‹ Le Virgile travestiChapitre 216 sur 218 · LIVRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME

Quoiqu'une histoire scandaleuse Lui donne une jambe cagneuse, Mais on sait au moins, ce dit-on, Que Pallas donna du bâton A l'écrivain de cette histoire :

Il ne faut point donc trop la croire, Ni trop peu ne la croire pas.

Enée, allant donc de son pas.

Comme j'ai dit, Tàme fort gaie, Trouva des soldats mis en haie, Et des milords Arcadiens, Qui, voyant venir les Troyens, Se fendant leur firent passage ; Puis ^neas tint ce langage :

« 0 seul des Grecs homme de bien, Car les autres ne valent rien, Sur ton nom et ta bonne mine, Quoique tu sois Grec d'origine, Et superlativement Grec, Tu ne me seras point suspect.

Kous sommes parents l'un et l'autre, Cem'estungrandhonneur.— C'est le vôtre.

—C'est moi qui cet honneur recoi.

— Ah! cen'estpas vous. — Ah! c''estmoi!,»

Par ces répliques et dupliques, De leurs royales rhétoriques Ils firent quelque temps essai.

Pour dire le vrai, je ne sai Qui des deux était le plus sage.

Et qui plus disert personnage.

Pour ^neas, je sais fort bien Qu'il parlait longtemps en un rien, Tant sa langue était bien pendue, Et que, dans une affaire ardue, Sans se préparer il parlait Bien souvent plus qu'on ne voulait; Et, si l'autre en était de môme.

De tous deux l'éloquence extrême, En ce siècle où l'on parle tant, Eût rendu leur nom éclatant

En matière de parlerie,

Qu'autrement on dit hâblerie.

« 0 généreux Arcadien,

Quoique grand prince, homme de bien,

Dit yEneas au bon Evandre,

Nous avons l'honneur de descendre

Tous deux d'Atlas, et n'en doute::,

Car Mercure, dont vous sortez,

Fut fils de Maie; Atlas, son pèrC;

Le fut d'Electra, qui fut mère

De Dardan, notre fondateur,

Du sang Troyen propagateur.

Or, puisque notre parentelle

Entre nous se rencontre telle.

Il faut, si vous le désirez.

Que nous soyons confédérés.

Par ambassade députée,

J'aurais votre amitié quêtée,

Et j'aurais pu vous députer

Quelque fourbe adroit à traiter,

Et fait à notre badinage;

Mais, sans train et sans équipag. ,

Moi-même suis ici venu,

Quoique je vous sois peu connu,

Pour vous dire que le roi Daune

M'en donne tout du long de l'aune,

Et çiue vous en donnant aussi,

Moi de là, comme vous d'ici,

Nous pouvons bien à la pareille

Lui donner bien fort sur l'oreille,

Pourvu que nous nous entendions.

Mes chevaliers et mes pions

Sont vaillants; aussi sont Jes vôtres.

Assemblons donc les forces nôtres.

Et frottons bien nos ennemis.

De se défendre il est permis.

Et, sans charger ma conscience.

Je puis assommer qui m'offense. ^

Evandre, tant qu'il sermonna, Des yeux partout l'examina,

LIVEE HUITIÈME 151

Puis, riant et lui faisant fête, Et se grattant un peu la tête, Car devant que complimenter Il soûlait sa tête gratter, Ainsi qu"on lit dans son histoire, Voici, si j'ai bonne mémoire.

Ce qu"en Troyen mal prononcé Il dit, en vieillard bien sensé, Au révérend messire Enée :

v< Que bénite soit la journée Que je vous vois de mes deux yeux.

Monsieur Eneas le pieux!

En vous je crois voir votre père, Car, pour madame votre mère.

Nous savons ce que nous savons ; Mais bouche close, et poursuivons.

Votre père donc, que Dieu garde!

Foin, il est mort, et par mégarde Je viens de lui faire un souhait Tel que pour \m vivant on fait; J'ai peine à m'empêcher d'en rire.

Votre père donc, veux- je dire, Que Dieu garde en son paradis, Etait homme des plus hardis, Grand joueur de trente-et-quaran:3, Et dansait des mieux la courante ; Au reste de vertu pourvu.

Aussitôt que je vous ai vu.

J'ai cru le voir, tant il me sembla Que Votre Altesse lui ressemble :

Vous êtes pourtant plus replet, Au lieu qu'il était maigrelet.

Et qu'il portait la barbe large, Sans y pratiquer une marge, Sur là lèvre se pincetant Le poil, à grandpeine naissant.

Comme je vois bien que vous faites; Pour moi, j'ai perdu mes pincettes.

Et, quand aujourd'hui j'en aurais, Point ou peu me pincetterais;

152 LE VIRGILE TBAVESTI

Mais chacun en use à sa guise.

Sa perruque était un peu grise ; La vôtre ne l'est pas encor, Et reluit aux yeux comme l'or.

Son nez, tranchant comme le nôtre, En approchait plus que du vôtre; De plus il avait un poireau, Mais il n'en était pas moins beau.

Enfin, dans votre ressemblance, Je n'y trouve de différence Qu'en ce que l'on appelle l'air; Cela ne vaut pas le parler.

Pour conclure, il est véritable Que le père au fils est semblable. »

Le bon Evandre ainsi jasait De défunt Anchise, et disait Cent choses à dire inutiles, Dont quelques Troyens, gens habiles, Disaient, s'entre-parlant tout bas :

« Ce vieil roi nous croit de grands fats, Ou bien est un grand fat lui-même, Sauf l'honneur de son diadème. »

L'Arcadien roi cependant Son discours allait étendant :

«Lors, disait-il, de mon jeune âge, Feu Priam, sans grand équipage.

Chez feu mon père vint loger Sur des chevaux de messager :

Il allait voir dame Hésione, Sa sœur, une reine très-bonne.

Qui dans Salamine a fondé Deux tripots et trois jeux de dé (Elle avait l'âme brelandière.

D'ailleurs de vertu singulière.

Le bon Dieu lui fasse pardon).

De ce fil« de Laomédon, De Priam, était a la suite Votre papa, dont la conduite Fit admirer mon père et moi.

Il n'avait, non plus que son roi,

Page 1