ÉCRIT POUR LE LIVRE : (( CHARLES MULLER, PAR SES AMIS
Millier qui meurt « à la manière de » Bayar.!,.
Le type du Français auquel un Allemand Ne comprend rien.
Solide et lin. De sang champenois et normand, ^ Profondément provincial. Totalement Parisien.
Je suppose qu'en mil neuf cent treize, un de ces
(( Herr Professer »
Venus en France pour connaître les Français Eût, sur ce grand garçon, braqué le feu de ses Lunettes d'or,
Voici ce qu'eût noté cet homme d'Iéna
Ou de Munich, Certain d'avoir compris ce qu'il espionna : « Spécimen éclatant d'une France qui n 'a ^ Plus que du chic...
(( Léger... Froid... N'a jamais qu'à lui-même obéi.
Rien admiré...
Tout raillé... Fantaisiste... Indiscipliné... » Oui, Voilà ce qu'eût noté l'Allemand ébloui, Mais rassuré.
Noble Millier! Comment le lourdaud clignotant
Eût-il compris La loyauté que masque un rire inquiétant, Et qu'on peut être toute la France en étant
Le Tout Paris?
Ces Boches, que déroute une grâce, un parfum,
Un air narquois, Tout miracle français leur échappe, et plus d'un N'aura pas plus compris Racine que Verdun
Ou que Vauquois !
CHARLES MIJLLER. 69
Mais un jour, dans la plaine où la Marne est d'argent,
Oh! de quel air Le cuistre aurait pu voir se dresser, émergeant De l'ironiste Charles Millier, le sergent
Charles Muller!
Quand le gros psychologue à l'œil de marcassin
Croit que l'on peut Prendre les doux vallons que dessina Poussin, > Le fantaisiste n'est plus là : le fantassin
Y est un peu !
Comme il tient à son sol, le rêveur qui changea
Toujours de ciel !
Ce chasseur de paons bleus dans des parcs de radjah. Pour chasser les rats gris, oh! comme il rechargea
Son vieux lebel !
Il met son âme, baïonnette de clarté,
Hors du fourreau.
L'homme complexe souffre avec simplicité. L'élégant qu'on citait partout n'est plus cité
Que par Gouraud !
Quel ouvrier d'aurore est devenu, mon Dieu,
L'homme du soir!
Impassible, il se rend aux premières du feu. Portant avec autant d'aisance l'habit bleu
Que l'habit noir!
Léger? Oui. Car sans cesse, et sans avoir bronché
Au sifflement, Sous l'arbre par la balle invisible ébranché, Gomme veut la chanson de route, il a marché
Légèrement !
Le railleur? Tout son cœur pudique est mis à nu.
L'impertinent?
Il est le bon copain du plus humble inconnu. Et l'indiscipliné, qu'est-il donc devenu?
Sous-lieutenant !
Mais il partagera, ce chef robuste et gai,
Tous les fardeaux; Et pour monter la côte, et pour franchir le gué, Qui portera k sac du soldat fatigué?
Lui, sur son dos !
CHAULES MULLER.
Lorsque vient le moment de se mettre à l'abri,
Calme, il attend D'avoir vu ses soldats passer tous devant lui. Ensuite... Ensuite, hélas! la gerbe brusque luit,
D'un percutant.
Et voilà, tout baigné de sang et de sueur,
L'homme éternel Dont le Boche, à l'instant qu'il s'en croit le tueur, Nous révèle le vrai visage à la lueur
De ce shrapnell
Adieu, ce fier esprit qu'on n'a vu qu'au travers
De son humour!
Ces yeux remplis d'azur qui feignaient d'être verts l Ce poète... qui n'a parodié les vers
Que par amour!
Il va mourir. Et son regard dit : « Je le sais. »
' Ne faut-il pas
Qu'il essaye, après tant de merveilleux essais, De fixer la manière exacte du Français Par son trépas ?
Quel style prendra-t-il^ couché sur ce brancard?
Cerle, il est sûr De réussir Corneille... il préfère Bayard, Adoptant sans efîort la manière sans art
Du héros pur.
Il sent l'âme tirer, déjà, sur ses liens...
Mais pas un cri.
Un sourire. Un de ses sourires anciens. Puis une gravité soudaine... Il songe aux siens.
Il leur écrit.
Non, il dicte. Un soldat penché sur lui reçoit
Le testament Où ce Héros, tout en restant maître de soi, Montre qu'il veut mourir, si sublime qu'il soit.
Humainement.
Humainement! Cette âme est de chez nous. Ce cœur
Est de chez nous.
Sa lettre est un sanglot qu'il dicte sans un pleur. Mais qui déchire... Il ouvre encore un œil moqueur,
Stoïque et doux...
CHAULES M L L L E R
Et puis, sans y tàclier, comme c'est le moment
De mourir bien, Il meurt bien. Il meurt bien tout nalurellement.
Le type du Français auquel un Allemand Ne comprend rien.
Ils laissent derrière eux un doute sans limite. Car, sombres dans l'azur d'un soir insidieux, L'évanouissement de ces hommes imite La disparition des marins et des dieux!
Beaucoup reparaîtront dans la maison ravie;
Mais d'autres, pour lesquels on diffère les pleurs,
Déjà morts, sentiront se prolonger leur vie
Du temps qu'il faudra mettre à mourir dans les cœurs.
Peut-être on souffre moins quand la mort dont on souffre A fermé devant nous sa porte de rocher; Mais ce mot « disparu » reste ouvert comme un gouffre Au fond duquel les yeux s'obstinent à chercher.
Comment croire à des fins que nul signe ne marque? Gomment persuader la maison dont le seuil A du berceau, jadis, pu voir entrer la barque. Et n'a pas vu sortir le vaisseau du cercueil?
La douleur qui n'a pas sa date nécessaire S'assied comme un aveugle au sein d'un carrefour; Et ceux-là dont la mort est sans anniversaire Ne cesseront jamais de mourir chaque jour.
L'espace est devenu leur vague sépulture.
Où vont-ils? où sont-ils? On ne sait rien, sinon
Qu'ils ont réalisé la gloire la plus pure,
Puisqu'ils ne seront plus qu'une âme dans un nom!
Ceux qu'on n'a pas vus morts ont continué d'être. Il est un endroit pâle où tous les Disparus x\ttendent, pour pouvoir tout à fait disparaître. L'instant où de leur mort on ne doutera plus.
Les morts ne sont pas morts qu'on croit vivants encore; Et dans une clairière où viennent s'entrouvrir Tous les sentiers hagards qui mèn^t à l'aurore. Ces morts piystérieux attendent de mourir.
Enveloppés déjà de halos et de nimbes, Au fond d'un bois de songe oij l'obus n'atteint pas, Ils attendent, ces morts, dans des sortes de limbes, L'assentiment qu'il faut qu'on donne à leur trépas!
Refusez-le, vous tous par qui l'un d'eux subsiste! Car lorsqu'on peut garder la plus stricte des fois. Qui sait si, dénouant ce grand branchage triste, On ne lui reprend pas une Ombre quelquefois?
Ils sont là, jeune troupe indolente et guerrière, Qui, sous les éclairs bleus des chapeaux de métal. Rôde entre les bouleaux de la douce clairière, Comme dans un préau tremblant et végétal;
• L'un se penche et s'allonge ainsi qu'une fumée Pour écouter le vent réciter des lambeaux De ces citations à l'Ordre de l'Armée Qui rendent Thucydide et Plutarque moins beaux;
L'autre rêve; ceux-ci dorment de légers sommes; Ceux-là vont, à voix basse échangeant des mots brefs, Les chefs se racontant les exploits de leurs hommes. Les hommes se disant les vertus de leurs chefs.
Quelques-uns sont assis d'un air modeste et sage. Et tous ces morts pensifs deviennent radieux Chaque fois que, chargé d'un terrestre message, Un nouveau Disparu paraît au milieu d'eux.
Car ils disent, les morts des batailles nouvelles. Qu'ils ne sont pas tombés sans avoir vu d'abord Aller de mieux en mieux ks choses pour lesquelles Il vaut de plus en plus la peine d'être mort!
Ce sont alors, sans bruit, des prises d'armes blêmes; Un clairon étouffé qui reforme les rangs Sonne; et toutes les croix brillent sur les cœurs mêmes Que l'on voit battre au fond des torses transparents.
Ils vivront tant qu'un père, un enfant, une veuve Refuseront de croire à ce qu'on leur écrit, Jusqu'au jour où, le temps accumulant sa preuve, Ils s'évanouiront transpercés par un cri.
Ils ne peuvent mourir sans qu'un cri les délivre, Puisqu'on vit tant qu'on vit au cœur des cœurs fervents; Mais comment feront-ils pour s'arrêter de vivre Ceux dont la mère est morte en les croyant vivants?...
Il faudra bien qu'un jour la fin de la bataille Dissolve le brouillard d'oiî naquU ce bosquet, Et qu'en nuage alors chaque spectre s'en aille. Qui se coififait de bure ou d'acier se casquait.
Quand les derniers cimiers fondront comme des cimes. Quand du dernier béret ne luira plus le cor, Aux hôtes dispersés de ces limbes sublimes N'assurerons-nous pas quelque refuge encor?
Ah! quand ils flotteront, suivis de ce sillage Qui des plus noires nuits fera des clairs-obscurs, Essayons qu'un jardin les arrête au passage Dans un piège profond de branches et de murs.
Oui, qu'ils soient dans des murs attirés par des branches? Et s'il faut qu'on renonce à réunir leurs os. Qu'un de ces beaux jardms, honneur d^ cités blanches. Rassemblant leurs esprits, les mêle à ses oiseaux!
Que chaque ville, avec une grâce romaine,
Leur voue un Bois Sacré sans tombeaux superflus,
Et, de ses piétés accroissant le domaine,
Ajoute au Champ des Morts l'Enclos des Disparus!
Qu'on entre! et que l'iris, l'air, l'eau, la feuille morte. Tout soit tendre, inquiet, douteux et chuchotant! Et qu'on ait, en entrant, lu ces mots sur la porte : « Celui qu'on n'attend plus, c'est ici qu'on l'attend! »
Quelques noms sur des croix, et le silence agreste ! Et qu'il soit plein d'une herbe amortissant les pas, Ce lieu spirituel de ceux dont rien ne reste. Ce cimetière étrange où l'on ne creuse pas!
Les roses n'auront pas à tomber sur le marbre ; Mais, pour plaire à l'esprit dans les feuilles venu. Les vierges suspendront leurs guirlandes dans l'arbre, \insi que Jeanne d'Arc faisait au Bois Chenu!
Des arbres consacrés et des sources votives! Et que, dans chaque allée, un souffle des lointains Touche, au croisement bleu des brusques perspectives. Les voiles plus flottants de ces deuils moins certains!
8o LE VOL DE LA MARSEILLAISE.
Des noms, et du silence ! et, parfois, sous un cèdre, Que les sièges épars au milieu du rond-point Disent, ou que le banc atteste dans l'exèdre Les rendez- vous qu'on donne à ceux qu'on ne voit point!
Qu'une source où le ciel s'effacera, qu'un hêtre De qui le crépuscule ôtera les rayons.
Qu'un chêne où l'on verra le soleil disparaître Soient les seuls monuments des disparitions !
L'ombre et la poésie! Et que, dans cette cendre Dont l'air du soir s'emplit au son des angélus, Virgile entre ses doigts vienne essayer de prendre La cendre qui peut-être eût été Marcellus!
Là, dans les jours d'angoisse et de tristesse avide. L'être qui cherche encor ce qui s'en est allé Ne se pressera pas contre un albâtre vide. Mais lèvera les yeux vers un azur peuplé!
Le Héros dont la chair s'envole et se dissipe, Et qui n'a pas voulu qu'on sût ce qu'il devint. Préfère la candeur d'une stèle ou d'un cippe Au mensonge pieux d'un cénotaphe vain;
LES DISPARUS. 8l
Au lieu d'être dans l'urne, il est dans la colombe 1 Respectons le désir de ce don plus total, Car détaché de tout, et même de la tombe, Il a voulu donner sa part du sol natal !
Ceux qu'on n'a pas trouvés lorsque nous les cherchâmes N'auront pas vainement pris tout entiers leur vol : Il fallait que de l'air ils devinssent les âmes, Car ceux qu'on a trouvés sont les esprits ^u sol!
Chaque martyr savait ce qu'il avait à faire; Tous, ils ont leur destin secret; les uns nous font Une» plus lumineuse et plus haute atmosphère; Les autres nous ont fait un pays plus profond.
Ainsi des pâles morts se divise l'armée!
L'un disperse son souffle et l'autre étend son corps,
Puisque de terre et d'air la Patrie est formée,
Et qu'il faut qu'on respire et qu'on foule des morts!
Sa LE VOL DE LA MARSEILLAISE.
Mais lorsque enfin la paix recourbera sou arche. Il faudra s'arranger pour. qu'on ne puisse plus Oublier qu'on ne vit que parce que l'on marche Sur des ensevelis — et sous des disparus!
Morts pour nous... Quel nom? Quel âge?
Le Village Doit chaque jour le savoir.
Que ces noms soient sur l'église!
Qu'on les lise Sur la pierre du lavoir 1
Que la fille, à la fontaine,
Les apprenne Sur le granit des piliers, Et paraisse, sous l'yeuse,
Moins rieuse Aux vivants moins familiers!
Qu'un vieux qui traîne une pelle
Les épelle, Ces humbles noms triomphaux, Sur le portail de la grange
Où l'on range Les .batteuses et les faulx !
Qu'un bouvier joueur de fifre
Les déchiffre Sur le tronc d'arbre creusé Où la vache blanche et noire
Semble boire Le crépuscule rosé !
Que, sur la roche sévère D'un calvaire,
Solitairement inscrit,
A travers la pastorale Vespérale
Le nom du mort pousse un cril
A tout le travail rustique.
Au cantique De l'enclume et du brasier,
Que le nom du mort se mêle,
Comme l'aile Qui se mêle au cerisier!
Qu'il palpite sur l'école,
Et qu'il vole Sur l'échoppe où les rabots Se parfument de résine,
Sur l'usine.
Dont les murs deviendront beaux !
Noms des Morts pour la Patrie,
Qu'on vous trie Selon vos provinces ; puis, Pour propager votre culte,
Qu'on vous sculpte Sur la borne et sur le puits ! . . ,
Mais d'abord, que notre zèle
Vous cisèle Sur les maisons mêmes d'où,
Poar aller vers le martyre, . Ils partirent Dans le soleil du mois d'août!
Sur la treille où, pour les mettre
Dans sa lettre, La vierge a cueilli des fleurs ; Sur le seuil où, pour qu'on parte
Comme à Sparte, La femme a caché ses pleurs!
Libérateurs des futures
Créatures, Sur quoi vos noms sont-ils mieux Que sur la Maison sacrée
Où se crée L'avenir mystérieux?
Idéal qui vaut qu'on meure!
La Demeure, Le Logis, l'ordre et l'amour, Le lit où l'enfant doit naître,
La fenêtre Par où doit entrer le jour!
Ombre où nous nous composâmes !
Cœur des âmes !
Intérieurs de Chardin !
Maison où l'on sent la France
Qui commence Dans la rose du jardin !
Notre secret ! notre écorce 1
Notre force !
Est-ce des bleus du lointain Ou du bleu de ta fumée
Que l'Armée S'est habillée un matin?
En sauvant leur toit bleuâtre
Et leur âtre, Ils ont sauvé la Raison ; Et la Raison veut qu'on grave
Leur nom grave Sur le mur de la Maison !
A la place la plus fière,
Sous le lierre
Que l'hirondelle hanta;
A la place la plus digne.
Sous la vigne Que Lamartine chanta!
L'hommage est facile à rendre;
Car pour pendre Le nom près du nid d'oiseau.
Il ne faut qu'un cœur fidèle,
Une échelle, Et la pointe d'un ciseau!
Maison blanche et Louis Seize,
Si française, Château rose, moulin roux, Longue ferme à ras de terre,
Presbytère, Les noms de vos morts sur vous!
Vibrez d'amour, pierre et brique!
(( Mais, lyrique! »
Dit le railleur éternel, « Est-ce donc que tu supposes
Que les choses Ont un esprit maternel? »
— Sous sa coiffe à girouette,
Je souhaite Que la Maison, en effet, Soit une nicrc vivante
Qui se vante De ce que son fils a fait!
Pour qu'on puisse, sur les routes,
Rendre à toutes Les honneurs qui leur sont dus, Que chacune, aïeule ou mère,
Enumère Les enfants qu'elle a perdus!
— Quoi ! le nom même sur celle
Qui chancelle Dans de sordides plâtras?
— Certes! pour que son ivresse
De pauvresse Puisse nous traiter d'ingrats!
— Mais si, cachant sa sortie
Sous l'ortie.
Elle e&t un repaire obscur
Trop heureux du nom sans tache
Qui s'attache Sur la lèpre de son mur?
— Eh bien, que cette lépreuse
Soit heureuse!
La justice nous défend D'empêcher qu'une masure
Ne s'azure Du reflet de son enfant!
— Mais si, péniche ou roulotte, ^ Le toit flotte', Tantôt là, tantôt ici?
— A chaque toit, planche ou toile.
Son étoile :
Que le nom voyage aussi !
— Mais s'il est des camarades
Phis nomades Et plus pauvres que Jésus Qui se font la têle fendre Pour défendre Les toits qu'ils n'ont jamais eus?
— Eh bien donc, il sera Juste
Qu'on incruste Les noms de ces chemineaux, Et d'un trait que rien n'efface,
Sur la face Des Palais Nationaux! »
Oui, qu'ils nous viennent de l'arbre
Ou du marbre.
Des ducs ou des bûcherons, Que tous ces noms nous assaillent!
Qu'ils tressaillent, Dans l'air que nous respirons!
Oh! de quels yeux les morts suivent Ceux qui vivent!...
Hélas! comme, envers les morts,
Il n'est de reconnaissance Dont l'essence
Ne soit un peu le remords!
ga LE VOL DE LA MARSEILLAISE.
Vieux jadis d'avant la guerre!
Vieux naguère!
Il faut en faire l'aveu :
Envers ces sublimes hommes,
Tous, nous sommes, Tous coupables! tous, un peu!
De torts vagues ou palpables, Tous coupables :
D'avoir souri, d'avoir eu
Peur du beau, peur de la gloire.
Peur de croire.
Mal agi, trop discouru;
Toi, de ton àme trop piètre;
Toi, peut-être.
De ton muscle insuffisant; Toi, d'un geste; toi, d'un livre;
Tous, de vivre, Quand ils sont morts à présent!
Oh! que leur nom, à voix basse.
Quand on passe.
Toujours lu sur leur maison.
A chacun donne l'envie
D'une vie Digne de la mort qu'ils ont!
Parle, Inscription ! attriste
L'égoïste ! \
Que, frappant l'homme affaibli, Ton reproche lapidaire
Le sidère Sur l'affreux seuil de l'oubli!
<( Morts pour nous .. . » Que, comme un Temple
De l'Exemple, La maison de la cité Ou la cabane du site
Nous récite Une strophe de fierté!
<( Morts pour nous... » Que la seconde
Soit féconde Où, dans l'azur immortel, On lira, sur la corniche
Pauvre ou riche :
<( Morts pour nous... Un tel... Un. tel... »
qA le yol de la marseillaise.
Alors, qu'en baissant la tête
On répète La formule à haute voix ; Qu'en se frappant la poitrine
On s'incline, Et, les yeux fermés, trois fois,
Humblement, comme l'adepte ,
Qui n'accepte Le sang du Dieu qu'à genoux, . Trois fois, tout bas, comme on prie, On s'écrie :
« Morts pour nous... pour nous... pour nous! »
C'est Gain, c'est toujours Gain,
Qui forge avec un bruit d'airain
Et qui rit dans sa barbe rousse.
Quelqu'un chante, au loin, sous le ciel.
Et Gain dit, d'un air cruel :
(( G'est Abel, c'est toujours^ Abel,
Qui chante avec une voix douce.
<( Je l'ai tué, mais il renaît.
Attendu qu'il faut bien qu'on ait Quelqu'un à tuer en ce monde.
Je forge avec mon noir marteau.
Et lui, couché sur son manteau, Rêve, et du bout de son couteau Se sculpte une houlette blonde.
« Sensible, fin et casanier, Il met des fruits dans un panier Et des fleurs dans une corbeille. Il ne m'en veut aucunement.
Il vit sur les coteaux, aimant Ecouter le bourdonnement » De l'Utopie et de l'abeille.
« Je crois qu'il s'est habitué
A son destin d'être tué.
Son cœur suffit à le distraire.
Et, son cœur étant infini,
Abel n'est pas à craindre, ni
Son bon Dieu qui ne m'a puni
Que d'un : Qa'as-tu fait de ton frère ?
(( J'en avais fait ce que, depuis.
Je fais de tous ceux que je puis Saisir un instant à la gorge!
Abel aime le genre humain, Moi, je forge... et saurai demain Si 'la massue est bien en main Que depuis quarante ans je forge.
(( En forgeant, je me suis offert Un Dieu pour moi seul, tout en fer, N'ordonn nt ni pitié ni jeûne; Et je l'ai nommé le Vieux Dieu, Pour marquer que l'autre, l'hébreu.
Celui d'Abel et du ciel bleu.
En m'épargnant m'a semblé jeune.
(( Abel est naïf comme lui.
Parfois, il travaille ; un feu luit Sous un petit fourneau de brique; Alors je m'approche, observant, Car ce rêveur est un savant Qui sème son idée au vent...
Abel invente, et je fabrique.
(( Il est intelligent au point
Que lorsque, un tronc d'arbre à mon poing,
J'exerçais sur lui ma vengeance,
Je lisais au fond de ses yeux
Qu'entrant comme moi, sinon mieux,
Dans mes raisons d'êlrc envieux.
Il expirait plein d'indulgence!
u II excelle à comprendre tout, Et, puisque voici le mois d'août, Sera le premier à comprendre Que c'est la meilleure saison Pour aller tenir garnison Dans la lumineuse maison Que j'ai décidé de lui prendre.
« J'irai, sans y être invité,
Sur la verte déclivité
Qui conduit l'herbe à l'or du fleuve,
Cueillir chez lui ce mois divin!
C'est le premier : avant le vingt,
Je saurai quel goût a son vin
Quand il est versé par sa veuve I
« Je sais qu'il se laisse trahir; Je sais qu'il déteste haïr; Que, contre ma lourde massue, D'un agneau tendre il s'habilla; Je sais qu'il dort, qu'il oublia... »
Caïn sait tout. Mais il y a Une chose qu'il n'a pas sue.
Abcl, vêtu de peau d'agneau,
Se dresse quand, sur le coteau,
C'est la Lumière qu'on dérange!
Abel peut changer de sayons;
Et, dès qu'on touche à ses rayons, '
Il se dit : « Si nous essayions
D'un poil plus rude et plus étrange? »
Abel, aimant le genre humain.
Voit que tant que vivra Gain A la haine il faut se résoudre.
Abel se poste au coin d'un bois.
Et dit au Seigneur, à mi-voix :
« Seigneur, je serai, cette fois, Moins indulgent que votre foudre! »
Et ce géant triste et blessé
Se cachant au fond d'un fossé
Pour essuyer son flanc rougeâlre.
C'est Caïn, Caïn feldwebel,
Qui ne s'est pas douté qu'Abel
Avait, celte fois, un lebel
Au lieu de son bâton de pâtre!