‹ Le vol de la MarseillaiseChapitre 73 sur 77 · CELLE QUI ÉTOUFFE · texte numérisé non relu

CELLE QUI ÉTOUFFE

Sur la place de l'Étoile, Contre l'Arc qui resplendit, La Marseillaise qu'on voile N'est pas contente. Elle dit :

« Holà! quand sans épouvante Les vivants voient le danger. Me croit-on si peu vivante Qu'on songe à me proléger?

M Quoi! des planches m'ont couverte?

Quoi! des sables suffocants Ont rempli ma bouche, ouverte Depuis quatre-vingt-cinq ans?

CELLE QUI ETOUFFE. Si;

(( Quel envieux qui m'embusque, Quand par moi l'Aurore naît, Fait tomber cette nuit brusque Sur le coq de mon bonnet?

« M'abriter, moi, la Guerrière?

Ces charpentiers sont-ils fous?

Mais j'étouffe là-derrière!

Je suffoque là-dessous!

(( Avez- vous vu, dans sa cage.

Un lion qui s'ennuyait?

Et j'étouffe davantage Vers le Quatorze Juillet !

(( Mon grand souffle se saccade.

Je n'aurais jamais, ma foi, Cru qu'un jour la barricade Fût entre le peuple et moi !

(( Voiler ma haute figure?

Risquer de faire oublier Que sur ma seule envergure Tout cet Arc vient s'appuyer?

3a8 Li: Vol oii: la >rAî\sEiLLAisE.

u Je m'indigne, cl je me ronge 1 VAï quoi! par le temps qui court, Plus aucun soleil n'allonge L'ombre de mon glaive court?

u Je suis là, sous ce coflrage, Et l'on dit : Elle se tait!

Je n'ai plus ces pleurs de rage Que l'averse me prêtait!

(( C'est la France que tu voles, Toi qui m'ôtes les moyens De rendre aux passants frivoles Leur beau nom de Citoyens!

« Il faut que du volontaire Mon regard fasse un troupier !

Enlevez ces sacs de terre Que je repousse du pied!

(( On craint de me voir cassée?

Et puis? Trop sensibles cœurs, C'est moi la plus menacée Si ces gens-là sont vainqueurs!

CELLE QUI K TOUFFE. 3ao

■I Vurais-je donc cette tête,

Ce geste et ces ailes, si

Je n'avais pas été faite

Pour des jours comme ceux-ci?

K Mon cheveu tord ses couleuvres Dans les plis de l'étendard.

Près de moi les autres œuvres Ne sont que des œuvres d'art !

<i Moi, j'appelle, et j'importune!

Celles-là n'ont que dansé, N'étant que du clair de lune Sous les branches condensé.

(( Abritez ces pâles marbres! Moi, je veille sur eux tous, Car la Paix veut sous ses arbres Des Houdons et des Coustous.

33o LE VOL DE LA MARSEILLAISE.

« Certes, noir clairon des luttes.

Il m'est arrivé souvent D'envier leurs blanches flûtes Qui mêlaient du songe au vent!

(( Mais quiconque, sourd aux charmes Des plus tendres voix d'avril, A crié sans cesse : « Aux armes ! »

Doit accepter le péril!

(( Jamais je ne me suis tue Depuis qu'on m'a mise là.

Je suis moins une statue Qu'un fantôme qui hurla.

(( Et quand, dans Paris farouche, Sont entrés ceux de Bismarck, C'est de peur de voir ma bouche .

Qu'ils n'ont point passé sous l'Arc!

CELLE QUI l^TOUFFE. 33i

« Tenant de Rude un mot d'ordre Auquel toujours j'obéis, Mes cris n'ont cessé de mordre , Les sommeils de mon payS^ !

« Ma claraeuç, ils l'ont connue, Tous ceux, depuis quarante ans.

Dont j'ai, dans cette Avenue, Empoisonné les printemps !

« Sur cette place où nous sommes, J'ai toujours, vers les exploits, Appelé les jeunes hommes...

Qui bifurquaient vers le Bois !

<( Je criais, comme un Archange :

Je veux le voir assouvi.

Cet Arc de Triomphe étrange ' •

Qui n'a pas encor servi !

« Je criais, sur cette place, En montrant cet Arc d'azur :

C'est par là qu'il faut qu'on passe Pour entrer dans le Futur!

33a LE VOL DE LA MARSEILLAISE,

« Mais le Siècle était paisible; Nul ne passait! Seul, un Mort Força la porte invisible De cette embrasure d'or!

M Destin magnifique et sage, Qui des vainqueurs sans orgueil Fit précéder le passage Par la halte d'un cercueil !

(( Je sais qu'au flot noir du crime

Dieu dira son Qiios Ego!

Car pendant la nuit sublime î J'ai veillé Victor Hugo.

(( Il a dormi là. Sans doute Est-ce pour cela qu'on va Voir, enfin, sous cette voûte, Passer tout ce qu'il rêva!

« La Victoire est décidée, Depuis que ce grand sommeil Au Triomphe de l'Idée .

Consacra cet Arc vermeil!

CELLE QUI ÉTOUFFE. î3H

« Un immense azur qui bouge \a venir par rangs épais :

Car il n'est plus rien de rouge

Sur les guerriers de la Paix!

« D'un balancement oblique Vous précéderez les rangs, Tambours de la République, Tonnerres craints des tyrans!

(( Et l'on verra sous cette arche S'engouffrer tout l'horizon!...

Oh ! quand j'entendrai leur marche Je briserai ma prison !

(( Mais comment, si tous les risques Me sont restés inconnus, Vers ces bras couverts de brisques Tendrai-je alors mes bras nus?

(( Comment, vers Paris tournée, Dans le fracas des canons, Pendant toute une journée Vais-je oser crier leurs noms?

33i LE VOL DE LA MARSEILLAISE.

(' Car c'est mol, d'une voix forte.

Moi qui dois les annoncer, Puisque à droite de la porte On a voulu me placer !

« Je fus le Verbe, ils sont l'Acte.

Mon cri fut le précurseur.

Et je resterais intacte, O Samothrace, ma sœur?

u Non! Sachant ce que j'incarne.

Et pour quel destin je fus Faite en pierre de la Marne, Je dis qu'on ne peut pas plus,

« Moi, Némésis, moi, Bellone, Me protéger aujourd'hui, Que, là-haut, sur sa colonne.

On ne peut l'abriter. Lui !

« Qu'importe qu'on, me mutile.

Puisque j'espère tout bas Être à jamais inutile Après les derniers combats!

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