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Le village abandonné, d'Oliver Goldsmith

Délicieux Auburn ! merveille de la plaine ! La santé, l'abondance adoucissaient ta peine ; Le printemps radieux te donnait ses primeurs, Le déclin de l'été ses plus tardives fleurs. Adorable séjour de calme, d'innocence.

Ici, de simples jeux ravissaient mon enfance ; Ici, sur ton gazon, je charmais mon loisir, Oîi chaque scène heureuse augmentait mon plaisir. Maintes fois, mon i^egard, contemplant la nature, Observa le cottage et la ferme en culture, Le moulin au travail, le limpide ruisseau, Le temple vénéré dominant le coteau ; Le buisson d'aubépine et l'appui sous l'ombrage, " Où rêvaient les ainants, oîi causait le vieil Age ! Maintes fois, j'ai béni le jour libérateur Qui se prête à la joie et suspend tout labeur. Ce jour-là, le village, affranchi de la peine, Se livrait aux plaisirs sous les rameaux du chêne 1 Sur le site ombragé, plus d'un jeu captivait ;

LVnfance y prenait part, VAge sage observait.

Cette scèi^ était riclie en transports d'allégresse,

En puissants tours de force, en traits légers d'adresse ;

Et, las de ces plaisirs, on formait d^autres jeux

Qui pouvaient inspirer les villageois heureux.

Le couple qae tentait la gloire pacifique

De se lasser l'un l'autre à la danse publique ;

Le visage noirci du danseur innocent,

Dont l'aspect égayait tout le monde présent ;

Les yeux empreints d'amour de la vierge timide ;

Un regard maternel blâmant ce front candide. . . .

Ces chai-mes étaient-là ; charmes taujours nouveaux,

Qui donnaient, dans tes champs, de l'ardeur aux travaux.

Et, dans ton doux bercail, le bien-être en partage ;

Ces charmes^ bel Auburn ! ont quitté ton rivage.

Prodige du pays, refuge gracieux, Tes charmes, tes plaisirs, ne sont plus en ces lieux. La Ruine a frappé ta demeure chérie, Et répandu le deuil au loin sur ta prairie. Du domaine un barbare est le seul possesseur. Et ta plage riante a perdu sa douceur : Ton ruisseau ne peut plus refléter la lumière, Et des joncs enlacés entravent sa carrière ; Auprès de tes sentiers, par le silence induit, Un hôte retiré, le héron, fait son nid ; En tes chemins déserts leur écho se fatigue A répéter les cris que le vanneau prodigue ; Ta treille est délabrée et tout ton bien jierdu : L'herbe couvre le mur abandonné, fendu ; Et chancelant d'effroi sous la main qui l'afflige, Vers de lointains climats ta tribu se dirige.

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Un royaume est toujours de périls menacé, Quand l'opulence augmente et l'homme est abaissé. Le prince ou le seigneur peut vivre et disparaître, Un signe le bannit, un regard le l'ait naître ; Mais le bon villageois, que n'égale aucun bien, Est l'orgueil du pays, son espoir, son soutien.

Jadis, en Angleterre, avant sa déchéance, Chaque verge du sol assurait l'existence : A l'homme elle doiinait, par un labeur égal. Le produit nécessaire à son repas frugal ; A ses tendres amis, la candeur, l'allégresse Et l'heureuse vertu d'ignorer la richesse.

Mais ces temps sont passés ; l'obole du prêteur Usurpe tout l'enclos du stable agriculteur. Sur la plaine oïi naissait un modeste village, Reposent l'opulence et son vain équipage. Cherchant l'éclat du luxe en leurs moindres désirs, Tourmentés par l'orgueil, objet de leurs plaisirs. Ce's entretiens du soir offerts à la jeunesse ; Ces souhaits innocents accomplis sans richesse ; Ces vigoureux ébats, dans l'espace abrité. Qui rendaient les yeux vifs et le tertre enchanté : Tout, hélas ! est parti pour de plus douces rives, Emportant et les mœurs et la gaité naïves.

Belle oasis d'Auburn, digne image des cieux, Ton berceau délaissé montre un maître odieux. Aujourd'hui que j'explore, en ma ronde isolée. Tes chemins dégradés, ta terre désolée ; Et, qu'après bien des ans, je vois à l'horizon, Oîi fleurit l'aubépine, oîi fut l'humble maison. Mon souvenir dépeint chaque scène enfantine, Il oppresse le cœur, et le passé chagrine.

Dans mes divers parcours de ce monde épronvé ; Dans les afflictions dont je fus abreuvé, Je conservais l'espoir, avant ma dernière heure, De goûter le repos près de l'humble demeure ; D'y soutenir la vie, approchant de sa fin, Et qu'un funeste ennui ne hâtât son destin. L'orgueil, toujours constant, me donnait l'espérance, Parmi les villageois, d'étaler ma science : Le soir, un groupe simple, autour de l'âtre assis, De mes impressions eût aimé les récits ; Puis, comme un lièvre ayant la meute à sa poursuite Et courant épuisé jusqu'à son premier gîte, J'espérais en tout lieu, mon conflit terminé, Pouvoir mourir enfin tranquille où je suis né.

Ah ! solitude chère au reflux de la vie ! Bienfaisante retraite à mon déclin ravie ! Béni soit le mortel, en des antres si frais. Qui joint son âge actif à de vieux jours de paix ; Qui s'éloigne d'un monde où le Mal est habile, Apprend, en sage, à fuir si vaincre est difticile ! Lui, ne livre un esclave à la peine, au tourment, Pour affronter la mine ou le traître élément ! Il ne laisse un valet, en apparat coupable, Bannir avec mépris le prochain misérable ; Mais le juste mortel suit le sentier du Bien, Les anges souriant aux vœux de ce chrétien ; Il descend au tombeau sans indice visible ; L'Espérance aplanit chaque passe pénible ; Et pendant que la Foi se fortifie en lui, Avant le dernier jour, son Ciel futur a lui.

Qu'il <3tait doux d'entendre en haut sur la colline Le murmure des voix quand le soleil décline ! Là, conduit dans ma marche à pas distraits et lents, Du village arrivaient tous les tons différents : Le jeune homme en réplique au refrain de sa belle ; Le placide troupeau qui pour ses petits bêle ; L'oie au bord de la mare, en son cri prol »ngé ; Le folâtre écolier, du maître dégagé ; Le chien jappant au bruit de la brise indiscrète, Et le rire de l'être à la pensée abstraite. En un gentil mélange ils cherchaient tous le frais Et remplaçaient l'oiseau dans ses divers arrêts. Mais l'animation n'est plus ici connue ; Aucun accent joyeux ne vibre dans la nue ; L'herbe efface la voie où le pied fut tracé ; Tout le beau de la vie en exil a passé ; Tout ! hormis cette veuve unique et languissante, Courbée, avec effort, près de l'eau jaillissante ; Elle, en ses jours vieillis, doit par nécessité Dégarnir le courant de cresson surmonté ; Prendre son bois d'hiver aux branches épineuses, Et dans la nuit verser des larmes douloureuses ; Elle, dernier débris des braves laboureurs, Le morne historien de ces sites rêveurs.

Non loin de ce taillis le jardin fut naguère, Et, sans culture, on voit des plants du vieux parterre. Par ces troncs déchirés l'éminence paraît, Oîi du village heureux le pasteur demeurait. Il était cher à tous dans plus d'une commune, Et trente louis l'an passaient pour la fortune. A l'écart des cités ayant sa mission, De la continuer fut son ambition.

Du pouvoir il fuyait la stratégie habile

De faire une doctrine ù la vogue mobile. Un plus noble dessein fut nourri dans son cœur. Moins sensible à l'orgueil qu'à l'appel du malheur. Sa maison recevait l'indigent d'aventure : Il censurait la faute, il pansait la blessure. Le mendiant fameux fut son hôte longtemps, Lui, dont la barbe blanche ondulait jusqu'aiix flancs. Le prodigue appauvri, quittant son humeur vaine, Cherchait la parenté qu'on lui trouvât sans peine. Le militaire infirme, avec grâce introduit. Causait près de son feu pendant toute la nuit, Pleurait de ses chagrins ou d'une sombre histoire, Portait la canne au bras, décrivait la victoire. Le saint homme attendri soignait ses commensaux, Oubliant leurs erreurs, ne pensait qu'à leurs maux ; Sans mettre le mérite et le vice en balance, Devant la Charité se montrait l'Indulsfence.

Fier d'élever ainsi le pécheur abattu. Ses imperfections tendaient à la vertu ; Mais dans son ministèi'e, à toute âme fidèle, Il veillait, il pleurait, il priait avec zèle ; Et semblable à l'oiseau dont l'amour anxieux Presse ses chers petits de voler vers les cieux, Il parlait avec art, il réprouvait le doute, 11 attirait au ciel et guidait sur la route.

A côlé de la couche, oh, voyant le trépas, Le crime et la douleur livraient d'affreux combats, Le ministre venait ; sa divine influence Chassait le désespoir, apaisait la soufi^rance ; Le calme descendait dans l'être délirant, Dont la voix mui-murait la louange en mourant.

Au culte, dans le temple, il occupait la chaire Où l'onction modeste ornait le sanctuaire. La bible, par sa bouche, avait un double attrait ; L'impie, entré pour nuire, à prier demeurait. Le service fini, le campagnard honnête Avec ferme constance au pasteur faisait fête ; Les affables enfants suivaient d'un air charmé, Et tiraient son habit pour un sourire aimé. Son sourire indiquait d'un parent la tendresse ; Il aimait leur gaîté, souffrait de leur tristesse ; Sentiment, peine, amour, il donnait tout pour eux. Mais ses pensers profonds avaient leur but aux Cieux Pareils au i"Oc immense incliné sur l'abîme, Oïl la foudre se perd sans atteindre la cime ; Des nuages roulants cachent le gouffre entier, Mais un jour éternel blanchit le faîte altier.

Dans l'enceinte attenant à la pauvre clôture, Oîi le genêt expose une vaine parure ; Là, le grand magister dans sa classe régnait Sur le groupe indocile auquel il enseignait. Rigide en actions et d'un port redoutable, De lui j'eus connaissance, ainsi que tout coupable. Ils savaient, les trembleurs, par ses traits du matin, Prophétiser du jour un désastreux destin. Ils riaient aux éclats d'une feinte allégresse A tous ses mots plaisants émis avec largesse ; Et très bas, un murmure à l'école annonçait Le présage orageux quand son front se plissait. Pourtant il était tendre et, si parfois sévère, Son amour de l'étude alors fut trop sincère. Le village admirait son érudition :

Il savait lire, écrire avec correction ;

Et puis même arj)enter, mesurer les liquides,

Prévui)' les luuaisoiiïi, le flux des eaux perfides.

Dans les débats, sa force avait bien convaincu,

Car il plaidait encor lorsqu'il était vaincu ;

Et ses mots compliqués, pleins de sons emphatiques,

Frappaient d'étonnement les auditeurs rustiques.

Qui, dans leur simple esprit, ne pouvaient concevoir

Qu'un si frêle mortel pût porter son savoir.

Mais son prestige a fui : la place révérée

Aux temps de ses exploits, devient même ignorée.

Vers ce chardon qui lève un dard disgracieux, Oïl du lointain l'enseigne attirait tous les yeux. Fut l'établissenlent de l'aie souveraine Oîi l'Age et le Travail allaient reprendre haleine ; Oïl des Solons causaient d'un air de gravité, Donnant comme nouvelle un fait d'antiquité. L'imagination s'abaisse avec délice, A peindre les splendeurs du joyeux édifice : Le parqiiet bien sablé, le mur d'un blanc royal, T^a pendule vernie et son tic-tac égal. Le meuble, à deux emplois, réputé nécessaire : Un lit durant la nuit, le jour un secrétaire ; Les tableaux qui servaient l'usage et l'ornement : Le noble jeu de l'oie et le doux règlement ; L'àtre, hors des frimas quand le feu nous rassemble, Resplendissant de fleurs',' de fenouil et de tremble ; Ya maints verres cassés, retenus pour briller, Scintillant sur le bord en chaînon régulier.

Fugitives splendeurs, inutile parure Qui ne pouvait doi sort sauver cette structure !

Au néant descendue, elle n'a la valeur

D'an court répit heureux pour l'humble travailleur ;

Elle ne donne plus au villageois l'envie

De courir y calmer les ennuis de la vie.

Tous ses contes naïfs, tous ses merveilleux faits,

Et l'Air du forestier ne charmeront jamais ;

Le fort Vulcain bruni ne pourra plus détendre

Les fibres de son bras et jouir d'un chant tendre ;

Ni même l'hôtelier ne sera plus présent

Pour assurer le cours du nectar bienfaisant ;

Ni la fille modeste et souriant au monde

Ne baisera la coupe envoyée à la ronde.

Qu'un Riche ait du mépris, le Fier de la hauteur Pour ces amusements du bon cultivateur, Moi, j'aime mieux encore un seul charme candide Que des œuv^res de l'Art tout le lustre splendide. La joie instantanée, où la nature agit, A l'urne fait subir l'essor qu'elle régit ; Légère, elle s'étend sur un esprit paisible, Sans provoquer l'envie et sans un frein nuisible ; Mais dans les longs apprêts, dans les fêtes de nuit, Dans le faste insensé, de l'or indigne fruit. Avant que d'un objet l'homme ait la jouissance, Le plaisir qui l'épuisé éveille la souffrance ; Et tandis que la Mode a l'Art pour éblouir, Celui-ci se demande : est-ce bien là jouir ?

O vous, dont la sagesse est de tous reconnue, Un Riche augmente en joie, un Pauvre diminue C'est vous qui marquerez l'espace entre les deux Le pays magnifique et le pays heureux 1

Altière est la marée avec ses barques pleines,

La P'olie appelant de ses rives prochaines ;

Elle entasse au-delà de toute ambition,

Et l'être riche accourt de chaque nation.

Pourtant, comptez le gain !,.. la fortune est un leurre,

Et l'utile produit au même point demeure !

Mais pire est l'opposé : ces hommes opulents

Ont un lieu qu'habitaient beaucoup de pauvres gens :

Tous ont un parc, un lac, des jardins et des serres.

Leurs coursiers et leurs chiens séparés dans leurs sphères.

L'habit que chacun porte, en tissu de brocart,

A la fei'me voisine y dérobe une part ;

Le domaine, où la chasse au gibier tendre abonde.

Proscrit des alentours toute demeure immonde.

Partout, dans l'univers, on a pu parvenir

Pour les rares objets que l'Or veut obtenir ;

Et le paj^s pourvu de la magnificence.

Dans un stérile éclat, court à sa décadence.

Telle est cette Beauté qui plaît sans ornements, Tandis que sa jeunesse a tous les agréments. Elle haït le prestige acquis dans la toilette, Et ses yeux sont vainqueurs sans l'arme que l'Art prête. Mais quand ses doux attraits pour toujours ont passé, Quand l'idole a vieilli, quand l'amant est lassé. Elle se montre alors, du triomphe envieuse, Dans le riche appareil d'une mode orgueilleuse. Ainsi change le sol, par le luxe, avili Du charme primitif dont il fut embelli ; En danger de l'écueil ses pompes sont plus vives : Princiers sont ses châteaux, grandes ses perspectives ; Mais, la Faim repoussant loin des lambris dorés Le pauvre villageois et ses frères navrés, Lorsque sans protecteur la victime succombe, Sa patrie a produit un jardin... une tombe 1

Hélas ! où désormais vivra la Pauvreté Pour fuir de l'orgueilleux l'affreuse cruauté ? Sur le bien communal, établi sans clôture, Quand son troupeau découvre une maigre pâture, Les fils de la Fortune accaparent entr'eux L'unique privilège offert au malheureux.

Si la Cité l'attii-e, étrange en est la scène De voir une abondance interdite à sa peine ; D'observer tous les arts, d'un effet malfaisant, Qui complaisent au Luxe et frappent l'innocent ; De suivre les plaisirs, des fils de l'Opulence, Obtenus du prochain tombé dans l'indigence. Là, ce haut courtisan, de soie enveloppé ; Ici, le pâle artiste à son œuvre occupé ; Là, l'Orgueil représente un faste magnifique ; Ici, se dr^ssse à l'ombre une potence inique. Le dôme où s'entretient le Plaisir ténébreux ; Là, richement vêtus, sont les hôtes nombreux. Pressée est la Grandeur sur la place de joie : Le char vibre en sa course et la torche flamboie. Un spectacle pareil bannit l'adversité, Et le monde, sans doute, a la félicité ! Ah ! tourne ici les yeux, si telle est ta pensée, Et vois la malheureuse, à la bise laissée : Elle a connu peut-être au hameau le bonheur ; Des contes d'innocence ont attendri son cœur ; Son visage modeste en son chaume a dû plaire, Comme dans le buisson la douce primevère. Aujourd'hui, sans vertu, sans foyer, sans parent, A la porte du traître elle reste en pleurant ; Et par l'orage émue, et de froid torturée, Son esprit se reporte à l'heure déplorée Quand elle abandonna, par un choix enfantin, La bure et le rouet pour un séjour mondain.

Bel Auburn, tes enfants, ton humble colonie, Eprouvent-ils aussi sa triste ignominie?' Maintenant, par le P'roid et par la Faim conduits, A mendier du Fier peut-être ils sont réduits !

Ah ! non. Hors de ce sol, en une zone aride, Qui de l'axe du glob.e avec nous coïncide, Sur la lande brûlante ils marchent faiblement Où FAltama grondeur annonce leur tourment. Quelle existence horrible, après tes anciens charmes, Offre ce nouveau monde environné d'alarmes ! Son soleil qui concentre, en rayons, tous ses feux. Et donne chaque jour un climat douloureux ; Ses bois, o II les oiseaux ont perdu leur ramage, Où. la chauve-souris se suspend au feuillage. Ses terrains infectés par l'odeur du poison. Où l'affreux scorpion fait sa sombre moisson ; Où l'homme qui s'expose appréhende sans cesse D'éveiller du serpent la haine vengeresse ; Où le tigre est tapi pour rebondir soudain ; Où, plus féroce, accourt le sauvage sans frein ; Tandis que la tempête arrache en sa carrière, Et mêle, par sa force, et le ciel et la terre ! Quel état différent de l'aimable berceau. Du gazon gracieux, du paisible ruisseau ; De l'abri de la treille où chantait la fauvette, Et que cherchait l'Amour dans sa candeur honnête !

O Cieux ! quelle tristesse en ce moment fatal Qui les voyait partir du village natal ! Quand ces chers exilés, leur joie étant tarie. Contemplaient chaque scène avec l'âme attendrie ; Faisaient de longs adieux, et gardaient l'espoir vain De trouver ces aspects dans un pays lointain. Et, de l'Onde craignant l'étendue agitée^

Toujours ils revenaient la paupière humectée ! Le généreux vieillard, qui pour autrui pleurait, A braver l'Océan le premier était prêt. Pour lui-même, animé d'un vertueux courage, Il songeait à la Rive où n'atteint pas l'outrage. Son admirable fille, encor plus belle en pleurs, Et qui de sa vieillesse épargnait les douleurs, Le suivait en silence, et, négligeant de plaire, Fuyait un tendre ami pour embrasser un père. Le parent maternel était plus véhément, Et consacrait le toit d'où vint chaque agrément ; Baisait ses nourrissons, dans sa grande détresse, Les serrait sur son cœur avec double tendresse ; Tandis que son époux de soins était fécond Dans le mutisme entier d'un sentiment profond.

O Luxe ! toi, maudit par un décret céleste ! Comment peux-tu causer un malheur si funeste ? Comment tes riches biens, d'un faux délice ornés, Donnent-ils des plaisirs, par la mort couronnés? Tout pays qui reçoit ton influence impure, S'attribue un pouvoir étrange à sa nature. Chaque année agrandit son sol démesuré ; Il amasse les maux d'un corps dénaturé ; Il sape sa vigueur, son système envenime, Il touche à la Ruine et tombe dans l'abîme !

Même, en ce jour présent, ce désastre apparaît Le chemin de la Perte est plus qu'à demi fait. Même il me semble voir, en ma pensée amère, Les rurales Vertus quitter notre île chère ! Là bas, vers cette barque, à l'ancre appareillant, Où la voile frissonne au caprice du vent ; Là bas, en masse, avance une troupe attristée,

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Elle atteint le rivage, envahit la jetée.

Et l'Ange hospitalier, le Labeur bienheureux,

Le tendre Couple uni se trouvent avec eux ;

Aussi la Piété, qu'un esprit saint révèle,

Le Sentiment loyaj, le pur Amour fidèle ;

Et toi, ma Poésie, infaillible soutien,

Attachant le Plaisir à ton digne entretien :

Noble Muse, incapable, en cette é2:)oque infâme,

De poursuivre la Gloire ou de subjuguer l'âme !

Hélas ! Nymphe charmante ! on t'abaisse, on te fuit :

Je te crains dans la foule et t'aime en mon réduit.

Toi, source de ma joie et cajise de ma peine,

Tu me découvris pauvre et me léguas la gêne ;

Toi, guide des Beaux-Arts dans leui's vaillants progrès,

Egide des Vertus, tu laisses des regrets !

Adieu ! mais que partout où conduira ta barque :

Au pied du mont de Torne ou près du Pambamarque ;

Dans les états du Sud, dont le sol est fiévreux,

Ou sur les bords glacés des Pôles rigoui*eux ;

Que partout ton génie, ôtant toute barrière,

Corrige du climat la force meurtrière.

Défends la Vérité dans ton plus haut essor ;

Montre que le mortel doit fuir l'appât de l'or ;

Qu'un pays qui possède une forte jeunesse,

Peut demeui'er très pauvre et garder l'allégresse ;

Que le vaste Trafic se perdra pour toujours,

Comme le fleuve entraîne un obstacle en son cours ;

Mais qu'un libre pouvoir sait défier les âges,

Ainsi que des rochers à travers les orages.

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