‹ Le Virgile travestiChapitre 188 sur 218 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

Telle fut la faim de la troupe,

Par laquelle aussi mainte coupe

Fut souvent aussi mise à sec.

lîllus, en voix de rebec :

« Par notre saint-père le pape,

Nous avons mangé table et nappe»,

S'écria-t-il tout ébaudi,

Et riant comme un étourdi,

Si fort qu'il en cassa son verre.

Ce qu'il dit ne chut pas à terre; Maître ^neas, le relevant :

« Nous sommes au-dessus du vent, Dit-il, et la terre promise Est à nous sans plus de remise.

Ou du moins le sera bientôt.

De la part du conseil d'en haut, Par la bouche du père Anchise, Et par la dame mal apprise, La Harpie au nez peu charmant, Qui me parla si sottement.

J'ai des signes pour reconnaître La terre où je serai le maître :

C'est celle oîi si faim nous aurons, Que nos tables nous mangerons.

Nous venons de manger les nôtres, Chercherons-nous des signes autres Que ceux que nous vient d'annoncer Mon cher enfant, sans y penser?

Sot que je suis, la male-peste.

Sans lui, ce signe manifeste Etait autant de bien perdu!

Si le fanfan était pendu, Ce serait ma foi grand dommage.

Çà, que je le baise au visage. »

Cela dit, messire ^neas Prit son cher fils par les deux bras Et mit un baiser sur sa face.

Ce ne fut pas tout, il l'embrasse.

Le mit à cheval sur son cou, Et courut vingt pas comme un fou.

Chacun; à cette facétie, Voulut être de la partie :

L'un en fit le chêne fourchu, Et l'autre s'en claqua le cul ; Bref, chacun en fit bien la bête, Tant ils eurent le cœur en fête.

Là-dessus, aux Nymphes du lieu On donna le denier '^à Dieu; Maître ^^neas fit au Génie Compliment en cérémonie :

Un compliment bien prononcé Valait beaucoup au temps passé; Aujourd'hui telle marchanaise A tous n'est pas toujours de mise.

Et vaut moins que vapeur d'encens Parmi les hommes de bon sens.

La Terre, de tours couronnée, Déité vieille et surannée, Eut quelques compliments aussi, Et la Nuit au museau noirci.

La bonne mère Phrygienne Eut pour sa part une antienne, Et Jupiter du mont Ida Hymne sur le chant de Oui-da.

Là- dessus un coup de tonnerre, Non à faire peur à la terre, Mais dont le son. plus doux que dur, Prédisait un bonheur futur, Donna par son petit murmure La dernière main à l'augure, Si bien que pas un n'en douta.

Chacun de sou vin en tàta, Et quelques-uns trop en tâtèrent.

C'est-à-dire qu'ils crapulèrent.

Sitôt que leur vin fut cuvé Et que le soleil fut levé, La plupart alla reconnaître Les fleuves de ce lieu champêtre :

Le Tibre, depuis si fameux.

En ce temps-là fleuve fangeux,

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