SCÈNE XXIII
Les Mêmes , Mme DORSx\N , avec un chapeau et un
voile.
SAiNT-ERNEST,a/Za/^ a elle.
Comment, il serait possible?
Mme DORSAN.
Oui, messieurs, voilà tout ce que j'ai pu sauver du naufrage.
Ah ! madame, comment m'excuser?
Mme DORSAN.
Du malheur qui vient d'arriver , rien n'est plus naturel.
Air : Vaudeville d'une heure de folie.
Ma main ne m'appartenait plus,
J'ai refusé votre alliance,
L'amour-propre de ce refus Réclamait la prompte vengeance.
Et ces atours, dont votre cœur jaloux , Maudit tout bas la conjugale offrande,
Devaient être traités chez vous
Comme articles de contrebande.
POTHIN
Dès aujourd'hui je ne veux plus de bête chez moi.
Mme dorsan, à Saint-Ernest.
Eh bien | mon ami, avez- vous enfin reçu la lettre de votre oncle?
saint-ernest.
Eh ! mon Dieu, non... J'ai autant d'impatience que
vous, mais, vous le savez, nous ne pouvons signer le contrat sans cette lettre... je devais la recevoir ce matin, et je suis bien étonné.
Une lettre, dites- vous ?
SAINT-ERNEST
Eh ! oui, une lettre par un exprès.
Mffie JOSEPH.
Par un exprès, c'est moi qui l'ai reçue; je l'ai remise ce matin à M. Fothin.
POTHIN
Rassurez vous , mes amis, cette lettre , sans moi, serait peut-être égarée, et elle est bien sûrement dans ma poche. ( // se fouille. )
SAINT-ERNEST
Eh ! bien , donnez donc.
Mme DORSAN.
Vous verrez qu'il l'aura perdue !
POTHIN
]\Ton , non? Madame, je ne perds jamais ce que Ton m'a confié -, il est vrai que quelquefois je ne sais ce que j'en fais , mais tôt ou tard... (// tire une lettre de sa poche. ) La voilà !
Mme DORSAN.
Nous sommes bien heureux d'eu être quittes pour la peur.
saint-Ernest, décachetant et lisant avec précipitation. )
<( Mon cher docteur, depuis que j'ai pris vos grains » de santé , je me sens beaucoup plus mal...
BON NE VILLE
Qu'est-ce que cela veut dire ?
POTHIN
Ah ! mon Dieu , est-ce que j'aurais ?
SAINT-ERNEST , lisant.
« Venez me voir bientôt , et croyez moi pour la » vie, votre malade Potin. »
pothin , au désespoir.
Oh! je vois ce que c'est, j'ai écrit ce matin à mon médecin , et j'ai mis à la poste la lettre de votre oncle au lieu de la mienne.
SAINT-ERNEST
Malheureux ! perdre une lettre qui renfermait mon bonheur.
POTHIN
Il n'est pas perdu votre bonheur , il est rue Jean- Jacques-Rousseau -, cela peut arrivera tout le monde.
Mme DORSAN.
J'étais sûr qu'il y aurait ici quelque tour de sa façon.
POTHIN
Attendez» moi , je cours à la grande poste, et dans un instant...
BONNE VIL LE
C'est inutile , je sais ce que la lettre contient. Oui, mon cher Saint-Ernest , j'ai vu votre oncle en passant à Ecouen , il m'a confirmé ses bonnes dispositions à votre égard, et il a approuvé avec grand plaisir votre mariage avec madame Dorsan.
Là , voire lettre ne parlerait pas mieux que cela... Je n'ai donc pas fait un si grand mal.
BONNEVILLE
Allons, mes enfans, ne perdons pas une minute, descendons chez le notaire.
Mme DORSAN.
A condition que M. Pothin attendra ici , car avec un voisin pareil...
SAINT-ERNEST
Rassurez- vous ? il ne le sera pas long- temps.
POTHIN
Comment, est-ce que vous voudriez déménager?
SAINT- ernest , à madame Dorsan, Dès demain , je vous l'ai écrit, j'ai loué rue de Provence. POTHIN.
Joli quartier. N'y aurait il pas dans votre maison un petit appartement de garçon ?
saint-ernést , en riant.
Oui, mais je le garde pour mon premier enfant.
POTHIN
Vous avez tort, mon ami, qui a bon voisin, a bon...
saint-ernest.
Je connais le proverbe , mais je ne m'y fie pas.
On ne fait que des ingrats dans le monde! Mais c'est égal , ce sera bien le diable , si je ne trouve pas un pied-à-lerre à côté ou en face Je ne le quitte pas*
SAINT-ERNEST
Air nouveau de M. Hus-Desf orges .
Grâce au meilleur de mes amis , J'ai vu mes meubles presque en vente , Mon mariage compromis Par son ardeur plus qu'obligeante.
Des atours, par l'hymen offerts , Perdus pour la beauté que j'aime.
{A Mad. Dorsan.) Entre nous deux , jamais de tiers , Faisons nos affaires nous-même.
Mad. DORSAN.
Grand amateur de l'écarté , Qu'il joue avec beaucoup de grâce , Hier soir, un monsieur est resté Deux heures sans quitter sa place.
Comment passa-t-il tant de fois ?
Et par quelle faveur extrême Retourne-t-il toujours les rois ?
Il fait ses affaires lui-même.
BONNEVILLE
Entre deux voisins, aujourd'hui, Un rien peut amener la guerre ; Faut-il donc le secours d'autrui Pour terminer semblable affaire ?
Arrangeons ces torts passagers En famille , c'est mon système ; Surtout chez nous point d'étrangers , Faisons nos affaires nous-même.
Mad. JOSEPH.
Qu'on vante tant qu'on le voudra Le bonheur qu'on trouve a tout faire, Depuis quatorze ans c' bonheur-la W me paraît pas très-nécessaire.
Qu'on m' dise un peu quel plaisir j'ai D' grimper du premier au cinquième.
Quand pourrai-je donc m' donner congé Et n' plus fair' mes affair's moi-même.
pothin, au public.
Je suis bien maladroit vraiment, A tout le monde je veux plaire , Et voilà, je ne sais comment, Qu'ici je fais tout le contraire.
Mon talent , Messieurs, je le voi, N'est qu'en votre indulgence extrême; Auprès de vous plaidez pour moi, Faites mes affaires vous-même.