‹ Le voyage au Parnasse de Michel de CervantesChapitre 16 sur 38 · CXX · texte numérisé non relu

CXX

par une pièce satirique et burlesque de Tinfortuné comte de Villamediana, que le confesseur de Philippe III était connu à la cour sous le sobriquet de Sancho Panza :

Sancho Panza, el confesor

Del y a difunto monarca , etc. , K

Si M. Benjumeane démontre pas l'identité de Blanco de Paz et du père Aliaga, — démonstration qui paraît impossible, — son échafaudage d'hypothèses et de conjectures sera ruiné par la base.

Il y a beaucoup à faire, nous le reconnaissons volontiers, pour dissiper les ténèbres qui obscurcissent certaines circonstances, voire des périodes de la vie de Cervantes ; et certainement des investigations bien conduites pourront éclairer plus vivement cette vie à moitié dans l'ombre. Mais en cherchant l'homme sous l'écrivain, autrement, en extrayant les pièces justificatives de la biographie de Cervantes de ses propres écrits, on risque fort de se fourvoyer dans un inextricable labyrinthe, et de se donner beaucoup de peine pour ne composer qu'un roman.

Que le commentateur fournisse au biographe des renseignements et des lumières, rien de mieux; mais qu'on ne nous donne

1. Voir une note fort savante de don Cayetano Rosell, concernant le P. Luis de Aliaga, dans le tome XVIIIe de la « Biblioteca de autores espanoles » de Manuel Riyaderfeyra. Novelistas posteriores a Cervantes, p. 7-8; Madrid, 1857.

point, de grâce, un Cervantes de fantaisie, qu'on ne nous représente pas l'immortel écrivain comme un réformateur hardi et un philosophe trop avancé pour son temps, et surtout qu'on ne s'avise pas d'affirmer sans preuves démonstratives, que ses infortunes ne furent que le châtiment et comme l'expiation de son mérite transcendant et de ses opinions prématurées. De conjecture en conjecture, l'imagination aidant et l'amour des théories, on arrive à construire un système, mais ce système n'est souvent fondé que sur l'invraisemblable et l'absurde.

Ainsi, M. Benjumea, qui n'a point encore mis le couronnement à son édifice, mais qui a tout son plan dans la tête, a émis cet insou* tenable paradoxe, que Cervantes, tout en faisant la satire des romans chevaleresques, était un admirateur passionné de la chevalerie. Est-ce bien la peine d'amasser tant de savoir et de faire une si prodigieuse dépense de temps et d'esprit, pour aboutir finalement à de pareilles conclusions? Le nouveau commentateur voudrait-il justifier les théories de ces illuminés qui font à Cervantes le triste honneur de lui accorder un piédestal dans ce qu'ils appellent fastueusement leur avenue de sphinx?

Comme il y a des commentateurs maniaques et désireux de se singulariser par des interprétations extravagantes, les conclusions du commentaire qu'on nous promet pourraient bien être «conformes aux principes de cette singulière poétique dont

— cxxni —

nous avons signalé les prétentions. Heureusement, il n'y a point d'interprète, si ingénieux qu'il soit, il n'est point de chef d'école, qui prenant les écrits de Cervantes, tels qu'ils sont, puisse en tirer raisonnablement des exemples et des théories littéraires qui ne s'y trouvent pas. même implicitement contenus \

Le génie de Cervantes était essentiellement critique : il subordonnait l'invention à l'observation ; il s'inspirait de la réalité, jusque dans ses fictions, et si haut que l'imagination s'emporta^, elle ne dominait jamais le jugement. Il écrivit assez tard, et dans le premier de ses ouvrages, qui est inférieur à tous les autres, il apparaît déjà comme un observateur profond et un moraliste enjoué.

La préface de la Galatée est d'un satirique. L'auteur s'y moque, bien doucement, il est

1. La Estafeta de Urganda, o aviso de Cid Asam- Ouzad Benenjeli sobre el desencanto del Quijote, escrito por Nicolas Diaz Benjumea. Londres : Imprenta de J. Wertheimer y Ca, Circus Place, Finsbury. 1861. Brochure in-8° de 64 pages, fort bien écrite et très-intéressante.

El Quijote y la Estafeta de Urganda. Ensayo critico por don Francisco Maria Tubino. Sévilla, 1862, in-8°, 196 p. C'est un écrit sensé, mais froid, un peu long et rempli de digressions et de dissertations, suivant la méthode scolastique.

vrai , mais déjà avec cette pointe de fine ironie qui se retrouve à toutes les pages de ses écrits, des pédants et des puristes; et avec le ton modeste d'un débutant, tout en protestant der son amour pour la poésie, il signale le vide de ces pastorales dont la manie avait succédé en Espagne à celle des romans de chevalerie. Il déclare en termes exprès que ses personnages ne sont point imaginaires, qu'il a eu en mettant son ouvrage au jour un mobile bien plus élevé que la satisfaction de son amour-propre et qu'il n'a pas hésité à franchir les limites étroites d'un genre littéraire qu'il se proposait évidemment d'agrandir, en mêlant les réflexions de la sagesse aux histoires et aux propos d'amour. Quant à l'invention et à l'exécution, il sait bien qu'on y trouvera aisément à reprendre; mais son dessein étant de plaire aux gens de goût, si l'ouvrage ne les satisfait point, l'auteur promet de ies contenter en leur annonçant des œuvres plus agréables et d'un art plus fini, otras ofrece para adelante de mas gusto y de mayor artificio.

C'était en 1584, qu'il faisait ces promesses au public, à l'âge de trente-sept ans. Évidemment, il connaissait sa vocation, dès cette époque, et entrevoyait le but; mais il cherchait encore sa voie. Ce ne fut que plus de vingt ans après qu'il s'engagea dans le vrai chemin. La première partie de don Quichotte parut en 1605, et Cervantes n'avait rien publié depuis sa Galatée. La popularité lui vint aussitôt, c'est-à-dire cette célébrité

universelle qui ne s'obtenait guère dans les lettres, qu'en travaillant assidûment pour le théâtre. Mais le théâtre était alors sous la domination de Lope de Vega et les plus renommés dramaturges gravitaient comme de simples satellites autour de cet astre éclatant.

On s'est étonné de la persistance que mit Cervantes à cultiver le genre dramatique, qui n'était pas réellement le sien. Mais il ne faut point exagérer cette obstination un peu imaginaire. 11 convient de rappeler, à ce propos, que Cervantes fut au nombre des rénovateurs du théâtre espagnol, et qu'il doit compter parmi les représentants de cette période de transition qui préparèrent le chemin à Lope de Vega. De ses comédies de jeunesse, deux seulement ont survécu, el Trato de Argel et la Numancia, et elles sont assez remarquables, la seconde surtout, pour faire regretter que les autres soient perdues, notamment la Confusa dont il parle lui-même comme de son œuvre maîtresse.

Avant de conquérir la popularité par le don Quichotte, Cervantes s'était fait connaître comme auteur dramatique, et il ne pouvait pas désavouer les origines de sa réputation. Il se retira à temps du théâtre, et ne tenta point de lutter à forces inégales contre celui qu'il en a appelé le monarque et presque l'usurpateur.

Il est évident que cette retraite aussi prudente que prématurée ne fut pas sans un certain dépit, qui se trahit en maints pas-

sages de ses écrits, et qui éclate dès les premières pages de don Quichotte. La préface de ce roman unique est une satire mordante de la vanité et de la pédanterie de Lope de Vega. Il n'y est pas nommé ; mais il est facile de le reconnaître. Ce fécond dramaturge mettait des manchettes à ses livres, comme on dit en typographie, et il couvrait les marges de citations des auteurs grecs et latins, qu'il ne lisait guère; il écrivait trop pour trouver le temps de lire des théologiens et des pères de l'Église. C'était un mélange monstrueux et ridicule d'érudition sacrée et profane, que Cervantes dénonçait en riant, comme un abus aussi intolérable que la manie d'entasser des éloges en vers et en prose dans les premières pages d'un nouveau livre.

Aujourd'hui, un auteur qui a besoin d'être recommandé au public, s'en va quêtant des articles, auprès des critiques en réputation; cette sorte de publicité littéraire n'est pas moins recherchée que celle des annonces et réclames dans les journaux et les recueils périodiques. Mais du moins les auteurs attendent aujourd'hui que leur ouvrage ait paru pour en demander des appréciations. C'est tout au plus si par modestie ou par incertitude, les débutants sollicitent de quelque plume influente l'honneur ou l'au^mône d'une préface.

Il n'en allait pas ainsi lorsque la critique, n'osant pas encore s'affirmer comme genre indépendant, n'était point une spécialité

dans la profession des lettres. En ce tempslà, les auteurs faméliques ou affamés de popularité, présentaient leur manuscrit aux amis et connaissances, aux complaisants, aux confrères et récoltaient ainsi leur gerbe d'éloges. Le public se laissait prendre à ces certificats, si bien que l'approbation mutuelle entre écrivains était devenue une coutume ayant force de loi. J'ai compté jusqu'à vingtquatre pièces de vers laudatifs en tête du Voyage amusant (Viage entretenido) d'Augustin de Rojas. Dans un recueil de poésies de Lope de Vega (Rimas, Barcelone, 1604) on en compte vingt-huit. Il faut ajouter que Cervantes lui-même était du nombre de ces vingt-huit panégyristes. C'est Glemencin qui en a fait la remarque dans son savant commentaire; mais il s'est trompé en cet endroit, en citant inexactement un passage de la préface du faux Avellaneda.

Les dix pièces de vers qui précèdent la première partie de don Quichotte, et que Cervantes attribue à des personnages fabuleux, sont la meilleure satire qu'il pût imaginer de cet usage auquel sacrifiaient ses contemporains les plus célèbres. Il en est de même des éloges burlesques qui la terminent, et que l'auteur met sur le compie des académiciens de l'Argamasilla, ce bourg de la Manche dont il ne voulait pas se rappeler le nom, en commençant l'histoire du valeureux hidalgo. Il n'y a pas une ligne de la préface qui ne fronde les mœurs littéraires de l'époque. La critiqueperce jusque dans la dédicace.

Que dit-il en adressant son livre an duc de Béjar? Que les arts et les talents qui méritent la faveur et les sympathies des esprits distingués, sont ceux qui ont assez de fierté pour ne point se ravaler jusqu'à se faire esclaves des caprices du vulgaire, las que por su nobleza no se abaten al servicio y grangerias del vulgo. Et un peu plus loin, bravant, dit-il, les jugements téméraires de ces Aristarques, incapables de se contenir dans leur petit domaine, et toujours prompts à prodiguer la censure et le blâme, par malice autant que par ignorance, il ose lui offrir un ouvrage dépouillé de tous ces ornements d'une érudition élégante qui parent les écrits des savants auteurs, aunque desnudo de aquel precioso ornamento àe elegancia y érudition de que suelen andar vestidas las obras que se componen en las casas de los hombres que saben , ose parecer seguramenîe en el juicio de algunos, que no conteniendose en los limites de su ignorancia, suelen condenar con mas rigor y menos justicia los Irabajos agenos.

Que cela est finement et fièrement exprimé ! Quel dédain pour la pédanterie scolastîque et académique! et quelle ironie dans cette phrase qui peint admirablement la manie de ces auteurs ridiculement épris de cette fausse érudition moyennant laquelle on se donne à peu de frais les apparences du savoir! Et comme cette entrée en matière annonce bien le dessein du romancier !

Que se proposait-il, en effet? De renverser

une tradition littéraire qui datait précisément de cette époque où florissait la chevalerie. Mais il s'agissait moins de rendre ridicule la chevalerie , morte et disparue sans retour, que de mettre en évidence l'action pernicieuse d'une littérature sans racines dans la réalité, inutile puisqu'elle ne représentait rien de vrai, et dangereuse par les chimères et les mensonges qu'elle offrait en pâture à l'ignorance crédule et à l'avide curiosité.

Après l'Arioste, le roman de chevalerie n'avait ni signification ni raison d'être. Le moyen âge enterré, la poésie chevaleresque devait finir, car elle n'offrait aux esprits qu'une image infidèle d'un ordre de choses suranné et aux imaginations, un idéal impossible. Les romans chevaleresques ne faisaient aucun bien et exerçaient une détestable influence : ces fictions invraisemblables entretenaient et développaient ce penchant à la rêverie, cet amour du merveilleux, cette croyance au surnaturel qu'il faut attentivement surveiller et contenir chez les races méridionales; car ce sont ces dispositions natives non réprimées qui, secondant la paresse intellectuelle, ont précipité les peuples de l'Orient dans les délices de la contemplation passive, c'est-à-dire dans ce narcotisme perfide dont la fin est l'abêtissement.

Deux éléments dominaient en Espagne :

la religion et la guerre qui absorbaient les forces vitales et l'âme de la nation. Il n'y avait à la rigueur que deux grandes car-

rières : les armes et l'Eglise. Celle-ci avait aussi sa milice, prêtres et religieux de tous les ordres, et ce terrible tribunal de la foi qui fonctionnait comme un conseil de guerre en permanence. La nationalité de l'Espagne n'étant que le résultat d'une guerre d'environ huit siècles contre l'infidèle, au nom de la religion et de la patrie, le sentiment national et le sentiment religieux étaient étroitement et indissolublement unis ; ils finirent par se confondre, et une fuis l'indépendance reconquise, l'orthodoxie devint le symbole de l'unité. Les habitants de tous ces anciens royaumes de la Péninsule, qui n'étaient plus que des provinces d'une grande monarchie, s'arrogeaient d'un commun accord le titre de vieux chrétiens, et quoique divisés d'intérêts et de tendances politiques, par ce lien des croyances, ils ne formaient qu'une seule famille. Navarrois, Catalans, Asturiens, Galiciens, Basques, Valenciens, Aragonais, jaloux de leurs franchises, repoussaient ou ne subissaient qu'en frémissant le joug de la Castille; mais la haine des mécréants, légitimée jusqu'à un certain point par les souvenirs d'une si longue croisade, leur tenait lieu de sympathie. Ils haïssaient tous également Juifs et musulmans, et leur orthodoxie se manifestait par l'intolérance.

Ces persécutions légalement organisées pour la défense de la foi, qui révoltent notre raison, étaient à leurs yeux comme de justes représailles après la victoire. Les descendants des Juifs et des Maures, qui finirent

par être exterminés ou expulsés, n'étaient tolérés sur le sol de la patrie reconquise que pour prolonger le triomphe et la vengeance des vainqueurs. Le peuple ne ressentit jamais un mouvement de pitié généreuse pour ces victimes destinées à alimenter son fanatisme. Les vaincus étaient toujours des ennemis. De là cette religion militante et toujours prête à l'extermination ; de là l'autorité sans égale de cette milice religieuse qui formait la grande armée de la foi, casernée dans des milliers de couvents; de là ce respect mêlé de terreur qu'inspirait cette cour martiale qui condamnait sans appel au déshonneur ou au feu, et dont les fonctions étaient réputées saintes. On disait le Saint- Office, la Sainte-Inquisition, et chacun tremblait à ces noms redoutés, car tout le monde pouvait être justiciable du tribunal de la foi, d'une juridiction autrement étendue que celle de la Santa-Hermandad, expressément instituée par les rois catholiques pour la répression du brigandage.

Sans doute la politique fut pour quelque chose dans l'institution du Saint-Office; mais il faut reconnaître que l'institution était éminemment nationale et qu'elle se développa et prospéra naturellement comme une plante dont le germe est éclos dans un sol favorable. L'inquisition prit racine en Espagne au moment où se levait sur l'Occident l'aurore de la Renaissance. Aussi pendant que la Renaissance illuminait et réchauffait l'Europe, l'Espagne ne reçut que quelques rayons de

chaleur et de lumière, et à demi engourdie elle resta dans le crépuscule. Le seizième siècle écoulé, elle retomba fatalement dans les ténèbres et la torpeur. Les congrégations et corporations religieuses dominaient dans les Universités, et l'esprit de rénovation et de réforme eut à peine le temps de se manifester par quelques tentatives impuissantes. La scolastique menacée par la science, s'affermit sur son trône et reprit toute son autorité sous la protection du Saint-Office, et en même temps que le pouvoir ecclésiastique étendait au loin son domaine et organisait une sorte d'autocratie religieuse, la théologie du moyen âge régnait sans rivale dans les écoles et domptait tous les esprits.

Le génie scientifique qui s'était affirmé avec tant d'éclat en plein treizième siècle, sous le règne d'Alphonse le Sage, le génie scientifique ne fit que se montrer en Espagne au seizième siècle, et il n'a laissé sa trace que dans des travaux très-remarquables de forte érudition. Le génie critique fut promptement étouffé, et l'inquisition mit un frein à la curiosité des linguistes et des investigateurs, en les condamnant à des recherches stériles. Les grammairiens et les humanistes étaient persécutés pour si peu qu'ils fussent enclins à mettre le savoir acquis au service de la raison : il suffit de citer Antonio de Lebrija, le restaurateur des bonnes études en Espagne, sauvé à grand'peine par le toutpuissant cardinal Ximénès, et à la fin du seizième siècle, Francisco Sanchez de las

Brozas, le commentateur de Juan de Mena et de Garcilaso, l'auteur de la célèbre méthode latine, si connue des savants sous le titre de Minerva, mort, en quelque sorte sous la griffe de l'inquisition.

Si les grammairiens et les humanistes couraient risque de la vie comme libres penseurs, qu'on juge des dangers auxquels s'exposaient les esprits qui agitaient des problèmes autrement graves que les questions de grammaire et de rhétorique. Aussi n'y a-t-il pas un grand nom parmi cette élite brillante qui fut l'honneur des lettres espagnoles sous Charles-Quint et les trois Philippe, pas un nom célèbre dont la trace ne se retrouve dans les archives du Saint-Office. On était suspect par cela môme qu'on était réputé capable de penser. Aussi voit-on, non sans s'indigner, les esprits les plus éminents, forcés de cacher leurs talents, de les dissimuler, de les détourner de la véritable voie. Les mieux doués s'empressaient de démentir leur vocation, et à moins de se condamner à l'inactivité, ils étaient obligés à une sorte d'hypocrisie intellectuelle. Les plus forts mutilaient leur cerveau ou le paralysaient. La raison et le jugement portaient ombrage aux défenseurs de la foi orthodoxe et n'étaient point de mise dans les ouvrages de l'esprit. On ne laissait libre carrière qu'à l'imagination et a la subtilité, si bien que le génie prodigieusement actif et inquiet de la race (animus inquies , avait dit Trogue- Pompée), ne pouvant s'appliquer aux choses

réelles, se consumait en efforts stériles et se dépensait en frivolités.

Les théologiens, ces gardiens de la foi, touchaient à l'extrême folie par les excès du mysticisme et à l'immoralité profonde par les raffinements de la casuistique. Intellectuellement parlant, l'Espagne était tenue au régime et il n'était point difficile de prévoir qu'elle périrait d'inanition.

Tel était l'état des esprits* du temps de Cervantes. Ce grand homm^ né assez tôt pour contempler dans tout son éclat la gloire nationale, suivait des yeux, sur son déclin, l'inévitable décadence de la puissance espagnole, et voyait s'évanouir comme un songe cette fausse grandeur qui n'était qu'apparence et mensonge. Nul ne sentit mieux que lui le vide de cette littérature si pauvre et si stérile malgré sa pompe et son incomparable fécondité. La vaine gloire ne pouvait lui faire illusion. De même que les forces effectives manquaient à cette monarchie qui poursuivait le fantôme d'un nouvel empire romain, de même la substance manquait à ces productions de l'esprit qui se multipliaient sous toutes les formes. L'histoire d'Espagne qui, dans cette brillante période, ressemble à la fois à un horrible cauchemar et à un roman d'aventures, l'histoire ressemblait fort à la littérature nationale. Si les projets des gouvernants étaient irréalisables et insensés, les imaginations des écrivains étaient monstrueuses et en dehors de la réalité. La lecture des livres qui se publiaient alors,

menait tout droit à la folie. Don Quichotte avait perdu la raison à force de lire des romans et des poèmes d'une forme agréable et souvent très-belle, mais complètement dépourvus de bon sens et de vraisemblance.

Jamais il n'y eut de critique plus ingénieuse que celle des ouvrages qui composaient la bibliothèque de l'ingénieux hidalgo. A quelques exceptions près, le curé condamne au feu tous ces récits extravagants, toutes ces fade*s pastorales qui faisaient alors les délices des oisifs et l'envie des beaux esprits. L'exécution est sommaire. On fait grâce seulement à quelques livres qui se sauvent par l'excès du ridicule, et dont les auteurs sont accablés d'éloges ironiques. Parmi les poèmes, trois ou quatre seulement échappent au bûcher, parce qu'ils célèbrent des événements mémorables de l'histoire nationale. Cette exception remarquable n'étonnera point ceux qui savent que le roman de Don Quichotte a été tiré en quelque sorte des entrailles de la nation.

Tout en inventant beaucoup, l'auteur s'est inspiré de la tradition populaire. De là ces légendes nombreuses et ces proverbes qui sont le fonds même de la littérature du peuple, et qui ont contribué, non moins que l'exacte description des lieux et la profonde observation des mœurs et des usages, à faire de Don Quichotte le meilleur livre à consulter pour la connaissance de l'Espagne. Cervantes a fait véritablement une épopée nationale, un poème en prose qui est à la

fois l'Iliade et l'Odyssée des Espagnols. A ce point de vue, il est unique et incomparable ; car aucun de ses prédécesseurs n'avait tenté ce qu'il a réalisé.

L'archiprêtre de Hita avait esquissé un tableau très-ressemblant, mais réduit, des mœurs du quatorzième siècle. Les auteurs de la Célestine agrandirent le cadre et firent le portrait de la société du siècle suivant, L'auteur de Lazarille de Tormès, en plein seizième siècle, entremêla de mordantes satires l'épopée de la misère et de la mendicité, et son inimitable miniature fut le vrai modèle de Guzman dJAlfarache.

Cervantes, venu a temps pour profiter de ces exemples, fit l'histoire complète de la société espagnole, et sous le voile transparent d'une fable ingénieuse, il montra le bon sens national gravement compromis par des guides spirituels qui, perdant de vue la réalité et le positif, le bien et le vrai, s'obstinaient à poursuivre des ombres et des fantômes. S'il est impitoyable pour les livres de chevalerie, il ne se montre pas moins sévère pour les pastorales, qui faisaient concurrence aux romans, et qui n'allaient à rien moins qu'à altérer la vérité des tableaux de la nature et la réalité de la vie des champs. Remarquons que lorsque Don Quichotte, vaincu et humilié, est obligé, par son serment, de renoncer à l'exercice de la chevalerie errante, il conçoit le dessein de se faire berger. Après avoir rêvé une existence impossible, comme chevalier, il songe sérieu-

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