‹ Le Virgile travestiChapitre 110 sur 218 · LIVRE QUATRIEME iO · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIEME iO

Mais il obéissait aux Dieux,

Et le destin capricieux

L'avait rendu d'homme traitablô

Homme de eœur impénétrable.

Ainsi Borée, un maître vent,

D'entre les Alpes se levant,

Montagnes de neige couvertes,

Vient sur un chêne aux feuilles vertes

De toute sa force donner

Afin de le déraciner;

Cet antique voisin des nues,

Et quelque chose d ebranché,

Pour du gui. des feuilles menues,

En est quitte à fort bon marché :

Si sa tête est des cieux voisine,

Ses pieds, qu'on nomme sa racine,

Sont proches du pays d'enfer,

Si bien qu'il a beau"^s'ébouffer

En soufflant, le bon vent Borée;

Ainsi cette reine éplorée.

Par ses larmes et par ses cris,

Ses messages et ses écrits.

Ne peut fondre ce cœur de glace :

Il persiste, quoi qu'elle fasse,

Et n'en est pas plus ébranlé

Que cet arbre dont j'ai parlé.

Quelque larme à la dérobée,

Sans son consentement tombée,

Peut sa face humidifier;

Mais il ne s'y faut pas fier :

Ce sont larrnes de crocodile,

Quoi qu'en dise messer -v'irgile.

Revenons à dame Didon, A qui le méchant Cupidon, S'il-faut que le Troyen s'éloigne, Va bien tailler de là besogne.

Sa sœur ayant fait son rapport, Elle s'effraya de son sort- Le désespoir saisit son âme, Et prit la place de sa flamme;

Sa flamme se changre en fureur, Ce qu'elle aima lui fait horreur.

Elle s'abandonne à la rage ; Le jour même lui fait ombrage, Elle le hait, elle le fuit, Souhaite une éternelle nuit Pour ne se pas voir elle-même.

La mort, par son visage blême, Ne lui fait point blêmir le sien.

Son plus agréable entretien Ne sont que rages, que furies, Que fantômes, que rêveries.

Dans l'horreur qu'elle a de son sort, Elle ne songe qu'à la mort.

Souvent quelque horrible présage A ce cruel dessein l'engage :

Un jour, tàtant d'un vin nouveau, Ce vin se convertit en eau; Sa tasse, qu'elle avait rincée, Fut d'elle en colère cassée, Car tant plus elle la lavait, Tant plus sale elle la trouvait.

Un jour, pissant, la pauvre Elise, Elle pissa dans sa chemise.

Buvant dans un vase émaillé.

Son vin devint du sang caillé, Elle s'en rougit la mâchoire, Et ne put achever de boire.

Un jour qu'elle sacrifiait.

Comme le grand-piêtre priait, Le bouc égorgé se réveille, Et mordit le prêtre à l'oreille, Dont il s'écria tout fâché (On doute si ce fut péché, Car on tient que la destinée Avait telle chose ordonnée); Il s'écria donc, reniant.

Et son oreille maniant :

« Foin du bouc, du vœu salutaire, De la putain qui le fait faire !

LIVKE QUATBIÈME 77

Eût-elle au corps ce fer plongé, Comme l'a ce bouc égorgé! »

La reine remit la partie, Et, prenant d'une main l'hostie, A plusieurs le nez en brida; Le prêtre d'abord en gronda, Et puis après, à cause d'elle.

Tourna la chose en bagatefle.

Chaque jour il lui survenait Quelque chose qui 1 étonnait, Dont sa sœur n'eut jamais nouvelle, Quoique confidente hdèle.

Un petit temple fort dévot, Que feu son mari, grand bigot, Respectait autant qu'une idole, Que souvent cette pauvre folle Ornait de fleurs et de festons, Et de blanches peaux de moutons, Un jour qu'elle était toute seule, Ce petit temple ouvrit la gueule.

Et, le ton de voix imitant De ce mari qu'elle aima tant- Il dit, faisant le Jérémie :

« Venez à moi, Didon ma mie. »

Elle répondit sans couleur :

« Temple, vous me portez malheur, d

Souvent, durant la nuit obscure, Un oiseau de mauvais augure, Nommé chat-huant ou hibou, Concerte avec un gros matou.

Et ces deux amis des ténèbres Chantent mille chansons funèbres Et font des exclamations Qui causent palpitations A la pauvre reine amoureuse, De son naturel fort peureuse.

Bien souvent les gens étonnes Lui vont mettre devant le nez Une prédiction antique, Qui dit en langage punique

Qu'une pauvre reine mourra Pour un drôle qui s'enfuira.

Toutes les nuits qu'elle sommeille, Quelque songe affreux la réveille :

Tantôt yEneas lui paraît, Qui la fuit ou la méconnaît, Ou bien qui lui fait face à face Une ridicule grimace.

Elle court après, il senfuit.

Puis elle se trouve, la nuit, Toute seule en une campagne Sans que personne l'accompagne; Elle siffle en paume les siens, Elle Iiuclie ses Tvriens, Mais les incivils sont pour elle Le chien de feu Jean de Nivelle.

Lors elle tremble, elle pâlit, Et même pisse-t-elle au lit, Et même fait-elle autre chose, Sale en vers aussi bien qu'en prose.

Comme des rats et des souris, Elle avait j':^Tand"peur des esprits, Alors qu'elle était toute seule; Dieu sait donc comme elle s'égueule!

Ainsi le pauvre Peniheus, Pour avoir dit que Lyseus N'était qu'un écume-taveme, Voit les déesses de l'Averne, Chacune en main un gros serpent Duquel elles le vont frappant.

De cette insolente bévue Il eut une telle berlue, Que le plus souvent il pensait Voir deux Thèbles, et non faisait; Le pauvre fou n'en V03 ait qu'une, Prenait le soleil pour la lune :

C'était la chercher en plein jour.

Quand le soleil faisait son tour, Il paraissait double à sa vue, Tant son âme était dépourvue

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