LE CONFLIT
Cette prime de 8 francs par hectolitre, dont nous venons de constater que les vins d'Algérie jouissent, explique certains phénomènes de la dernière crise. Il semble que cette perturbation économique aurait dû être ressentie en Algérie plus durement encore qu’en France, puisque le phylloxéra, dont les ravages ne sont pas terminés encore, sévissait sur notre colonie. Malgré le malaise général, malgré ses très réelles souffrances personnelles, le vignoble algérien a pu se développer et augmenter le chiffre de ses exportations, tandis que le vignoble français était obligé de se restreindre. Grâce à cet écart d’environ 8 francs, des cours désastreux pour la généralité des viticulteurs français ont été tolérables pour la généralité des viticulteurs algériens, qui y ont trouvé le moyen de vivre et la possibilité de planter. A plus forte raison, quand les prix se sont élevés en France, les vignerons d’Algérie ontconnu des suppléments de
bénéfices qui n’ont fait que les encourager encore à la plantation.
C’est cette plantation qui effraie les viticulteurs français. Les groupements viticoles se sont émus et ont sollicité l'intervention des Chambres et du gouvernement. « Si aucune intervention législative ne se produit, disent-ils, le jour n’est pas loin où une importation algérienne de 11 à 142 millions d’hectolitres produira, avec une récolte normale de 55 millions en France,la pléthore du marché,et ramènera les cours des vins du Midi à 8 ou 10 francs l’hectolitre. Avec de tels prix, maintenus pendant quelques années, aucun vignoble français producteur de vins ordinaires ne peut vivre. » Ce n’est pas d’aujourd’hui, d’ailleurs, que ces craintes se manifestent. Dans l’Enquète de 1907 (Annexes, p. 398), la Caisse Régionale du Midi, de Montpellier dénonçait la concurrence des vins algériens « redoutable parce que les viticulteurs algériens n’ont pas ou presque pas de capital terre à rétribuer,payent des impôts insignifiants et ont la maind'œuvre à meilleur marché avec,en outre,le bénéfice de tarifs de transport réduits ». Dans la mème Enquête, un viticulteur du Var, M. Madon, disait (Annexes, p- 49) : «J'ai dansle Var 30 hectares de terre, mauvaise d’ailleurs, pour lesquels je paie 730 francs d'impôt ; en Algérie, pour 1.200 hectares, je ne versais que 140 francs. Iei je paie 3 francs la journée de main-
d'œuvre qui me revenait là-bas à 1 fr. 25. Comment
Paul Raynal d
roue
voulez-vous, dans ces conditions, que nous puissions lutter contre les producteurs algériens ? »
La Commission de 1907 prêta peu d'attention à ces doléances. A cette époque c’est la fraude surtout qu’il s’agissait de réprimer. Mais la question algérienne resta posée. « On constate pour la première fois dans le monde agricole, écrivait en 1908 M. Jules Pastre (Progrès Agricole âu 19 juillet 1908), que la mère patrie laisse avilir ses produits par les produits similaires d’une de ses colonies. » M. Pastre proposait comme solution la limitation des importations algériennes. La limite qu'il indiquait était celle de » millions d’hectolitres, chiffre de l'importation algérienne à cette époque. |
Maintenant l’Algérie importe 7 millions. Sauf dans le cas où elle ne parviendrait pas à enrayer le développement duphylloxéra,sonimportation sera demain de 8, 10, puis 12millions d’hectolitres. Done, s'il n’y a crise phylloxérique en Algérie, il y aura en France crise de surproduction. « Il est facile, écrit M. Gustave Coste, de prévoir quelle serait la conclusion de cette crise, si rien ne venait en modifier le cours : ce serait la disparition fatale du vignoble français et son remplacement par le vignoble algérien..., l’abandon progressif de la culture de la vigne en France, en même temps que l’extension continue du vigno: ble algérien... Les pouvoirs publics ne laisseront pas
se produire une pareille révolution économique. »
or Et M. Coste demande si au lieu de remettre à plus tard «des mesures de protection qui seraient peut-être brutales pour l'Algérie », il ne convient pas « dès à présent, puisque nous nous trouvons en présence d’une crise imminente, qui peut être l’occasion de secousses violentes, d'essayer de la prévenir par des mesures propres à concilier les intérêts de la métropole et ceux de la colonie ». M. Coste ajoute: « Le principe de la solution doit être le rétablissement de l'égalité économique entre viticulteurs français et algériens et la suppression de la prime indirecte dont bénéficient les vins d’Algérie. »
Il n’est pas douteux que si le marché se trouvait en présence d’un apport nouveau de quelques millions d’hectolitres, les cours risqueraient de subir un effondrement. Et si cet apport se trouvait ètre dù, non à la circonstance exceptionnelle d’une grosse récolte, mais à une cause permanente telle que l’accroissement continu de la production et de limportation des vins africains, la mévente serait durable et déterminerait une grave crise.
Les viticulteurs français ont traduit ce raisonnement et ces craintes dans des vœux qu'ont émis à ce sujet les diverses associations viticoles de France.
<E 2e ; Signalons les principaux.
La Société d'Agriculture de la Gironde a demandé
que la propriété foncière d'Algérie soit soumise aux
mêmes charges que la propriété foncière française,
et que dans les concessions nouvelles la vigne fût restreinte.
La Société d'Agriculture de l'Yonne a demandé l'établissement de droits compensateurs.
La Société Centrale d'Agriculture de l'Hérault a demandé un droit de 6 francs jusqu'à 8 millions d’hectolitres et le tarif étranger pour le surplus.
La Société des Viticulteurs de France et la Section de Viticulture de la Société des Agriculteurs de France ont demandé la limitation de l’importation en franchise à 7 millions d’hectolitres et subsidiairement un droit compensateur.
La Société des Agriculteurs de France, dans son assemblée générale, a demandé le rétablissement de l'équilibre entre les conditions de la production vinicole de la France et de l'Algérie, soit par la réforme du régime fiscal de l’Algérie, soit par l’établissement de droits compensateurs.
Tous les autres groupements viticoles français ont demandé la limitation de l'entrée en franchise à 7 millions d’hectolitres, l’excédent était soumis au tarif étranger.
(En ce qui concerne la Tunisie et le Maroc, tous les groupements ont demandé la limitation définitive de limportation tunisienne à 200.000 ou 250.000 hectolitres, et le maintien du tarif étranger pour les vins du Maroc.)
Les députés des régions viticoles n’ont pu se désin-
téresser de ce mouvement. Ils forment à la Chambre un groupe dont le président est M. Emmanuel Brousse, député des Pyrénés-Orientales, et quiest en relations constantes avec les associations régionales. M. Barthe, député de l'Hérault, est un des menbres les plus actifs de ce groupe, et c’est lui qui a signé en premier les diverses propositions de loi que nous aurons l’occasion de citer. Sur les mêmes sujets M. Emmanuel Brousse a déposé une demande d’interpellation, et peut-être le débat viendra-t-il prochainement devant la Chambre. En décembre dernier, à propos du budget des colonies, la question a été amorcée par M. Sixte- Quenin, député des Bouches-du-Rhône, et les phrases échangées alors permettent d'augurer que la discussion sera vive quand elle s’engagera à fond.
Deux choses sont à noter dans cette escarmouche de décembre 1911 :
1° Comme M.Sixte-Quenin venait de dire: «J'ai... le droit, moiquicompte un grandnombre de viticulteurs parmi mes électeurs, de faire connaître leurs préoccupations », une voix au centre répondit : « C’est une question locale. » À quoi M.Sixte-Quenin erut devoir répliquer : « Une question qui intéresse douze ou quinze départements n’est pas une question locale.»
Il est à peine besoin de faire remarquer l'erreur et l'ignorance de l'interrupteur du centre. Nous nous bornons à les signaler, sans rappeler les théories de
l’économie nationale, sans insister aucunement sur le
malaise général que répandent dans un pays les souffrances et les dangers d’une branche importante de son agriculture ou de son industrie.
2° Dans la même séance, M. Chanot, député des Bouches-du-Rhône, s’est écrié : « A quel prix voulez-vous donc nous faire boire du vin ?.. Vous vou- Lez donc rançonner le consommateur ? » Autre argument qu'il suffit d'indiquer, surtout en ce temps de protection. La justice s'oppose à ce que tout soit réglé suivant l'intérêt du consommateur. Il convient que ceux qui travaillent pour lui touchent le prix de leur peine. C’est ainsi qu’ils deviennent consommateurs à leur tour, et contribuent à faire prospérer et vivre d’autres cultures et d’autres industries. Cet équilibre assure la santé économique d’un pays. Quand de médiocres politiques travaillent inconsciemment à le rompre, ils sont économistes à la façon dont Toinette, dans le Malade imaginaire, est médecin : « Voilà un bras que je me ferais couper tout à l'heure, si j'étais que de vous... Ne voyez-vous pas qu'il tire à soi toute la nourriture, et qu’il empêche celui-là de profiter ? — Oui, répond Argan, mais jai besoin de mon bras... Me couper un bras... afin que l’autre se porte mieux ! J'aime mieux qu'il ne se porte pas si bien. » La nation aussi préfère qu’on ne ruine pas ses viticulteurs, et croit que ce serait un mauvais moyen de protéger ses consommateurs.
Le raisonnement de M. Chanot, et celui de son
collègue anonyme du centre, et bien d’autres ont été recueillis, soutenus, combattus, par la presse de France et d'Algérie. Nous ne saurions citer tous les journaux ou revues, pas plus que toutes les associations, qui ont pris part à cette polémique et la poursuivent. Ils sont des centaines. En dehors des grands quotidiens, tels que le Temps et le Matin, qui enregistrent parfois quelques échos de cette lutte, et des revues spéciales, {a Revue Vinicole, la Revue de Viticulture, etc... il semble que le combat soit le plus vigoureusement mené, du côté français, par la C. G. V. de Narbonne (organe de la Confédération générale des Vignerons), dont les principaux articles sont signés R. Bouges, Oïnos, Raoul Devitis, l’ Action Vinicole, où les collaborateurs s’appellent Pierre Duvin et J. Delatreille, et le Vigneron du Sud-Est, de Nîmes, où écrit M. Gustave Coste, président de la Société d’Agriculture du Gard, dont la science viticole et l’autorité sont grandes, et qui paraît partager avec M. Bouges la direction de cette campagne. En Algérie, les feuilles les plus engagées dans la discussion se nomment : /a Viticulture Algérienne d’Alger, l'Écho d'Oran, le Zéramna de Philippeville, directeur M. Hontebeyrie, et surtout les Informations Algériennes, avec M. Perriquet, et La Dépêche Algérienne avec M. Jules Rouanet (1). Les arguments algériens sont condensés
1, Toutes les personnalités nommées ont mis obligeamment à notre
disposition les documents et renseignements qu’elles possédaient, déjà P Le) , J
dans un Rapport à la Société des Agriculteurs d'Algérie et à la Société de Viticulture et d’Ampélographie de France, présenté par M. J. Bertrand, président de la Société des Agriculteurs d'Algérie, président des Délégations financières (colons), rapport qui nous a été communiqué par le Gouvernement général de l'Algérie.
Parmi les associations agricoles et viticoles d’Algérie qui sont unanimes, au point de vue fiscal, à reconnaître la nécessité d’une réforme et, au point de vue cultural et commercial, à réclamer le maintien du statu quo, les plus actives sont, outre la Société des Agriculteurs d'Algérie et la toute récente Confédération des Vignerons d'Algérie : le Syndicat agricole et viticole des Issers (département d'Alger), la Société d'Agriculture d'Oran, le Syndicat agricole et viticole de Mascara, le Syndicat agricole et viticole de Tlemcen, la Société d'Agriculture du département de Constantine, le Syndicat agricole et viticole de
Constantine, le Syndicat des Agriculteurs et Viticul-
publiés par elles ou non.Qu'elles veulent bien trouver ici l'expression de nos vifs remerciements. Nous devons une gratitude spéciale à M. Philippe Decock, président de la Confédération des Vignerons algériens, à M. Bouges, rédacteur en chef de la C. G. V., et à M. Gustave Coste, pour les précieuses et nombreuses indications qu'ils nous ont données et la courtoisie empressée de l'accueil qu’ils nous ont fait. Il nous est agréable de nommer aussi M. Calixte Reynès, de Narbonne, dont la
sûre science économique nous à été d’un précieux secours.
teurs de Philippeville, le Syndicat des Viticulteurs du Sahel, le Comice agricole de Bône, etc.
La polémique est vive, comme on pense. Certaines craintes manifestées en France, certaines ripostes violentes de l’Algérie sont également excessives. En France, on a écrit, par exemple, que si, faute que le vignoble métropolitain fût protégé, le vignoble algérien devenait le seul fournisseur de notre marché, les consommateurs risqueraient de se trouver brusquement privés de vin, soit que les indigènes, plus insiruits chaque jour, apprissent à boycotter unanimement les colons, rendant ainsi la cueillette impossible, soit qu’à la suite d’une guerre maritime la mer se trouvât fermée. Contre une révolte indigène, le 19 Corps interviendrait. Les récentes mesures du ministère de la Marine, renforçant nos forces navales dans la Méditerranée, rendent plus chimérique que jamais la seconde éventualité. D'autre part, il s’est trouvé des journaux algériens pour en venir aux injures et aux menaces. Il ne faut pas attacher trop d'importance à ces terreurs ni à ces colères, nées en pays de grand soleil. Elles prouvent cependant l’acuité du conflit.
Îl eût été plus aigu encore s’il se fût produit dans des conditions générales moins bonnes. Il faut se féliciter, comme le remarque justement M. Emmanuel Brousse, que ce grave et complexe problème ait
été posé dans une année comme celle-ci, où le vin
se vend à un prix suffisamment rémunérateur. Cette situation satisfaisante permet, dans la mesure du possible, et, on l’a vu, sauf exceptions, qu’on examine avec calme, qu’on délibère avec sérénité, qu’on agisse sans hâte. Et cette tranquillité est nécessaire. Il est bon qu’un différend se manifeste dans les esprits avant que la crise éclate dans les faits. C’est pour avoir méconnu cette vérité qu’on a subi les troubles du Midi en 1907 et de la Champagne en 1911.