‹ Le voleurChapitre 64 sur 65 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

MAURICE, un moment THERESE

JOUJOU, après un long silence. — Asseyezvous donc.

MAURICE. — J'inspectais votre salon, il est tout à fait agréable.

JOUJOU. — Je suis assez bien installée.

MAURICE. — Bon hôte.!, n'est-ce pas. en dépit des tziganes.

joujor. — Le service laisse à désirer, mais la nourriture est parfaite et, quant aux tziganes, à une certaine distance, je les supporte assez bien.

>!ArHirR. — Des prix fous par exemple!

JOUJOU. — Oii, le vol organisé!

MAURICE. — ILs ont du monde pourtant.

JOUJOU. — Oui, pas mal de monde cette année.

MAURICE. — Ils m'ont fourré au troisième; enfin, pour une nuit, je m'en moque.

JOUJOU. — Ah! vous repartez demain?

MAURICE. — Oui, demain, demain à midi, dernière limite. (jL'n silence.) Non, ma ciwire amie, n'insistez pas pour me retenir, nia cabine est réservée !

JOUJOU. — Je n'insisterai cert<iinement pas, puisque Blanche vous attend.

MAURICE. — Trè.s juste.

JOUJOU va s'asseoii- près de la fenêtre, montrant la vue. — Est-ce assez joli?

MAURICE — Trop, beaucoup trop 1

JOUJOU. — Vous n'aimez pas c« pays?

MAURICE. — Non, je ne l'aime pas; d'abord, il resse^nble à un autre pays que j'habite dix mois de l'année.

JOUJOU. — Mais Blanche m'écrit dans toutes ses lettres que Mustapha est an endroit délicieux 1

MAURICE. — Et comme elle a raison! Délicieux, est le mot! Délicieux en diable! Ecœurant! Ah les cieux limpides et l'onde bleue, et la flore africaine et les parfums de myrte! .Soupe! soupe!... 11 y a des jours îâbas, dans mon délicieux petit Mustapha de malheur, où je me dairi.ierais pour contempler un bout de paysage un peu vilain et un peu vigoureux! Je ne" mens pas. (S'approc liant de la fenêtre.) Alors, vous en êtes encore à a<imirer ce ohnjmo. ces palmiers en zinc découpé, ce soleil jaune et plat comme une pièce de cent franco, ces maisons blanches qui ont l'air d'être bâties avec les cartes du tripot, toute cette nature en toc sur éternel fond d'azur et gueules d'Anglais! JOUJOU. — Assez! assez' MAURICE. — A la bonne heure! Vous souriez ! Enfin ! O'est ça qui est délicieux Joujou et pas la Méditerranée! Ah. j'ai toujours eu un faible pour ce sourire-là!... Allons, bon, il a disparu.

JOUJOU. — Trouvez-vous, mon cher Maurice, que ces fadaises soient bien de notre âge?

MAURICE. — Vous voulez p:nler de mon âge à moi : vous n'êtes pas généreuse de me faire sentir que je suis un vieil homme à présent... un vieil homme dont on ne daignerait même plus se moquer.

roujou. — Vous ai-je dit que Blanche m'avait envoyé des photograpliios de votre villa?

MAURICE. — Car vous m'avez joué un niéohant tour! Pourquoi m'avez-voub joué ce tour-là?

JOUJOU. — Je vous en prie, ne me parlez pas du passé.

MAuiiicK. — Connue il vous plaira... {Un silenêc.) Kt notre oncle, prospère-t-i! "'*

JOUJOU. — Mais oui.

M^'imcE. — Mon l)on vieux Hubert, tout

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Joujou

de même, ça va me faire plaisir de l'embrasser.

JOUJOU. — Vous ne le verrez pas ce soir.

MAURICE. — Si, il dîne avec nous.

JOUJOU. — Non, non!

M.\URicE. — C'est Max qui me l'a dit à l'instant. *"'

JOUJOU. — Je vous assure qu'Hubert ne

pardon, il s'agit de mon plus ancien et meilleur ami, et il me faut une explication; si vous me la refusez, Hubert ne me la refusera pas. Choisissez.

JOUJOU. — ' Eh bien, alors, je préfère vous la donner moi-même, tau fond, il n'est pas mauvais que vous sachiez... Hubert Le Oertier vient de me demander d'être sa femme

MAURICE. — Quoi, vous pleurez?

dînera pas avec nous; il m'a quittée il y a une heure pour retourner à Nice.

MAURICE. — Mais alors, je vais lui télégraphier...

JOUJOU. — Inutile, il ne viendrait pas et vous auriez tort de l'avertir de votre présence.

MAURICE. — Que voulez-vous dire? Il est fâché? On nous a brouillés?

JOUJOU. — Il n'est pas fâché, mais il vaut mieux qu'il apprenne votre visite par moi et demain, quand vous serez parti.

MAURICE. — Que sîgnifie tout cela?

JOUJOU. — Ne m'en demandez pas davanfcagr.

maurict; — Pardon, ma chère Joujou,

MAURICE

JOUJOU. -

réponse.

MAURICE

- Oh!

En ce moment, il attend mi

- C'est vrai ?

Très vrai ! Comme d'autre

part, il n'ignore pas que je vous... il s'est aperçu de certaines choses, je pense qu'il lui serait pénible de vous savoir auprès de moi.

MAURICE. — Joujou, si VOUS u'avcz jamais vu un homme ahuri, voici une occasion; notre oncle a demandé votre main! Vous allez la lui accorder?

JOUJOU. — Oui... je pense...

MAURICE. — Je vous en félicite, Hubert est la nature la plus fine et la plus chic qui soit... Vous l'aimez?

Joujou

JOUJOU. — Non.

MAUiiicE. — Vous lui avez dit que vous ne l'aimiez pas?

JOUJOU. — Oui.

MAURICE. — Allons, tout se présente bien I C'est quand vous dites aux gens que vous les aimez, que c'est grave... pour eux!

JOUJOU. — Vous devriez bien m'épargner vos ironies, je vous assure que je ne suis pas en train de rire.

Elle s'essuie les yeux.

MAURICE. — Quoi, vous pleurez ?

JOUJOU. — Ce n'est riei ...

MAURICE. — Je vous ai offensée?

JOUJOU. — Non, non, je suis un peu nerveuse aujourd'hui.

MAURICE. — • Je comprends... mais ne pleurez pas, de grâce, ne pleurez pas! Faites ça pour moi, ou bien je vais être ému et combien ridicule!... Pensez donc : je vis depuis des années avec la conviction que de toutes les femmes, la plus sincère c'est vous, je vous retrouve, vous me montrez du chagrin, et allez donc, je marche comme au bon vieux temps! {Lai prenant son moucJioir et lui essuyant les yeux.) Là, laissez-moi vous consoler ; pauvre Joujou, vous nie paraissez dans un de ees jours où l'on donnerait gros |x>ur rencontrer un ami véritable!

joujau. — Oh ! oui, mais je ne le rencontra jai pis.

MAURICE. — Pourquoi?

JOUJOU. — Parce qu'une femme n'a pas de véritable ami.

mauricp:. — Je veux vous prouver que votre pessimisme exagère...

JOUJOU. — Mon pauvre Maurice, vous êtes le dernier à qui je décernerais le titre d'ami!

MAURICE. — Ne soyez pas injuste.

JOUJOU. — Vous, capable d'amitié, mais VOUS n'êtes même pas capable d'amour!

MAURICE. — Vous me calomniez, je vous ai beaucoup aimée.

JOUJOU. — Quelle illusion !

MAURICE. — Et j'ai beaucoup souffert.

JOUJOU. — Souffert! N'employez donc pas ce mot, vous en ignorez jusqu'au sens.

MAURICE. — Vous vous troiupez, vous m'avez fait souffrir; je vous dois la plus atroce souffrance qu'un homme comme moi puisse éprouver... Après votre départ, pour vous oublier, j'ai essayé d'une intrigue nouvelle, elle avorta plus piteusement que h\ nôtre; il me sembla >aIors que jo ne parlais plus aux femmes de la même voix, et que leurs regards au5>si s'étaient altérés. Je me crus atteint de spleen et j'acceptai avec plaisir le voyage en Afrique, d'où je comptais revenir bientôt l'âme retrempée... Mais là-bas, dans la tristesse et la nostalgie des preaniers temps, je connus ma nu^prise; le mal était irrémédiable, j'avais tourné le dos pour toujours à la beauté de la vie... Je me rappellerai toujours une nuit de Mustaplui. tiède et

brillante, passée solitairement- sur la terrasse au-dessus du jardin embaumé... Cette nuit-là, j'ai tendu en sanglota'ut des bras désespérés vers la mer qui n'était au loin qu'un fil d'argent, vers la côte invisible, vers vous, vers Paris, vers mes jeunes années!... Ne méprisez pas mes larmes d'alors; c'est d'un pauvre sire, je le sais, de pleurer parce qu'on se fait vieux, mais la douleur est toujours la douleur, et peu en importe la cause...

JOUJOU. — Je n'étais pas responsable de cette douleur-là !

MAURICE. — Si vous l'avicz voulu, j'aurais fini en beauté! Au lieu de glisser aux aventures d'une heure, qui sont comme la parodie de mon passé amoureux, j'aurais connu une apothéose!... Car nous étions. Joujou, si intimes, si fraternels, car je vous, avais si souvent pris le bras ou tenu la taille sans qu'une arrière-pensée galante nous troublât, car nous nous connaissions si bien que nos amours fussent vite devenues passionnées, tendres et pervei'^es, et que je vous aurais aimée infiniment... Je l'ai bien senti à mon regret de vous. Je vous jure que j'ai beaucoup souffert.

JOUJOU. — Vous m'avez regrettée longtemps ?

MAURICE. — Longtemps! On sait le premier jour d'un chas;rin... J'ai été très malheureux pendant six mois.

JOUJOU. — Et moi, Maurice, pendant six an®.

MAURICE. — Pas à cause de moi, j'imagine !

JOUJOU. — ' Mais si, à cause dé vous, uniquement à cause de vous, car je n'ai pas pleuré, moi, sur ma jeunesse! je n'ai pleuré que parce que je vous avais perdu !

MAURICE. — Vous m'aimiez!

JOUJOU. — Il y a peu de temps, très peu de temps que j'ai retrouvé le calme.

MAURICE. — Si vous m'aimicz pourquoi cette fuite?

JOUJOU. — J'avais une raison grave.

MAURICE. — Quelle raison?

JOUJOU. — Je n'ai pas lo droit de vous la révéler.

MAURICE. — Il n'y a pas de raison qui soit plus forte que l'amour.

JOUJOU. — Notre aventure prouve lo contraire.

MAURICE. — La vraie raison, c'est que vous ne m'aimiez pas.

JOUJOU. — Et voilà ce qu'on appelle un homme à femmes !

MAURICE. — Vous ne m'aimiez .pas! Je vous défie de justifier votre manque de papa rôle! (Un temps.) Vous me jouez la même comédie qu'autrefois.

JOUJOU. — Vous dites une cluvso indigne !

MAURICE. — Les femmes veulent toujouâ"s qu'on les loue de leurs trahisons.

JOUJOU. — Leurs trahisons! Si jo vous avais Appartenu, lîlancho tMi soi'ait morte.

MAURICE. — Blanche n'aurait rien su.

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Joujou

JOUJOU. — Blanche savait tout.

MAURICE. — Blanche savait que je..

JOUJOU. — Tout ! tout ! tout I

MAURICE. — Vous ne prétendrez pas qu'elle a connu...

JOUJOU. — Tout. Et maintenant, n'espérez plus une parole à ce sujet; aous m'avez contrainte à livrer un secret dont j'avais la garde, et je vous en veux.

MAURICE. — Voyons, expliquez-moi, au moins...

JOUJOU. — Vous n'obtiendrez rien de plus. Si; un conseil... suivez-le, et mon infidélit-é aura servi Blanche : il faut être très tendre avec votre femme et vous n'aurez pa^ le temps, vivrait-elle vieille, de racheter tout ce qu'elle a subi.

MAURICE, .se touchant le front. — Quel chaos vous faites régner là-dedans! [Un temps.) Eh bien, non, non, malgré tout, j'ai peine à vous croire.

JOUJOU. — J'?i donc bien Pair de mentir! Considérez mon existence, depuis notre séparation, j'ai vécu loin de Paris; à Paris, je risquais de vous rencontrer et puis parmi tant de souvenirs, je me sentais plus près de mon chagrin... J'ai erré sans but, d'endroit en endroit, à peine avais-je essayé d'un séjour que je le prenais en haine, je pensais : (( Ici, j'ai trop souffert, partons! » et je m'en allais ailleurs, mais ma souffrance me suivait à la trace... Telle a été ma vie; croyez-vous que je l'ai menée pour rendre mes mensonges plus vraisemblables?

M.\URICE. — Ainsi, vous, m'avez aimé!

Dire que je vous ai crue incapable d'amour!

JOUJOU. — Oh!

MAURICE. — Que je vous ai accusée d'être froide, de manquer de sens !

JOUJOU. — Imbécile !

MAURICE. — Oui, imbécile, triple brute que j'ai été! J'ai envie de me battre, de pleurer, de rire... surtout de rire! Cette histoire a gâché nos deux existences et tout de même» elle me donne de la fierté et de la joie! Je n'étais pas un vieux monsieur, j'étais l'amant que vous aviez choisi, «j'étais aimé!... C'est un pauvre triomphe rétrospectif que le mien, mais il ne m'en rend pas moins heureux, oui. Joujou, heureux, ridiculement heureux!

Entre Thérèse venant de la chambre.

THÉRÈSE. — Madame... oh! monsieur Roy ère !

MAURICE. — Bonjour, ma bonne Thérèse, comment allez-vous ?

THÉRÈSE. — Je vais très bien, monsieur, merci. Et madame se portei bien?

MAURICE. — Madame... trèis bien, extrêmement bien.

THÉRÈSE. — Tant mieux !... (A Joujou.) Madame la voiture est là depuis un moment.

JOUJOU. — Ah! oui... Eh bien, nous allons sortir, préparez mes affaires.

THÉRÈSE. — Bien madame.

Exit.

MAURICE. — Ce n'est pas sérieux, dites, vous ne comptez pas m' imposer deux heures de fiacre?

JOUJOU. — De fiacre !

MAURICE. — Ou de guimbai-de ou de diligence-

JOUJOU. — Nous serons tout aussi bien pour causer.

MAURICE. — Quelle erreur ! il faudrait s'occuper de la nature, apprécier les points de vue!...

JOUJOU. — Il fait si beau dehors.

MAURICE. — Il fait bien plus beau ici. Joujou !...

JOUJOU. — Un petit tour!

MAURICE. — Non! (Appelant.) Thérèse!

JOUJOU. — Voyons, Maurice.

MAURICE. — Je vous en supplie... (Allant entr\ouvrir la porte de la chambre.) Thérèse, madame vous fait dire de prendre la voiture et d'aller vous promener.

JOUJOU. — Oh !

MAURICE, à Thérèse, invisible. — Hein?

Où vous voudrez? (Un temps.) Aussi longtemps que vous voudrez!

Il referme la 'porte.

JOUJOU. — C'est de la folie ! Que va penser cette fille?

MAURICE. — Elle va penser que si je vous rendais visite tous les joui's, son existence à elle serait bien agréable.

JOUJOU. — ■ Quel grand toqué ! Ah ! quoique vous prétendiez, vous êtes resté le même . homme.

MAURICE. — Dites qu'à vous entendre je suis redevenu le même homme ! Est-ce ma faute, si votre aveu a fait flotter ici des vapeurs d'autrefois?

JOUJOU. — Taisez-vous, vous allez être absurde.

MAURICE. — Joujou, ma chère Joujou, votre nom a retrouvé son sens magique ; de nouveau, il sonne ainsi qu'une promesse voluptueuse.

JOUJOU. — Ah! Maurice, taisez-vous!

MAURICE. — Rien qu'en le murmurant, j'éprouve au cœur la petite oppression familière.

JOUJOU. . — Je vous défends de me parler ainsi !

MAURICE. — C'est que je vous ai aimée à l'automne de ma carrière d'amant, à l'heure où les passions sont fortes et inoubliables. Et vous, vous étiez la femme prédestinée, celle dont le souvenir fait de nos autres conquêtes des passe-temps ou des variantes.

JOUJOU. — Je ne vous crois pas, vous mentez !

M.'VURICE. — Celle dont le désir vit au

lOUjO.ll

fond de notre être et ne meurt qu'avec nousmêmes.

JOUJOU. — Menteur I menteur!

MAURICE. — Vous savez bien Joujou^ que je ne vous mens pas.

JOUJOU. — En tout cas, moi, je ne vous aime plus.

MAURICE. — Vous ne m'aimez plus? Aucune parole entre toutes n'est aussi loin de votre pensée.

JOUJOU. — Mon cher, vous devenez fat.

MAURICE. — Vous faites effort pour trouver ces mots-là !

JOUJOU. — Je jure que je ne vous aime plus.

MAURICE. — Je jure que vous m'aimez encore ! {Un silence.) Pourquoi vous débattre ainsi ?

JOUJOU. — Et si c'était vrai, si j'étais une pauve femme stupide, si j'avais cette faiblesse, cette folie de vous aimer encore!

MAURICE. — Le sort nous doit une revanche; il y a trois ans, un soir comme celui-ci, nous balbutiâmes la première page, reprenons le beau livre délaissé, et jurons cette fois de lire plus avant!

JOUJOU. — Mon pauvre ami, voilà ce que vous avez trouvé!... Alors, j'aurais le jour caohé mes larmes, la nuit étouffé mes cris, j'aurais soutenu toutes les luttes, souffert tous les déchirements pour tomber dans vos bras à la première rencontre ! Y pensez- ^-ous ?

MAURICE. — Ne soyons pas logiques, soyons heureux.

JOUJOU. — Mais je ne connaîtrais pas le bonheur en me donnant à vous!... Jadis, quand je me savais jolie et jeune et gaie, je tremblais déjà de n'être pas assez séduisante pour vous plaire longtemps... demain, je serai une vieille femme ! Quelle triste maîtresse inquiète je ferais, et comme vous vous lasseriez vite d'une amoureuse qui douterait de son charme et de son pouvoir !

MAURICE. — Elle aurait tort d'en douter ; tout à l'heure, vous m'êtes apparue plus belle encore que l'image de vous que j'avais gardée là.

JOUJOU. — Oh ! Maurice, je ne cherchais pas un compliment!... Et puis, assez de cette conversation, je la trouve insensée, je veux que demain, lorsque vous partirez, nous puissions enfin...

MAURICE, — Mais il n'est plus question de départ! J'ai le temps à présent et je ne bouge pas d'ici ! Monte-Carlo for over !

JOUJOU. — Ça jamais, à aucun prix !

Vous partirez demain.

MAURICE. — ' Erreur!

JOUJOU. — Reigardez-moi ! Si malgré ma \(>lont-é formelle, vous ne partiez pas demain...

MAURICE. — Mais pourquoi cette cruauté ©nvers nous-mêmes? Nous avons bien le droit d'être heureux, nous aussi !

JOUJOU. — Pas au détriment dune autre! J'aimerais mieux la mort que ce bonheur-là! Si vous saviez comme vos paroles m' éloignent de vous !

MAURICE. — Eh bien, je les rétracte, mais ne prenez pas cette voix méchante.

JOUJOU. — Vous allez me faire le serlueut...

MAURICE. — Il est fait. Demain, à pareille heure, je serai loin, c'est juré !

JOUJOU, — Sur moi?

MAURICE. — Sur vous. Etes-vous satisfaite?

JOUJOU. — Oui.

Un silence.

MAURICE. — Mais dites à présent, serezvous impitoyable? M'en irai-je comme le mendiant qu'on rejette au chemin sans même l'aumône antique?... Joujou, j'ai si longtemps convoité vos lèvres et le gîte de vos bras... ayez pitié d'un pauvre amoureux.

JOUJOU. — Maurice.

MAURICE. - — Les bons livrer enseignent qu'il faut se cacher pour faire la charité. Mon amour, vous attendrez que la nuit soit venue.

.70UJ0U. — Mais que dites-vous ?

MAURICE. — Je dis qu'une fatalité bien heureuse nous dispense ces heures secrètes et libres! Je dis qu'il serait impie de les consacrer à l'avenir maussade ou au passé douloureux! Puisque demain il faut reprendre le collier de misère, aujourd'hui aimons-nous un peu, nous l'avons bien gagné.

JOUJOU. — Vous êtes fou ! Avez- vous oublié mes confidences, mes projets? Hubert attend ma réponse; si j'étais assez lâche pour vous écouter, je me figure son désespoir.

MAURICE. — Et mon désespoir à moi!

JOUJOU. — Il souffrirait tant!

MAURICE. — J'ai t-ant souffert!

JOUJOU. — Songez à votre amitié.

MAURICE. — Je ne songe qu'à mou amour !

JOUJOU. — Ou plutôt à votre plaisir...

C'est bien d'un homme, ce que vous me demandez-là. Vous achèveriez sans remords de briser ma vie pour quelques heures de plaisir !

MAURICE. — Pour quelques Iieures de passion !

JOUJOU. — C'est trop tard ! Ces choses-là no se recommencent pas ; nous serions des amants misérables.

MAiRiCE. — Nous serions amants ! Joujou, nos minutes sont comptées et mon angoisse est grande ; dites la bonne parole. J'ai si envie de vous!

JOUJOU. — Merci ! ce serait moi la victime encore; je subirais la honte de me donner, et je n'aurais pn'^ lo ^-^inps d'en apprendre la joie!

MAURICE. — J'ai si envie de vousl

I lO

Joujou

JOUJOU. — Peu vous impoitent les ravages que vous causeriez et mon martyre quand je serais seule de nouveau!

MAURICE. — Si, je sais qu'en nous séparant demain, nous pleurerons tous les deux, mais pas les vieilles larmes! Ce sont les aventures avortées qui laissent une rancœur ; cette fois, nous connaîtrons l'orgueil des beaux souvenirs... Et puis, qui peut lire fia destinée?

JOUJOU. — Eh bien, non, Maurice, mille fois non ! Je ne veux pas ! .Te crains trop la solitude après; je suis habituée à ma souffrance et j'ai peur d'une souffrance nouvelle. Soyez honnête, soyez bon, quittezpioi S'ans me torturer davantage... JVo-n. plus

un mot!,.. Partez! Partez, je vous en o<»jure !

MAURICE. — Soit ! Décidément, vous aimez mal! (Un temps. Ll revient, et lui prend les mam.t.) Alors, adieu! (Un temps.) Follel folle! C'ét-ait notre dernière chance et vou» la sacrifiez ainsi! (Très près cVelle.) Ecoutemoi, si je t'obéis, dans une heure ces mur» entendront tes cris désespérés! Ne fuis pas mon regard, ne me repousse pas! Oti est U mal?,.. Personne ne le saura, personne »© souffrira, demain je m'en irai, et je t'aime, je t'aime, je t'aime! (Elle tombe dans se$ bras.) Ah! Joujou!

Leurs lèvres se joignent.

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