‹ Le voyage au Parnasse de Michel de CervantesChapitre 10 sur 38 · LXXV1I · texte numérisé non relu

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tique sur le théâtre de Cervantes, traduit par H. Alphonse Royer en un volume1.

1. Michel Cervantes, théâtre traduit pour la première fois pir Alphonse Royer. Paris, Michel Lévy frères, 1862. 1 vol. gr. in-18, de 42t p.

Ge volume est une bonne fortune pour le public français, plus heureux que le public espagnol, grâce à la publication de M. Royer, qu'on ne saurait trop remercier d'avoir fait connaître à la France littéraire un vrai trésor que l'Espagne ne connaît point. On a, depuis la fin du dix-huitième siècle, publié bien des éditions complètes des œuvres de Cervantes, et dans aucune de ces éditions on ne trouve ses pièces dramatiques, sauf la Numo7icia et le Trato de Àrgel qu'on place ordinairement à la suite du Viage al Parnaso. La routine et l'incurie sont monnaie courante au delà des Pyrénées, et c'est vraiment une grande honte pour les éditeurs espagnols que Pédilion française du théâtre de Cervantes. M. Rivadeneyra lui-même, dont la grande et magnitique Bibliothèque mérite tant d éloges, a suivi docilement l'exemple de ses prédécesseurs : le volume des œuvres complètes de Cervantes, qui figure en tête de sa belle collection, ne contient pas une seule pièce de théâtre. Aussi les curieux qui veulent connaître les écrits dramatiques de Cervantes en sont-ils réduits à chercher l'édition originale de 1615, aujourd'hui fort rare, ou celle de 1749, qui est une réimpression non moins rare.

M. Royer a donc rendu un service très-essentiel aux lettres, en mettant à la portée de tous ce qui jusqu'ici n'était connu que û'un très-petit nombre, si petit, en effet, que la plupart des critiques étrangers qui ont parlé du théâtre de Cervantes, ne connaissent point ce théâtre; et, malgré cet inconvénient, ils ont jugé et prononcé leur verdict. Les plus rigides dans ce métier de la critique, jugent souvent de même, avec compétence assurément, mais sans connaissance de cause.

M. Royer s'est moqué, non sans raison, de ces juges et de leurs arrêts. Avec moins d'indulgence, il eût raillé impitoyablement d'autres critiques, mieux instruits, mais encore moins éclairés; car il y a eu des littérateurs qui ont débité bien des sottises sur l'œuvre dramatique de Cervantes, et cela en Espagne.

Ainsi, pour n'en produire que deux ou trois exemples, en 1749, don Blas Nasarre donna une nouvelle édition du théâtre de Cervantes (c'était la seconde, et il n'y en a pas eu d'autres depuis), et il trouva plaisant d'y mettre une lourde dissertation, à seule fin de prouver, en faveur des théories dites classiques, que Cervantes avait voulu tourner en ridicule les dramaturges de son temps, en composant lui-même

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Le théâtre de Cervantes renferme huit comédies : El Gallardo espaïïol, la Casa de los celos.

de mauvaises pièces. Ce misérable paradoxe n'annonce pas un esprit ingénieux ni un discernement très-fin. Quoique don Blas Nasarre fût de cette école de beaux-esprits médiocres, qui était toute-puissante en Espagne, sous la dynastie des Bourbons, son invention n'émerveilla personne, et, en définitive, il eut bien peu d'adhérents. En revanche, il se trouva quelqu'un qui. prenant le paradoxe au sérieux, se mit en tète de le réfuter par un autre paradoxe non moins ridicule.

L'abbé Lampillas, un de ces célèbres jésuites catalans qui prirent si vaillamment en main la détense des lettres espagnoles, contre les attaques intempestives et le plus souvent injustes de quelques savants italiens4 l'abbé Lampillas, homme d'un grand savoir et d'un petit j igement, prétendit démontrer à son tour que les pièces de théâtre, que don Blas Nasarre venait de remettre en lumière sous le nom de Cer vantes, étaient des pièces parfaitement apocryphes, mises en circulation par un libraire impudent et avide.

On voit que ce pauvre abbé Lampillas, dans son scepticisme outré, ne raisonnait guère mieux que le partisan enragé des vieilles traditions classiques.

Enfin, lorsque l'académie espagnole donna l'excellente et splendide édition de Don Quichotte. — hommage tardif à la mémoire dugrand inventeur, raro inventor, — don Vicenie de los Rios, dans une étude biographique, littéraire et critique, s'avisa de remarquer, à propos des pièces dramatiques de Cervantes, que cet homme d'un génie extraordinaire justifiait pleinementia doctrine du fameux médecin Juan Huarte. d'après lequel il est très-rare de voir un esprit, si eminent qu'il puisse être, réussir également dans la théorie et dans la pratique; s'attachant à démontrer que, dans la composition de ses comédies et intermèdes, l'auteur de Y Ingénieux chevalier de la Manche avait complètement oublié de suivre les sages préceptes qui sont répandus avec profusion dans la plupart de ses écrits.

Le raisonnement de l'académicien est ingénieux, mais il pèche par la rigueur autant que par la justesse, et il prouve assez que, si la critique espagnole avait fait quelque progrès, elle avançait bien lentement.

Il est bien vrai que Cervantes a écrit des pages pleines de sens sur le théâtre, et que ses observations sont remarquables par H profondeur autant que par la finesse des aperçus; mais il faut dire aussi que ses réflexions excellentes n'ont pas toujours été comprises, pour avoir été trop souvent exagérées. Mieux que personne, Cervantes pouvait saisir les défauts monstrueux de l'école dramatique de Lope,

Los Banos de Argel, cl Ru/tan dichoso, La Grau Sultana, El Laberinto de amor, La Entretenida,

lui qui avait assisté, en quelque sorte, aux premières tentatives de l'art dramatique en Espagne. On sait avec quel enthousiasme il rappelle les triomphes de Lope de Kueda, qu'il avait vu sur la scène dans son enfance. Ce n'est point par dépit ni par envie qu'il frondait les Jolies du théâtre contemporain, mais il en signalait avec esprit et non sans malice les ridicules invraisemblances, et il inaugurait contre le despotisme de Lope une réaction qui devait éclater plus tard avec une grande violence.

En somme, ses critiques étaient très-fondées et pleines de mesure; mais elles n'annonçaient point des principes étroits et inflexibles, tels que ceux qui régnaient en Espagne, dès les premières années du dix-huitième siècle, sous l'influence souveraine des traditions ultra-classiques de la littérature française du temps de Louis XIV. Cervantes qui était, comme on disait alors de ceux qui avaient échappé au long noviciat de l'enseignement scolaire, un génie laïque, ingénia lego, Cervantes, dont la haute raison se pouvait passer de discipline, n'invoquait guère Horace et Aristote qu'en riant et pour se railler des pédants et des cuistres. Ses théories sur le théâtre sont excellentes parce qu'elles émanent du bon sens le plus solide, et qu'elles n'ont pas besoin d'être soutenues par des autorités respectables. Si l'on ne retrouve pas dans ses pièces, grandes et petites, le génie qu'on admire dans Don Quichotte et ailleurs, ou y reconnaît ton esprit libre et preste, à la vivacité de ses allures; et, sans admirer ses pièces comme des chefs-d'œuvre, on ne peut que les goûter comme des créations le plus souvent spirituelles et divertissantes. Nous qui les lisons aujourd'hui, sans subir l'influence de ces préjugés rances, que la tradition scolastique a longuement perpétués, nous pensons que don Blas rsasarre et l'abbé Lampillas étaient bien arriérés, et nous ne saurions souscrire non plus au jugement mitigé de don Vicente de los Bios.

Les pièces de Cervantes valent infiniment mieux que la réputation qu'on leur a faite, et nous ne doutons pas que la publicité que vient de leur donner M. Royer ne modifie considérablement une opinion qui a pu se propager sans résistance, faute d'un contrôle suffisant.

Les comédies écrites en vers, sont de valeur inégale ; mais il faut signaler parmi celles que M. Royer a publiées intégralement : Pedro de Urdemalas, El gallardo espanol, El rufian dichoso. Celle-ci est particulièrement remarquable par le début du deuxième acte, où Cervantes expose, non pas ses principes dramatiques, mais les ressources ou les ficelles, comme on dirait en termes familiers, de ses contemporains,

Pedro de Urdemalas; et un nombre égal d'intermèdes : El Jaez de los divorcios. el Bufian viudo.

les dramaturges, et s'efforce de justifier la violation flagrante de l'unité de lieu. La scène se trouve tout d'un transportée de Sévilie dans un couvent de Mexico, où le rufian s'est fait moine, et c'est la Curiosité qui demande l'explication de ce brusque transport à la Comédie. La Curiosité et la Comédie se présentent sous la forme de deux nymphes.

Cervantes goûtait furt l'introduction des personnages allégoriques sur les planches, et il s'applaudissait de cette innovation ; il croyait même en être l'inventeur, et en cela il se trompait, car les personnages allégoriques figuraient d^ns la comédie quelque temps avant ses premiers essais dramatiques. On peut s'en convaincre en lisant, par exemple, une pièce assez intéressante de Alonzo de Vega, contemporain da célèbre Lope de Rueda, et acteur, comme ce dernier, dans ses propres comédies. Nous ne disons rien de la fameuse danse Macabre {Banza gênerai de la muerte;, attribuée au juif converti Rabbi Saniob. de Camion quatorzième siècle. Dans cette espèce de tragédie oh figurent des acteurs de tout rang et de tout âge, le personnage principal n'est pas autre que la Mort

Dans la préface de ses comédies . Cervantes se félicite d'avoir divisé ses pièces en trois actes ou journées. Ibis cette innovation remonte pour le moins au milieu du seizième siècle; on la trouve dans les comédies de Francisco de Avendano [1553) et dans celles de Giîstobal de Virués (1579).

Parmi les intermèdes écrits en prose, le Gardien vigilant, la Cave de Salem ira jaloux sont des morceaux agréables et très-divertissants. Trampagos, le Biscayen supposé, les Deux Bavards, sont de très-bonnes farces, qui font rire comme les tours et fourberies de Scapin.

Dans ces s ijets si divers. Cervantes a fait montre de cette heureuse facilité d'esprit qui distingue ses productions : l'invention, la verve, le style languissent rarement: mais entre toutes les qualités qu'on y remarque, la plus saillante et la plus précieuse, c'est la variété. Ce fécond génie était riche en observations; il connaissait à fond la société de son temps; et il excelle dans la peinture qu'il fait des bobémiei sç des chevaliers d'industrie, des vierges folles, des gens du faubourg et de ceux de la campagne, en peu de mots, de ces classes qui sont en majorité, et dont il avait hnent

étudié les mœurs et les discours dans ses nombreuses pérégrinations en Castille et en Andalousie.

Cervantes mêlait toujours ses souvenirs aux fictions de son esprit, et il racontait volontiers dans ses drames et nou-

La Election de los alcaldes de Daganzo, La Guarda cuidadosa, El Vizcaino fingido, El Retablo de las maravillas , La Cueva de Salamanca, El Viejo celoso. Dans cette collection ne figure pas un intermède, los dos Habladores, qui fut joué et imprimé à Séville en 1624.

velles les aventures de sa jeunesse. De là, le vif intérêt inhérent aux pièces qui reproduisent les exploits des chrétiens en Afrique, et les souffrances des captifs, en terre mauresque. Il est fâcheux qus M. Royer n'ait point traduit le Trato de Argel et Los Banos de Argel; il s'est borné à donner une analyse de ces deux ou trois comédies et de quatre ou cinq intermèdes.

Nous ne pouvons donner notre approbation à ce procédé d'abréviation. Puisque M. Royer a eu l'heureuse idée de restituer au public le théâtre oublié de Cervantes, la restitution devait être complèie, et nous espérons que, dans une prochaine édition, la traduction intégrale remplacera l'analyse.

Nous souhaitons aussi quel'introduction, qui est excellente, soit plus développée, et que M. Royer s'attache à démontrer les nombreux points de rapprochement qui existent entre le théâtre et les autres écrits de Cervantes. H y a là une belle étude de critique littéraire que nous recommandons vivement à l'habile traducteur, non sans l'engager à revoir encore une fois sa traduction sur le texte, afin d'effacer certaines taches. Par exemple, il serait bon de traduire l'expression proverbiale como por los cerros de Ubeda (chercher midi à quatorze heures; par un équivalent trançais. Le mot algarabia doit se traduire par charabia, qui â même sens et même racine que le mot espagnol.

Dans l'introduction, il est dit que Cisneros, acteur célèbre et diseur de bons mots, faisait les délices de Philippe II. C'est une inexactitude. Cisneros était un des familiers de Tintant d'Espagne don Carlos, et c'est don Carlos, et non pas Philippe II, qui menaça le cardinal-ministre Espinosa de lui faire un mauvais parti, s'il continuait à interdire au bouffon Cisneros l'entrée du palais.

Dans la traauction de Numance, cette épopée héroïque, M. Royer aurait pu dire en note, sinon dans lintroduction, que la pièce de Cervantes a surtout acquis une grande popularité en Espagne, pour avoir été représentée à Saragosse, durant la guerre de l'Indépendance, lors du siège mémorable de la capitale de r Aragon.

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Note (/"), page xlix.

Cervantes était domicilié à Madrid dans les dernières années de sa vie, et c'est à Madrid qu'il est mort et non à Yalladolid, ainsi que l'ont avancé à tort des biographes mal informés. Mettons ces deux faits hors de doute.

En 1613, Cervantes publia douze nouvelles, dont la dédicace porte la date de Madrid, 13 juillet. L'année suivante, 1614, il donna au public son Voyage au Parnasse (Madrid, in-12), dont il avait lui-même surveillé l'impression. En 4 64 5, voulant faire argent de ses comédies (il en avait huit au fond d'un coffre, avec un nombre égal d'intermèdes), il les vendit à Juan de Yillaroël, ce même libraire qui lui avait dit ce qu'il avait entendu répéter par un auteur à la mode « que sa prose était excellente et ses vers détestables. » Ce recueil de pièces de théâtre fut imprimé la même année, avec une dédicace et une belle introduction; le tout daté de Madrid, où se fit l'impression. La même année, 164 5, Cervantes puiDliait enfin la seconde partie de Don Quichotte, le plus parfait de ses ouvrages. La dédicace porte la date du dernier jour d'octobre. Cette seconde partie de son chef-d'œuvre parut chez le même libraire qui avait édité la première, Juan de la Cuesta. en un volume in-4. Cervantes était, alors à Madrid, et il travaillait à son roman dePersiles et Sigismonde1.

Au printemps de l'année 1616, ce dernier ou-

i. En 1601, Philippe III avait transféré sa cour à Valladolid- En février 1606, la cour quitta définitivement Valladolid pour Madrid. Il est probable que Cervantes l'y suivit. La seconde éd'tion de la première partie de Don Quichotte est de Madrid 1608. On sait que Cervantes lui-même surveilla l'im-

vrage était fini; mais l'auteur était gravement malade, si malade qu'il ne pouvait plus sortir. Le 2 avril, un samedi, il fit chez lui profession de religieux du tiers ordre de Saint-François, dont il avait pris l'habit trois ans auparavant, à Alcala de Hénarès, le 2 juillet 1613. Quelques jours après il voulut essayer d'un autre régime, et comptant sur les bons effets du changement d'air, il se fit transporter à Esquivias, dans la famille de sa femme. Il n'y resta que fort peu de temps; son état empirait, il voulut retourner à Madrid. Il se mit en chemin, accompagné de deux amis. Pendant la route, ils rencontrèrent un étudiant, qui leur tint compagnie. Arrivé à Madrid, Cervantes, que cette rencontre avait fort intéressé, en écrivit le récit dans le prologue du roman de Persiles qui fut publié après sa mort, par les soins de sa veuve (Madrid, 1617, in-8, chez Juan de la Cuesta). Après le prologue, il dicta la dédicace au comte de Lémos. Ces deux pièces, également précieuses, renferment des détails trèsimportants sur les derniers jours de Cervantes. La dédicace est du 19 avril 1616 : « De Madrid, à diez y nueve de Abril de mil y seis cientos y diez y seis afios. » La veille, c'est-à-dire le 18, le malade avait reçu l'extrême-onction : <c Ayer me dieron la extrema uncion, y hoy escribo esta. » Il eut encore assez de temps et l'esprit assez libre pour dicter ses dernières dispositions et désigner le lieu de sa sépulture. Il laissa pour exécuîeurs testamentaires sa femme, dona Catalina de Salazar, et le licencié Francisco Nunez, qui habitait dans la même maison où il mourut, le 23 avril,

pression. Il était encore à Madrid en 1609; il s'y était fixé selon toutes les apparences. De là il faisait de fréquentes excursions à Àleala de Hénarès, sa ville natale, et à Esquivias, où était la famille de sa femme.

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