LE XX^'^ SIECLE
Monsieur le Président d honneur ( i ) Mo7isieur le Président du Cercle (2) Mesdames, Messieurs,
Vous attendez de moi autre chose qu'un sermon, je crois bien qu'il y aurait de ma part quelque imprudence à vous promettre de répondre à votre attente. Quelque bonne volonté qu'il y mette, si votre horloger a pu vous faire une bonne montre, il ne s'ensuit pas qu'il vous fera un bon violon, et s'il s'y essaye sur votre prière, vous ne lui en voudrez pas de n'avoir point réussi. Je me trouve un peu dépaysé dans cette salle : Un vieil oiseau chanteur, en changeant de cage, ne change pas de chanson, et je ne serais pas surpris, Mesdames et Messieurs, qu'avant deux minutes, me croyant encore à l'église, je vous dise " Mes frères ". C'est que j'emporte dans mon souvenir la vision émue et intense de cette
(1) Monsieur Alfred Kleckzowski, consul général de France au Canada.
(2) Monsieur Alexandre Bourdon, M. D.
foule de dix à douze mille croyants, comblant leur vieille église maternelle du pavé jusqu'aux voûtes, pour entendre un prêtre de la mèrepatrie leur parler du ciel et de Dieu.
Vous êtes. Mesdames et Messieurs, l'élite de cet immense auditoire. Si je ne puis réussir à vous faire autre chose qu'un sermon, écoutez-le avec bienveillance, c'est le dernier, celui de l'adieu.
Pensez qu'il m'est impossible d'oublier que je suis prêtre et de me résigner à faire de cette conférence une simple récréation littéraire. Puisque les jeunes étudiants du Cercle Ville- Marie veulent bien terminer la série de leurs soirées littéraires de cette année par une conférence de votre prédicateur de carême, souffrez, Mesdames et Messieurs, qu'il ait le souci de laisser dans l'âme de vos fils et de vos frères une pensée féconde pour l'avenir. Ils montent la colline, nous en descendons les pentes. Ils verront et feront le xx"" siècle dont ceux de notre âge ne peuvent saluer que l'aube. Nous ne serons plus là pourjouirde son épanouissement, mais ce nous est d'avance une joie vive
d'espérer qu'ils le feront très-beau et trèsgrand. Celui qui a vécu hier a le droit de leur dire comment ils peuvent faire demain plus grand qu'hier. Vous vous étonnerez peut-être, quand on vous a annoncé une conférence sur le xx*" siècle, de m'entendre vous parler davantage du XIII^ Le xiii^ siècle fut saint et fut grand et à ce recul de sept siècles, quand il ne reste du xiif siècle que de vieux livres et de vieilles cathédrales, quand on peut regarder sans ombre de passion des choses si lointaines, il est facile de discerner les causes qui le firent si saint et si grand. Ces causes connues, un exemple s'imposant, j'en viens tout droit à me demander si nos fils sont incapables de ce qu'ont fait nos pères.
A l'aube, déjà radieuse, de ce xiii^ siècle dont saint Thomas d'Aquin fut le soleil, François d'Assise s'était arrêté de vivre, comme une corde de harpe s'arrête de vibrer. Il s'était éteint doucement, comme s'était éteinte l'aubade que les anges lui avaient donnée
sous sa fenêtre un de ses derniers matins ; mais de son âme harmonieuse le monde entier était toujours enivré et sa tombe restait chantante. Les Fioretti racontent qu'un jour un chevaleresque pèlerin en descendait : c'était le royal ami de Thomas d'Aquin, Louis IX, roi de France. Il s'en allait pédestrement, sous les oliviers clairs, par les sentiers de l'Ombrie, le long desquels François avait chanté, en la douce langue de France, les félicités du dénûment ; il s'était agenouillé et avait prié sur la tombe de François ; et l'humble grand roi voulait s'agenouiller devant celui qui avait hérité son sceptre de douceur. Saint Louis étant donc venu d'Assise au couvent de Pérouse, où demeurait le B. .^gidius, fit aviser le moine qu'un pauvre pèlerin désirait lui parler. Une voix intérieure révéla au frère que le saint roi de France était ce pèlerin. Il se précipite au-devant de son hôte. Le saint moine et le saint roi se rencontrent et muets tous les deux, tous les deux se jettent à genoux l'un devant l'autre, tous les deux s'enlaçant tendrement dans leurs bras, tous les
deux reposant la tête sur le cœur l'un de l'autre, et tous les deux perdus dans ce baiser d'amour ; leurs lèvres ne s'ouvrirent pas pour parler. Après être restés longtemps liés dans ce baiser, toujours à genoux, toujours silencieux, les bras se détachent, les deux hommes se lèvent, s'enveloppent d'un long regard, et s'en retournent, dit l'exquise Chronique, le roi à son royaume, le moine à sa cellule. " Frère ^gidius, disaient les autres frères du couvent, quand ils eurent découvert que le pèlerin était le roi, peux-tu bien être aussi grossier, perche sei tu stato tanto villano, quand un si saint roi vient de France exprès pour te voir, que de ne pas lui dire un mot ? — Ah ! bienaimés, répondit le bienheureux, nous nous sommes embrassés et la lumière de la Sagesse divine lui a révélé mon cœur et m'a révélé le sien, et en regardant dans nos deux cœurs nous nous sommes connus bien autrement que si nous nous étions parlé, et la langue humaine n'eut pu exprimer ce que nous apprenaient les mystères de Dieu,"
Devant ce tableau exquis d'un passé, hélas !
disparu, on laisse malgré soi son âme retourner à ces jours si limpides, et dans nos sombres heures, il est calmant de rêver de clair soleil et de tranquille félicité.
Rêvons, Messieurs, rêvons ensemble d'un grand baiser, peut-êre prochain, qui terminerait toutes nos vieilles luttes. Rêvons que l'Eglise et l'Etat, son enfant prodigue, JEg'idius et saint Louis, se rencontrent et se jettent dans les bras l'un de l'autre. Rêvons de voir s'embrasser le Code et l'Évangile. Rêvons enfin, et cette réconciliation amènerait toutes les autres, rêvons de voir la science et la foi se donner le baiser fraternel et leurs lèvres mêlées entonner le même Credo. Je vous regarde et mon rêve est plus qu'un rêve, il devient une espérance. Que je vous dise pourquoi.
Quelqu'un de vous a-t-il vu, à Santa Maria Novella, les fresques de Memmi et de Gaddi qui représentent le Triomphe de saint Thomas d'Aquin ? L'angélique Docteur trône au milieu de son aréopage des sept sciences célestes et des sept sciences terrestres. Ce
qu'il est dans les fresques florentines, il le fut dans son siècle : un soleil qui avait des soleils pour satellites. Unis entre eux, ils furent les disciplineurs de la pensée universelle. La science fut croyante, elle fut humble, elle fut sainte, parce que c'était eux la science, parce que c'était en leur âme que la science et la foi s'étaient embrassées. Jeunes gens, ne verrons- nous point sortir de vos rangs des héros qui tiendront, au xx^ siècle, le sceptre de la science et le sceptre de la vertu, qui conduiront la science soumise au pied de l'autel déserté, parce qu'ils seront la science ? Je l'espère de toutes mes forces. Pourquoi ? Je vous le dis sans ambage : je trouve la jeunesse d'aujourd'hui meilleure que celle de mon temps. Me trompé-je ? Alors, mon erreur m'est chère et comme saint Augustin je ne veux: pas être détrompé. Si je me trompe, ce n'est pas la jeunesse qui m'en tiendra rigueur : elle se dira au moins que je ne suis pas le laïuiator te^nporis acti d'Horace, qui a besoin, pour admirer, de toujours regarder en arrière. J'espère en elle, et dans les tristes jours il est si
bon d'espérer ! Pour ce soir, permettez-moi seulement ce loisir.
Il y a des heures où le pessimisme est presque un crime.
Défendez-vous contre les inertes désespérances et les pessimismes anémiants. De quelque mal qu'on souiïre, c'est l'exaspérer encore que de trop répéter qu'il est irrémédiable, et c'est marcher à la santé que de se persuader, malgré tout, qu'on garde du sang généreux et des muscles solides.
Vous êtes comme moi convaincus qu'il faut aimer son époque comme on aime sa patrie, de la même passion, avec le même culte et pour les mêmes causes. L'une est la portion de terre et l'autre la portion de temps en lesquelles Dieu a placé notre berceau et les deux sont inséparables ; car s'il nous a voulu ici plutôt que là, et de ce lieu plutôt que de cet autre, ce n'a point été sans but et nous devons fondre dans le même amour, si nous voulons les servir, notre pa}'s, parce que nous en sommes, notre temps, parce que nous en sommes aussi. Dieu merci, l'heure n'est pas venue pour nous de
baisser les yeux devant les peuples et nous pouvons dire : Je suis humilié quand je me regarde et fier quand je me compare.
Vous devinez qu'en parlant ainsi, c'est à mon pays que je pense ; mais dans le sujet qui m'occupe, je ne puis en séparer le Canada. Le même sang coule dans nos veines ; dans le passé, notre histoire est commune. Nous gardons les uns et les autres le tempérament de la race ; il est assez beau pour ne pas nous en plaindre et avec les mêmes aspirations nous marchons vers le même avenir. La France aime le Canada de l'amour d'une aïeule qui, ayant marié sa fille bien loin, très-loin, a des petits-enfants qu'elle ne verra peut-être jamais et dont chaque matin elle baisse les photographies. La bonne grand'mère sait qu'ils sont de son sang et ne peuvent faillir.
Les économistes gémissent parce que notre industrie et notre commerce ont perdu leur monopole. Nous n'avons pas perdu le monopole du dévouement. Nous remplissons toujours notre rôle national et séculaire ; nous exportons moins de cotonnades, mais toujours
autant de charité et d'évangile, et pour porter sur tous les continents leur sang rédempteur, nos missionnaires n'ont pas besoin de traités de commerce.
Il serait donc près de cesser de battre le cœur d'une nation dont le fonctionnement est assez puissant pour faire refluer le meilleur de son sang jusqu'aux extrémités du monde.
Avec la graine de soldat, c'est celle de missionnaire que notre sol fournit le plus volontiers, et quand je rencontre rue du Bac et rue de Sèvres les jeunes héritiers de nos martyrs, avec leurs figures d'adolescents encadrées de barbe naissante, j'ai un frémissement pareil à celui quej'éprouve quand défilent les régiments et je pense que c'est pour les soutanes noires aussi bien que pour les pantalons rouges, qu'il faut chanter les vers de la Marseillaise :
S'ils tombent, les jeunes héros, La terre en produit de nouveaux.
Mais j'ai aussi le " sublime orgueil " de penser que la terre où cette graine pousse le mieux, c'est la terre de France.
En les voyant aller les uns et les autres.
jeunes conscrits et jeunes missionnaires, tout en moi se réjouit de trouver mon pays dans la tradition nationale. L'épée et la croix, le soldat et le prêtre sont les symboles et les hommes les plus représentatifs de la race française. Le jour de notre baptême, ces deux hommes s'appelaient Clovis et Rémi. Ce sont toujours les deux mêmes, mais ils ont changé de nom et s'appellent maintenant Lavigerie et Marchand.
Quoi, Messieurs! je vous invite à sourire aux prochains et splendides espoirs et j'entends des voix moroses me dire que, si je demande à mon temps de m'en donner les motifs, rien ne m'autorise à vous jeter le vers si lumineux et si doux :
1 ont nous dit d'espérer.
Mais je veux vous supplier d'espérer quand même. N'en croyez point les Cassandres qui font une thèse d'histoire sociale, que les siècles qui naissent n'ont d'autres éléments
vitaux que ceux que leur transmettent les siècles qui meurent. Qui leur a révélé que notre époque ne contient que des éléments de putréfaction et de mort ? Parce que leur courte vue n'y découvre aucun germe de vie, s'ensuit-il qu'il en soit absent ? Il y a dans la nuit du sol des germes insoupçonnés qui n'apparaissent qu'au printemps. Peu importe que je ne les voie pas. Celui-là les voit qui donne " l'aliment et la croissance ". Où ils sont ? Messieurs, où Dieu les a mis. Peut-être ici même, en quelque intelligence, en quelque cœur qui s'élabore lentement.
L'histoire n'est point conduite par des lois absolues comme celle de l'attraction. Elle est faite de l'association de la liberté humaine et de la providence de Dieu. Si, quelquefois^ des hommes aux longs regards et aux longues pensées prévoient par à peu près ce que feront les hommes, parce qu'ils sont des hommes, nul homme, s'appelât-il de Maistre, ne" prévoit ce que fera Dieu. Aujourd'hui, la liberté humaine se révolte contre la Providence ; demain, épuisée par l'effort, de nouveau
elle s'abandonnera à son guide, pour remettre avec elle la main à l'œuvre et réparer ses propres ruines. Alors ces unanimes instincts dont parlait Ozanam, qui sont parmi la multitude comme des manifestations de la volonté de Dieu, la véritable vox populi, vox Dei, qu'on peut bâillonner quelquefois, mais qu'on ne peut pas étouffer, triomphe de son bâillon, éclate comme une fanfare triomphale, et brusquement les peuples font un demi- tour, et de la nuit remontent dans la lumière.
Quel démenti jeté aux prophètes de malheur qui nous enseignent à désespérer du siècle qui vient de naître, parce que celui qui meurt s'éteint misérablement, que la juxtaposition du XII® siècle dont les ignominies et les hontes égalèrent les nôtres, et du xiii® qui fut le plus beau resplendissement de notre histoire et que saint Thomas illumina du resplendissement de sa pensée ! Quand le dernier écho de la grande voix de saint Bernard s'éteignit, la pensée catholique sembla s'éteindre avec elle, et le siècle s'en alla, de défaites en
crimes, jusqu'à l'abîme désespéré que la vieille
Rome caractérisait de ce cri désolé : Les dieux sont partis.
Le douzième, comme le nôtre, siècle des épouvantables défaites, des 1870 effrayants : la bataille de Tibériade perdue, la vraie croix perdue, Jérusalem perdue, l'Orient s 'étalant triomphant sur le sol sacré que le sang des croisades avait racheté.
Le douzième, comme le nôtre, siècle des crimes impunis, des débauches triomphantes, des tyrannies sans merci : un Caligula sur le trône d'Angleterre, Thomas Becket assassiné, Richard Cœur de Lion captif, Philippe-Auguste martyrisant sa femme Ingelburge, Henri VI, en Sicile, inventant des cruautés que Néron n'eût pas trouvées.
Le douzième, comme le nôtre, siècle des négations effrontées, des doctrines nauséabondes, des révolutionnaires et des anarchistes : les horribles sectes manichéennes, extravasées de l'Orient, envahissant notre monde sous le nom d'Albigeois, " brebis par la toison, renards par l'astuce, loups par la cruauté ", disait saint Bernard. Dans \ His-
toire des Variations, Bossuet a mis en lumière leur horrible tactique : se couler dans l'herbe pour inoculer leurs venins en de secrètes morsures. Insultant jésus-Christ, crachant sur la croix, profanant les vases sacrés, condamnant le mariage, célébrant la fornication, légitimant le vol, ils allaient, enveloppant leurs infamies de si hypocrites ténèbres qu'ils ont pu tromper jusqu'à ce livre que l'on dit infaillible : l'histoire. Changeant de nom pour abuser les simples, ici Albigeois, ailleurs Bulgares, Cathares, Patarins, Ribauds, mais se rencontrant tous, sous des masques divers, dans l'ignominie de leurs doctrines et de leur cruauté, "pareils, disait Innocent III, aux renards de Samson attachés par la queue, et menant dans la vigne du Seigneur le même incendie ".
Parlé-je du xii^ siècle, Messieurs, ou du XIX® ? Michelet les a confondus sans le savoir : " Impies comme des modernes, farouches comme des barbares ", Ce qui devait suivre, c'était la mort et ce fut la vie, mais la vie si intense que nous ne l'avons pas sentie couler
dans les veines populaires à un pareil degré. Ce qui suivit, ce fut le siècle le plus grand du monde, le siècle de saint Thomas, le xiii''. Ce qui suivit, c'est que jamais l'Eglise n'exerça sur la race humaine une influence plus féconde et plus incontestée qu'en ce temps héroïque. Ce qui suivit, c'est que jamais la Foi ne s'imposa avec un tel empire sur l'universelle pensée. Ce qui suivit, c'est que jamais l'Evangile n'assouplit tant de cœurs. Tous les ennemis de l'Epouse du Christ étaient à ses pieds, soumis et adorants. Tout l'Occident ployait amoureusement sous sa loi. Son histoire est et devra rester une lutte, puisque ainsi le voulut son Maître, contre les révoltes des intelligences et les passions des cœurs; mais jamais, depuis sa divine origine, elle ne vit les intelligences et les cœurs si royalement domptés et si royalement soumis.
Sur son sol poussaient des moissons de saints et des moissons de cathédrales. Les saints s'en allaient avec le peuple, vêtus de son sarreau, derrière saint François d'Assise, et ils montaient sur les trônes avec saint Louis
et saint Ferdinand, incomparables chefs de peuples qui pouvaient, comme le chevaleresque Rodolphe de Habsbourg, montrer un crucifix à leurs sujets et dire : '' Voilà mon sceptre, je n'en veux pas d'autre ". Devant cette preuve expérimentale, je vous demande d'abord, Messieurs, de convenir avec moi que les siècles, comme les jours, se suivent et ne se ressemblent pas.
Voilà ce qui s'est vu. Messieurs, par une de ces réactions puissantes dont Dieu sait le secret : le plus beau des siècles succédant au plus désespéré. Ce qui s'est vu, ne doit-il, ne peut-il plus se revoir ? Ce qu'ont fait les pères, les fils en sont-ils incapables ? L'affirmer serait nier l'histoire et ses éternels recommencements. Une seule chose importe et c'est la seule chose que j'ai à vous dire, à savoir quel rôle vous devrez jouer, quelle poussée puissante vous devrez imprimer à la masse humaine, vous qui vous destinez, ce semble, à vivre en dehors d'elle, au-dessus d'elle, sur les sommets inaccessibles où les poètes chantent, où les philosophes pensent, où les savants de
tous les ordres expérimentent, induisent et déduisent. Et du premier coup, l'histoire humaine vous affirme que votre rôle est le tout premier.
Vous êtes le ressort qui imprime le mouvement à l'ensemble. Vous êtes la force silencieuse et formidable qui met enjeu toutes les pièces de la machine sociale. Il ne faut pas se laisser tromper par le bruit qu'elles font, ces pièces de la machine. Dans une grande exploitation industrielle, l'oreille est assourdie par l'inexprimable tumulte, coups souterrains, heurts de fer, bourdonnements de monstres, sifflets qui hurlent, bras d'acier qui s'agitent, roues gigantesques qui évoluent ; les yeux et les oreilles sont envahis à tel point par des effets qu'on en oublie la cause, la cause, chose invisible et silencieuse qui s'appelle la Force.
Le monde s'agite, les révolutions se succèdent, les trônes croulent, les trônes se redressent, les canons grondent, les canons se taisent, la guerre succède à la paix, les peuples s'aiment, les peuples se déchirent, ils acclament,
ils, conspuent, ils croient, ils nient ; c'est le tumulte de l'histoire, ce sont des effets si formidables en eux-mêmes qu'ils nous font oublier la cause invisible et silencieuse qui s'appelle l'Idée.
Tout est dans l'idée, tout vient d'elle, tout est causé par elle, et vous êtes et vous serez l'idée. L'idée précède l'action, comme le soleil précède le jour. L'idée provoque l'action, comme le soleil provoque le jour. L'idée explique l'action, comme le soleil explique le jour. Tout mouvement de l'être intelligent, même celui qu'on appelle indifférent, est causé par une idée. Chez lui, l'idée est créatrice du fait. Qu'il soit individu ou collectivité, son action est mue par une idée dominatrice qui préside à tous ses mouvements. Cherchez l'idée prédominante et génératrice qui a envahi le cerveau et le cœur d'un individu, vous saurez l'énigme de sa vie. Cherchez l'idée prédominante et génératrice d'où est née une association d'efforts, vous saurez le pourquoi de son action. Cherchez l'idée prédominante et génératrice qui constitue la vie mentale
d'un peuple ou d'un siècle et vous saurez les secrets de son histoire. L'idée est une charofe de dynamite à explosions lentes et successives, et les événements dont nous sommes les acteurs et les témoins ne sont que des détonations de l'idée.
Nier ce fait, n'est-ce point nier l'histoire ? N'est-ce point un axiome de dire qu'en supprimant Rousseau et Voltaire on aurait supprimé la Révolution ? Ne connaissez-vous point les aveux éclairants du roi infortuné qui en fut la première victime, et du conquérant, son successeur, qui ramassa la France dans la boue pour la conduire se refaire un honneur sur le champ de bataille } " Voilà ceux qui ont perdu mon royaume", disait Louis XVL ''Je ne gouvernerais pas des hommes qui les liraient ", disait Napoléon. L'un et l'autre pourtant. Voltaire et Rousseau, semblent avoir le droit de se défendre comme l'agneau du fabuliste : " Comment l'aurais-je fait, si je n'étais pas né ? " Comment l'aurions-nous fait, puisque nous étions morts } Ils étaient morts : mais quelque chose repoussait sur leur tombe,
ridée qu'ils avaient créée. De la tombe de l'un partait l'idée antireligieuse, de la tombe de l'autre l'idée antisociale, et bien qu'elles aient changé de forme dans leurs manifestations, ce sont encore les deux mêmes qui agitent l'âme moderne, l'idée antireligieuse et l'idée antisociale. Avant que je le prouve à l'aide de cette page d'histoire où rayonnent le nom et l'idée de saint Thomas, déjà nous sommes d'accord sur le principe que l'idée domine le fait.
Or, il faut que nous sachions bien qu'une idée, quand elle envahit un peuple et actionne sa pensée et ses actes, n'éclôt pas d'elle-même sans raison déterminée au fond de l'âme populaire. La masse ne se crée pas l'idée, elle l'accepte de ceux qu'elle imagine porter au milieu d'elle le sceptre de la pensée.
Quoi que nous fassions, l'autorité sera toujours le critère de la foule qui n'en aurajamais d'autre. Les neuf dixièmes de l'humanité ne sauront jamais bien d'autres sciences que celle
de vivre, et ce peuple, qui sue le sang de ses veines pour se mettre un lambeau d'étoffe sur les épaules et un morceau de pain sous la dent, ne sera jamais condamné à remuer les tas de logogriphes que la science amoncelle depuis des siècles, pour en extraire sa part de vérité ; il l'accepte d'autorité.
Nous-mêmes, qui passons notre vie à la poursuivre, nous ne la contrôlons que rarement, et malgré nous c'est l'autorité qui nous l'impose. Philosophes, nous acceptons les lois astronomiques, physiques, géologiques, sans les avoir expérimentées. Nous n'émettons aucun doute sur le nombre de lieues qui nous séparent de Saturne, et nous n'avons fait ni le voyage ni le calcul ; mais l'autorité des astronomes nous suffit.
L'humanité sera toujours moins impressionnée par la valeur des doctrines que par le nombre et la valeur des autorités qui les soutiennent. Voilà pourquoi Dieu a placé, au milieu du tourbillonnement confus des affirmations et des négations humaines, une autorité qui nous dispense d'extraire douloureuse-
ment la vérité de nous-mêmes, comme on extrait l'or d'une mine souvent épuisée ; cette autorité s'appelle TEorlise. Sa fonction est de fournir aux hommes la vérité toute prête, rigans moîttes de superioribns ; et les hommes et les siècles coulent à ses pieds en chantant son Credo.
Quelquefois cependant, dans le lent écoulement de l'histoire, un siècle passe qui se rebelle, tourne le dos à l'Église, conspue ce qu'elle croit et acclame ce qu'elle nie. Cela s'est vu, et cela ne se voit-il pas ? La cause de ce phénomène est-elle inexplicable ? Elle l'est si peu, qu'on ne peut ouvrir les yeux sans la voir.
En face de la chaire infaillible qu'occupe l'Église, une autre chaire rivale se dresse. Son nom estfascinateur, c'est la chaire de la science Il y a des temps malheureux, instabunt teinpora pericîdosa, où ceux qui en escaladent les degrés et en occupent les hauteurs sont les prophètes de l'incrédulité et de la négation, et il se trouve quelquefois que la Providence, par un dessein qu'elle ne nous a point révélé,
donne à ces hommes le génie, la puissance de l'investigation et la puissance du verbe. Leur voix, pour un temps, semble dominer la voix de l'Eglise, et les peuples l'écoutant émerveillés. Je ne fais encore aucune allusion au siècle qui vient de finir, j'en parlerai dans un instant ; mais prenez pour exemple les deux qui l'ont précédé. Au xvii% regardez passer le triomphal cortège des hommes au front desquels les peuples voient étinceler l'auréole : de Bossuet à Racine, tout est chrétien. Au XVIII'', de Voltaire à Chamfort, tout est païen. Alors la foule regarde, fascinée, tous ces hommes qui occupent les hauteurs du génie, leurs noms sonnent à ses oreilles comme des clairons, elle s'accoutume à les considérer comme des dieux ; c'est de leur sublimité que l'idée, par infiltration, descend jusqu'à elle : rigans de superioriôus ; l'heure arrive où, de leur négation, le siècle se trouve inconsciemment imbibé : de fructu operîim suortun satiabiiur terra. Le peuple se fait incrédule, sans avoir lu Voltaire, et révolutionnaire, sans avoir lu Rousseau. Ce qu'il peut faire alors, vous
le savez par ce qu'il a fait. Incrédule, il renverse les autels ; révolutionnaire, il renverse les trônes, crée le régime de ses rêves en supprimant avec une guillotine ceux qu'il croit un obstacle à sa marche en avant, et se façonne des législateurs et des législations taillés sur sa mesure. Car c'est un axiome que " ce ne sont point les lois qui créent les mœurs ; ce sont les mœurs qui créent les lois ". Encore, malgré ses crimes, faut-il avoir pour lui plus de pitié que de colère. Le pauvre peuple, il n'est qu'un instrument mené par une idée, et l'idée ne vient pas de lui, il a des pourvoyeurs pour la lui fournir.
Mais il y a des siècles fortunés, tout resplendissants de foi, de vertu, d'amour et aussi de génie, en lesquels on voit défiler des peuples qui prient, qui aiment, qui chantent et regardent le ciel.
Regardez de près les intimités de leur histoire. Comme dans les siècles impies, la chaire de la science est bien dressée en face de la chaire de l'Église ; mais ce sont les mêmes docteurs qui descendent de l'une
pour monter dans l'autre. En leur personne s'embrassent la sainteté et le génie ; ceux entre les mains de qui la foule soumise voit luire le sceptre de l'idée ne la sèment à travers les hommes qu'après avoir, comme saint Thomas, conversé avec leur crucifix, et aucune ne s'infiltre dans l'âme universelle que la foi n'approuve et qu'elle ne soutienne. L'âme populaire est croyante, parce que les hommes prestigieux qui façonnent l'âme populaire sont de très-grands croyants.
Y a-t-il un siècle pour le mieux prouver que celui qu'éclaira l'angélique génie de saint Thomas ? Que si quelque Raphaël voulait, en une toile gigantesque, nous le peindre tout entier, il devrait s'inspirer à la fois, ce me semble, du Parnasse et de la Transfiguration. Comme dans la Transfiguration, il y aurait deux scènes superposées s'expliquant l'une l'autre. En bas, nous verrions, dans des mouvements sublimes, toute l'action de ce siècle si beau. Saint Louis, sous le chêne de Vincennes, nous raconterait sa législation et sa justice. Des croisés, armés pour le
Christ, nous raconteraient sa politique et ses guerres. Des foules attentives seraient suspendues aux lèvres des moines vêtus de bure ; d'autres défileraient en portant de saintes bannières et en chantant des psaumes. Des hommes qui n'ont pas laissé de noms, parce qu'ils " aimaient trop Dieu pour aimer la gloire", élèveraient dans l'espace un gigantesque reliquaire qui serait, à votre choix, la cathédrale de Cologne, de Strasbourg, de Fribourg, de Chartres, de Reims, d'Auxerre, d'Amiens, de Beauvais, la sainte Chapelle, Saint- Denis, la façade de Notre-Dame et tant d'autres encore ; du granit des portails naîtraient des rangées d'anges et de saints peuplant les niches et les ogives, et dans l'élancement du gothique, à travers toute cette splendide végétation de la pierre, toute l'âme du siècle semblerait monter vers le ciel.
Plus haut, dans la scène supérieure qui serait le Parnasse chrétien, à la place d'Homère et de Dante, de Virgile et de Pétrarque, quelle lumineuse pléiade de génies auréolés de sainteté il faudrait placer, assis sur des
chaires portées par des nuages, dans une immuable sérénité !
Il y aurait Vincent de Beauvais, vêtu de la robe blanche du frère prêcheur, dont saint Louis s'était fait le moniteur, pour que nulle de ses heures ne fût perdue pour la postérité. Il tiendrait sur ses genoux un livre ouvert, sur lequel on lirait ce titre : Spectdum majus. Dans ce livre, appelé le Grand Miroir, se reflètent tous les aspects de la création, toutes les sciences humaines et toutes les sciences divines, si bien que ce miroir est un réflecteur de la pensée de Dieu.
Il y aurait Alexandre de Halès, vêtu de la robe brune de saint François, un doigt levé dans un geste de docteur, la bouche entrouverte pour parler, Alexandre reprend cette philosophie aristotélicienne qu'un concile de Paris avait interdite, parce qu'Avicenne et, après lui, Simon de Tournay et d'autres l'avaient tournée contre la religion, et de cette philosophie il s'empare et en fait un instrument de démonstration chrétienne qui terrasse d'admiration ses auditeurs.
— SS- II y aurait Roger Bacon, vêtu delà robe du frère mineur, avec des yeux de prophète plongeant sur l'avenir. Théologien, philosophe, helléniste, orientaliste, mathématicien, astronome, physicien, chimiste, il est la gloire de demain. La main appuyée sur un globe terrestre, il dit aux hommes : Touchez la nature, on la connaît mieux en la palpant une heure qu'en spéculant sur elle un siècle ; il apprend aux savants de demain la méthode expérimentale dont ils ont tant abusé. Dans sa tête puissante toutes les découvertes de la science moderne germent mystérieusement. Tout ce qu'il n'a pas vérifié, il l'a entrevu ; tout ce qu'il n'a pas démontré, il l'a soupçonné : la réfraction de la lumière, la densité des corps, la sphéricité du globe, la nature du feu, la grandeur du soleil, le centre de gravité, la lumière sidérale. Il découvre les détonants, indique les erreurs du calendrier Julien trois siècles avant sa correction, devine la boussole, prophétise l'électricité et la locomotion indépendante des forces vitales. Tout ce qu'ont réalisé les sciences et les siècles flotte dans
son génial cerveau ; tout est moyen à cette âme géante pour chanter Dieu : Benedicite omnia opéra Domini Domino.
Il y aurait Albert le Grand, vêtu de la robe du frère prêcheur, magiius in magia ?iaturali, major iji philosophia, maximus in theologia. Il enseignait sur les places publiques, parce que nulle salle ne pouvait contenir ses auditeurs enthousiasmés. Son regard d'aigle devina parmi eux un disciple dont il prédit les destinées glorieuses et dont le génie devait dominer le sien, dominer le siècle, dominer le monde.
Il y aurait saint Bonaventure, vêtu de la robe du franciscain, avec des yeux d'extase perdus dans l'infini. Sur ses lèvres la mystique éclôt comme une tieur nouvelle dont les âges seront embaumés. Candide génie, dont son maître, Alexandre de Halès, disait qu'il semblait que "le péché d'Adam n'avait point passé à travers le cœur de frère Bonaventure ".
Enfin, dominant tout, dans une gloire, il y aurait saint Thomas d'Aquin, vêtu de la robe des frères prêcheurs. Comme Apollon rythme
avec son archet tous les mouvements du Parnasse, la pensée de saint Thomas bat la mesure à la pensée universelle. Pour le grand monument de la science sacrée, tous les autres ont réuni des matériaux ; il est le Salomon, l'architecte et le constructeur du temple. Il joint la plus puissante raison que peut-être le monde ait connue, à la foi la plus sincère et la plus forte ; à une persévérance que rien ne lasse il unit une intuition d'une extraordinaire profondeur. De ce formidable cerveau jaillit sur le monde la plus vaste synthèse de toutes les sciences. Il réalise le rêve de toutes les antiques philosophies. Il réunit tout ce qu'on peut savoir de Dieu et de l'homme, et des rapports entre l'homme et Dieu. Le monde de la nature et le monde de la grâce sont sa conquête ; les deux clartés se mêlent en son âme sans se confondre, s'expliquant l'une l'autre. Pas un instant, dans l'immense exploration qu'il fait à travers la science de Dieu, il n'oublie l'homme, et pas un instant il n'oublie Celui qui est son principe et sa fin. Son œuvre est un resplendissement de tous les deux, et
jusqu'à la fin des âges, cet homme sera un soleil au firmament de l'Eglise.
Le voilà le Parnasse du xiii^ siècle. Et sur toutes les lèvres vibre un mot qui règle et éclaire leur génie : Credo ut intelligam. Croire pour comprendre , être un grand croyant, pour être un grand chercheur : c'est la vérité mère dont notre siècle absolument n'a pas voulu. Il a dit que la foi était une pétrification intellectuelle. Il faut s'entendre sur les mots ; ce n'est pas une pétrification, c'est une pierre, et cette pierre est un point d'appui, et on ne soulève rien sans point d'appui. Archimède en voulait un pour soulever le monde. Le voilà, Messieurs, il est de Dieu, et s'appelle la foi ; mais le levier est de vous, il s'appelle la science : Credo îU intelligam.
J'espère, Messieurs, que vous ne me demanderez pas quel rapport il y a entre les deux scènes du tableau que je viens de vous peindre ; en bas l'action, en haut des physionomies sereines qui semblent y rester étrangères. Tous les bruits du monde meurent au pied de leur chaire ou sur le seuil de leur cou-
vent. Dans la forêt des œuvres de saint Bonaventure et de saint Thomas, il est rare de rencontrer un écho des événements dont ils furent contemporains, et il en est de formidables. Les empires s'effondrent, Constantinople suit Jérusalem, le colosse germanique tremble sur ses bases, la barbarie s'étale lentement sur l'Europe, les papes prennent la route de l'exil, les croisades se continuent, l'Orient et l'Occident sont en feu, et savants, rien ne les détourne de leurs recherches patientes ; philosophes, rien ne trouble leurs spéculations sereines ; théologiens, leur enseignement tranquille ; mystiques, leurs contemplations célestes. Si saint Bernard nous apparaît dans l'action, remuant les peuples et les rois, ceux-là, au contraire, à cette distance de sept siècles, nous les voyons, dans leurs chaires de docteurs, n'émettant que des doctrines. Hors de l'action, croyez-vous qu'ils aient été s ansaction? Messieurs, ils l'ont toute créée l'action, parce qu'ils ont créé l'idée du siècle. C'est par leurs cerveaux que pensaient les peuples et les rois. C'est leur pensée qui était
au bout de l'épée des soldats, du pinceau des peintres de vitraux, de la truelle des constructeurs de cathédrales. De leurs chaires, l'idée descendait, rigans de superioribus, dominant les réalités, et c'était l'idée dont ils emplissaient l'âme sociale, satiabitur terra, qui jugeait sous le chêne de Vincennes, qui combattait sous l'armure des croisés, qui montait au ciel avec les cathédrales. Ils ont fait le xiii^ siècle.
Messieurs, concluez. Les conclusions sortent de l'histoire. Toutefois, laissez-moi vous dire le regret que j'éprouve à ne pouvoir les développer comme je l'aurais voulu. Hélas! la précipitation que j'ai dû mettre à réunir ces pensées m'a enlevé le loisir de songer à la mesure.
En face de ce xiii^ siècle, si brillant et si saint, mettez le nôtre, si vous pouvez. Comme dans le xiif, la foule se crée un Parnasse, sur lequel son admiration place des hommes qu'elle croit les géants de la pensée. Regar-
dez ceux qu'elle a déifiés et nommez-les dans votre for intime. Quelques-uns ont disparu dans une mort sonore et lamentable ; les survivants ne valent pas mieux que les morts. Jamais époque vit-elle ce que nous avons la désolation de voir ? Ceux qui passent pour les plus beaux joueurs de lyre, pour les plus beaux remueurs d'idées, pour les plus perspicaces psychologues, les plus habiles manieurs de plume, de cornue, de loupe, de scalpel, tous, sauf de très-rares exceptions, ont tourné le dos à l'autel.
Comment voulez-vous qu'un peuple résiste à cela? C'est toujours le même phénomène d'infiltration : rigans de superioribus. Les doctrines de la négation s'épandent de ces hauteurs jusque dans le piètre feuilleton du journal ; et l'âme populaire envahie se trouve matérialiste, sans avoir lu Littré ; incrédule, sans avoir lu Renan ; positiviste, sans avoir lu Comte. Elle tombe d'admiration devant cette science qui apprivoise la foudre, pèse de l'impondérable, mesure de l'infini, nie Dieu et l'âme, parce que Dieu et l'âme ne se peuvent
ranger au chapitre des gaz. Quand elle la voit en état de tout dompter, elle la croit en état de tout expliquer. Elle subit la fascination de ces hommes, de ces noms, du bruit qu'on fait autour d'eux. Dernièrement encore j'ai rencontré un homme à l'âme aussi droite qu'un autre. Il ne fait pas baptiser ses enfants parce qu'Alexandre Dumas ne faisait pas baptiser les siens. Il est si puissant cet homme moderne qui jette sa pensée par delà les océans en pressant sur un bouton, que l'orgueil humain s'est enivré. Il proclame que le monde est sans mystère, puis que bientôt il saura tout, et que, sachant tout, il pourra tout se promettre et tout se permettre. C'est une loi d'équilibre qu'affirmait Cousin, que les grands esprits " entraînent après eux tout le reste ".
Quelques indépendants, au regard serein, comme celui dont le nom flotte sur vos lèvres, voient bien que de nouveaux mystères surgissent sous les pas à mesure qu'on en dévoile quelques-uns ; que le rideau recule à mesure que la science avance, et que derrière, le
redoutable inconnu se trouve toujours ; que nos désirs croissent à mesure que nous créons des merveilles pour les satisfaire, et ils ont le loyal courage de parler de la faillite de la science. Ah ! Messieurs, il faut s'entendre. Sans doute elle a fait faillite, si son entreprise était de détrôner Dieu ; mais en se précipitant contre Lui comme une avalanche qui dévale de nos Alpes, combien elle a déraciné de principes, culbuté de croyances, ravagé d'espoirs ! Cette catastrophe a ému les âmes qui sont restées sur les hauteurs, et par réaction elles sont retournées au spiritualisme, à un état d'esprit indéfinissable qu'on a appelé le néochristianisme, le néo-mysticisme. Ce mouvement là, vers ce que l'homme dont je parle appelle l'idéal, il faut l'empêcher de s'égarer, le régler, le conduire au pied du crucifix.
Le voilà, jeunes gens, votre rôle ; est-il assez grand ? Travaillez, escaladez les hauteurs qu'occupe l'incrédulité, délogez de leur trône les rois de la négation, prenez leur place, soyez les poètes, les philosophes, les historiens, les physiologistes, les orientalistes, les physi-
ciens, les chimistes, soyez la pensée du siècle qui va venir. Forcez les portes des grandes assemblées scientifiques. Je sais bien qu'on fera autour de vous la conspiration du silence, comme ils font entre eux la conspiration de la gloire, mais si c'est vous le génie, vous forcerez tout. Ce que vous voyez, saint Thomas le vit. Guillaume de Saint-Amour fit un livre retentissant pour prouver que tout était perdu si on laissait les moines envahir l'université. Que voyez-vous de changé, sinon que sont traités de moines tous ceux qui savent faire et font leur signe de croix ? Le
moine dont parlait Guillaume, était saint Thomas. La lutte fut chaude, on alla à Rome. Thomas revint à Paris, son génie eut raison de tous les obstacles. Les académies ont beau se barricader ; quand on s'appelle saint Thomas, le génie enfonce les portes. Sa thèse fut un triomphe. Il avait pour texte celui que je lui ai emprunté: Rigans montes de superioribus. Il l'appliquait à l'Église ; la postérité Ta appliqué à lui-même, et aujourd'hui je l'applique à vous.
A l'assaut, jeunes gens, de cette montagne d'où l'idée descend et sur laquelle d'autres tiennent un drapeau qui vous appartient et qu'il faut reprendre !
Que s'il vous faut un encouragement tombé d'une bouche plus autorisée que la mienne, tournez-vous vers le vieux Pontife qui manœuvre d'une main si ferme encore l'aviron de l'Eglise. La pensée que je viens de vous développer n'est-elle pas " la pensée du règne" ? N'a-t-il'pas profondément compris, le Pape, que l'œuvre maîtresse doit être de ressaisir le sceptre intellectuel ? N'est-ce point l'intention de l'immortelle encyclique qui vous poussait à retourner au docteur angélique ? Vous pourrez changer de méthode, puisqu'on dit que celle de saint Thomas n'est pas appareillée à notre temps. Lui, il a fait la géométrie de la vérité divine. Vous ferez, si vous voulez, passer votre enthousiasme dans les théorèmes, mais le fond restera le même. Utrum sit ? c'est le problème à démontrer. Vîdetur quod non, répond l'erreur ; sed contra respondeo dicendum, et vous affirmerez la
vérité. N'est-ce point encore mu par ce dessein que Léon XIII a fondé sous ses yeux des cours de paléographie et d'orientalisme, ouvert à deux battants les portes de la bibliothèque et des archives vaticanes ? Et n'y avons-nous pas vu parfois même des ennemis de l'Eglise y puiser des armes contre elle ?
Saint Thomas, Messieurs, Albert le Grand. Alexandre de Halès, Vincent de Beauvais, Roger Bacon, saint Bonaventure, ont fait le XIII'' siècle, parce qu'ils en ont été la pensée : soyez la pensée du xx^ et le xx" sera un xiii^. Que Dieu m'entende !
Jeunes gens, vous n'êtes pas de ceux qui grossiront l'armée élégante et fade des parasites bien vêtus qui s'interdisent toute pensée, tout enthousiasme et toute action, pour n'être que des viveurs. Dans l'armée de ceux qui servent vous prendrez position. Dans le grand tableau que j'ai essayé de vous peindre, vous vous placerez les uns dans la scène supérieure, parmi ceux dont la fonction est d'arroser le siècle de leur pensée :
Rigans de superioribus ; les autres dans la scène d'en bas, pour conduire l'action.
Messieurs, j'ai fini. La pensée que je viens de développer comme j'ai pu, je la trouve condensée par Lamartine en deux strophes merveilleuses que je vous demande la permission de lire :
Ainsi quand le navire aux épaisses murailles, Qui porte un peuple entier bercé dans ses entrailles, Sillonne au point du jour l'océan sans chemin, L'astronome chargé d'orienter la voile Monte au sommet des mâts où palpite la toile, Et promenant les yeux de la vague à l'étoile, Il dit : " Nous serons là demain ".
Puis, quand il a tracé la route sur la dune. Et de ses compagnons présagé la fortune, Voyant dans sa pensée un rivage surgir, Il descend sur le pont où l'équipage roule. Met la main au cordage et lutte avec la houle. Il faut se séparer, pour penser, de la foule Et s'y confondre pour agir.
Jeunes gens qui avez l'ambition sublime d'être l'astronome qui monte au sommet des mâts pour orienter le navire qui dans ses entrailles berce un peuple entier, jeunes gens qui penserez pour la foule et lui fournirez votre
pensée; en promenant vos yeux " de la vague à l'étoile " pour chercher la terre où il faut amarrer, n'oubliez jamais que cette terre s'appelle le ciel et que le ciel s'appelle Dieu. Au bout de toutes vos spéculations, voyez Dieu ; mais souvenez-vous que le meilleur moyen de voir Dieu très-clair, c'est de rester très- purs ; que le Maître a bien dit : " Bienheureux les cœurs purs " ; que, si vous ignoriez la conclusion du mot du Maître et si je vous priais de l'achever, vous diriez : '• Bienheureux les cœurs purs..." ils aimeront mieux, ils aimeront plus profondément, ils aimeront plus longtemps, parce que la fonction du cœur est d'aimer ; mais que le Maître n'a pas dit : " Bienheureux les cœurs purs, ils aimeront ", mais : " Bienheureux les cœurs purs, ils verront", videbimt ; que dans ce mot de Jésus il y a toute une philosophie ; que Dieu, dès ce monde, se laisse percevoir, mais seulement à travers un objectif qui s'appelle le cœur; que l'objectif doit être limpide pour qu'on puisse voir très-clair ; que Rousseau ne savait pas dire comme l'Evangile lorsqu'il donnait ce conseil : " Mon fils, tenez
votre âme en état de souhaiter ardemment qu'il y ait un Dieu et ja nais vous n'en douterez"; que Malebranche a avancé un mot profond quand il disait à son disciple : " Le meilleur précepte de logique que je te puisse donner, c'est de vivre en honnête homme"; et que le meilleur moyen de vivre erf honnête homme, c'est de vivre en grand chrétien, et qu'enfin il n'est pas difficile de montrer, avec les leçons de notre nature et de l'histoire, que sans cela nous ne sommes pas logiques, parce que nous ne sommes par impartiaux.
Enfin, de temps en temps, quittez la grande hune où vous êtes perchés et d'où vous apercevez bien ; descendez au milieu de l'équipage
'• Il faut se séparer, pour penser, de la foule, '• Et s'y confondre pour agir ".
Quand l'heure est à la tempête, aidez tous à la manœuvre et conduisez-la ; et quand l'heure est à la bataille, soyez en tête et menez l'action pour que les soldats n'aillent pas de droite et de gauche, brûlant leur poudre sans mettre de balle dans le fusil, se contentant du bruit que fait la fusillade sans remporter de
succès. Nous nous débandons trop, jeunes gens, c'est le malheur de notre génération ; sur ce terrain ne nous imitez pas. Les uns et les autres, sachons marcher en rang et tirer ensemble au commandement de : Feu !
Enfin, Mesdames Messieurs, bien que nous soyons dans un théâtre, je n'oublie pas que je suis prêtre, et pour un instant, je vais faire de ce théâtre une église en adressant à Dieu une prière : Qu'il fasse surgir pour le xx*" siècle des cerveaux et des cœurs qui aient le génie et la sainteté des grands hommes du xiir siècle et que les peuples, en les regardant, se reprennent à dire : La lyre, le savoir, la vertu, le génie, tout est à la religion de Jésus-Christ. Ce jour-là mon rêve sera une réalité : St-Louis et Frère ^Egidius se seront de nouveau embrassés.
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Cette poésie a été récitée le soir de la séance ^ par M. Arthur Laramée, avocat. %