‹ Le vigneron dans sa vigneChapitre 24 sur 38 · L'IMPOT · texte numérisé non relu

L'IMPOT

— Le texte est formel, dit le percepteur à Noirmier :

(( Loi du il juillet 1889, article Séparagraphe 3 : les père et mère de sept enfants viw^nts^ légitimes ou reconnus, ne seront pas inscrits au rôle de la contribution personnelle et mobilière.

— Ecoute, dit en rentrant Noirmier à sa femme, nous avons déjà six enfants, faiscms vite le septième et nous ne paierons plus d'impôt.

Cette certitude leur donna du courage.

Déjà ils se trouvaient moins malheureux que tant d'autres. Noirmier travaillait presque toujours ; il mendiait aussi et môme il volait du bois et des pommes de terre à

l'occasion, sans cesser pour cela d'être un brave homme.

Sa femme regonflée n'arrêtait jamais dans la maison nue, et pas un enfant ne mourait. Le septième arriva comme un sauveur et aux pires moments de leur misérable vie, Noirmier répétait tranquille, soulagé :

— C'est égal, nous ne payons plus l'impôt.

Et voilà qu'il reçut une nouvelle feuille blanche l'invitant à verser, pour ses contributions de l'année suivante, la somme de 9 fr. 50.

— Le texte est formel dit encore le percepteur :

« Loi du 8 août 1890^ article Si : le paragraphe 3 de Varticle 3 de la loi de finances du il juillet i889 est modifié ainsi quil suit: les père et mère de sept enfants vivants^ mineurs, légitimes ou re^ connus^ assujettis à une contribution per-* sonnelle mobilière égale ou inférieure à dix francs seront exonérés d'office de cette contribution. »

Or, Noirmier, votre contribution de 9 fr. 50 est bien inférieure à 10 francs, vous

êtes bien père de sept enfants vivants et légitimes, mais ils ne sont pas tous mineurs , car votre aîné Charles vient d'avoir vingt et un ans et d'atteindre sa majorité ; par conséquent, il ne vous sert à rien.

Noirmier entendait ces paroles avec l'air morne d'un cheval qui dort.

— Tu comprends, dit-il à sa femme, moi j'ai compris, ils se ravisent, c'est tout simple.

Non, elle ne comprenait pas, trop ahurie, et lui à mesure qu'il expliquait les raisons du percepteur, il les comprenait moins.

— Quoi! s'écria la femme, sept ne vaut que six maintenant et nous devrons payer chaque année jusqu'à la fin des fins neuf francs dix sous d'impôt ? Je me méfie, moi. D'abord, est-ce que ça nous regarde si nos enfants prennent de Tâge ?

Longtemps Noirmier réfléchit.

— Écoute, ma femme, dit-il enfin. J'ai une idée. Il faut remplacer notre enfant qui ne compte plus par un autre, et puisqu'ils veulent des mineurs, aux impôts, nous allons tout de suite leur en faire un.

LES SŒURS ENNEiMIES

Elles finissent sans hâte, par petites gorgées, leur café au lait, quand Marie dit à Henriette :

— Chère sœur, tu ne sauras donc jamais boire proprement?

Henriette piquée courbe la tête, et le menton aussitôt triplé tant elle est grasse, elle voit une tache sur son corsage. Lente à riposter, elle pose son bol vide sur la table, observe un moment les arbres du jardin et leurs signes de détresse.

— Avoue, dit-elle enfin, narquoise, que ce malheur ne peut t'arriver à toi, car si tu renverses ton café, il tombe droit par terre.

— Dis franchement que je suis plate, Henriette.

— Non, Marie, mais je crois ta poitrine moins gênante que la mienne.

Il faudrait le prouver, Henriette.

— Il suffit de comparer, Marie.

Vite serrées l'une contre l'autre, coude à coude, toutes deux se gonflent et, d'un œil qui louche, cherchent de quel côté ça dépasse.

— Te rends-tu ? demande Henriette.

— D'abord tu portes des talons, dit Marie. Mais j'ai une idée : prends ton bol et viens.

Henriette docile suit Marie. Elles passent dans leur chambre et poussent le verrou de la porte.

On entend un bruit d'étoffe froissée, de bouton qui saute et roule et de lacet qui siffle. Longtemps elles chuchotent, sans rire, puis d'une voix nette :

— Regarde, dit Marie, je l'emplis jusqu'au bord.

-—Moi je n'entre même pas, dit Henriette, il éclaterait.

LE VÏGNEROIV DANS â4 V1G"NE

Gorges nues, si blanches qu'il fait soleil clans le trou de la serrure, les deux sœurs ennemies mesurent loyalement leurs seins avec un bol à café au lait.

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