‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 57 sur 227 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

(Car avec une longue cotte

On fait trop grand amas de crotte),

Et se coiffa d'un capuchon,

Sans oublier masque et manchon *,

Pour aller en secret au temple.

Elle étoit de fort bon exemple,

Et qui jamais en bonne foi

Ne fit du temple un caquetoy 2 ?

Étant là, sa sœur avec elle,

Chacune offrit une chandelle,

La bouche se gargarisa

Et d'encens s'aromatisa ;

Et puis on fit un sacrifice

A Cérès des lois inventrice,

Du poupelin et du pâté,

Qu'on croit aussi l'avoir été

Du savoureux pain de Gonesse 3.

On offrit à cette déesse

Deux brebis jeunes et de choix.

Le blond Phébus porte-carquois,

Inventeur de la sarabaude,

Eut part en cette digne offrande,

Comme aussi Liœus le blond,

Grand dissipateur de jambon*.

Dieu sait si l'on mit en arrière

Junon la déesse nocière 5,

Car c'est d'elle en semblable cas

De qui l'on fait le plus grand cas.

Là, Didon, de fort bonne grâce,

Répandit le vin d'une tasse

Sur le front de la sœur d'un bœuf,

Blanche comme une coque d'œuf,

Et puis lit quelques caracoles ,

A l'entour des saintes idoles,

Leur fit à tous de beaux présens,

Des animaux agoni sans

Elle consulta les entrailles,

Qui sentoient bien fort les tripaillcs,

Dont le nez elle se boucha

Et très-sottement se fâcha.

0 vanité des Aruspices !

De quoi servent les sacrifices

A femme qui se meurt d'amour ?

C'est chercher la lune en plein jour

Que de chercher quelque remède

Lorsque le grand mal la possède.

* Scarron donne à la reine de Càrthage l'accoutrement des femmes du dix-septième siècle, y compris le masque (sorte de loup en velours noir) que les dames de condition portèrent pendant longtemps dans les rues, à la promenade, lorsqu'elles sortaient à pied.

2 «Lieu où les femmes s'assemblent pour causer et pour babiller.» (Ler., Dict. corn-) On peut voir ici une épigramjne contre un usage d'alors, dont tous les romans de l'époque ont conservé la trace et nous offrent le témoignage. Nous lisons dans la traduction d'une lettre italienne... contenant une critique agréable de paris, publiée, vers le même temps: « Le peuple fréquente les églises avec piété. Il n'y a que les nobles et les grands qui y viennent pour se divertir, pour parler et se faire l'amour. » Au début du Roman bourgeois, Furetière transporte le lecteur dans une église qui est le centre de toute la galanterie bourgeoise du quartier, «à cause que la licence de causer y est asseï grande, » et il nous décrit tous les manèges et tous les caquetages qui s'y font. — Dans sa nouvelle de Y Amante invisible {Roman corn que, I, ch. îx), Scarron nous dit : « Don Carlos se trouva avec quantité d'autres tyrans des coeurs dans l'église de la galanterie. On profans les églises en ce pays-là aussi bien qu'au nôtre, et le temple de Dieu sert de rendez-vous aux godelureaux et aux coquettes,» etc. (Voir encore Loix de la galanterie, édï Aubry, p. 19-20), et dans YApol. pour Bérod., de H. Estienne, un passage du prédicateur Menot.)

» Le pain de Gonesse était un excellent pain de ménage fort recherché, fait d'une pâte légère et avec de beaux yeux. Il tirait son nom du village des environs de Paris où on le fabriquait.

* Parce que le jambon fait hoire, et que Liueus ou Bacchus est le dieu du vin. Le jambon occupe toujours xine large place dans les menus de Saint-Amant, le poète bachique. (Voir ses poésies, passim.)

» Cui vinclajugalia curse, dit Virgile.

Elle a beau faire, il faut brûler, Mourir de faim sans se soûler, Ou bien, pour contenter sa rage, Faire parler le voisinage- Son pauvre esprit, devenu fou, La fait courir sans savoir où :

Ce feu grégeois toujours s'augmente, Et dévore la pauvre amante.

Versât-elle de pleurs un seau, Ce feu grégeois brûle dans l'eau, Et la brûleroit de plus belle1.

ParMahom *, c'est grand'pitié d'elle !

Tout ainsi, par comparaison, Quand, friand de la venaison, Un pasteur, dans les bois de Crète, A transpercé d'une sagette, Ou bien, si vous voulez, d'un dard, Une biche de part en part, Après l'avoir longtemps chassée, Sans bien savoir s'il l'a blessée, Il s'en va comme il est venu, Et le pauvre animal cornu, Je me trompe, car la femelle (Autre n'en sait la raison qu'elle) N'a ni corne ni cornichon, Non plus que son petit bichon, Devant qu'il ait arme sa tête; Retournons à la pauvre bete :

Elle fuit au travers des bois,

Qui sont drus au pays Cretois, Comme une biche frénétique, Portant la flèche qui la pique Toujours attachée à son flanc.

Duquel sort un ruisseau de san^.

L'application est aisée Sur Didon d'amour embrasée.

Elle prend messire yEneas, Et, le tiraillant par le bras, Le promène parmi la ville.

Comme Énée a l'âme civile Et la Didon beaucoup d'amour, A chaque passage et détour On se faisoit cent déférences, Et deux cent trente révérences ; Ce sont, si bien vous supputez, Trois cent trente civilités.

Elle lui montroit ses richesses, Le dessin de ses forteresses ; Chemin faisant, le caressoit, Caressant, se radoucissoit ; Puis rougissoit de sa sottise, La pauvre malheureuse Élise; Puis pâlissoit d'avoir rougi, Ayant peur d'avoir mal agi, Pour le dessein qu'elle a de plaire Ce qui n'est pas petite affaire.

Souvent elle se méprenoit Alors qu'elle l'entretenoit,

« Voilà qui est du dernier fin. Mais ce langage alambiqué que Scarron parle ici plaisamment, beaucoup d'autres le parlaient alors très-sérieusement dans leurs œuvres. C'était à qui se signalerait par la pointe la plus galante sur l'amour. On n'a que l'embarras du choix. « J'ai dans le sein un amas de larmes, écrit J. B. de Croisilles, qui fait que mon cœur oppose toujours son naufrage à son embrasement. » (La Chasteté invincible, Bergerie en prose, 1633.) Cyrano est bien plus joli encore : « En vérité, écrit-il à son Iris, je soupçonnerois que vous n'épuisiez les sources d'eau qui sont chez moi (ses yeux), que pour me brûler plus facilement; et je commence d'en croire quelque chose depuis que j'ai pris garde que plus mes yeux tirent d'humide de mon cœur, plus il brûle. » (5e Lettre amoureuse.) Et il poursuit, en disant que son corps n'est pas formé de l'argile ordinaire, mais sans doute d'une pierre de chaux, puisque l'humidité des larmes qu'il répand l'aura bientôt consumé. J'en suis fâché pour, Scarron, mais cette pierre de chaux vaut encore mieux que son feu grégeois. (Voir également Cyrano de Bergerac, 2* Lettre amoureuse, p. 177, Bibliothèque gauloise.)

* Par Mahomet. C'est le jurement habituel dans iS^romans du moyen âge, où il produit le plus souvent, comme ici, un burlesque anachronisme. Mais Mahom était pris comme synonyme de diable*

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