‹ Le voyage d'Anacharsis; vaudeville en 3 actes et 5 tableauxChapitre 221 sur 429 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

LE COMTE, JEANNE

[Pendant la scène précédente , et une partie de

celle-ci, le comte, masque souvent ses traits

avec un mouchoir dont il vient de s'éventer.)

LE COMTE, a part. Ma foi, puisque le mariage peut seul assurer mon triomphe, soit!... mais i ommc il n'y a que mon père qui puisse m'y contraindre... [Se désignant.) le voila !... llum !... allons doucement !... {Haut.) Vous dites donc, la belle... {La voyant se renfoncer dans un coin.) Esl-ce que vous voulez vous fourrer dans un trou de souris? Est-ce que je vous fais peur?

JEANNE, tremhlant. Non, Monsieur; mais...

LE COMTE. Ap[irocliez donc !

JEANNE, s'approchant les yeux baissés. Le cœur me bat !...

LE COMTE. Encore !... encore, morbleu!... Ah! c'est heureux.

JEANNE. Oh! .Monsieur, comme voire (ils vous ressemble!

LE COMTE. Oui... oui... On se ressemble de plus loin. (D'un ton bourru.) Eh bien ! c'est M. mon fils, dites-vous ?

JEANNE, se levant. J'en aurai!... et apris tout,

LE FAUCONNIER

JEANNE, les yeux baissés. Oui, Monseigneur...

LE COMTE. Il vous a fiill la cour?

JEANNE, s'enharJissaut. Oui, Monseigneur...

LE COMTE, se radoiicissaut. Eh bien! que vou. lez-vous que j'y fasse... il ne fallait pas l'écouter!... Il n'ira vous épouser, n'cst-co pas?...

JEANNE, dignement. Pourquoi non?..,

LE COMTE, avec un gros rire. Oh ! oh! oh ! un de Mailly !

JEANNE. Ce n'est pas sous ce nom quo je l'ai connu d'abord... Monsieur!... et lorsque je croyais sa foriune, sa naissance inférieures à la mienne... je consentais bien à l'épouser moi!...

LE COMTE. Jo no dis pas!... mon Dieu, il se peut qu'Armand vous aime... mais si l'on épousait toutes les femmes que l'on aime... on n'en finirait pas '...sans compter que mon fils se marie demain... par ordre !...

JEANNE, vivement. C'est pour cela que je viens à vous!.... car vous ne savez donc pas que je suis perdue... (Mouvement du comte.) Oui, monsieur le duc!... lorsque blessée de ses tentatives outrageantes... je m'étais renfermée dans ma modeste demeure, ne demandant à Dieu que d'oublier l'homme qui avait voulu me tromper... il n'a pas craint d'y pénétrer... la nuit... heureusement, Thérèse et moi nous avions pris la fuite!... mais hélas!... j'étais loin de prévoir qu'au point du jour, mon persécuteur serait vu sortant de chez moi...

LE COMTE, attentif. Eh bien?...

JEANNE, avec confusion, iugez de mon élonnement, Monseigneur, quand hier, je relouruai à Marly!.,. Quel changement, mon Dieu!.., moi, toujours chérie, respectée des habitants... je ne rencontrais que des visages dédaigneux... tout le monde s'éloignait, se parlait à voix basse... ils me montraient au doigt, en se disant : o La voilà ! c'est la maîtresse du maudit !

LE COMTE, involontairement. Ils ont osé?

JEANNE, avec désespoir. Oh! je crus devenir folle! (Avec explosion et tombant à ses pieds.) Fa vous le voyez bien, monsieur le duc... il faut qu'il m'épouse... ou que je meure! {Elle couvre sa main de larmes.)

LE COMTE. Relevez-vous donc, mon enfant!

JEANNE, à ses pieds. Non, Monseigneur!... si vous me repoussez, je n'ai plus qu'un refuge... le couvent !.,,

LE COMTE. Le couvent! (A part.) Je la perdrais!...

JEANNE, avec unèlonnemcnl na'if . Monsieur!... vous êtes ému:

LE COMTE. Non! non!.,.

JEANNE, avec indignation. Mais songez donc que je suis déshonorée!... que votre fils m'avait juré que je serais sa femme...

LE COMTE, feignant une grande surprise. Ilcia !

qu'esl-co que vous médites là!... il avait juré?...

JEANNE, vivement. Sur la croix de ma mère!...

LE COMTE, feignant d'être furieux. Ah ! mais, je croyais qu'il n'était question que d'une amou- relie en l'air!.. [Se promenant, acre colère.) Ah! vcntrebleu!... le drôle !... le pendard!-.. qu'il no se présente pas devant moi!

JEANNE, effrayée. Monsieur!

LE COMTE, s arrêtant. Ou plutôt... si, qu'il vienne!... cordieu!... je lui apprendrai... Et puisqu'il en est ainsi, le monde en pensera ce qu'il voudra!., mais il vous épousera... ou je no suis pas son père!...

JEANNE, presque à ses pieds. Monsieur !... Monsieur!., l'ai-je bien entendu! vous ne voulez pas me tromper?

LE COMTE. Vous tromper! moi! (La dévorant des yeux.) Oh Dieu ! comme si j'en étais capable... vous m'avez tout ému, tout attendri. (Lui ouvrant 1rs bras.) .le n'y tiens plus... embrassez-moi, ma fille!...

JEANNE, s'y précipitant. Sa fille!... ah! enfin !

LE COMTE, à part, l'embrassant. Oui!... enfin! l'état de père a ses agréments!... hum!.., [L'embrassant encore.) Pauvre petite ! tant de vertu!... de candeur!... de... (Voyant qu'elle est toute confuse de ces embrassades successives.) De la part d'un homme de mon âge, cela n'est pas suspect!

JEANNE, se dégageant timidement . Maintenant, monsieur le duc, permettez-moi de me retirer...

LE COMTE, la retenant vivement. Du tout! vous ne quitterez pas ce château... je vais envoyer chercher mon fils... et s'il me résistait... par la mort...

JEANNE, avec crainte. Vous croyez qu'il ne voudra pas?

LE COMTE, la regardant. Si... si... il voudra bien!... En attendant, il faut que tout le monde ici vous honore, vous obéisse comme à la comtesse de Mailly !... (A part.) Au moins jusqu'à demain! (Haut et remontant.) Adieu !... adieu , mon enfant, ma fille ! (A part, en la menaçant du doigt.) Oh! cette fois, Jeanne... tu ne m'échapperas plus! (// sort.)

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