LIVRE PREMIER
Et n'aurai-je jamais le bien
De joindre votre bec au mien?»
• Il a beau la chercher de vue, Elle le voit sans être vue ; Mais afin de lui témoigner, Devant que de s'en éloigner, Le soin qu'elle a de sa personne, Et l'un et l'autre elle environne (Au moins Virgile nous l'a dit) D'un air épais qui les rendit A tous yeux mortels invisibles ; Autrement, ces peuples terribles Eussent, ne les connaissant point, Pu leur ôter chausse et pourpoint.
Il prit le chemin de Carthage, Tout ravitaillé de courage; Elle prit celui de Paphos, Où sur cent cinquante échafauds Tous les huit jours on fait des farces, A la divinité des garces.
Ils s'en allèrent donc tout droit Par un petit chemin étroit, Vers la ville, tête baissée.
Leur révérence fut lassée A monter un coteau fort haut, D'où, comme d'un grand échafaud, Ils -virent la ville nouvelle, Qui d'abord leur sembla fort belle.
Ils se divertirent longtemps, A regarder les habitants; Enée admira leur ouvrage.
Approuva le plan de Carthage, Et les trouva gens bien hardis D'entreprendre de tels taudis.
Les uns roulent pierres de taille, Les autres font une muraille ; Quelques-uns plantent du pavé, Quelques autres un trou cave D'une forte voûte soutiennent; Les uns vont et les autres viennent;
L'un fait un plancher, l'autre un toit,
Ici l'on mange et là l'on boit,
Les juges rendent la justice,
Ou travaillent à la police.
Ici quelqu'un attache un clou,
Là quelque autre fait un grand trou,
Pour en faire puits ou citerne;
Là l'on bâtit une taverne,
Et là l'on bâtit un tripot;
Là l'on travaille du rabot,
Et là Ton exerce la scie ;
Là la chaux vive est amortie,
Là l'on fait mal, là pas trop bien,
Là fort peu de chose, et là rien.
L'un blanchit un mur, l'autre un âtre,
L'un travaille en chaux, l'autre; en plâtre.
Tout auprès d'un commode port
S'élève un grand et vaste fort ;
Enfin là l'on taille et l'on rogne,
Là Ton charpente, là l'on cogne ;
Là je ne sais plus ce qu on fait.
J'ai peur d'avoir fait un portrait
Assez long pour pouvoir déplaire;
Mais je ne saurais plus qu'y faire.
Et si j'allais tout effacer,
Ce serait à recommencer.
Hors la ville c'est même chose :
Dans les champs pas un ne repose,
Les uns engraissent les guérets,
Les autres vont dans les forêts
Chercher de quoi faire une poutre ;
Là les bœufs exercent le contre ;
Là l'éléphant, lent à marcher,
Traîne un grand quartier de rocher.
Les uns pavent les avenues
De grandes pierres non cornues;
Les autres font un aqueduc,
Afin que la ville ait du suc.
Imaginez-vous des abeilles
Dont l'on conte tant de merveilles,