‹ Le voyage au ParnasseChapitre 39 sur 49 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

Le dieu parleur était suspendu à ma bouche de vieillard; muet alors, car celui qui écoute doit garder le silence. Tout à coup j'éternuai bruyamment, et pour conjurer le fâcheux présage, je fis des signes de croix et m'empressai aussitôt d'obéir à l'ordre du grand Mercure. Je regardai la liste, et m'aperçus que le premier nom était celui du licencié Juan de Ochoa, mon ami, comme poète, et un vrai chrétien. A la louange de ce noble esprit, je dis que sa haute raison peut hâter la mort de l'ennemi. S> son génie ne se distrait et s'entretient dans la grammaire espagnole, Apollon ne verra pas son pareil ; car par sa poésie, unique au monde, il peut espérer de mettre le pied au sommet de la roue inconstante ou de la boule mobile.

Celui-ci, la lumière des comiques , se nomme le licencié Poyo, dont le soleil n'est obscurci par aucun nuage; mais comme il est absorbé sans cesse par ses imaginations, et par ses inventions chimériques, il ne se rendra point au combat tumultueux.

Celui-ci, que tu places le troisième sur ta liste, se nomme Hippolyte de Vergara. Si tu fais dessein de l'emmener au Parnasse, tu es sûr d'avoir en lui un dard aiguisé, une flèche, une arquebuse, un foudre prompt à frapper l'ignorance.

Celui-ci, dont le génie est fleuri comme le mois de mai, et qui débute maintenant par de nouveaux essais de comédie, c'est Godinez.

Et celui-ci, dont les vers si doux transportent les âmes d'amour, lorsqu'il se livre aux regrets ou aux chants amoureux et tendres, c'est un soldat qui en vaudra mille, lorsque l'élite des combattants choisis affrontera cette entreprise sans exemple. C'est, dis-je, doh Francisco, si renommé dans la double profession des armes et des lettres, qu'Apollon le proclame son égal, de Calatatud est le complément de son nom. C'est tout ce que je puis dire pour effrayer l'envie.

Celui-ci qui vient à la suite, est un saint, je veux dire, un poète de renom : il se nomme Miguel Cid, etil ravit d'admiration le chœur des Muses.

Celui-là, qui hisse ses vers sur les épaules de Calisto, tant célébré par la renommée en tout temps, c'est ce poète charmant et spirituel, si bien accueilli, le plus sonore et le

plus sévère de ses confrères en Phœbus; celui-là même qui possède uniquement le secret d'écrire avec un charme et un esprit si rafiinés, qu'on ne lui connaît point d'égal au monde. C'est Don Luis de Gongora, que je crains d'offenser par ces louanges écourtées, bien que je les pousse au degré le plus extrême.

0 toi, divin esprit, qui obtiens dès à présent la récompense proportionnée à tes vœux et à tes souhaits bien placés, divin Hehhera, dans des emplois nouveaux et trèsmérïtés tu exerces ton fonds, aspirant aux trophées célestes. Tu contemples la splendeur éclatante et radieuse de ta belle lumière, en celle qui comble ton âme de béatitude. Tel qu'un lierre tu t'attaches au mur indestructible de l'immortalité, el de ce qui est dans ce monde rempli de ténèbres, tu ne fais aucune estime.

Et toi, don Juan de Jaûregui, dont la plume hardie vole si haut, que je puis t'élever au-dessus des sphères, laisse un moment Lucain, qui respire dans les accents, et d'un regard compatissant, contemple la situation fâcheuse d Apollon. De mille imprudents les dépouilles t'attendent; ils se comparent aux champs fertiles, et ils sont comme le chaume après la moisson.

sant renfort, don Félix Arias, sois docile aux doux accents qui t'appellent; elles te conjurent de défendre contre cette gent mécréante, leur beauté et le courant éternel

mme le chaume après la moiss El toi, de qui les Muses attendi

d'Aganippe et d'Hippocrène. Voudrais-tu permettre par hasard que dans la suave liqueur se désaltérât un poète qui sue et a le hoquet en faisant ses vers? Non, tu ne le voudras pas; trop riche et féconde est ta veine pour que tu souffres rien d'imparfait.

Seigneur, dis-je a Mercure, effacez celui qui vient après ; ce n'est qu'un sot joueur, qui ne sait ouvrir le jeu que par des satires.

Pour celui-ci, tu peux le priser haut; c'est Alonro de Salas Barbadillo, qui a mes sympathies et toute mon estime.

Celui qui vient ensuite, s'il faut le dire, garde-toi de l'embarquer; tu peux le rayer de ta liste. Le dieu dit : « J en suis bien aise. » — C'est un jeune présomptueux qui prétend imiter Ganymède, avec ses oripeaux gothiques. Si lu m'en crois, tu t'en iras sans

Tu n'agiras pas de même avec celui-ci, le grand Luis Cabrera, qui, tout petit qu'il est, atteint toutes choses, car il sait tout. C'est un maître connu en histoire, et si profond dans ses discours sensés, que tu croiras voir Tacite, si je te le montre.

Celui qui s'avance est un galant homme, éprouvé par les vicissitudes du sort changeant et par la dure étreinte du temps variable. Riche autrefois de biens périssables, et plus riche encore à présent de ceux qui ne

Eassent point, il sera ferme à ton service, e rocher qui se dresse au-dessus de la mer brave les assauts des flots mobiles sans en être ébranlé. En vain Borée, déchaînant sa- f'u-

reur sur la terre, veut courber les cèdres superbes; ils tiennent bon sans plier. Celui qui est un exemple vivant de cette force de résistance se nomme Don Lorenzo Ramirez de Prado.

Celui qui vient après est Don Antonio de Monroy, modèle d'esprit et de courtoisie.

Pour la valeur héroïque, autant que pour la science, son capital est si riche qu'il peut donner satisfaction aux désirs les plus ambitieux. Je vois en lui bien plus qu'il ne promet.

Celui-ci est un seigneur de noble prestance, et dont l'âme ressemble de tout point à celle de Torquato. Je parle de Don Antonio de Paredes, que ses amies les Muses ont comblé, pour ce qui est du génie et des mœurs, des dons de l'âge mûr, en ses vertes années.

Celui-ci, dont tu envies l'aide, c'est Don Antonio de Mendoza; en l'emmenant à la suite, tu rendras un signalé service à Apollon.

Celui-ci, qui faille charme des Muses, plein de grâce, de bon goût et de sens, emporte la palme du discernement; il se nomme Pedro de Morales, façonné par la politesse des cours, un asile ouvert à mon malheureux sort.

Celui-ci, qui a sa pointe de Zoïle, est le grand Espinel, dont l'incomparable style mérite le premier rang que lui a valu la guitare 1 .

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