LIT
assez animé, plutôt blanc que brun, un peu voûté des épaules, et non fart léger des pieds; cela, dis-je, est le portrait de l'auteur de la Gatatée, de Don Quichotte de la Manche, du Voyage au Parnasse et d'autres œuvres qui courent le monde à l'abandon, peut-être sans le nom de leur maître. On l'appelle communément Miguel de Cervantes Saavedra. »
Tout cela est dit avec une délicatesse infinie et un accent de naïveté charmante. Il ajoute qu'il était bègue, mais que sa bouche était toujours prête à dire la vérité.
Ce portrait est achevé et le caractère de l'homme se peint sur son visage. C'est un mélange incomparable de bonté, de bonne humeur et de franchise, où la bonhomie laisse à peine percer une pointe de malice.
Dans ces yeux et sur ce front brillent les facultés les plus heureuses de l'intelligence, relevées encore par les hautes qualités d'une grande âme. Il suffit de le regarder pour le connaître. Veut-on l'apprécier à sa valeur?
qu'on ouvre ses écrits. Il y est tout entier, et à chaque page, presque à chaque ligne, il apparaît tel qu'il fut en effet : bon, généreux, indulgent, dévoué, juste surtout, animé de la passion du vrai et du beau, toujours jeune de cœur et d'esprit, malgré les rudes leçons de l'expérience. A mesure qu'ils avancent dans la vie, les hommes vulgaires deviennent égoïstes. Il n'en est pas ainsi des hommes véritablement grands.
Dans le Voyage au Parnasse, où il s'est rendu naïvement justice, car il parle souvent de lui, mais naturellement, sans dé-
leurs comme sans fausse modestie, il dit, après avoir énuméré ses écrits et ses exploits et motivé tout ce qu'il a fait pour la gloire :
œ J'ai eu, j'ai, et j'aurai toujours, grâce à mon inclination naturelle, la pensée libre de toute adulation. Jamais mon pied n'a Toula le sentier de l'iniquité, de la fraude ni du mensonge , fléau de la vertu aainte. Je ne m'irrite point contre ma mauvaise fortune, content de peu, quoique désirant beaucoup. ■> C'est ainsi qu'il s'eiplique devant Apollon, dont la cour est envahie par ses confrères les poètes, tandis que lui-même ne trouve pas un siège pour s'asseoir : s Eh bien! dit le dieu tlu Parnasse , plie ton manteau et t'assieds dessus. — Hélas, Sire, ne voyez-vous pas que je n'ai point de manteau? — N'importe, dit Apollon, j'ai plaisir à te voir, même en cet élat. L'honneur mérité vaut souvent plus que celui qu'on obtient , et la vertu est un manteau qui cache la laideur de la misère. ■ A cette grande parole, j'inclinai la tête et restai debout. »
C'est qu'à l'apogée de sa gloire, lorsque le fils de son intelligence (hijo del entendimiento, c'est ainsi qu'il appelle son Don Quichotte), avait rendu son nom à jamais célèbre, Cervantes était dans la gêne, vivant à grand'peine des libéralités mesquines du comte de Lémos elde I'archevêquede Tolède.
Un chapelain de ce prélat nous a laissé sur l'état précaire où était réduit Cervantes, un écrit qu'on sera bien aise de lire {g).
Le voici lel qu'il se trouve dans la censure de la seconde partie de Don Quichotte ■
- Le 25 février de celte année 1615, Mgr de Tolède ayant été rendre visite à l'ambassadeur de France,
plusieurs gentilshommes français, après la réception, s'approchèrent de moi, s'informant avec curiosité des ouvrages en vogue à ce moment. Je citai par hasard la seconde partie de Don Quichotte, dont je faisais l'examen. A peine le nom de Miguel de Cervantes futil prononcé, que tous, après avoir chuchoté à voix basse, se mirent à parler hautement de l'estime qu'on en faisait en France. Leurs éloges furent tels, que je m'offris a les mener voir l'auteur, offre qu'ils acceptèrent avec de grandes démonstrations de joie. Chemin faisant, ils me qur.stio:iiu;reiu sur suu âge. sa qualité, sa fortune. Je fus obligé de leur répondre qu'il était ancien soldat, gentilhomme et pauvre. — Eh quoil l'Espagne n'a pas fait riche un tel homme? dit un d'entre eux; il n'est pas nourri aux frais du trésor public? — Si c'est la nécessité qui l'oblige à écrire, répondit son compagnon, Dieu veuille qu'il n'ait jamais l'abondance, afin que, restant pauvre, il enrichisse par ses œuvres le monde entier '. =
Un fait qui prouve sa détresse, c'est que dans l'eapace de sept ans, de 1609 à 16)6, il se vit obligé de changer six ou sept fois de domicile; une année avant sa moi t, il fut judiciairement expulsé du logement qu'il occupait dans la rue du Duc-d'Albe, d'où il se réfugia dans un misérable réduit de la rue del Léon, au coin de celle de Francos. C'est là qu'il mourut (h). Aussi avait-il accoutumé de dire « qu'il avait beaucoup d'amis, mais qu'il les devait a son humeur et non à sa fortune. «
IL eut aussi beaucoup d'envieux, parce qu'il était riche de ces biens que la fortune ne donne pas, qu'elle n'ôte pas : l'esprit, le talent, le génie, le courage et la grandeur