CLII
carrière des lettres, moins par leur vocation que par l'ambition de s'enrichir. L'intérêt et la cupidité étouffaient, non pas l'amour de la gloire, qui exclut toute passion basse, mais ce sentiment de dignité et de fierté que les hommes nés pour se distinguer du commun font passer avant les satisfactions les plus légitimes. La réputation s'escomptait en beaux ducats et en pensions, et la renommée d'un auteur était en proportion de sa fortune. Lope de Vega, le mieux renié des beaux-esprits, n'avait-il pas dit que le culte exagéré de l'art et de la poésie condamnaient l'artiste et le poëte à mourir obscur et misérable?
Que quien con arte ahora las escribe , Muere sin fama y galardon.
Et lui-même ne donnait-il pas l'exemple en même temps que le précepte? Il convenait de bonne foi, devant une assemblée littéraire, que ses pièces ne pouvaient plaire qu'à des barbares ; mais, loin de les désavouer, il s'applaudissait de leur succès, parce qu'il y gagnait tanta fama como dineros, y tantos dineros cuanta fama. Il conciliait ainsi sa vanité d'auteur avec ses intérêts et son amour du faste.
Cervantes, d'un si noble caractère, gémissait et rougissait de cette prostitution de la littérature. Aussi n'est-il pas surprenant que cet esprit généreux ait accordé, sans hésiter, la préférence à la profession des armes sur la profession des lettres qui n'était alors qu'un vil métier. L'ancien soldat, fier de ses
blessures et de sa main mutilée, préférait hautement le service militaire, dont il n'avait rapporté cependant que de glorieux souvenirs sans la plus petite récompense, a cette servitude des gens de plume, réduits pour vivre et prospérer, à flatter les grands et le peuple, à mendier la popularité ou des aumônes qu'on leur jetait sous forme de gratifications.
Cervantes, qui était né pour les choses de l'esprit, qui aimait avec la passion du génie la poésie et les lettres, savait par expérience, que le culte désintéressé de l'art, ne mène à rien dans ce monde. Il connut l'extrême misère, et en vint peut-être à douter de sa gloire. Ennemi juré du charlatanisme littéraire qui triomphait autour de lui, incapable de fléchir le genou devant l'idole, trop grand pour s'humilier, trop fier pour ramper, et trop sincère pour dissimuler sa pensée, il ne fut d'aucune coterie, d'aucune confrérie, dédaigna constamment la camaraderie, et dans les dernières années de sa vie seulement, il entra dans la congrégation du Saint-Sacrement et dans celle du tiers-ordre de Saint- François , peut - être par un sentiment de piété et par conviction religieuse, et peutêtre aussi pour se ménager un refuge contre les calomnies et les persécutions de ses ennemis.
Ce qui me porte k croire que la prudence le dirigea dans ces deux circonstances, encore plus que la religion, c'est une insinuation assez claire de son ennemi le plus im-
placable, ce faux Avellaneda, qui mit une préface à son absurde et graveleuse continuation de don Quichotte, k seule fin de prodiguer à Cervantes l'injure et l'insulte. Avellaneda reproche aigrement à Cervantes, d'avoir offensé cet auteur dramatique, célèbre dans tous les pays, qui depuis tant d'années charme l'Espagne par ses innombrables et étonnantes comédies, conformes à la rigueur des règles qu'impose le public, et au respect de la foi et des mœurs que l'on doit attendre d'un ministre du Saint-Office1.
Le Saint-Office est rejeté à la fin de la phrase, comme une menace. Oser attaquer, même à mots couverts , indirectement et d'une manière générale, un prêtre, un membre de la Sainte Inquisition ! Quelle hardiesse! ou plutôt, quelle audace! Et quels droits avait la critique sur les œuvres d'un auteur dont l'inépuisable fécondité alimentait tous les théâtres de la nation ! Evidemment ce pauvre Cervantes radotait ou cédait à un irrésistible mouvement d'envie. C'était l'opinion du faux Avellaneda. Après avoir indignement plaisanté sur la pauvreté de Cervantes, il lui reproche sa vieillesse, son
1. Ofender â mi, y parlicularmente a quien tan justamente celebran las naciones mas extranjeras, y la nuestra debe tanto, por haber entretenido honestisima y fecundamente tantos anos los teatros de Espafia con estupendas é inumerables comédias, con el rigor del arte que pide el mundo, y con la seguridad y limpieza que de un ministro del Santo Ofîc'O se debe esperar.
humeur chagrine, et tout en faisant de misérables jeux de mots, il l'accable des autorités des théologiens, des pères de l'Eglise et des apôtres : saint Thomas, saint Jean de Damas, saint Grégoire, saint Paul, en l'accusant de jalousie et d'envie.
Toutes ces citations mettent le cachet aux invectives du pseudonyme et trahissent le scolastique, le moine implacable dans ses rancunes, le dominicain fanatique et intolérant qui , suivant l'usage autorisé par la procédure de l'inquisition, prend un masque et un nom d'emprunt pour calomnier à Taise son ennemi et donner sans péril satisfaction à sa haine. Tout cela sous le vain prétexte de défendre Lope de Vega. Et plaise à Dieu, ajoute ce furibond, qu'il cesse de le harceler, maintenant qu'il a cherché un refuge dans TÉglise, y \ plegue à Bios aun deje, ahora que se ha acogido d la Iglesia y Sagrado ! La phrase, vicieusement construite, présente un double sens; elle est amphibologique, et l'on ne sait au juste si c'est Lope de Vega qui s'est réfugié sous l'aile tuiélaire de l'Église, ou bien Cervantes.
Pour moi, je crois que c'est bien ce dernier que le pseudonyme a voulu désigner. D'abord, il a déjà parlé de Lope de Vega comme d'un membre du Saint-Office; de sorte que rappeler son caractère d'inquisiteur était tout au moins une répétition inutile. Ensuite il a fait de Cervantes un portrait très-peu flatté, le représentant comme un vieillard chagrin et morose, mécontent de
soi-même et des autres, dépourvu d'amis et de protecteurs. Sans doute, pour achever le tableau, ce médisant ajoute un trait final, qui nous montre Cervantes refrénant sa verve satirique, sous l'influence de la religion, à laquelle sur ses vieux jours il a demandé protection et refuge.
Quant au mérite littéraire de cet ennemi qu'il n'ose attaquer en face, ne pouvant le nier, il cherche à l'atténuer, à le réduire dans cette phrase dédaigneuse où perce le dépit : « Qu'il nous laisse tranquilles ! N'at-il pas dans son bagage sa Galatée et ses Nouvelles qui sont pour la plupart des comédies en prose? » De la part d'un ennemi ce jugement est précieux, et je ne pense pas que les admirateurs les plus éclairés de Cervantes puissent trouver une meilleure formule pour caractériser ces agréables et curieuses narrations, où domine le génie comique, au même degré que dans Don Quichotte. Il avait dit plus haut de ces mêmes nouvelles, en jouant sur le titre (Novelas ejemplares), qu'elles sont moins morales que satiriques, tout en reconnaissant que l'esprit n'y manque pas: « Mas satiricas que ejemplares, si bien no poco ingeniosas. » En répondant à son antagoniste, dans la préface de la seconde partie du Don Quichotte, Cervantes lui a su gré de cet aveu et l'a remercié d'avoir reconnu la valeur de son recueil de contes.
Ce n'est pas sans dessein que nous avons insisté sur les invectives d'Avellaneda. Non-
seulement elles nous montrent par un exemple quelles étaient les mœurs littéraires du temps; mais elles nous renseignent excellemment sur la situation vraie de Cervantes dans cette mêlée d'intrigants et de charlatans qui trafiquaient sans pudeur de la littérature. On le voit isolé, mécontent, sans appui, privé de ces relations et de ses sympathies qui ne sont pas d'un petit secours, même aux plus forts, car il n'est si ferme volonté qui ne se sente défaillir, ni si grand courage qui ne faiblisse, lorsque dans la lutte qu'on engage pour la bonne cause, on n'a pour se soutenir que ses bonnes intentions et le témoignage de sa conscience. Nous sommes tous ainsi faits, et s'il nous arrive de rompre en visière aux us et coutumes de notre temps, à la mode, aux préjugés, il nous faut encore l'approbation et la sympathie qui soutiennent et encouragent. Autrement, les forces manquent pour résister au courant, et à moins d'être trempés à la romaine, le doute nous gagne et nous finissons par nous abandonner, de guerre lasse, au désespoir ou à l'indifférence.
Cervantes désespéra peut-être, et il douta certainement de l'utilité de sa mission, et probablement de son génie, dont la flamme, loin de faiblir, s'avivait avec les années. Y hase de advertir, remarque- t-il, avec la conscience de sa valeur, que no se escribe con las carias, sino con el enlendimiento, el cual suele mejorarse con los anos. Grâce à ce feu qui dévorait son âme, il ne glissa pas de
l'indifférence dans le doute, et loin de suivre le conseil de cet ennemi qui lui reprochait une excessive activité intellectuelle, il marqua chacune de ses dernières années par un nouveau chef-d'œuvre1. Le Voyage au Parnasse est delà fin de 1614; il parut peu de temps après l'insipide rapsodie d'Avellaneda: les Comédies et intermèdes sont de 1615, les Nouvelles de 1613; la seconde partie de Don Quichotte fut sa dernière publication. Cervantes travaillait à trois ouvrages d'imagination, lorsque la mort l'enleva : la seconde partie de Galaiée, las S émanas del Jardin et le roman de Persilès. On sait, par la préface de ce roman, qui est une scène du plus haut comique, que la maladie l'avait frappé mortellement, lorsqu'il la composa; et quiconque a quelque connaissance de la littérature espagnole, a lu cette admi-
1. Nous reproduisons le passage de la préface d'Avellaneda qui nous paraît résumer la situation morale de Cervantes sur son déclin : «Y pues Miguel de Cervantes es va de viejo como el Castillo de San Cervantes, y por los aûos tan mal contentadizo , que todo y todos le enfadan, y por ello esta tan faito de amigos, que quando quisiera adornar sus libros con sonetos campanudos. habia de ahijarlos, cômo él dice, al preste Juan de las Indias 6 al emperador de Trapizonda, por no hallar titulo quizas en Espana que no se ofendiera de que tomara su nombre en la boca, con permitir tantos vayan los suy os en los principios de los libros del autor de quien murmura, y; plegne â Dios aun deje, ahora que se ha acogido à la Iglesia y sagrado! Conténtese con su Galo.tea y comedias en prosa; que eso son las mas de sus novelas : no nos canse » p. 2 (édït. Rivadeneyra).
rable dédicace, écrite au lendemain du jour où il avait reçu l'extrême onction. Ainsi, les plus belles productions de ce rare esprit appartiennent à la dernière période de sa vie et sont le fruit de ses dernières méditations.
Le Voyage au Parnasse peut être considéré comme un intermède dans la carrière littéraire de Cervantes. C'est le seul poëme de longue haleine qu'il ait produit, malgré l'inclination irrésistible qui l'entraîna de bonne heure à rimer. On sait qu'il a parsemé de vers la plupart de ses écrits : la Galatée, Don Quichotte, les Nouvelles, Persilès. Il en a fait de mauvais, beaucoup de médiocres.
Mais dans la masse il y en a de bons et même d'excellents. Il ne s'agit que de choisir, car Cervantes, en proie à une véritable mélromanie, a eu ses jours de bonne veine, et Sedano a fait dans ses écrits un choix de poésies de tous genres qui tiennent très-bien leur rang à côté des meilleures de son recueil.
Il ne faut donc pas se hâter de condamner en bloc les vers de Cervantes, comme on s'accorde à condamner ceux de Cicéron. Il suffit de se rappeler que Cervantes était un grand poète en prose, et que c'est la supériorité de sa prose qui a nui au succès de ses essais poétiques. Ajoutons que dans ces
essais il a su garder une juste mesure, et que son bon sens incomparable Ta préservé de ces tentatives qui auraient pu compromettre sa réputation. Avec sa manie de versifier, n'est-il pas incroyable qu'il ait résisté k la tentation de composer un de ces poëmes épiques ou héroïques, qui se comptaient par centaines lorsqu'il entra dans la carrière? N'est-il pas étonnant que son imagination en travail, et si féconde en inventions merveilleuses, ne lui ait pas promis la gloire de l'Arioste ou la renommée du Tasse, et qu'il n'ait cédé à l'illusion? Ces réflexions ne sont donc pas venues à l'esprit des critiques qui ont été si sévères pour les productions poétiques de Cervantes? Et ne faut-il pas lui tenir compte, lui savoir gré de s'être tenu, sauf quelques écarts sans conséquence, dans les limites de son domaine? Et jusque dans ses écarts, ne retrouve-t-on pas quelques traces de son talent?
Certes, il n'était pas né poêle lyrique ni élégiaque, bien qu'il eût remporté des prix et des couronnes dans ces concours et joutes poétiques, qui dans toutes les villes d'Espagne avaient remplacé les tournois et passes d'armes. Nous connaissons ces pièces couronnées et récompensées, qui sont tout au plus passables. Mais quand Cervantes se servait des vers comme de la prose, pour donner carrière à sa verve comique, sa poésie était vive, originale et forte. Ses deux sonnets sur le catafalque de Philippe II et sur l'expédition ridicule du duc de Médina,
allant, hors de temps, secourir Cadix, sont deux chefs-d'œuvre. L'auteur de Don Quichotte pouvait donc aborder sans crainte le petit poëme satirique et burlesque.
Il s'était en quelque sorte préparé à ce genre de composition poétique, et par ses comédies en vers et par une lecture assidue des poètes italiens. Cervantes — et Voltaire eut cela de commun avec lui — lisait et relisait sans cesse l'Arioste, ce grand maître de la versification facile. Mais il se garda bien d'employer l'octave, c'est-à-dire la forme épique. Il prit le tercet, excellent pour le récit aussi bien que pour la satire, et qui donne au conteur la facilité de faire, pour ainsi dire, de la prose rimée, sans prétention, sans emphase, sans s'exposer à détonner.
Cervantes manie avec aisance le tercet, et durant tout le cours de son Voyage, il poursuit la narration des événements, sans effort, sans embarras, nullement préoccupé d'éviter cette négligence non affectée, que lui ont reprochée des Aristarques empesés et qui est, à notre goût, l'attrait le plus séduisant de ses écrits. Sa muse, qu'on nous permette la comparaison, marche à pied, « légère et court vêtue, en cotillon simple et souliers plats, » comme la Perrette de la fable. Dans ce costume simple et modeste, elle est à la fois agile, leste et familière, sans façons, sans prétentions, accorte et rieuse, franchement gaie, employant toujours le mot propre, parlant quand il le faut comme une princesse,
prenant au besoin le ton de la conversation ordinaire, et répandant à profusion, mais non sans discernement, ces maximes devenues proverbes, qui ont consacré à jamais la sagesse de Sancho Panza.
Les difficultés du poème ne sont point dans la versification, qui est facile; mais dans les nombreuses allusions qu'on y trouve et dont la plupart échappent a l'interprétation. Mais, de même que dans le Don Quichotte, ces allusions ne troublent pas le courant du récit ; et on peut les négliger sans inconvénient.
Le Voyage au Parnasse est en huit chapitres, de trois à quatre cents vers chacun. L'appendice est en prose, et de la meilleure; il résume excellemment l'esprit et les tendances de cette ingénieuse satire littéraire.
Le dessein de l'auteur est visible tout d'abord dans le sonnet qui précède le voyage. On y tourne en ridicule la manie des faiseurs de livres qui vont mendier des éloges en vers et en prose pour recommander leurs ouvrages au public. On sait avec quelle verve il s'était moqué dans la préface de la première partie de Don Quichotte de cette maladie des gens de lettres, toujours en quête de censeurs complaisants ou de protecteurs en crédit.
L'intention du poète est encore plus nettement indiquée dans cet avis au lecteur, si substantiel dans sa brièveté. Le lecteur est averti et très-finement, de ne pas prendre trop au sérieux les louanges prodiguées aux prosateurs et poètes nommés dans le Voyage.
Si vous êtes du nombre des élus, dit-on aux auteurs, tant mieux pour vous; et, si vous n'en êtes pas, tant mieux aussi. Que le lecteur averti prenne donc garde de confondre les éloges sincères avec ceux qui ne sont qu'ironiques.
Cervantes affectionnait particulièrement cette manière de critique, et il y excellait. Ses éloges ont tué plus d'un auteur dont la réputation s'épanouissait en plein soleil , avant que le curé, aidé de son compère le barbier et de la gouvernante, eût passé en revue la collection de romans, de pastorales et de poèmes qui avaient brouillé la cervelle de don Quichotte. Il ne faudrait pas imiter ce maître d'espagnol, nommé Pedro Pineda, un sot qui, prenant au pied de la lettre l'éloge que fait en riant le curé d'un ouvrage remarquable par le ridicule, s'avisa d'en donner à Londres, en 1740, une magnifique édition, en invoquant le témoignage de Cervantes en faveur d'un méchant auteur que Cervantes a exécuté sans pitié. Car il l'a repris à partie dans le Voyage du Parnasse : c'est ce même Lofraso, poète espagnol, né en Sardaigne, que Mercure sauve de la fureur de Scylla et Carybde, en le nommantson garde-chiourme.
Lofraso n'est cependant pas le plus maltraité des mauvais poètes nommés dans le Voyage. Arbolanches, le chef de la bande ennemie, le généralissime des ennemis d'Apollon , est accommodé de main de maître, et conformément à ses mérites. D'autres encore reçoivent un châtiment exemplaire; mais
l'impitoyable critique se contente de les désigner par leurs ouvrages : tels, par exemple, Andrés Perez de Léon, auteur d'un roman détestable et graveleux, la Picara Justina, Bernardo de la Vega et Bernardo Gonzalès de Bovadilla, auteurs de deux pastorales très-médiocres, el Pastor de Ibéria et Ninfas y pastor es de Hendres.
Cervantes avait déjà suivi cette méthode, dans le fameux examen des livres de don Quichotte : citer les ouvrages, c'était désigner assez nettement les auteurs. Il goûtait peu la satire personnelle, mais il fallait faire quelques exemples; et il faut reconnaître que le nombre des victimes est bien petit, eu égard à la multitude de plats rimeurs qui encombraient les avenues du Parnasse. Il est vrai que Cervantes a fait des exécutions en masse; il y en a trois dans son Voyage. Mercure, voyant sa galère trop chargée et en danger de couler bas, passe au crible les poètes qui se sont embarqués à son bord pour aller au secours d'Apollon, et il jette impitoyablement à la mer tous ceux qui sont de mauvais aloi. Au chant quatrième, un autre vaisseau, tout chargé de rimeurs, aborde au Parnasse; mais Apollon, effrayé du concours imprévu de ces volontaires, invoque Neptune, et alors recommence une seconde noyade, qui forme un des plus agréables épisodes du poème. Enfin la bataille est livrée entre les deux armées ennemies, et les mauvais poètes vaincus, le dieu des vers est obligé de semeir de sel l'endroit où s'est livré
le combat, pour prévenir une épidémie de poëtereaux, qui naissaient et multipliaient comme des sauterelles sur le champ du combat.
Notons que Cervantes n'a nommé que centcinquante poètes environ dans son poème. Encore faut-il soustraire de ce nombre les mauvais et les auteurs qui sont introduits par pure complaisance, théologiens, historiens, jurisconsultes; de telle sorte que les vrais serviteurs d'Apollon se réduisent à une poignée. Lorsque le maître du Parnasse distribue des couronnes aux vainqueurs, Cervantes ne compte que neuf lauréats, qu'il ne nomme pas, se bornant à en désigner trois seulement : les deux frères Argensola et Quevedo, c'est-à-dire les deux hommes qui avaient le plus respecté les droits de la raison dans leurs vers, et ce redoutable satirique qu'il appelle énergiquement « le fléau des sots poètes. » Et, dans l'appendice, il remarque malicieusement que les quatre grands poètes espagnols qui ont mérité le surnom de divins, sont arrivés à la postérité avec un très-léger bagage, de même que ces deux frères aragonais, dont les poésies réunies forment un tout petit volume. N'est-ce pas un dernier trait lancé contre Lope de Vega dont les écrits, incomplètement recueillis, forment une bibliothèque? Et n'est-ce pas ce prodige de fécondité que Cervantes a eu en vue en faisant le portrait de la vaine gloire, qui est une de ses plus heureuses allégories et le digne pendant du portrait de la vraie poésie?
Pour lui, la poésie était une vierge, qui avait à son service toutes les sciences, et qui n'admettait auprès d'elle que des adorateurs capables de l'admirer et de la comprendre. Aussi voulait-il écarter de l'autel de cette divinité tous les profanes qui prétendaient la servir malgré elle, et le nombre en était infini. Combien pense-t-on qu'il y eût de versificateurs en Espagne à l'époque où Cervantes écrivait son Voyage? Sedano, dans un essai de catalogue, en a compté six cents environ, en reconnaissant que ce nombre représentait à peine le tiers de la totalité. Mais Sedano restait bien loin du compte exact.
Suarez de Figueroa, dans un passage trèscurieux de son Pasagero, a pris la peine de noter, détail précieux et instructif, que dans une joute poétique, en l'honneur de saint Antoine de Padoue, plus de cinq mille pièces de vers furent envoyées au concours, de sorte, ajoute-t-il, qu'avec les papiers mis au rebut, il y aurait eu de quoi recouvrir les cloîtres de cent couvents. C'était alors l'usage de placarder sur les murs des cloîtres et des églises les pièces de vers qui avaient fixé l'attention des juges du concours; et c'était du haut de la chaire, en pleine église et au beau milieu de la solennité, qu'étaient proclamés les noms des lauréats *.
Le même auteur nous apprend que la poé-
1. « En unaque los dias pasados se publicô en loor de san Antonio de Pâdua, concurrieron cinco mil papeles de varia poesia : de suerte que habiendose
sie était tombée si bas, qu'on voyait souvent des artisans illettrés, des gens sans aveu, composer hardiment des comédies, des farces que l'on représentait, et des vers de toute mesure ou plutôt sans mesure, ni rime, ni raison, tels que pouvaient en produire des esprits incultes et bornés incapaces y menguados, pour emprunter ses propres expressions. Cervantes s'est souvenu de ces poètes et rimailleurs de bas étage, et il les a placés dans le cortège de cette poésie ignoble et vagabonde qui hante la taverne et les maisons de débauche.
Il n'a rien oublié; il n'a rien exagéré; et ici comme ailleurs, il a suivi à la lettre le principe qu'il a posé lui-même en maints passages de ses écrits, et d'après lequel la vraisemblance ne doit jamais manquer aux fictions. Il a répété le même précepte dans ce même poëme, où l'on trouvera un résumé de son Credo littéraire, qu'il est inutile de reproduire ici, notre but n'étant pas de résumer ni d'analyser le Voyage au Parnasse, mais uniquement de préparer le lecteur à l'intelligence d'une œuvre qui renferme de grandes vérités sous sa forme plaisante, et qui est au fond un tableau très-ressemblant et trèsanimé de la littérature contemporaine de Cervantes. La table des auteurs cités dans le Voyage , aussi complète et étendue que nous
adornado dos claustros y el cuerpo de la Iglésia con los mas cultos al parecer, sobrâron con que llenar los de otros cien monasterios. » Pasagero, Alivio 3.
avons pu la faire, dans les limites qu'il fallait garder, fournira des éclaircissements qui nous dispensent d'allonger encore cette introduction.
Le lecteur verra, en s'aidant de ses recherches, quels étaient les personnages dont Cervantes a si bien pris la mesure; et il remarquera qu'en accordant des louanges méritées à des esprits supérieurs et sensés, tels que Luis Barahona de Soto, Andres Rey de Artieda et quelques autres qui défendaient sans succès les droits compromis de la raison et du goût, il rend finement justice aux chefs d'école qui lançaient la poésie espagnole sur une pente fatale ou qui la précipitaient, pour mieux dire, vers la décadence.
Trente ans avant la publication du Voyage au Parnasse, dans le sixième livre de sa Galatée (1584), Cervantes avait chanté en octaves pompeuses les gloires poétiques de l'Espagne, sans ménager les louanges aux poètes de tout rang et de tout genre. Les louanges ne manquent pas non plus dans le Voyage au Parnasse; mais l'éloge des poètes les plus renommés va rarement jusqu'à l'apothéose, et tempéré par une douce et fine ironie, il est toujours plus près de la satire que du panégyrique. Nul ne se méprendra, par exemple, sur le vrai sens des louanges prodiguées à don Luis de Gongora, ce corrupteur systématique du bon goût et de la langue. Le poète a même imité et très-heureusement en quelques endroits, le jargon de cette école du cultisme et de l'érudition
pédantesque, qui avait plus d'une analogie avec celle de Ronsard.
Il n'était guère possible de se moquer plus finement qu'il Ta fait de Ledesma, cet autre corrupteur de la poésie, qui faisait du divin à sa manière; car le mot et la chose existaient dès ce temps-là dans la littérature espagnole, et les poésies à lo divino, comme on disait, sont peut-être le plus triste témoignage des excès où s'emporta le génie espagnol, sous prétexte de religion et de mysticisme.
On remarquera aussi que l'ironie s'est glissée jusque dans l'éloge de Fernando de Herrera, ce grand poète lyrique, que Cervantes admirait sincèrement, mais dont il goûtait peu les tendances vers un idéal impossible.
La bonne humeur, la gaieté spirituelle, l'invention ingénieuse et originale, la facilité de la narration, le charme du récit et la variété des épisodes abondent dans ce poëme que certains critiques ont traité, sans le connaître, avec trop de légèreté, ou même avec un dédain insolent. L'ouvrage se recommande assez par le nom de l'auteur. La lecture en est divertissante, et de plus trèsinstructive, car il s'agit d'une revue des poètes contemporains faite par un homme qui les connaissait bien et qui s'affligeait à bon droit de la décadence imminente et de l'invasion croissante du mauvais goût.
On trouvera peut-être, si l'on ne prend pas la peine d'entrer dans l'esprit de ce
poëme satirique, on trouvera peut-être que le critique a été bien indulgent et parfois plus qu'indulgent. Mais Cervantes a été luimême au-devant du reproche qu'on pourrait lui faire, d'avoir montré trop de complaisance à l'égard de certains rimeurs dont la postérité a oublié le nom. Il répond, comme s'il avait prévu l'objection, que le rang et la fortune sont de puissants auxiliaires de la médiocrité, et qu'il faut en conséquence ne pas se montrer trop sévère pour les prétentions littéraires des riches et des grands; y pues es rico, dit-il plaisamment de ce poète maniaque qui vient à lui comme un messager d'Apollon, no se le de nada que sea mal poeta.
Quant à lui-même, qui était gueux comme la plupart de ses confrères en poésie, il se plaint en riant de sa misère, et il se résigne sans beaucoup de peine à souffrir la pauvreté, la faim et l'injustice des hommes, en échange de la gloire immortelle qu'il convoitait par-dessus tout.
Ce n'est point à la vanité blessée ni à l'orgueil révolté qu'il faudrait attribuer les éloges qu'il fait volontiers de son propre mérite.
Cervantes nous paraît sans doute un peu glorieux; mais rappelons-nous qu'il n'eut jamais un sourire de la fortune. Ses contemporains ne l'apprécièrent pas à sa juste valeur. En se rendant naïvement justice, sans fausse honte comme sans fausse modestie, il se dédommageait et de la rigueur
du sort et des erreurs de jugement du public à son égard.
C'est d'ailleurs par ce côté confidentiel et personnel en quelque sorte, que le Voyage au Parnasse captive surtout la curiosité du lecteur. Cervantes a consigné dans ce petit poëme une partie de ses confessions, avec des détails très-précis que les biographes ont eu le tort de négliger. Ii s'est peint au moral tel qu'il était en réalité, en realidad de verdad, pour emprunter une de ses façons de dire; et cette peinture véridique de son esprit et de son caractère n'est pas moins remarquable que la courte et vive description qu'il a faite de sa personne dans la préface de ses Nouvelles.
Quoi qu'en dise Cervantes au début du premier chant , il n'a guère emprunté à Cesare Caporale, poète de Pérouse, de l'école burlesque du Berni , que le titre de son poëme. Son invention a tout fait, et son génie créateur a su féconder les quelques réminiscences qu'on peut noter ça et là. La composition du vaisseau allégorique qui transporte les poètes au Parnasse, sous la conduite de Mercure, remonte, par ia tradition, aux fictions poétiques du moyen âge. La métamorphose des méchants rimeurs en outres et en citrouilles, rappelle YApokolokyntose de Sénèque ou l'apothéose ridicule de l'empereur Claude. La rencontre de Neptune et de Vénus a pu être inspirée par quelques passages de l'Iliade ou de l'Enéide. Mais, invention ou réminiscence, tout porte
le cachet de ce génie sans pareil; et partout circule cette verve comique qui se distingue de celle de Molière par la causticité, c'est-àdire par ce mordant qui caractérise l'esprit espagnol.
Le supplément en prose, faisant suite au poëme, soutient la comparaison avec les pages les plus brillantes des Nouvelles et de Don Quichotte. C'est tout ce que Ton peut dire pour louer dignement ce morceau.
Il est à peine nécessaire de remarquer que Boileau, lecteur assidu de Cervantes, s'est souvenu en composant son Lutrin de cette bataille entre poètes, qui échangent des livres en guise de projectiles. Nous nous dispensons aussi de comparer le Voyage au Parnasse de Cervantes avec d'autres ouvrages du même genre. Il suffit de savoir que l'histoire littéraire n'était pas tout à fait oubliée dans la poésie dans le beau siècle de la littérature espagnole.
Juan Boscan, dans des stances imitées de Bembo, Gregorio Hernandez de Velasco, dans sa traduction de Y Enfantement cle la Vierge, poëme de Sannazar, Christoval de Mesa, à la fin de son poëme sur la Restauration de l'Espagne, Luis Zapata, dans son Carlos famoso, Montemayor, dans le chant d'Orphée de sa Diane, Gil Polo, dans le chant du Turia de la Diane amoureuse, Cervantes luimême, dans le chant de Calliope de sa Galatèe, Lope de Vega, dans sa Jérusalem et dans le récit des fêtes poétiques, en l'honneur de saint Isidore (justa poética), d'autres
encore, dont le nom m'échappe, avaient célébré les gloires littéraires de leur siècle. Vicente Espinel n'a pas oublié les plus remarquables écrivains de son temps dans les deux chants de son Temple de mémoire (Casa de la memoria). Nombre de prosateurs et de poètes sont aussi censurés ou cités avec éloge dans les trois remarquables épîtres du sévillan Juan de la Gueva sur Fart poétique (Èjemplar poético).
Mais aucun de ces ouvrages n'a rien de commun avec celui de Cervantes, sauf le dernier, où la satire trouve place h côté de la louange. Mais le poëme de Juan de la Cueva est essentiellement didactique; tandis que le Voyage au Parnasse est une véritable satire littéraire où la critique domine, tempérée par la plaisanterie.
Le Voyage au Parnasse ne peut être comparé non plus aux poèmes burlesques les plus célèbres dans la littérature espagnole : YOrlando, de Quevedo ; la Mosquea, de José de Yillaviciosa; la Burromaquia, de Gabriel Alvarez de Toledo; la Gatomaquia, de Lope de Vega; la Proserpina, de Pedro Silvestre del Campo. Il y a bien quelques pièces de vers satiriques qui ont quelque parenté avec ce poème, par exemple quelques boutades spirituelles de Quevedo et quelques épîtres de Hurtado de Mendoza. Mais c'est tout.
En réalité, je ne trouve guère parmi les contemporains de Cervantes que deux auteurs qui, sans avoir adopté la même forme, aient poursuivi le même but; ce sont préci-
sèment ies deux poètes dont il a parlé peutêtre avec le plus d'estime : Andrés Rey de Àrtieda et Luis Barahona de Soto. Le premier a fait une critique excellente et très-vive de l'école dramatique qui florissait en Espagne sous le règne théâtral de Lope de Vega, dans son épître au marquis de Cuellar sur la comédie (1605). Le second nous a laissé un tableau peu flatté et très-ressemblant de la poésie de son temps, et une satire virulente contre les méchants poètes (contra los malos jjoeîos). L'épître de Rey de Artieda et les deux épîtres de Soto Barahona peuvent servir de commentaire a la satire littéraire de Cervantes, et elles éclaircissent bien des passages obscurs du Voyage au Parnasse.
Pour terminer cette courte revue, ajoutons que Lope de Vega, émule de Cervantes, et rival malheureux toutes les foie qu'il a voulu lutter avec cet incomparable maître, a fait a son tour une espèce de Voyage au Parnasse sous ce titre non moins mythologique et un peu moins clair: «Le Laurier d'Apollon, » El Laurel de Apolo. C'est un poème qui ne manque point d'agrément, malgré sa longueur démesurée, et d'une versification harmonieuse et facile; mais il est, malgré ses bons côtés, ennuyeux comme tous les panégyriques. Lope de Yega, très-jaloux de sa popularité, ne reculait devant aucun sacrifice pour la maintenir, son habitude était de louer tout le monde : en lui rendait ses éloges avec usure, et il était satisfait de cet échange. Dans son Laurier d'Apollon, il n'est
si mince rimeur qui ne reçoive une couronne : poètes et poétereaux, rimeurs et versificateurs de tout ordre sont également couronnés des feuilles de l'arbre que n'atteint point la foudre. Aussi l'auteur a-t-il raison de déclarer dans sa préface qu'on ne saurait se méprendre sur ses intentions : « El ânimo dira su discurso : alabanzas son de todos. »
Rien de plus juste. Le Laurier d'Apollon, en dix chants (Silvas) est un panégyrique universel. Malheureusement, quand on s'impose l'obligation de louer tout le monde, on est forcé de n'exclure personne et d'ouvrir la porte toute grande à l'élite et à la cohue. Ainsi a fait naturellement Lope de Vega, et c'est dans cette absence de toute espèce de choix et de discernement, qu'il cherche avec naïveté une excuse, « porque me guiaba lo que se me ofrecia. En d'autres termes, il prenait au hasard et ne se donnait même pas la peine de mettre un peu d'ordre dans cette foule bigarrée. Le poëme est sans plan, les épisodes très-impertinents (el Bano de Diana, el Narciso), y tiennent une place énorme, et la fin est une flatterie un peu grossière à Philippe IV, ce roi imbécile et bel esprit, qui ressemblait beaucoup k l'empereur Claude. Au moment où Apollon, pressé par tant d'aspirants à la couronne poétique, hésite à choisir un lauréat, Iris descend du ciel sur son rayon multicolore, et de la part de Jupiter, l'agile messagère annonce que le laurier sera remis à Philippe IV, et que ce
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prince sera chargé de le donner au plus digne. Cette solution équivoque est bien digne d'un courtisan.
Cervantes ne comprenait point ce système de complaisance générale; il distinguait entre le bon et le médiocre, entre le mauvais et l'excellent. Les lecteurs français qui voudront faire avec lui le Voyage du Parnasse trouveront, nous n'hésitons pas à le dire, non-seulement un guide sans pareil qui ne les laissera pas s'endormir en chemin, mais encore un critique de la grande école, d'une sagacité rare, d'un goût exquis, incomparable dans l'art si difficile d'enseigner la vérité en riant, et de rendre la sagesse aimable.