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Le voeu de la Renaissance

l'art idéaliste et mystique, précédé de la Réfutation esthétique de Taine, In- 18. 4 fr. 50.

LES MANUSCRITS DE LÉONARD DE VIN'C.I I. LCS XIV ma-

nuscrits de l'Institut de France, extraits et descriptions avec fac-similés, in- 18. i fr. 50.

LA DERNIÈRE LEÇON DE LÉONARD DE VINCI A SON ACA- DÉMIE DE MILAN, précédée d'une étude sur le Maître, 1904, petit in- 12. 2 francs.

DE PARSIFAL A DON QLTGHOTTE, 1905, petit in-12. 2 fT. INTRODUCTION A L'ESTHÉTIQUE, 1906, petit in-12. 2 fr.

DE LA SENSATION D'ART, 1907, petit in-12. 2 fraucs.

RAPPORT AU PUBLIC SUR LES BEAUX- ARTS, 1908, pelit

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DE l'androgyne, petit in-12, 2 francs.

INTRODUCTION AUX SCIENCES OCCULTES, 1911, petit in- 12. 2 francs.

L'ATHLÉTIE ET LA SCULPTURE GRECQUES, 1912, petit

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LE SECRET DE JEANNE D'ARC, 1913, petit in-12. 2 fr.

Pic de la Mirandole

et la Kabbale

A Saint-Ambroise de Florencr, dans la chapelle du Saint-Sacr<:ment, une fresque de Cosimo Roselli (qui en montre quatre à la Sixiine) représente une procession.

L'évêque porte l'ostensoir miraculeux. Parmi une foule de clercs et 'le citadins en costume du temps, un remarque un beau jeune homme à la taille souple et élancée, les chairs d'un blanc mat, l'œil d'un bleu marin, la chevelure blonde; et touffue, les dents d'une blancheur de perle. « Il y avait dans toute

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sa personne im mélange de douceur angélique, de pudique modeslie, de bienveillance altn^yanle, qui charmait les regards et atlir.'iit les cœurs », dit Vasnri.

C«e radieux éphèbe est le prétendu pédant aux neui' cents thèses de onmi re scibili, qui, à dix-huit ans, parlait vingt-deux langues et si on lui lisait une page d" Homère, la répétait, en changeant Tordre des vers.

Ce prince, « héros plutôt qu'homme », comblé de tous les dons, ami de Polilien, ami de Marsile, ami de Laurent de Médicis, qui fut poète, galant, immensément savant et mouru,t à trente-quatre ans dans lascétisme, le jour où notre Charles VÏII entra à Florence ; ce prince, à la fois passionné, subtil et saint, lauré et presque nimbé, n'a obtenu de la postérité que la reconnaissance d'une grande mémoire ; ce fut un vrai philosophe, pourtant, et d'une haute subtilité.

« D'abord, il fut très sensible aux attraits des femmes. Beaucoup l'aimèrent pour la beauté de son

ne DE LA MIRANDOLE ET LA KABBALE 7

corps, pour la grâce de son visage, jointe au prestige du savoir, de la richesse et d'une iiol)le origine.

L'expérience arrêta bientôt ses deb'.rdenienls. » 11 brûla ses vers versiculos atnatorios. Le prince de la Concorde mena, un moment, la vie errante d'un bohémien lettré et à la bourse pleine. 11 dépensait largement « au milieu de cette société mouvante de verriers, de forgerons, de sorciers, de magistrats, de prêtres, de tilles, dont il étudiait les mœurs, les habitudes, les superstitions. « On le vit donner la moitié de son or pour quelques pages de la grammaire d'un idiome qu'il apprenait chemin faisant, qu'il parlait au bout de quelques mois.

Des Juifs lui vendirent très cher soixante rouleaux hébreux composés par Esdras et qui renfermaient les arcanes de la philosophie kabbalistique.

Sigw art a voulu établir des rapports entre Zwingle et Pic ; fantaisie endémique chez les réformés qui cherchent des précurseuro même à Assise !

An moyen âge, les Juifs liellcnisanls ne sont pas rares, renip<'reur (le Sicile fait venir de Pru\enco Anatolie [)our traduire Averroës :

,ludas Roinano écrit des traités de scliolaslique en hé])reii ; son cousin Manoello imita le Dante, don!

il était l'ami, dans un grand ])oème ; l^lie del Medigo enseigna la jtliiloso[)hie à Padoue et à Florence, et un certain Jochanani Alenianno eut Pic de la Mirandole pour disciple. Ce ne fut donc pas un mouvement bizarre qui poussa le prodigieux adolescent vers les et 'ides juives : elles tenaient une placf réelle dans la culture du temps.

L'étudiant en droit canon de Bologne, destiné par sa mère à la prêtrise, parcourut les écoles diverses de France et d" Italie, étant encore imberbe. Il fut séduit d'abord par llaymond Lulle.

Le mystique de Majorque est une de ces personnalités qui ne se casent pas aisément dans le columbarium ofi l'iiumanité place ceux qu'elle entend vénérer. Sénéchal, poète, coureur d'aventures, puis

franciscain, à trente ans, il apprit les langues et la philosophie, il rè\a de vaincre le Croissant par la dialectique. Un jour, quelqu'un de loisir évoquera cette figure bien digne d'un disciple de Frère François.

L'art LuUicn (an^ luUiana) est la source des neuf cents thèses du prince de la Concorde. C'est une algèbre niélaphysique. si oe mot peut s'écrire, ou plus exactement, une machine à raisonner, comT)osée de quatre cercles. Le premier donne les modalités du sujet à déterminer. Le second fournit les attributs de l'être, le troisième établit les relativités. Ce procédé aboutit à des syllogismes. Si on n'oublie pas que Lulle se proposait de créer ainsi, presque sans études, des argumenlateurs inlassables, sinon invincibles, que c'était son vœu de forger un outil de prosélytisme, une méthode pour aider des missionnaires en grand nombre on cessera de sourire, comme le font les rédacteurs de manuels et on lui rendra justice avec Leibnitz,

10 Ll VŒU DE LA RENAISSANCE

(-'roire qu'on rem | ►lace le génie pur la méthode et (lu'une (able de Pytliagore existe, pour les- idées, fjui supplée à l'inspiration, cela est al.isurde. Le jeu des syllogismes au moyen de diagrammes, Tarot exfjlicaloire en face du l'arot divinatoire, n'est pas une njéthode, mais un instrument incomparable de prédication. Si on admet les neuf modalités de l'être, les combinaisons qui en résultent surprennent par leur richesse. 11 existe un jeu de cartes lulliennes dessinées et peut-être gravées par Andréa NTantegna, . cartes métaphysiques, admirables comme art, et noblement aanusantes.

Uars magna est pour le prédicateur comme! Yorganon pour le philosophe. Qu'est-ce donc cpe le syllogisme sinon un battage d'arcanes abstraits ? Deirrière Lulle, il y a Aristote et Pyihagore, pour 'la propriÂTté des nombres. 11 a fallu la puissante volonté de la compagnie de Jésus pour ruiner la méthode I.uUienne.

Ori ne la connaît plus aujouf-

d'hui que par les neuf cents thèses de Pic, qui elles-mêmes iie s'expliqueraient pas, sans l'extraordinaire métkode du théosophe franciscain.

Mvirsile Ficin écrit à son cophilosophe (sic) : « J'ai lu les neuf cents problèmes que tu as envoyés; chacine de ces questions est originale. Qu'il me soit donc permis, à moi, de proposer la thèse suivante : — La comiaissance, dite science, egl, réminiscence. Ce que je ne démontrerai pas par tes neuf cents argunents : mais je le prouverai de tout point, par Ion génie. Car, prodaire en un âge si tendre, tant de choses si grandes, et si exactement et si facilement, est plutôt de qui^ se ressouvient que de qui apprend. »

Treize propositions furent censijrées à Rome et Pic se réfugia en France et publia une Apologie, où il tache d'accommoder ses thèses condamnées avec l'orthodoxie.

Exemple : « Une peine infinie n'est pas due au péché mortel qui est d'un temps fini, mais seulement une peine finie. » Autre : « L'àme

n'entend et ne conçoit dislincbeînent qu'elle même. » Autre : « Les miracles de Jésus-Christ ne sont pas une preuve de sa divinité, à raison de Topération, mais à cause de la manière dont il les a faits. >

La cinquième est de toutes la plus hasardée : « Il n'y a point de science qui nous rende plrs certains de la doctrine de Jésus-Christ que la magio et la cabale. »

Le nom de Pic est intimenent lié au judaïsme.

Il convient douvrir ici uiiô grande parenthèse. Ni le clergé catholique, qui a cependant la Thorah hébraïque pour livre sacré et inspiré, ni les rabbins, qui trouveraient dans le Zohar des trésor? autrement précieux que ceux du Talmud, personne, si ce n'est ce personnage indécis et décrié qifon nomme occultiste, n'a accordé à la Mcrcavah l'attention qu'elle mérita.

Raziel, Fange des mystères, enseigna-t-il la kabbale à Adam ?

Moïse la reçut-il, avec le Déca^ogue, sur le Sinaï ? Au contraire, est-ce un mélange de la pensée aie-

PIC DE LA MIRANDOI-E El LA KABBALE 13

xaiidrine et du mysticisme arabe exprimé par Avicenne au xi® siècle ^ Enfin Moïse de Léon serait-il le Compilateur au Zohar, au xiii^ siècle, en Espagne (1) ?

Prcbablement, l'ésotérisme juif date eu second siècle de notre ère, au temps où Ammonios Saccas et son disciple Plotin réunissaient les idées orientales aux notions helléniques et créaient cette école d'Alexandrie, si prodis^ieusement puissante, malgré l'étrange discrédit où les savants officiels la maintiennent, par détesta tien du symbolisme.

Quoiqu'il en soit de la date, la Kabbale fut l'effort du Qénie sémitique pour cr?er une métaphysiaiif:

f^lle tient en deux ouvrages, l'un fort bref le Sepher leziraîh ou le livre de la Création, sorte de monologue mis dans la bouche d'Abraham où se trouve Ténumération

Cl) Sepher-ha-Zohar (Le Livre de la ftplendeuri traduit ponr la premièrp fois sur 1^ texte caldaïque par r>ON dr Paulv, oublié par Lafuraa-Giraud (Paris, Leroux, 6 vol. iR-S").

des dix seripliots, degrés et formes de lètre, arcanes iiiimérique partant de Tunitc et y revenan'. En combinant les dix nombres primordiaux avec les vingt-deux letttx's du Verbe, on découvre les trente-deux voies de la sagesse.

Thoi-ah, Talmud. Zohar lornienl le triple testament des Juiis.

I^ Thorah n'est autre que notre ancien testament.

Le Talmud, dont la rédaction est en partie contemporaine de Jésus, considère la loi sous ses soixantedix faces. On y recherche si un homme estropié peut sortir avec sa jambe de bois le jour du Sabbat :

mais on y trouve : « Celui ani nr se soucie pas des souffrances d'autrui ne vaut pas mieux qu'un meurtrier. »

L'âme du Talmud, écrasée par 'la conquête et le malheur, se révèle infiniment plus humaine que celle du Mosaïsme : malgré beaucoup de fatras, un HiïleL un Akiba touchent vraiment an sentiment chrétien.

Quant au Zohar. ce n'est que depuis un an à peine qu'on peut le

lire en français. M. Emile Giraud Lafuma, avec un zèle dont les gens drtiide doivent lui savoir gré, a entrepris et conduit lingrale et difficile entreprise de nous donner la traduction française de Jean de Pauly. Cet énorme ouvrage représente le grand effort de l'esprit sémitique. En apparence ce n'est qu'un commentaire de la Thoi'ah, mais l'anngogie y atteint de telles proportions, qu'on doit considérer cette compilation comme on l'a toujours fait du reste, pour une mystique.

(( Il est écrit : « Telle que la rose entre les épines. » La rose rouge et blanclie (vigueur et clémence) a treize pétales (treize voies de miséricorde ; entre la première mention du nom divin et la seconde dans la Genèse, il y a treize mots. Les cinq ])étales forts (les cinq ^voies de salut, les cinq portes de la grâce). »

Ainsi commence ce singulier ouvrage, qu'il faut connaître pour décider si celui rpii le premier l'admira, l'édita parmi les chrétiens, fut un esprit lucide ou liallucii^é ?

L'idée niajf^ure des humanistes .a été la réconciliation de Platon et d'Aristote, aboutissant à une ])liilosoy)hie concordante à l'orlhodoxie.

C'était là une œuvre de pacilication intellectuelle, une entreprise cie haute sagesse. Atin de l'acL^omplir, il fallait remonter aux sources de la Révélation ; pour ce temps et pour la majorité des gens dans le nôtre, est rœu\re attribuée à Afoïsc.

Nuniénius avait dit : « Platon n'est qu'un Moïse hellénisant » et le jeune Pic se tourna vers les langues sémitiques, il apprit l'hébreu, l'arabe, le chaldaïque, et s'il ne découvrit pas la Kabbale, puis({ue Lulle le précéda, il se fit léditeur du Zohar. (Manloue).

Je ne crois pas possible de donner ici une opinion motivée sur la Kabbale. Dédaignée par toutes les chaires, tant laïques que sacrées, tant juives que chrétiennes, et exaltée à l'égal d'un troisième testament par des hommes comme lieuchlin, Postel, Van Helmont, Paracelse, Fludd et, plus près de nous.

par D'Olivet, Eliphas, Saint-Yves, J^acario, elle porte à la fois le discrédit de cette sphère que Guîiita a[)pelait les sciences maudites et le prestige dune doctrine propre aux magiciens.

Le Kabbaliste possède une clé qui s'est singulièrement perfectionnée par le cours ininterrompu des découvertes modernes : ranalogie, d\après lacpielle Thommo s'appelle le p.etit uni\ers (microcosme) et l'univers (macrocosme). De cette ccmception des relati\ités innombrables rayonnent. En psychologie, la Kabbale, au lieu de Id dualité humaine, affirme sa triplicité et distingue l'esprit, ou vie intellective, de Fàme, vie affective et passionnelle. Mais rien dans le Thorah ne marque ce ternaire qui se trouve au contraire explicitement dans la philosophie grecque. Cela seul suffirait à prouver que le Zohar est une œuvre de rabbins d'Alexandrie qui, en émula? ion dés systèmes Aryas, voulurent codifier un ésotérisme.

Ici se place un étrange problè-

18 LE VŒU DE LA RENAISS.\NCE

me : autant il est certain que le Zohar est un travail rahhinique, fortement intiuencé })ai' le gnosticisme, autant il est possible (juc les idées Zohariemies soient bien antérieures à Abrabam.

Si Ledrain a lu le nom de Jehovah sur les briques cunéiform^^, si un autre sinant espère trouver une })remière notion chakléenne de ce dieu avec sa paredre, le Zoharisme remonterait au moins jusqu'à la captivité de Babylone : la race qui emporta les vases sacrés de l'Egypte, emporta peut-êttre le^ notions ésotériques de FEupbrate et les mit en œuvre, au moment où toutes les idées de l'Orient confluaient ensemble et se mêlaient aux mysticismes helléniques.

En mesurant la difficulté d'une question, on rend meilleure justice à ceux qui la soulevèrent. Pic crut, par une, interprétation logique des assertions de la théologie, que Tésotérisme d'Israël se trouvait dans le Zohar et, courageusement, il se mit à la découverte de ces sources te-

nues pour celles de la RcvéLation primitive et dont Moït-e n'aurait donné à son peuple qu'une failde partie.

L" homme qui nous révèle une terre inconnue conquiert une immortelle renommée : celui qui nous révèle une pensée encore inédite mérite le même honneur. Si la certitude doit naître un jour, pour le repos de l'intelligence qui, ayant fini ses investigations, pourra enfin contempler et jouir de ses efforts, ce sera par l'héroïsme cérébral de ces audacieux qui se consacrent à retrouver les fragments épars du Verbe.

Sans doute, le Zohar ne sera jamais vm livre de lecture, ce n'est pas un chef-d'œuvre de l'esprit humain. Cependant, le docteur Faust s'y accoude et le prodigieux finale de Gœthe en est issu.

La conversation d"un rabbin ne peut sortir que de ce texte. Or, le Aoeu admirable des himianités fut sans cesse de travailler à la paix spirituelle, c'est-à-dire de concilier les doctrines, d'établir leurs con-

cordanccs, pour prcpéirer oette uni le idéale de la croyance dont la science a hérité.

Pour l'auteui- de la KéfuiaUon ie U Astrologie judiciaire, la vérité doit être ce que riiumanité a pense. partout et toujours, c'est-à-dire ce qui a résisté aux temps, aux races et aux passions et s'est maintenu semblable dans les cerveaux les plus divers.

Une telle conception trouvera tiracc devant le vin&lième siècle :

elle satisfait au positivisme, elle revêt le caractère expérimental, elle concorde avec le déterminisme scientillque.

Il y a un état typique de Thommo organique qui est l'état de sanlé ; il doit y avoir un état de Thomme spirituel qui est l'état de vérité :

hypothèse noble, nécessaire à notre activité. Si la loi phys-ique se forme du total des expériences, la Norme mctauhysique se dégagera de l'ensemble des pensées : et même si cette proposition était gratuite,

l'IC DE LA MIRANDOLE ET LA KABBALE 21

elle garderait encore sa noblesse.

Au us vivons sur des atïirmations qui ae se prouvent pas autroment que par leurs effets et qui passent pour vraies, parce qu'elles sont nécessaires : la Vérilc naît de la recherche qui l'engendre dans notre esprit. .

Pic fut le judaïsant de l'humanisme : originalilc incontestable, favorisée par sa merveilleuse facilité d'assimilation. Ses Hexaples, qui commentent le début de la Genèse et attribuent aux textes sept sens différents, sont difficiles à juger ; Origène et Philon s'y retrouvent ainsi que les gnostiques. Le traité de Ente et Uno serait un de ceux les plus propres à être entendu aujourd'hui.

Xous savons, par Ficin, que le prince de la Concorde finalement se rallia au platonisme.

« Tes lettres m'ont rempli d'une grande joie, elles témoignent que tu as abandonné le système péripaté tique, elle? promettent ton adhésion au platonisme. Après les étu-

des liujiiaiues de réloqueace, lu as demandé aux péripatélicieiis les raisons des choses nalurollos. Et déjà tu te tournes aux mystères du di\in Plaluu. Les premiers cherchent a établir selon quelle raison les choses naturelles ont été établies partout. Mais les platoniciens outre ces choses, montrent combien nous devons à celui qui les a disposées, d'après le Nombre, le Poids et la Mesure. Les uns nous rendent doctes ; les autres, en plus, sages et heureux. »

Il fallait, pour le symbolisme dont il a été le plus curieux rénovateur, que le prince de la Mirahdole, le plus beau des philosophes modernes, finit sa courte et étincelante carrière sous l'invocation de l'Académicien : et quel merveilleux héros de Hutelligence, que ce rayonnant éphèbe, nous apportant la troisième bible, ce Zohar qui fut, jusqu'à sa traduction, le livre aux sept sceaux du mystère.

Machiavel et la politique positive

Extraordinaire fortune pour un nom que de devenir un mot et de désigner une doctrine. Nul, en Occident, n'ignore le machia\élisme.

Mais qui a lu Machiavel, à moins d'avoir à écrire sur lui ? On l'ignore, je n'en veux pour preuve que la définition du dictionnaire et l'usage que nos politiciens font de ce nom-là, comme d'une injure entre collègues.

Pour un député, Machiavel est le théoricien de la scélératesse, comme l'espagnol Borgia en est le parangon. Un secrétaire florentin a dit tant de vérité sur une manière où l'imposture s'impose comme un

devoir, qu'il a l'aliu le déshonorer, pour qu'il y ail encore aujourd'hui des gens spécialement appelés « honorables ».

Les discours sur la première dérade de Titc-lAve constituent l'ancien et unique traité de la science politique Les cent quarante ciiapitres équivalent à un cours sur l'iiisloire classique.

Machiavel ne croit ni au progrès, ni à la lin du monde, ni à la perfectibilité, ni à la décadence fatale; il croit à la permanence de l'homme, qui ne cherche que son bien propre, sous prétexte de travailler au bien général et qui ne veut des lois que pour autrui.

Voyez-vous le président du Conseil déclarant à la Chambre : « Je vous demande ce vote, parce que je l'estime utile à ma fortune ou conforme à mon bon plaisir. » 11 fallait calomnier Machiavel, qui arrache leur masque aux acteurs du théâtre politique et les force d'opérer, à visage découvert.

« Pour empêcher qu'un Ëtat ne se corrompe, il faut y maintenir

snns altération les coréirionies de la religion, car le plus sûr indice de la ruine d'un pay^, c'est le me pris pour le culte des Dieux. »

Cette phrase est typique de la mentalité qu'on attribue à l'homme d'Etat. Idéalement, il ne songe pas à imposer sa foi ou son athéisme, mais à favoriser ce qui est utile.

Notre auteur, à la page suivante, profère ranticléricalisme le plus vif.

« C'est à l'Eglise et aux prêtres, que nous autres Italiens, nous avons l'obligation d'être sans religion et sans mœurs, mais nous lui en devons une bien plus grande encore, qui est la source de notre ruine : c'est que l'Eglise a toujours entretenu, et entretient incessamment, la division dans cette malheureuse contrée. »

Le premier texte réjouirait Tàme conservatrice ; le second semble faire le jeu de la libre pensée. Cependant, le jugement sur le pouvoir temporel, à cette époque, est aussi véridique.que la formule sur la nécessité d'ime religion natio-

nale. Mais ceux qui recevront une de s-es vérités repousseront l'autre.

Il faut mentir, iatalernent, en matière publique ; la justice ne se trouve jamais d'un seul côté, et celui qui parlerait, sans prendre parti, ne serait écoulé par personne.

L'Enc} clique pontificale, aussi bien que l'affiche électorale, invoquent les Dieux ou les Abstractions et, au lieu de manifester la raison, font miroiter, qui la tradition, qui le progrès.

Le 25 novembre, le pape Sixte 1\' dit aux douze Florentins qui embrassent ses genoux : « Vous avezpéché contre le Seigneur Dieu, on tuant l'archevêque de Pise et les prêtres de Dieu : car il est écrit, vous ne toucherez point à mes oints. »

Or, Salviati, ledit archevêque de Pise, avait machiné l'assassinat des deux Médicis. à la messe qu'il célébrait. On le pendit à une fenêtre : Léonard en a fait le croquis.

Pour le pape, l'archevêque, même assassin et sacrilège, est toujours l'oint. Le prêtre Antonio Maffei et

MACHtAVÈL ET LA l'OLlTlQUE POSITIVE 27

Ae curé de Muiitemarlo se ruent sur Laurent et le blessent devant Tautel ; ils n'en sont pas moins les piètres de Dieu. Chaque l'ois qu'un homme invocjue un principe en sa faveur, il ment. Sixte IV était un facétieux en attribuant l'immunité sacerdotale à des homicides comme les députés sont des ironistes en insérant rintérèl national dans leurs discours.

« Il est nécessaire de supposer d'abord que tous les hommes sont méchants et disposés à faire usage de leur perversité, toutes les fois qu'ils en auront la libre occasion.

Si leur méchanceté reste cachée pendant un certain temps, cela provient de quelque cause inconnue. »

Voilà ce qui s'ai)pelle parler. Cependant, on pourrait encore ajouter : il ne faut pas moins se méfier des justes et des saints, car quoique admirables en leurs mœurs, leur entêtement les rend aussi néfastes qiie les scélérats et disposés à tout risquer dans le présent pour satisfaire à l'éternité et à perdre les intérêts d'une province pour assu-

rci' le salut de ses citoxeus, comme Savonarole, homme pur et conspirateur intraitable. Quant à la Sainte Inquisition, n'est-elle pas l'institution pastorale, par excellence, l'entreprise d'hygiène religieuse, le comité de la santé des âmes ?

(( Parmi les mortels, les plus di- -gnes de mémoire sont les chefs ou les fondateurs de religion ; après eux viennent les fondateurs de républiques et de royaume. On célèbre ensuite ceux qui ont, à la tête des armes, étendu la domination de leur patrie ; on doit y joindre les hommes instruits dans les lettres...

On voue, au contraire, à l'infamie îes destructeurs de religions, ceux qui ont vu périr en leurs mains leur patrie, les ennemis de la vertu et des lettres ; tels les impies, les furieux, les ignorants, les oisifs, les lâches et les hommes nuls. »

Il n'y a pas grand'chose à critiquer dans cette hiérarchie, et si nous réfléchissons qu'unç. représentation nationale forme une majorité d'impi&s, de furieux, d'igno-

raiils el d'hommes nuls, dont l'iinpiete, la fureur. lignorance et la nullité sont aussi évidentes que le scintillement des étoiles dans une claire nuit, on devra concéder que le pessimisme du Florentin reste vrai pour tous les temps. Les mobiles humains permanents sont des appellations successives ; l'àme ne change pas plus que le corps, sous la diversité des costumes :

u Quiconque étudie les événements de son temps et de l'antiquité, s'aperçoit que les mêmes passions ont régné el régnent encore, sous tous les gouvernement-s et chez tous les peuples. » Comprendrions-nous les passions tragiques de Sophocle, ririons-nous des traits d'Aristophane, si à travers vingt-cinq siècles, et malgré tant de diiterences de formes, nous ne retrou\ioiis nos personnes mêmes, dans les personnages. \ou6 entendons l'histoire la plus reculée aussi bien que la contemporaine :

César nous est aussi familier que Xapoléon. L'homme reste rhom-

me ; voilà le premier point de la doctrine, et il suiïit pour conclure au pessimisme.

« Un homme qui cji. toute occasion veut se montrer vertueux doit nécessairement succomber au milieu de la foule de ceux qui ne le sont pas. » On a claubaudc autour de cette proposition : oUe est vraie pourtant, et le Golgotha en témoigne. Si Jésus-Christ a succombé au milieu de la foule des méchants, c'est que la vertu se trouve condamnée, par l'économie même de ce mande.

Sans doute les holocaustes régnent après leur mort, le Verbe triomphe de la force, et Jeanne d'Arc est béatifiée en 1909. mais elle aété brûlée, à l'âge dedix-neuf ans.

Une fatalité qui ressemble souvent à la justice et qui prend les traits (f' une Norme pèse sur les cilés, sur les races, sur tout ce qui est collectif : et dès qu'on étudie l'histoire avec un recul suffisant, on trouve l'application de lois inconnues en leur formule, certaines

en leur sévissoinent. Les conlomporains de Pizane ne pouxaienl augurer de rexpialion espagnole, et (luand la fade odeur du sanu s'éIe^ait du Colysée, nul Ji'ent-eiidait la marche vengeresse des barbares.

La vertu n'est pas un€ force actuelle et immédiate : tel est le Sil»cond point du système. Oui n'avouerait la tristesse dim tel principe ? Oui cependant aurait la naïveté de se fier à son mérite et de s'appuyer sur son droit ?

Le mal et le bien sont des vocations contrariées ou favorisées, éclatantes ou éteintes. L'éducation, l'exemple influent sur les manifestations, sans doute : et le meilleur état social serait celui où il y aurait avantage à être vertueux, liien ne vaut l'enseignement religieux, parce cpi'il propose la vertu pour moyen du succès éternel et que toute Tin- Irigue profitable tend à la perfection : mais il ne vaut (}ue pour l'individu : nous avons vu. en 187U, ce que pèse la vertu d'un peuple î

Avec quelle sûreté de coup d'œil

Machiavel dctemiine le caractère national des religions antiques. La croyance faisait corps avec la race au point de s'y confondre. « Si notre religion exige que nous ayon.s de la force, c'est plutôt celle qui fait supporter les maux, que celle qui porte aux grandes actions. » il accuse la morale chrétienne d'avoir livré le monde à Taudace des scélérats. « Si le monde s"est énervé, ce changement tient à la lâcheté des hommes qui ont interprété la religion, selon la paresse et non selon la vertu. » L'Eglise n'a jamais eu d'autre vœu que d'obtenir l'obéissance et ne couronne que les \eitus passives. Baudelaire, qui n'avait pas lu le discours de Machi;;vel pose, dans ses notes, celte question : (( Pourquoi les scélérats réussissent-ils ? Parce que les honnêtes gens ne se croient pas obligés à réussir. » En effet, l'honnêteté, infatuée d'elle-même, attend qu'on lui rende justice, comme le dernier prétendant attendait qu'on lui apportât la couronne.

Voici, du reste, la formule la

plus machiavélique de toutes.

(( Quand on délibère du salut de TEtat, il ne faut être arrêté par aucune considération de justice ou d'injustice, d'humanité ou de cruauté, de gloire ou d'ignominie, mais rejetant tout autre parti, ne s'attacher qu'à celui qui le sauve et maintiont sa liberté. » Et il en voit l'exemple chez les Français qui tiennent que leur roi, vainqueur ou vaincu, a toujours pris des résolutions de roi.

Ici, le secrétaire florentin parle on patriote et trop passionné. La loi des réactions enseigne de ne jamais aller à l'extrémité ni de la justice ni de l'injustice, car toute extrémité est une erreur et Fart politique consiste à opposer les unes aux autres les forces en présence, de façon à les équilibrer, en les paralysant à moitié.

On reproche à Machiavel d'avoiiloué César Borgin. « En résumant toute la conduite du duc, non seulement je n*v trouve rien à critiquer, mais il me semble qu'on peut la proposer comme modèle à tous

ceux qui sont paiTenus au pouvoir souverain, par la faveur de la fortune et les armes d'aulrui. » C'est un jugement et non une louang'/.

A la page suivante, il écnt : « Véritablement, on ne peut pas dire qu'il y ait de la valeur à massafrer ses concitoyens, à trahir ses amis, à être sans foi, sans pitié, sans religion, on peut, par de tels moyens, acquérir du pouvoir, mais non de la gloire. »

Dans les Décennales, il dit à la mort d'Alexandre VI : « ses saintes traces furent suivies par ses trois familières servantes, Luxure, Simonie et Cruauté. »

A trente-quatre ans, être accrédité auprès de M. de Valentinois, c'est avoir charge de légat auprès du Diable en personne ; mais le Florentin, en jugeant César Borgia, songe à un point : l'unité de l'Italie, dessein réel du fils du pape, rêve passionné de l'envoyé des Dix.

Dans un pays morcelé, comme l'Italie de la Renaissance, où aucun pouvoir n'a la force clç s'imposer

\iclorieuseineiit, on était réduit à souhaiter un ambitieux plus formidable que les autres, un lion qui chassât les chacals, un dragon qui dévorât les serpents : et le Borgia avait bien Tallure d'un tigre, parmi les politiques de ce temps. En cinq ans, il dévora une quantité énorme de bêtes nuisibles, cette féodalité de la Roniagne, avide et férace, et sans envergure. L'épée de César avait un jtoint d'appui inestimable, la pierre de Pierre, et grâce à elle, il pouvait soulever le poids de Tin- Irusion étrangère.

C'est à tort que Nicolas ne trouve rien à critiquer dans la condmte du duc : la cruauté est autre chose que rimplacabilité. Notre Richelieu fut implacable et on Fhonore. Il y aura toujours quelque déshonneur à trafiquer de la beauté de sa sœur, en mariage ou autrement : et le poison trop fré(iuemment versé et l'assassinat comme coutume et l'étrange horreur de souiller les jeunes princes qu'on a vaincus, sont autant de fautes chez, un duc qui A-eut être roi. Les Borgia nous paraissent

couveils de sang et aussi d'ordures : ces taureaux d'Espagn'' étaient immondes en leurs plaisirs et cela gâte le tableau de leur t^rribilité. Le guet-apens de Siuigaglia ne mérite pas sa réputation.

Trahi par ses lieutenants, César feint d'oublier, leur persuade de 1(3 joindre et les fait étrangler : c'étaient quatre scélérats au reste, de moindre envergure, mais de la même espèce que le duc. Machiavel était à Sinagaglia et à deux heures du matin — alors que Oliverotto et Vitellozzo sont déjà étranglés — César fait mander le secrétaire florentin, qui prend peur, en face de ce tigré conscient. Il écrit à Florence d'envoyer « un des premiers citoyens en cette conjecture ». Ceci se passe en 15Q5. Le Prince est de 1515. Les Décades de 151G. Machiavel ne pourra jamais oublier qu'il a vu le Diable sous les traits du fils du pape et ^Tardera sur son esprit si cultivé, si libre, si autodidacte, le reflet du Borgia ; jamais il ne se défendra victorieusement contre ce souvenir fascinant,

alors qu'un Léonard réagit naturellement et chasse le même impur maçrnéiisme.

Il suffit d'avoir entendu quelqu'un de nos juges d'instruction exprimer son admiration des apaclies, pour excuser l'humaniste de Sinigaglia d'avoir été envoûté par un génie du mal, aussi puissant que ie Valentinois.

Jeune, l'auteur du Prince s'enthousiasma pour Savonarole : il eut toujours l'amour de la patrie au plus haut degré ; il donne à la raison d'Etat le premier rôle en politique.

Ailleurs, plus formel encore, il ne veut pas qu'on désespère. La fortune dérobe sa marche dans des routes obliques et inconnues, et ses décrets étant env<:?loppés d'un nuage, il faut espérer, quels que soient le sort et les maux accablants.

Il aimait la vertu et non les vertus, c'est-à-dire qu'il estimait un homme à sa valeur sociale et non d'après sa seule pureté. Si on veut découvrir la faute de Messer Nicolas, il faut peu d'effort : c'est un fxuguvo

38 l'E VŒU DE LA RENAISSANCE

qui a parlé, [)ar dépit de ne pas obtenir la place qu'il méritait. « Il a manp:é le morceau » et quel mor- \'eau ! Le plus gros, le plus cçras.

le plus succulent qui soit offert à l'audace de l'homme : il a nnanîïé le morceau politique, césarien ou ré})ublicain : il a avoué le mystér< d'é^ioisme intli\iduel qui se cache sous le lys comme sous h bonnet phrygien, il a montré ks oreilles de loups des bergers ; il a dit la vérité, enfin î

Confiné dans des fonctions secondaires, mal rétribué, assez notable pour être mis à la torture.

.Machiavel a été pour ses contemporains l'auteur df^ la Mcindragorn.

Il ne fut jamais écouté, même lorsqu'il préconisait, avec un hon jugement, la nécessité des années nationales. Médiocre diplomate, malgré sa pénétration, il serait inconnu sans sa plume. Protestants et catholiques se sont jetés ce génie à la tête : la Saint-Barthélémy serait sortie de la lecture du Prince et les Jésuites d'Ingolstadt le brûlent en effioie. Le mot de machiavélisme

a été fait par Bayle ; en laissant les crûiUeries d<^s partis, le secrétaire florentin est un initiateur, tel qu'on n'en a pas eu, depuis Aristote.

« O monde, coniiiienL n'ouvres-tu pas tes abîmes pour engloutir et ne plus montrer à la lumière, un monstre tel que l'homme î» Qui dit cela ? Machiavel î Non, Léonard, qui lui aussi a vécu dans le sillage du terrible duc. en qualité d'ingénieur militaire. Seulement, l'artiste met la sagesse au-dessus de tout, et la politique adore le succès : le succès s'obtient toujours per nefas.

Le machiavélisme est l'hérésie politique ; cependant ni Léon III, ni Adrien VI, ni Clément VIL ne le condamnèrent.

Le cardinal Pôle reconnut l'auteur du Prince, à première lecture, pour un ennemi du genre humain.

sceleraium Satan ce organum : et il le dit au cours d'une Apologie de Charles-Quint, le hideux empereur, le traître odieux, allié d'Henri VIII.

allié de Léon X, fat)ricant de pape.

40 t-E VŒU DE LA RENAISSANCE

en la personne d'Adrien, geôlier et tortionnaire de François P^ qu'il empoisonna sous forme erotique.

Charles-Ouint est le véritable auteur du sac de Rome, ce qui ne Tempeche pas, à Cambrai, de baiser la mule. Scélérat pour scélérat, ce roi espagnol est plus immonde que Borgia ; et chose incroyable, l'Eglise lui a pardonné le sac de Rome, elle qui ne sut jamais gré à César d'avoir créé l'Etat pontifical qu'affermit Jules IL A étudier seulement la condmte de l'Espagnol avec notre cher François P'" on se demande ce que le duc aurait ajouté à sa perfidie.

J'ai évoqué cui^ivement le maniaque de Saint- Yuste, pour montrer qu'il a pratiqué toutes les maximes du Prince : au reste il aimait Guicchardini. qui dépassait Machiavel en immoralité. Il fut hypocrite, et cela suffit pour lui valoir l'indulgene des historiens. Avinain — on peut citer un criminel.

quand on traite de politique — ■ conseilla à ses frères en crime :

i( N'avguez jamais ! » Les gouver-

nants doivent prendre ra\is pour eux : l'histoire préfère tout au cynisme : il n'est pas vrai que Machiavel soit un lalalisto. « bi ta i'ortiMie dispose dune moitié de nos aclions, elle laisse Taulre moitié en notre pouvoir ».

En .51^^, Machiavel écrit à V'iLLori :

« Je suis à la cajnpagne. Je me lève avant le jour. Je dresse mes gluaux. Au lever du soleil, je vais dans un bois que je fais couper. Je cause avec les bûcherons. Sorti du bois, je m'en vais à une fontaine et, de là, à l'endroit où sont mes gluaux, avec Dante ou Pétrarque, ou Tibulle, Ovide, Catulle ; hs peintures de leurs amours me rai)pellent les miennes... Je vais sur le chemin, près de F auberge, je parle aux passants, je leur demande des nouvelles, j'obsene. Je dîne avec les miens et je retourne à Tauberge. J"v trouve l'hôte, un boucher, un meunier, un chaufournier, nous jouons au cric-crac. On se dispute, on s'injurie pour un liard, et on nous entend jusqu'à San Casciano.

Le soir venu, je me revêts de no-

IjIcs habits, je pciièlro dans le sanctuaire (les grands hommes du passé, je leur demande compte de leurs actions : ils me i-époudent ! »

L'homme de génie, (]ui pouvait à la l'ois s'encanailler el vivre si intimement avec l'élite de Thumanité, réunissait deux éléments rarement assemblés : la vue nette de l'humanité et la puissance conceptive.

Machiavel est le plus grand psychologue de son temps, comme Léonard en est T incomparable anatomiste. Mais si lintérèt de la société favorisa, par la suite, l'étude du corps humain, ce môme intérêt s'opposa au dé\elopj)ement de la psychologie. L'elie science projette^ des clartés insupportables et stérilisantes, mais c'est bien une science, fille de Texpérien-ce et don! chacun peut vérifier les principes tous les jours, dans son milieu. Le secrétaire florentin nous offre In grille nécessaire, pour lire les comptes rendus des Chambres et le Bulletin des lois : ce n'est pas un des maîtres de la politique, c'est le seul, car seul, il ne ment pas.

Les premiers Rationalistes

Pomponace et \ alla

La libre pensée a toujours existe, pour l'excellente raison que son essence échappe à la plus âpre tyrannie ; elle n'existera jamais, au ' sens de libre parole et de libre écriture ; dès qu'elle se manilest-e, elle • levient une action, autant dire une a2:ression. contre les pouvoirs établis.

Par- une étrange illusion, les gens du XX® siècle se fîiïurenl qu'ils sont libres de leurs opinions : ils peu- \ent manger du prêtre et même du Pape et même du Dieu : cela est vrai, les pouvoirs établis ne con-

sidérant pas la matière religieuse comme utile à leur dessein. On fait leur jeu, en proférant les propos qui, autrefois, s'appelaient des blasphèmes. Mais il y a toujours des procès et des prisons per una parole, comme disent les italiens, si cette parole contredit à la tyrannie du moment.

C'est une nécessité pour le pouvoir de se défendre ; et combien nous devons être indulgents aux excès religieux, car les pires s'inspirèrent d'une persuasion sincère de posséder la Vérité, tandis que les excès laïques ne se justifient que par l'intérêt le plus contingent.

Avant de présenter l'ancêtre vénérable de la libre pensée, doit-on avertir que la Renaissance ignorait l'école du soir et l'université populaire. La liberté spirituelle, autrefois, ne signiiiait pas la négation, mais seulement l'assertion critique, en face de l'enseignement romain.

Ficin et Pic étaient encore des fidèles, leur successeur et rivai victorieux prépare la voie des Hobbes et des Hume.

LES PREMÏERS RATIONALISTES 45

Né à Mantoue, mort à Bologne, Pierre Pomponace professa à Padoiie. C'était une sorte de nain gai et railleur. Speroni qui fut son élève lui reproche de n'avoir jamais bien su aucune langue, si ce n'est le patois mantouan. Maître de Paul Jove, protégé par le cardinal Bembo, il fut enseveli par les soins du cardinal Hercule de Gonzague dans la sépulture des princes de ce nom. On voit sa statue de bronze dans l'église Saint-François, malgré les anatlièmes du cinquième concile de Latran.

Aristotélicien, Pomponace s'emploie à ruiner l'œuvre du néo-platonisme, et avec un détour que sa sécurité rend légitime, il se gare ainsi des effets de son audace, sans en rien rétracter.

« Comme l'autorité d'un si grand docteur (saint Thomas) est immense auprès de moi, je n'oserai rien affirmer contre lui ; j'avancerai mes opinons sous forme de doute et non d'assertion : et peutêtre que la vérité sera découverte

alors par ses très docir-Q [)if;fli(aieiirs. »

Grâce à de pareilles anibiguités i! r)iii, sans fracas, faire à son Traité de l'âme, les corrections indiquées par l'inquisition. Au reste, il protesta toujours de son respect filial pour l'église ! Et il y a lieu de le croire sincère. Les penseurs de la Renaissance s'adressant à l'élite et non à la foule, ils ne se proposaient pas de révolutionner la croyance à la façon du saxon qui s'intitulait le cinquième évangèliste et chercha sa clientèle dans la rue.

Peretto (c'est le surnom de Pomponace) est un écrivain sec, mais rapide et précis, qui aurait fourni des textes aux porteurs d'immortelles rouges, si ces sectaires pouvaient manier les in-folios latins.

Il y a telle proposition qiii réjouirait fort la triomphante postérité d'Homais. Par exemple : « Comprendre est comme sentir ; l'intellect est une faculté passive qui a pour motif le phantasma (représentation) : or, ce qui a besoin de

représentation est inséparable de la nature. » Oui a Hit que comprendre est comme sentir ? Arislote ? Inutile de vérifier, il n'y a •que Pomponace en cause ; mais il faut s'arrêter au disfinguo le plus amusant cpii soit dans cette matièr<' ennuyeuse.

« L'immortalité de l'àme ne souffre de ma part aucun doute, puisque les Ecritures canoniques qui doivent être préférées à toute raison et à toute expérience, confirment cette thèse. Mais l'objet de mon doute, c'est de savoir si cette thèse n'excède pas les limites de la raison. » Voilà du comique philosophique et de l'excellent comique. Conmie chrétien Pomponace croit ; comme philosophe, il ne croit pas.

Un autre propos caractéristique et qui ne déparerait pas la sis^nature de Voltaire : « Supposons qu'il y ait seulement trois religions :

celle du Christ, de Moïse, de Mahomet. Ou bien toutes sont fausses et le monde entier est déçu ; ou deux sont fausses et la majorité est

déçue ». li conclura ses doutes sur l'âme, par une réflexion d'une liberté de pensée absolue : « Le législateur consacra, pour l'avantage commun, l'opinion que l'âme est immortelle. En cela, il ne songea })a8 à la vérité, mais à amener les hommes à la vertu. » Et il invoque l'exemple du médecin qui ment pour guérir son malade. Quel abîme sépare un Ficin, ce mystique, de Pomponace, cet Arouet prématuré. Le même esprit qui fait si bon marché des traditions, en accepte une au moins et da moins sûre, il croit aux influences planétaires et leur attribue oe que le vulgaire donne aux démons ou génies. Peretto est à la fois astrologue et matérialiste : bizarre contradiction.

Sa conclusion va si loin que nul ne dépassera ce scpticisme. a Rien que l'âme soit mortelle, nul ne doit, méprisant la vertu, suivre les voluptés, à moins qu'il ne préfère la folie à la raison, la bête à l'homme. » Il termine par la louange de La Trinité.

« Le Livre des incantations »

examine la denionologie ; il est encore lisible, car il réfute une croyance encore enseignée. A sa date, il devance réellement la marche dc^ Lesprit humain. Pomponacc s eiiorce de trouver des causes naturelles aux phénomènes dits surnaturels et il bat en brèche Lensejgiiement romain. 11 trouve un nouveau trait de ce comique métaphysique que tout le monde n'entend pas, mais qui contient autant de gaîté que la plus désopilante des farces. Chaque fois qu'il accouche d'une hérésie, il la tient pour divinement fausse et humainement vraie. A\en cette formule il se joue de LÔrthodoxie. Son travail critique fort curieux établit que la chose imaginée et désirée peut être produite réellement, que la foi de Lopéré augmente la puissance de Lopérateur, enfin il précède Mesmer et Puységur, en disant que « Tàme opère par des vapeurs transmises. » C'est, je crois, la première mention du fluide hmnain, en dehors des livres de Magie pro-

picment dile. Ce discours critique sur les miracles pourrait, par endroits, être signé d'un positiviste du XX® siècle : pour la première l'ois, Fauto-suggeslion apparaît comme le mot des énigmes surnaturelles. Que la sei-vante d'Abraham, Agar, ait été douée du don de prophétie, cela lui paraît conforme à l'expérience qui .attribue les facultés extraordinaires à des gens sans culture, mais d'une puissante imagination. Selon Pomponace, la foi et non la vérité de la foi engendre les miracles, rend curatifs les os d'un mort et ferait de même pour ceux d'un chien.

Burckhardt ne semble pas avoir lu le Livre des incantations ou ne l'a-t-il pas cité pour rester fidèle à son système de la paganisation ?

Quoique Pomponace fasse pour Aristole ce que Ficin faisait pour Platon, il ne faut pas oublier ce que dit Laerce. L'auteur de YOrganon, accuse d'avoir sur les Dieux de mauvaises opinions, se rendit à Chaîcis, disant en évoquant la mort de Socrate... « Je ne veux

LES PREMltRS RA'riONALISTES 5l

pas que les Athéniens attentent une seconde fois à la philosophie. »

Le stagirite représente l'esprit laïque dans sa plus ancienne incarnation. L'Académie peut vivre en paix encore avec le temple, mais non pas le Lycée.

Albert-le-Grand attribue à Aristote un traité, de la mort de rame, S'appuyant sur Platina qui, dans sa Vie des Pontifes, les accuse d'avoir supprimé beaucoup de livres, Pomponace pense que le traité en question a péri par des mains pontificales.

La théorie pomponacienne ne recruterait pas d'adhérents aujourd'hui. « Les génies ne sont autres choses que les génitures », il entend par ce mot, les influences planétaires qui président aux naissances. Si Platon a parlé des démons ou anges, ce fut pour instruire des hommes grossiers.

Notre métaphysicien oppose la philosophie à la religion et les sages aux prêtres, avec une tranquille audace. Les religions naissent et meurent à l'instar des au-

52 l'E VOEU DE LA RENAISSANCE

1res phénomènes naturels. On a vu le culte et les miracles de l'idolâtrie se former, grandir, atteindre leur faîte et décliner ensuite jusqu'à venir à néant. « Aussi maintenant, dans noire foi tout se refroidit, les miracles cessent, sinon ceux contrefaits et simulés, car la fin semble proche. » Et Pomponace, rétractant tout ce que la Sainte-Eglise voudra, mais admettant tout ce qu'Aristote a admis jusqu'à ce qu'une meilleure opinion lui apparaisse, date son œuvre de la chapelle de Saint-Barbatian, dans l'illustre gymnase de Bologne, le 16 août de l'an 1520, la huitième année du pontificat de Léon X.

Certes, le nom de Médicis mérite d'être synonyme de tolérant, quoiqu'en regardant d'un peu près, on s'aperçoive que Pomponace n'influence que les lettrés de Venise et de Padoue, pendant un tf^mps très court, pour tomber dans un oubli complet.

Malgré son distinguo perpétuel entre son opinion aristotélicienne et son adhésion canonique que lé-

gitime le danger couru, Pomponace est l'aiicètre des libre-penseurs et des rationalistes ; et on trouve chez lui plusieurs llièses d"Auguslc Comte. Quant à la critique de ce philosophe, vaut-elle la peine d'être laite : ia confusion qu'il établit d'abord entre 1 intellect et la sensibilité ruine tout l'édilice. Les appréciateurs de Schopenhauer pourraient se distraire à retrouver les principales idées de l'idéologue allemand chez le professeur padouan, au point que l'emprunt semble probable.

La métaphysique ne s" éleva pas seule contre l'hégémonie romaine ; une autre force, presque nouvelle celle-là, et qui a pris de nos jours une puissance qui croîtra avec la civilisation, — la critique historique, apparut.

Sur ce terrain, la philologie et toutes les branches de l'archéologie permettent des démonstrations positives, sans ces nuages inces-

54 LE VŒU Di; LA RENAISSANCE

sanls qui planent sur La métaphysique.

Le pouvoir temporel du Pape fut le cauchemar des italiens, des plus grands et des meilleurs ; Savonarole et Machiavel le déplorent également. Laurent Valla, chanoine de Latran, secrétaire apostolique, donna le premier coup de bélier historique dans le Vatican légendaire, par son pamphlet « de la iausse donation de Constantin ».

Aujourd'hui, nous ne comprenons pas l'importance que pouvait avoir cette question sous Eugène IV et Nicolas V. In homme de génie, Joseph de Maistre, l'a tranchée au profit de l'Eglise : « La même enceinte ne pouvait renfermer l'empereur et le pontife :

Constantin céda Rome au Pape.

La conscience du genre humain, qui est infaillible, ne l'entendit pas autrement, et de là naquit la fable de la donation qui est très vraie.

L'antiquité changea l'abandon en une donation dans les formes : il n'y a rien d'ausi vrai que la fausse donation de Constantin. »

i\ous en sommes aujourd'hui à la ' conception abstraite de la papauîo : c'était alors un royaume véritable. \ ala ciablil (jue Constantin n'a pu donner Home sans léser ses enfants, révolter le Sénat et le peuple, et que saint Sylveslre n'eût point accepté cet injuste don.

La légende de la lèpre de Constantin, et celle du Dragon, sont apocryphes.

En supposant la donation et l'acceptation, il ny a pas eu livraison, l'acte est donc nul en droit.

Pourquoi Constantin se serait-il dépouillé ?

C'est un plaidoyer de juriste par endroits ; en d'autres, l'archéulogue demande où les monnaies et les médailles témoignent de la souveraineté pontificale à Rome, sous Constantin et ses successeurs ? 11 arrive au document lui-même inséré dans les décrets de Gratien, mais non par lui, car l'interpolation brusque et maladroite saute aux yeux. Il en cherche les tracer, à propos des traités entre les empereurs francs et les empereurs aile-

inands concernanl Rome, il critique le si} le, la rcdn<:tion qui témoigne de l'ignorance de la constitution impériale au iv" siècle de notre ère. 11 s'amuse de Texpression « salrapes romains » et de ces détails : « nous remettons à Sylvestre la dignité impériale et le commandement de la cavalerie ».

Ce texte, en efTet, ne supporte pas la critique, voire la lecture.

Les révérendissismes clercs sont assimilés aux sénateurs ; on les crée tous patriccs et consuls. Ils auront des chevaux caparaçonnés de blanc, et les principaux officiers tiendront la bride. Constantin donne non seulement Rome, mais toutes les villes occidentales d'Italie, comme aussi toutes les villes occidentales des autres pays ; et l'empereur déclare se retirer à Byzance, Quant à celui qui désobéirait à ce décret, « qu'il soit plongé au plus profond de l'enfer avec le diable ! »

Nous rions de ce document, mais un évêque l'invoque au huitième siècle, il figure dans les Fausses Decrélales. Nicolas V, Léon IX,

LES PREMIERS RATIONALISTES o

saint Bernard lui-même, l'invoquaient. Huit siècles durant, cette fausse pièce fut reçue pour décisive, en faveur du pontificat romain.

La donation «le Constantin annihilée, que valaient celles attribuées à Pépin, à Charlemagne, à Louis le Débonnaire ? Un cardinal. Nicolas de Cusa, au concile de Bâle, .déclara qu'il ne connaissait aucune preuve de la fameuse donation. La vérité se faisait jour au milieu même de Terrenr : c'est du Vatican que sont sorties les plus amères critiques du régime théocratique, et les luthériens n'ont rien dit de plus que les Romains. Les premières voix demandant une réforme se sont élevées autour du trône pontifical, et chose presque incroyable, on les a laissé s'élever, tellement il y avait de droiture et de resf>ect de la vérité, dans l'âmo d'un Pie V et d'un Léon X.

Qui donc a défini les grands hommes de gouvernement les accoucheurs de l'avenir ? Le mot s'applique aussi aux penseurs, à ceux qui i^î^lisent Tinquiet désir

58 l'R VŒU lE LA RENAISSANCE

de l'humanité. Attachés passionnellement à l'ordre des choses qui nous est cher, nous méconnaissons la loi d'évolution qui no penriet pas de s'arrêter. L'apogée atteint il faut que tout décline, homme ou cité, oeuvre ou civilisation, et la décadence arrivée à son point extrême, il se produit un relèvement automatique et littéralcinent fatal.

Ce qui embrouilFeTout, histoire et métaphysique, c'est la stupide idée de progrès, conception scolaire qui envisage un peuple comme un élève et le ^•oit passer de l'abécédaire à l'agrégation. Nous nous élevons dans Tnir comme des oiseaux et la Mécanique est notre Muse ; mais nous ne savons plus élever un mur immortel comme au temps où l'Architecture nous inspirait.

I/esprit humain a changé... de rêve : son même génie qui érigea les cathédrales construit les aéroplanes. Un Pomponace devance son temps et soumet le surnaturel à une étonnante critique : cela empêche-t^il les hommes de tempéran^ent mystique d'aller à Lourdes ?

Valla a passé sa plume à travers la donation de Constantin : cela n'a point gêné les pontifes romains jusqu'au jour où le sabre de l'Italie a suivi matériellement le tracé du polémiste. L^ vœu des humanistes se trouve accompli : il n'y a plus de pouvoir temporel, mais la Papauté, délivrée de ce lest trop lourd, n'a cependant pris aucun essor et une bulle de Pie X reproduit à peu près une bulle de Paul III.

Après les débauches de la scolastique et celles de la métaphysique, nous voyons celles de la libre pensée, comme après la tyrannie de quelques-uns. nous subissons la tyrannie de tous : et ce sera peutêtre plus dur, et certainement plus laid. Incapables de consener une vue lucide des lois de ce monde, toujours indifférents ou injustement passionnés, nous continue- \ rons à couler nos intérêts et nos vanités dans les gaufriers non pareils de la vérité et de la justice, dont nous n'avons nul souci.

le profit à tirer de ces évoca-

lions de nobles morts est une leçon de sagesse. Xi un l^omi)onace, ni un Valla ne s'adressèrent aux foules ; ces hauts débats restèrent circonscrits entre les re})r(';sentanîs de l'élite et sans le moine saxon, les changements (jui ont amené les temps modernes se seraient pro- Huits plus doucement, sans ruines et presque sans victimes.

Il ne faut pas prendre le peuple à témoin que pour le prix du pain, c'est-à-dire pour les intérêts de Mestre Gaster, seul personnage légitime de la Comédie démocratique. A comltjen d'êtres cela importe-t-il que la donation de Constantin soit vraie ou fausse, et que les mages du pharaon aient changé ou non leur baguette en serpents ?

S'il est permis de ]>révoir une modification prochaine, celle qui s'impose, après l'absurde et aveugle vulgarisation, c'est assurément un parti-pris aristocratique de l'écrivain, propre à écarter la foule de son anivre : ce sera rindividualï^Tùe^ tel qu'il fleurit sous les in-

comparables Médicis. Il revivra sous une forme non pas dédaigneuse mais sage, en réservant les poisons précieux à ceux qui savent en tirer des remèdes.

L'Idéal du Tyran

Pour que Tartiste œuvre, pour que le philosophe consacre des heures à la méditation, pour que fleurisse cette fleur de rhumanité qu'on nomme civilisation ; il faut qu'un homme crée et sauvegarde cette paix des mœurs, nécessaire aux opérations de l'esprit, et que sa main dirige, comme celle d'un chef d'orchestre, la symphonie de la sociabilité.

Le tyran, pour lui donner son nom grec, est l'ordonna leur de cet oratorio prodigieux ! et son rôle en apparence seulement historique s'étend à toutes les manifestations humaines. Par soft erivoi^r^^ement

il choisit entre les citoyens, il décide enlre les doctrines, il trancho les questions Je goût, moins grand certes que le pur génie créateur, il lui donne un cadre et un public :

parmi les aspirations il est la volonté pondérante et réalisatrice, il incarne la cité et la i-ace.

Sans doute, parler simultanément de politique et d'idéal \yeui faire rire les uns et scandaliser les autres. Il faut oublier que la tyrannie est en décadence aujourd'hui et nous transporter en autre lieu.

Il y a eu un idéal politique, et beaucoup lui sacrifièrent leur paix, leurs biens, leur vie.

A certaines époques, Leconte de lisle n'aurait pas pu dire, comme dans sa pièce dédiée aux modernes :

' Vous mourrez béiemcnf. rn emplissani vos poches.

L'or devenu misérable ne l'a pas toujours été. Autrefois il servait les plus grandes causes, aujourd'hui il rest-e stérile ou stérilisé par les mains qui le manient.

Una fois, un banquier devint rçi.

un négociant, un simple citoyen égala les monarques, un changeur donna son nom au siècle où il vécut : le lecteur a déjà nommé L;h;rent de Mcdicis.

Cosmo, le père de la Patrie, n'avait pas de culture, mais une prodigieuse intelligence des hommes.

Véritable prince de Florence, il se comporta en simple citoyen, même dans les alliances qu'il lit contracter à ses enfants, afin de ne pas é\eiller contre sa dynastie nai>- ^^ante l'inquiète jalousie.

Dans la ville au lys rouge, les nobles lurent très tôt vaincus par le peuple et Cosme en face des Albizzi représente la plèbe.

Laurent se trouve maître de Florence à vinsrt et un ans : dans son ombre la lueur d'un poignard lo suit ; et en face, le pape Sixte TV, redoutable ennemi, et. vicaires de la haine pontificale, les Pazzi. Qui ne connaît la terrible scène qui ensanglanta la cathédrale de Florence ?

A Télévation de Ihostie, Julien de Médicis tombe la poitrine per-

66 LE \Œ:U ut LA RENAISSANCE

cée sous les coups de deux prêtres, qui, d-erecheii', se précipitent sur Laurent. Celui-ci tire son épée, roule son manteau et se défend, tandis que la foule crie et veut fuir. Le Médicis parvient à sauter la grille du chœur et gagne la sacristie aux portes de bronze.

A peine échappé au fer des conspirateurs, Laurent essuie les foudres de rEgîîse, car Tarchevêque de Pise a été pendu aux fenêtres de la Seigneurie. Le podestat se trouve en face de Sixte, qui déclare la guerre, si on ne chasse le tyran, trucidateur de clercs.

Laurent rassemble trois cents notables, il harangue et sa dernière phrase, d'après Machiavel, esi celle-ci : « Vous me voyez prêt à éteindre de mon sang le feu d'une guerre commencée par Teffusion du même sang, celui de mon frère. »

A Févoc-ation de la conjuration des Pazzi, le,s Florentins frémissent et jurent de ne point l'abandonner, mais Venise refuse du secours, Louis XI donne de la monnaie de singe à son habitude, les

Sforza sont trop occupés chez eux, et l'armée florentine est battue à Poggibonzi. Laurent prend un parti héroïque : il part pour Naples, il tente avec sa seule éloquence de détacher Ferdinand du pape. Or ce Ferdinand cruel et perfide, même pour une époque de cruauté et de perfidie, était capable de faire tuer le Médicis. Trois mois durant, Textraordinaire Laurent incanta son ennemi ; il ne le quitta qu'assuré de son amitié. Ce qu'il faut de ressources pei-sonnelles pour tenter et réussir une telle entreprise l Les Turcs enfin, en prenant Otrante, forcèrent Sixte IV à la paix. Il donna l'absolution aux dix Florentins prosternés. Il serait trop long de raconter comment le Magnifique parvint à imposer son alliance au pape. Sixte meurt :

Innocent VIII lui succède et guerroyé avec Naples. Le Médicis louvoyé si habilement, qu'il conquiert la reconnaissance des deux belligérants. Ln dessein plus grand encore se forme dans son sein, Florence, sa chère Florence, doit con-

quérir Rome, la \ieiUe ennemie.

Sa troisième fille, Maddalena, il la marie .•'i Francheschelto Cibo, un des bâtards du pape, et sollicite le chapeau pour son fils puîné. Le 10 mars 1492, ce fils, revenu de Pise, où il achevait ses études, reçoit la barrette à Fiésole ; cet adolescent, si prématurément couvert de la pourpre, sera le pape Léon X, et le pur sang florentin, le sang médicéen, atteindra la plus insigne couronne de ce monde, la tiare.

La Florence de 1492 est comparable à l'Athènes de Périclès. Laurent allié au Pape, allié de Naples, médiateur ici, protecteur là, compère avec notre Louis XI, donne la paix à l'Italie ; et elle durera jusqu'à sa mort.

Les professeurs qui voient l'histoire, à travers la morale puérile et honnête, accusent le Magnifique de duplicité et de cautèle. La bonne plaisanterie !

L'incomparable situation de la Florence du xv® siècle vient tout entière de l'espionnage médicéen dans les cours. La diplomatie,

qu'on prend de nos jours pour l'art de parader dans les salons, en réalité consiste à savoir ce qui est caché, à prévoir ce qui va arriver et à jouer le grand jeu de la psychologie pratique.

L'espion surprend les secrets ; à côté de lui, il faut Témissaire dont le rôle échappe à la définition ; c'est lui qui lance les fausses nouvelles, tantôt endort les passions, tantôt jette de Thuile sur le feu, il rassure ici, et là excite l'inquiétude, toujours sur l'ordre occulte du prince qui dirige cette politique secrète, la seule qui soit un art.

On peut dire de Laurent qu'il surmonta toutes les circonstances adverses et tira le naeilleur parti des moments favorables. Prince d'une république, la plus jalouse et turbulente qui ait été, il devait garder l'allure du citoyen dans l'exercice du pouvoir absolu.

Sauf pour le chapeau qui coiffe son fils à treize ans, et qui occasionne une entrée triomphale, il ira au devant des ambassadeurs dans leurs hôtelleries. Point de

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faste extérieur, et dans son intimité, ni homme de guerre, ni homme de bourse, seulement des esprits.

Voilà l'hymne composé par ce •di])lomnte et qui donnera la mesure de son àmc.

Grand Dieu toi dont la lui régit cet. univers et qui lait pénétrer Tàme dans ce grand corps, âme très noble aux trois natures.

Deux sont nobles, dignes, pures, et se meuvent en formant deux cercles concentriques.

Elles sont autour de l'âme protonde ; l'autre obéit à l'aimant de l'amour.

Et le moteur se meut et meut le ciel aussi, ce mouvement ressemble et l'autre, comme celui du cœur dans la poitrine.

De toi, premier Auteur, tout prend sa vie. Ton infinie bonté donne des chars légers des chars de feu. lorsque le Ciel et la Terre les ap-

[pellent à la vie Les jours mortels accomplis, le char de chaciin et monte à toi [s'élance

Accorde-moi, ô Père, dans la sainte aemeure, que mon âme parvienne afin que je contemple la vive source du vrai bien d'où tout procède. De vraie lumière. Illumine mon front; fixe tes resards rapides de mon âme sur ton soleil resplendissant.

Dissipe les nuages, dégage-moi du ma terrestre écorce, éblouis-moi de ta splendeur; souverain bien que tout être désir.

Le repos n'est qu'en toi et toute âme pieuse tourne son cœur vers toi, car tu es le principe et l'appui et le guide, car tu es'-la vie et le terme absolu, grand

Dieu!

Sans doute, le lecteur qui ua pas la familiarilté du néo-î^latonîsme trouvera quelque obscurilé dans ce lyrisme. C'est un financier, un diplomate qui chante. Cet hymne exprimerait-il Fâme de nos

L'Idéal du t/ran 7i

changeurs el de nos plénipotentiaires (en exceptant Chateaubriand et l'immortel Gobineau) ?

On ne lit plus VAltercazione, idylle presque admirable du Magnifique et tout le monde connaît les niaiseries de Goldoni et les Fiancés, roman moral de Manzoni.

« Notre âme pure et belle à deux ailes, l'intelUgence et le désir et, par elles, elle s'élève jusqu'à Dieu qui règne au-dessus des étoiles. »

Nous admirons fort notre Louis XIV, acceptant l'autorité de Boileau en poésie et se plaisant à la société de Jean Racine. Nos rois, comparés à ceux des autres nations, sont vraiment beaux et bons, mais aucun n'aurait pu faire oublier sa qualité et passer pour l'émule d'un Ficin, d'un Pic ; aucun n'a pris une part si compétente et passionnée à l'étude des manuscrits, à la fomentation des œuvres d'art.

Presque seul des podestats de son temps, Laurent n'a pas d'enfants naturels, il adorait ses trois fils et ses quatre filles. Il ne commit qu'une faute, qui lui est com-

mune avec son fils Léon X, il ne s'attacha pas Léonard de Vinci et le laissa partir pour Milan. Selon la remarque de Vasari, « tous ceux qui étudièrent dans les jardins des Médicis devinrent des artist-es supérieurs. ))

Un moine, le supérieur de San Marco, prêche le carême à la cathédrale sans faire à Laurent la visite obligatoire. En lui reparaît l'hostilité de Sixte IV ; ce moine est peut-être un saint et certainement un tyran. Du balcon de la Seigneurie, le Magnifique peut voir le plus singulier des autodafés, des antiques, des portraits de femmes, des tableaux profanes, des manuscrits et Pétrarque et Boccace et des miroirs et des chiffons et des luths et de belles étoffes sont entassés. Un marchand offre 22.000 écus du tas. Savonarole préfère y mettre le feu. Le Magnifique allait mourir, le 8 avril 1492, après avoir commi^nié, .et ses derniers moments sont empoisonnés par l'implacabilité d'un saint, qui poursuit un rêve inhumain et insensé et qui

l'idéal du tyran 73

donnera pour successeur à Laurent, Dieu lui-même. Jésus-Chrisl sera proclamé roi de P'iorerrce. Le génie dominicain, à son apogée, seiforça d'abolir le génie médiceen. Le moine nincarnait que la double utopie de la théocralie et de la démocratie. Le pnncc faisait les œuvres de Ihumariilé avec conscience et douceur. Supprimez la cité mystique qui se manifesta comme un météore colossal à la parole de frère Jérôme, il ne manque pas un chapitre à l'histoire humaine : ce fut le dernier éclat du mysticisme collectif, tandis que l'œuvre médicéenne constitutc une étape de l'humanité et la source de l'esprit moderne.

Sous cet homme incomparable, le plus pur enthousiasme fleurit.

Autour de lui -on trouve l'expression exemplaire de la civilisation.

Lui-même qu'est-il ? Son génie propre, son génie de despote, comment le caractériser ?

Le tyran est celui (jui épouse une ville, une nation, comme on épouse une femme pour l'aimer, la proté-

ger et la rendre récuiuie et heureuse. Une tyrannie est vraiment un mariage entre un esprit mâle et une collectivité, toujours féminine.

Le màie apporte son génie en échange du pouvoir suprême ; ce génie doit se combiner heureusement avec l'âme de la cité. En comparant Savonarole et le Magnifique, on voit d'un coup, combien les œuvres politiques demandent de lucidité et denvergure.

L'idéal du prieur de Saint-Marc sort du couvent et subordonne l'heur de ce monde à l'aspiration au salut. Faire pénitence devient la grande affaire, être pur et pieux, voilà le mérite. La pensée médicéenne ne s'illusionne pas sur la nature humaine : et sans renoncer ni au salut ni à aucune des propositions de la foi, elle ne sacrifie pas ce monde à l'autre. Elle croit à la Jérusalem céleste, mais elle veut d'abord la Florence resplendissante, ornée, heureuse. Qui ne préféj-erait vivre sous le Magnifique que dans le moustier du dominicain ?

L'IDÉAL nu TYRAN 75

La cilé, ctanL femme, incoiistanle, inconsciente, a besoin d'un maître comme vm navire d'un pilote, comme un troupeau d'un berger : ces trois idées se combinent :

la -maîtrise ne serait qu'un abus sans l'identification avec l'objet. Le sort du pilote est lié à celui de la nef et le troupeau représente la fortune du berger. Si la nef sombre, le pilote meurt ; si le troupeau est décimé, le berger est ruiné.

Dans les républiques, ces abstraclions, volonté du peuple, intérêt public, couvrent les fautes impersonnelles et anonymes du pouvoir.

I^e chef momentané ne fait pas corps avec la nation'; il la trompe pour aboutir à ses fins individuelles : et l'intérêt du pilote se trouve parfois de jeter le navire à la côte ol celui du berger de tondre outre mesure le troupeau, puisque sa destinée reste distincte de celle de sa caravelle ou de ses bêtes.

Le locataire n'use pas d'un immeuble comme le propriétaire : ce point banal domine les plus hautes considérations et en décide. Dans

70 Lt VŒU bE lA RENAISSANCE

l'ordre passionnel, on ne se donne entièrement quà un ètr^e tout a vous : ce second point, également simple, achève la critique des formes politiques.

Aucune œuvre culminante ne porte plusieurs signatures : ce que nous admirons dans la création où l'action fut l'œuvre dun seul : par analogie, on ne peut rien attendre d'une collectivité et les pouvoirs momentanés sont stériles ; ils manquent de cette unité que l'individu seul réalise. Le tyran tel que l'humanité le souhaite, en ses vœux tacites, est iTîomme passionné et lucide qui n'aime ni l'or, ni la gloire, ni personne, ni lui-même autant que le pouvoir, et qui trouve son plaisir non à ce qu'il procure, i mais à l'exercer. '

Cet homme au-dessus de l'or et de la vanité, par sa passion du (Bceptre, sera forcément amené à concevoir l'idéalité de sa fonction et se consacrera à la prospérité d'une race, parce qu'il l'aura épousée, possédée et qu'il tiendra d'elle

SOS joies comme un amanl dune maîtresse aimée.

li ne faut pas cliercher la grandeur de Laurent dans sa diplomatie profonde, dans les ressources de son esprit merveilleux, dans la magnanimité de son grand cœur, dans son enthousiasme pour toutes les beautés, dans sa protection des arts : ce sont là des traits de son caractère secondaires. D'autres tyrans furent habiles et subtils, généreux, enthousiastes de la culture et fa\ orisèrent le génie. Ce que Laurent à de magnifique, c'est son amour pour Florence. Il a aimé cette cité comme une amante ; certes, il la \ouIait sienne mais aussi prospère, rayonnaiile, spiendide :

son règne fut une histoire d'amour.

Dépenser trente mille ducats chaque année pour acheter des manuscrits, faire imprimer en majuscules les classiques grecs, ce no sont pas les titres du Médicis à notre admiration. Héros de la civilisation, il donna à sa ville un éclat immortel ; son nom se mêle à celui de Florence comme le lys rouge

ciux lys de France que lui octroya Louis XL L'idcal de l'époux n'estce pas qu'il soit l'amant ? Le Magnifique a eu la Toscane pour Bien- A imée ; elle a été sa véritable Si moneta . Pour imiter ce moderne Périclès, U ne suffirait pas d'administrer, de collectionner et d'intriguer : sa prodigieuse intelligence n"eût pas atteint au but, sans le mouvement ardent de son cœur. Lorsque des hauteurs de Fiesole, il contemplait la nouvelle Athènes, il ne supputait pas les écus d'une liste civile, l'impunité de ses passions, la flatterie prête à l'enoen&er : l'or n'était qu'un moyen, et ses passions se taisaient toutes devant une seule.

Ce qu'il voulait, ce n'était rien moins que l'admiration des siècles.

La Renaissance, ce nouveau Monde jailli des derniers rameaux du Moyen Age, ce rajeunissement de la race Arya, elle vit, toute entière, dans le cœur admirable de cet homme qui aima Florence, comme Athènes et Jérusalem furent aimées.

Son exemple démontre que, même en politique, l'amour seul fait les miracles.

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