Tu tueras Yoland ?
GAUTIER
Oui.
GERMAINE
11 me fait peur... Je serais la femme de cet en faut, moi.^
GAUTIER Il enlace Germaine, mais gaiiclienieiit.
Je suis un homme.
GERMAINE
Oui, il y a dans tes yeux et sur tes lèvres le venin de la fécondation... 11 y a un pollen sur cette fleur.
GAUTIER
Je ne comprends pas ce que tu dis, je voudrais te fermer la bouche...
GERMAINE
Non, non!
GAUTIER
Avec ma bouche...
GERMAINE, qui s'est leculée.
Non, non! Tu m'aimes comme la mouche qui cherche une écorce où enfoncer le poison traditionnel de la vie...
GAUTIER
Oui. je t'aime, je veux vivre en toi.
GERMAINE
M'aimes-tu assez pour m'obéir, comme si j'étais l'amant et toi la maîtresse?
GAUTIER
Oui.
GERMAINE Tu dis oui, parce que tu me désires. Ton cœur bat, non d'amour, mais de luxure. Le mien aussi, Gautier, et ma bouche comme la tienne a faim et soif de chair fleurie. Sais-tu comment je puis aimer?
GAUTIER Je ne sais rien... Je voudrais baiser tes genoux.
GERMAINE
O Guislaine, ma sœur, il a les cheveux blonds
et longs comme les tiens. O Guislaine, je t'aime en lui...
GUISLAINE Elle entre lentement sans bruit, la tête haute et ironique.
Tu vois, Germaine, il y avait? un trou à ta cuirasse.
GERMAINE
Oh!...
Va-t'en.
A Gautier.
Gautier s'enfuit s.ins rien dire.
GERMAINE
Pardon, pardon! C'est toi seule! J'ai été surprise, mais cette tête adolescente, je la caressais en songeant à ta beauté, Guislaine!
GUISLAINE
Comment? Que viens-tu d'avouer? Le désir de mon corps, toi, une femme, toi, ma sœur? Tu penses à la grâce de mes membres en jouant avec un page? Quoi! tu voudrais me voir nue? Voici mes bras, voici mes épaules, voici mes seins. Ils sont d'un marbre que ne peuvent émou-
voir les yeux d'une femme, ni ses mains, ni ses lèvres. Tu regardes?
Elle ramène son manteau.
Sottise! Ainsi tu m'aimes pour ça. pour ma peau, pour la forme de ma gorge? Tu m'aimes charnellement? Ah! Ah! Ah! En vérité, si l'heure était moins tragique, je me Lisserais faire, je me laisserais caresser par ton impuissance...
GERMAINE
Oh ! Oui !
GUISLAINE
Comme on se laisse courtiser par un écolier, pour passer une heure, pour rire du désaccord de l'acte et du désir...
GERMAINE
Si tu savais!
GUISLAINE
Les prétentions d'une vaine luxure m'ennuient, ma chère amie. Deux fillettes couchées dans la mousse et c]ui jouent comme des anges pervers ou comme des tourterelles folles. Va ! tu n'es dangereuse ni pour une femme, ni pour un homme! Va sauter à la corde et couler des regards
naïfs sous les jupes de tes compagnes. Ma sœur? Ma sœur adultérine, si je veux bien la reconnaître... 11 n'y a donc pas d'officiers ici pour arracher du ventre de mes filles d'honneur la mauvaise herbe de la débauche ? Va au corps de garde, à la poterne : ils s'ennuient. Mais, tu as Gautier? Estce donc une fille que tu laies choisi parmi tant de mâles ? Hé ! il a fui comme une fille...
GERMAINE
Il a fui devant toi. 11 ne fuira pas devant Yoland.
GUISLAINE Laisse-moi. Je n'ai besoin ni de ton amour ni de ta complicité. Va-t'en.
GERMAINE
Je t'obéis, car je t'aime.
Elle sort.
GUISLAINE Voilà ce qu'elles sont ! Voilà leurs dévouements! La chienne suit la piste de son vice. L'une veut violer la robe de sa sœur : l'autre, insolente fille d'esclave, ose rêver à la main élue par mon plaisir. Ne suis-je pas la reine, ne suis-je pas la
maîtresse? Ne suis-je pas celle dont l'audacieuse volonté féconda le complot dont l'avenir va naître, pareil à un délicieux enfant ? Chair incorruptible, tête resplendissante, sourire dont le parfum décourage les roses, ô mon amour, ô mon amant, ô ma vie ! Je suis le monde à la veille de la création ; je suis un chaos plein de beauté ; je contiens le soleil dans ma nuit et les étoiles dans mes abîmes ; des ruisseaux de paix et de joie coulent parmi l'ombre informe de mes montagnes, et la boue de mes marécages resplendit de la gloire pure des fleurs futures, je suis la mer que gonfle le soupir prodigieux des orages et des vagues ; je suis le nuage qui va pleurer de joie ; je suis l'étendue ensemencée des terres à l'heure où le printemps va jeter sur le monde le voile divin de la puberté. Yoland, laboureur magnifique, voici ton œuvre, voici ta moisson, voici ton salaire, voici Guislaine... Il va venir... J'attends le signal qui brisera cette fenêtre... Encore une heure, peut-être moins d'une heure, et tout s'accomplit à jamais !..
Elle songe.
Tout cède enfin devant ma passion, les hom-
mes, les intérêts du peuple, mon père, et moimême. — et mon honneur! 1! a fallu mentir, il a fallu trahir, il a fallu livrer à l'infortune le vieux roi qui souriait si doucement en caressant mes cheveux... ô mon père! ô mon peuple!... J'ai peur, à la dernière minute, j'ai honte... n'est-ce pas le tonnerre ?
Mouvement de frayeur.
Non, c'est ma conscience qui gronde...
Mouvement d'impatience.
Tais-toi, sotte créature, et songe à ton amour. Bien dit. Je songe à mon amour. L'amour est tout. 11 est Dieu, il est le monde, il est la floraison universelle, les arbres gonflés comme les voiles et les herbes mouvantes comme les flots. 11 est les bêtes, il est les fleurs, il est les femmes. Je suis une femme. Je suis la femme. Que m'importent vos guerres, vos cités, vos patries, vos lois, vos rois et toutes les chaînes dont vous parez vos épaules esclaves ! Je suis une femme. Je ne me soucie que de la joie d'être belle, joyeuse et féconde. Tout doit plier sous les pieds de ma joie : elle marchera en triomphe au-dessus de toutes les vanités et de
toutes les tyrannies. Place, peuples, rois, sergents, nonnes, mendiants, et prêtres, place! c'est une femme qui passe ! Agenouillez-vous. Elle s'en va vers son amant, génisse radieuse qui meugle à l'odeur du mâle. Allez-vous-en ! La vue d'un animal libre et fier troublerait l'humilité de vos yeux. Ecartez-vous ! Laissez-moi marcher dans la gloire de ma résolution. Je suis la vie. Je suis celle qui s'épanouit sur les ruines et qui transforme en feuilles vertes le fumier sombre des feuilles mortes. Je suis poussée par Dieu. Je vais. Je suis tout. J'ai le droit d'être tout, puisque je suis. Je veux jouir de l'infinité des plaisirs. Je veux tleurir. Je veux que la fleur de ma hampe soit large comme le monde. Un homme est à lui seul égal à tous les hommes ; mon bonheur est un droit ; le nom du seul crime est sacrifice...
Son exaltation cesse.
Quel est le démon qui parle en moi ? Parle encore, démon ! Parle ! Soutiens-moi ! Tes paroles me font un éventail devant les yeux... Ah ! je vois des cadavres, je vois des têtes convulsées, je vois du sang sur la barbe blanche du vieux roi... Yo-
land, Yoland, pourquoi n'as-tu pas donné le signal ? Yoland, je meurs d'angoisse!... Oh! ma veillée d'amour sera ma nuit d'agonie...
Elle écoute, l'oreille vers la porte.
C'est lui, j'entends son bâton, il descend l'escalier de la Tour.
Elle ouvre la porte — qui demeure toute grande ouverte, et l'on voit le vieux roi...
Voici sa lanterne, c'est bien lui. Comme il a l'air vieux et faible! 11 vacille comme un arbre sous la tempête et son bâton glisse sur les marches de pierre. 11 s'arrête... 11 pose son bâton... 11 s'assied, sa lanterne près de ses pieds... Comme il est pâle ! 11 s'endort... Non, il parle... 11 rêve.
GILOAS
Je suis le roi. je suis tout, toute la patrie, la forêt, la rivière, le château, la ville, la Tour, les hommes, les femmes et les enfants. Je suis tout et je ne suis rien : un vieux mot, un vieux roi, une torche qui va mourir. Ils ne veulent plus compren dre que les mots sont des coffrets pleins de gemmes, de médailles, de colliers... Ils verront, quand les coffrets seront brisés, quels trésors les hommes
avaient cachés là, sous les syllabes sculptées par les siècles... Ils verront quand la cité éclatera sous leurs poings, et la patrie sous leurs talons.. Ils verront, quand le fil d'une hache ou la pointe d'une épée auront assassiné le vieux roi.... Ils verront tout ce qu'il y avait dans son cœur, tous les sourires, tous les désirs, tous les plaisirs, toutes les larmes d'un peuple. Il en sortira du sang et de l'eau, du vin et du lait, lis verront quel miracle est le cœur d'un vieux roi. Vieux roi, vieux mot, vieux coffret vermoulu et rouillé ! Vieux roi! Pourquoi ne veulent-ils pas me laisser mourir dans mon honneur de vieux roi ? Personne ne m'aime plus, ici. Tout le monde me trahit. Tout le monde aime Yoland ici. Yoland est jeune. Ah ! jeune roi, tu mangeras aussi, un jour, l'herbe empoisonnée de la trahison. Comme je suis vieux ! C'est vrai que je suis très vieux. Je ne pense presque plus. Je pense toujours les mêmes choses... O vieux royaume, tes rêves, tes chansons, tes saints, tes héros, les fleurs de tes pommiers et les yeux de tes filles, tu donnes tout cela à celui qui vient, à l'étranger, à l'ennemi, à Yoland ! Oh ! que tu es vieux, toi aussi, vieux royaume ! Tout s'en va en
poussière, vieux mots, vieux rois ! Où est mon bâton ? Ma lanterne ? Oh ! que je suis vieux ! Vieux roi, vieux mot, vieux coiïret vermoulu et rouillé... Seigneur Dieu, pourquoi veux-tu que je meure par trahison ? Pourquoi m'as-tu donné une fille au cœur de fer, seigneur Dieu? Oh! qu'il est long et qu'il est rude, l'escalier qui descend vers ma tombe! La tombe du vieux roi. du vieux roi, du vieux roi...
GUISLAINE
j'ai peur, j'ai peur! Comme il rêve!
GILDAS, se redressant.
Je ne rêve pas, ma fille, malheureusement.
Il se lève et continue de descendre.
GUISLAINE
Mon père, écoutez! 11 y a quelque chose dans ma poitrine, je voudrais vous dire... oh ! je vous en prie!
GILDAS
II s'arrête, lève sa lanterne à la hauteur de sa tête, regarde un instant sa tille et répond :
Nous n'avons rien à nous dire, ma fille! Le présent ne comprend plus le passé.
II s'éloigne, on entend son bâton sonner sur les dalles.
GUISLAINE, franchissant la porte.
Mon père !
Au même instant, la cloche sonne, une flèche brise une des vitres de la fenêtre.
GUISLAINE
C'est le signal. Il est trop tard. J'appartiens à Yoland.
Elle regarde par la vitre brisée.
Les voilà! Les voilà! Lève-toi, soleil! Déchirezvous nuages! Le rideau s'ouvre ! je vois! 11 marche le premier, l'épée à la main, et près de lui une bannière rouge déploie sa langue enflammée. Les portes! Les portes! Toutes grandes, les portes! Braves soldats, comme ils obéissent à mon désir! Yoland est entré. Toute l'armée le suit. Je les compte... Un, deux, dix, vingt, cent... Entrez, entrez, serviteurs de mon cœur. Entrez, fourmis royales, la cité vous appartient... Ah! un vol de flèches ! Des cris, des blasphèmes ! Qui ose dé-
fendre à mon amour l'escalier de la tour ?... Dieu ! Je ne vois plus Yoland!...
Entrent pages, femmes, soldats, Floraine, Germaine, puis Gautier, puis Yoland et son parti.
PREMIER PAGE OÙ est Gautier ? Que faut-il faire?