‹ Le voleur, comédie en un acte, mêlée de coupletsChapitre 1 sur 19 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

BADOULARD , en robe de chambre et en pantoufles , IWADEMOI- SELLE GERTRL'DE , en toilette.

BADOULARD , tournant la clé dans la serrure. Vous voyez bien , ma sœur, que nos serrures sont en mauvais état ?..

GERTRUDE

Il faut convenir, mon frère, que vous êtes singulièrement poltron.

Les fenuues sont étonnantes; sitôt qu'on a peur, on est un poltron...

GERXRUDE.

Il n'y a pas de mal.*, un ancien marchand de draps n'est pas obligé d'être un César...

BADOULARD.

Bien certainement, je n'en aurais pas vendu une pièce d'étoffe de plus... et maintenant que je suis retiré du commerce à Beaugency, il me semble que je n'ai rien de mieux à faire que de vivre en repos et de veiller à notre sûreté.

GERXRUDE.

Alors, pourquoi donc refusez-vous toujours de faire partie de la garde nationale?.. Puisque tout le monde en est...

BADOULARD.

D'abord si tout le monde en est , on doit avoir assez de monde sans moi...

Air .• Vaudeville de la Petite Gouvernante.

Je n'eus jamais l'humeur guerrière , Et puis enfin pourquoi donc faudrait-il llecommencer tout d'un coup ma carrière. Et remplacer l'aune par un fusil?

Chacun se doit à la mère commune.

Commerçant, guerrier, magistrat...

Mais j'ai Uni , moi , j'ai fait ma forltine ,

J'ai payé ma dette à l'Etat.

GERTRUDE, ai'ec ironie.

J'aurais pourtant aime à vous voir en uniforme... en grande tenue...

BAdoulard , montrant sa robe de chambre. Mu grande tenue, ù inoi, la voilà.

GERTRUDK.

Cependant, s'il y avait dans la ville des rassembleinens , une émeute ?..

LA DO t LARD.

Je resterais au coin de mon feu.

GERTKUDE.

Air : V^os maris en Palestine.

D.iiis îes troubles populaires Il est beau d'intervenir.

r.AUOULAPD.

Pour l'honiieur des réverbères Que je voudrais soutenir, Que peul-il m'en revenir ?

Des sottises , des coups même ; Aussi, par précaution , En fait d'arrestation , Moi , je suis pour le système De la non intervention , Je suis par précaution Pour la non intervention.

Parbleu, ma chère sœur, vous tenez donc beaucoup à ce que je passe la nuit dehors ?.. Eh bien ! moi ^ je ne veux pas laisser la maison seule.

GERTRUDE

Est-ce que je ne suis pas assez grande pour me garder?

BADOULARD.

Je ne dis pas cela pour vous , mais pour notre nièce Dorothée , qui est jeune et gentille.

GERTRUDE , piquée.

S'il y avait du danger pour elle , il y en aurait aussi pour moi.

Encore une fois, il n'est pas question de vous... Et d'ailleurs , il n'y a pas que les galans qui cherchent à péne'trer dans les maisons... il me semble que les voleurs s'en mêlent aussi?

GERTRUDE

Comment pouvez-vous les redouter , demeurant dans la même maison que le commissaire de police?..

BADOULARD,

Son voisinage ne m'a pas préservé, dans le temps, à Paris, de la terrible aventure (jui arriva rue Saint-Denis à ma pauvre défunte, feue madame Badoulard...

GERÏRUDE.

Laissez donc... sans doute quelque vision de votre part , ou inconséquence de votre chère femme, qui ètaitpassablemenlélourdie.

BADOULARD.

Oui , faites donc l'esprit foi'... ('e n'était parbleu pas une vi-

sion... et je fus Incn sur Je mou fait... Lnsoi:-. il v a environ trois ans, et si je vous ai passe cela sous silence, c'était dans la crainte de vous rendre peureuse; nous étions dans le mois de novembre; j'étais invite à passer la soirée chez un de mes amis... et madame Éadoulard avait mieux aimé rester... je lui avais dit de ne pas s'inquiéter de moi , que je rentrerais un peu tard... enfin, n'importe... Il se trouve que l'ami en question avait été forcé de partir pour la campagne... son épouse venait de le rendre père..« plutôt qu'il ne s'y attendait... ça arrive dans dans les ménages... enfin , n'importe.

GERTRLDE.

Au fait , mon frère.

BADOTJLARD.

Me voilà donc forcé de m'en revenir... j'étais sûr, d'ailleurs, de faire plaisir à ma femme... Il était sept heures du soir, toutes les boutiques encore ouvertes... excepté la nôtre... vous savez que les marchands de draps ferment à la nuit tombante. Je rentre... je monte... je sonne... on n'ouvre pas... je sonne plus fort... On ouvre... et je trouve ma femme toute tremblante. Je lui demande ce qu'elle a... elle me dit que ce n'est rien , pour ne pas m'eff rayer... et tout-à-coup , j'aperçois... dans l'ombre... quelque cho'^e qui filait du côté de la porte... je crie... je m'approche avec la lumière, et je vois... un jeune voleurl.. car c'en était un !.. Il en convint tout de suite... et ma femme aussi... ma présence l'avait terrifié... — Oui, monsieur, me dit-il, ce n'est que trop vrai, je suis un voleur!.. — Et vraiment, s'il ne l'avait pas dit, je ne m'en serais jamais douté... car il n'en avait pas l'air. Joli garçon , trèsbien mis... Pour ne pas donner de soupçons... les coquins sont si adroits !.. il se jeta à mes pieds , en m'assurant c[ue c'était la première fois, que cela ne lui arriverait plus... Je ne voulus pas perdre ce jeune homme... il se dégagea brusquement de mes deux mains , et je le laissai partir... IMa pauvre femme fut ravie de ce trait de générosité... elle m'en faisait toujours compliment.

GEUTRUDE.

C'est d'un brave et digne hoinme... Mais cela aurait dû vous aguerrir?..

BADOULARD.

Au contraire , ça m'a rendu très-défiant... Quand je pense que je l'ai revu plusieurs fois dans d'excellentes sociétés !.. A°t-on idée d'une pareille effronterie?..

GERTRrDE.

Et vous ne l'avez pas dénoncé?

BADOULARD.

Pure bonté d'àme... mais c'est qu'il était d'une audace !.. Enfin , croiriez-vous qu'un jour, dans un salon , on me propose une partie d'écarté... Je m'approche de la table... et je reconnais mon gaillard cjui venait de passer onze fois !.. je crois bien qu'il avait passé !.. Ah ! par exemple, je vous avoue que, pour cette fois, je n y ai pas tenu!.. Je me suis sauvé comme si le diable m'emportait, et je n'ai jamais remis le pied dans la maison.

GEUTRUDE.

Je VOUS reponds que pareille aventure ne ni'arrivera jamais,

BADOULAIID.

Tout ce que vous voudrez ; mais je ne dors pas tranquille : nous ne sommes pas assez de monde ici.

GEUTRUDE.

Mais, outre le commissaire de police, n'avons-nous pas Dragon , que le jardinier làclie tous les soirs ?

BADOULAUD.

■' Oui, joli gardien!., un chien qui ronfle toute la nuit... et qui n'est pas du tout à son affaire... Aussi, avant Luit jours , M. Drajjon sera destitué.

GERTRUDE

Mon frère , on ne doit jamais renvoyer ses anciens serviteurs.

BADOULAUD.

Du tout, du tout, j'en ai un autre en vue qui sollicite la place et qui l'aura... un animal excellent qui n'est pas cinq minutes sans aboyer... et des moyens I une basse- taille superbe I

GERTRURE.

Ain : Vaud. Je Irons-nous à Paris i Voilà pourtant comme on donne les places... Oui , le talent modeste a toujours tort ; Car avant tout , pour obtenir des ^.Tâces, Il faut crier, et surtout crier fort.

Pauvre Dragon, vraiment tu mé rappelles Des vieux commis que l'on veut renvoyer :

On réforme les plus tidèles , Pour prendre ceux qni savent aboyer.

Tenez, ma sœur, si vous vouliez seulement marier notre nièce , va nous ferait un homme de plus.

GERTRUDE

Te m'occupe sérieusement de l'établir... Ce soir encore je la mène au bal.

BADOULARD.

hans chercher dans les quadrilles, n'avons-nous jias ce jeune homme qu'on nou,'; avait proposé, et dont elle a fait la connaissance quand elle est allée à Orléans avec sa cousine Desrosiers?..

GERTRUDE

M. Isidoie \erneuil.' je ne l'ai jamais vu; mais je n'en voudrais pas pour moi-même.

BADOULARD.

Allons, ma sœur, je ne veux pas Vous contrarier, parce que vous devez laisser toute votre fortune à Dorothée , et je vais aller laire ina toilette.

GERTRUDE

Vous venez avec nous?

BADOULARD.

Non , je vais au cercle de la ville , lire les journaux , et faire une

partie de billard ; mais j'irai vous retrouver sur les dix lieurcs avec la lanterne.

GERTnUDE.

N'y manquez pas. mon frère , deux demoiselles seules, dans les rues à une heure aussi avancée ; il v a tant de mauvais sujets !

( Badoulard sort. )

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