‹ Le voyage d'Anacharsis; vaudeville en 3 actes et 5 tableauxChapitre 306 sur 429 · SCÈNE XI · texte numérisé non relu

SCÈNE XI

Les MÊMES, ANNAII, costume élégant d'Ècossiise. Deux Laquais, en livrée.

MARANS, immobile de joie. C'est elle!..

GULLIVER, à part. Une femme !.. Le brigand est marié!..

MARANS, s approchant. Est-ce un rêve?..

ANNAH, à part, tressaillant, et sans lever son voile. Ah! mon Dieu !.. le jeune homme qui mo suit partout, cl qui, hier encore, a failli se faire écraser!..

o'uniAN, montrant Murans. Signora, un noble étranger, un protecteur passionné des artistes,

iO

LE VOL A LA ROULADE

qui n'a pas craint de traverser les njers... pour vous entendre...

RiAUANS, à part. Qu'est-ce qu'il dit?..

ANNAH, toujours voUée, et d'une voix émue. Monsieur regrettera sans doute d'avoir fait le voyage pour si peu de chose?..

MARANS, vivement. Ne le croyez pas, Madame... signora... miss,.. (.4 lui-même.) Je ne sais comment l'appeler. Klle va donc chanter!.. C'est charmant!.. Je suis sûr qu'elle a une voix délicieuse.

GULLIVER, à part, dans son arbre. Ils vont me donner un concert... / virtuosi amhulanti!

MARANS, regardant O'Brian. A la bonne heure! voilà uu voleur original... et pourvu que je parvienne à voir les traits...

o'brian, invitant Marans à s'asseoir. Veuillez prendre place, monsieur le duc.

MARANS, à part. Il n'en démordra pas... Il m'en donne pour mou argent.

ANNAii, rt part. C'est un grand seigneur... Quel dommage!., il pourrait si bien s'en passer...

MARANS, posant son chapeau sur le banc de gazon. Je prends ma stalle.

GULLIVER, à part. Moi, je sarde ma loge. o'brian, levant le voile d'Annali. Nous vous écoutons, signora.

MARANS, ravi, et à part. Ah! quels yeux doux, expressifs!., et ce mélange de grâce, et de naïveté!..

GiLL!vi-:n, à part. Elle n'est pas mal, la petite Bohémienne.

ANNAii, à part. Comme il me regarde!.. Je ne sais pourquoi, mais je voudrais bien ne pas trop mal chanter devant lui.

o'brian, bas, à Marajïs. J'ai refusé pour elle des engagements magnifiques... mais elle ne veut faire de la musique qu'en petit comité... {Se tournant vers Annah.) Eh bien! signora... (Ju'allendez-vous?.,

MARANS, lui souriant Le parterre s'im[)atiente. GULLIVER, à lui-même. Et le paradis aussi. ANNAn, tout émue. Mon Dieu!., vous allez me trouver bien ridicule... mais, contre mon habitude, je me sens tout intimidée...

iiARANS, à Annah, gracieusement. L'auditoire n'est cependant pas nombreux.

GULLIVER, à part. Mais choisi.

ANNAH, souriant. C'est que Monsieur parait connaisseur... et cela épouvante... {Toussant un peu et cisaijant quelques son.";.) Hem !.. hum !.. Le cœur me bat... j'ai peur... (De même.) Ilem !.. hem!.. Ah! je ne pourrai jamais!..

o'brian, a'.armé. t^;i'est-ce que vous me dites là?

iiARANS, avec inlérét. Une indispo.^ition subite? o'brian. Il faudrait faire une annonce!

GULLiviîR, à part. Et rendre l'argent!... Qu'on rende l'argent.

o'brian, a Marans. Je vous prie de croire , Monsieur, que jamais ça ne nous est arrivé...

A^yAU, souriant. Que voulez-vous? ilya commencement à tout! el s'il m'est absolument impossible...

UA[\ATSs,vivemenl. Ah! je vous en supplie... no nous privez pas du bonheur (|ue nous espérions... Allons, un pou de confiance!.. Cette voix si douce, qui charme quand vous parlez, ne peut vous trahir en chantant! Essayez! essayez! mon cœur vous tiendra compte d'un effort, même infructueux!..

ANNAu, à part. Comme il paraît aimable et bon ! (Bas, à Marans.) Vous y tenez donc beaucjaup?

MARANS, avec amour, bas. FMus que je ne puis vous diie !..

ANNAH, à part. Puisque ça lui lait tant de plaisir!.. (Haut.) Vous serez Indulgent?

MARANS, faisant le geste d'applaudir, J'a[)plaudis, d'avance.

GULLIVER, à part. Oh! si je ne suis pas content, moi, je siffle!.. Non, diable, ça ferait venir toute la bande !

ANNAH, chante d'abord avec émotion, puis, se remet^ peu à peu.) Air: L'a/'r au lo'n rctcntt (La chanteuse voilée). Je suis l'esprit follet Du beau pays d'Espiigne, Farfudct, Comme un trait, Je descends di; la nionta!.5iie !..

Aussitôt que la nuit Étend son voile sombre...

A mJuuit Et sans bruit.

Je me glisse coumie une oinbre...

Sous les balcons charmants Des beautés de Navarre, Alors, pour les amants Résonne ma guiltarc.

De plus d'un hidalgo.

Trop tendre et trop timide, Je ne suis que l'écho, Ma vois lui se.rt de guidn!..

Et puis "a celte belle, Longtemps cruelle, Qui pleure un infidèle, (^)u'en vain picn d'elle Sun cœur rappelle...

Je dis tout bas :

Pour gai'dor vos appas Ne vous désolez pas !..

Venez danser... 0i;ti.'udi>7.-Y0us... ah !.. Venez, jeunes lillettes, Des castignctics Le douv rcfi aiii A retenti soudain.

ACTI:: I, SCj^NE XI.

Formez sans peine

Nouvelle chaîne...

L'cspril follet, en daii'^nnt .'ivec vous,

Saura vous trouver un époux, {ffii.)

Dansez, s;ins craindre les jaloux,

Sans craiuihe les jaloux.

Dansez pour trouver un époux, (ôis.) Dansez, dansez pour trouver un époux !..

M.vnvNS, applaudissant avec entlioxisiasmc. DélieiiMix! {O'iiiian s'incline.)

(;iir.i.ivi;n , eiitrainé et applaudi fis an t aussi. Cole.^ta! bis! {Se rpcachant.) Oh!

o'BniAN , levant le nez. Qu'est-ce que c'est que ça ?

AN.vAif, montrant l'arbre. Une seconde galerie !

MARANS, riant. Un clievalior du lustre !

o'brian , cherchant à voir. Je n'en emploie jamais !

A.NNAii , riant. Alors, c'est un L'illet donné... qui se sera faufilé...

GULLIVER, montrant sa tête seulement. Du tout! loge louée! payée (ravance. {A lui-rm^ine.) lit le prix des places considérablcincnl augmenlé!

A.N.NAii, riant. Oh! la drôle de ligure!..

MARA.NS. lié, c'est noire baronnet !..

AN.NAU. Mallre corbeau sur un arbre perché !..

o'brian. C'est juste ! il a le droit. (.^1 Gulliver.) Descendez donc, .Monsieur...

GiLLivER, à lui-ini^nie.W veut me faire prendre un su|iplément. (Uaul.) Non pas... J'entends Iré.sbien, à dislance! j'aiiiion lorgnon! (// j/ o iciun petit jeu !)iuetenlre O'brian et (iullivcr,penilantlequcl Marans s'approche furlivcment cl'Annah.)

MARA.NS, haut d'abord. Ah ! signora ! je ne sais comment vous exprimer... le ravissement! (Bas et rapidement.) Il faut que je vous revoie , il y va de ma vie! el si je ne craignais d'éveiller les soupçons de votre mari...

A>".\Aii, bax, élonnée. Mon mari?

MARANS, montrant 0 Brian. L'Irlandais.

ANNAH, bas. O'Brian? c'est mou oncle! je ne suis pas mariée..

MARANS, bas (1). Ah ! lanl mieux ! {Ave^ passion.) Je puis vous dire alors à quel point je vous ai... {Voyant 0' Brian revenir à eux et chantjcant d'intention, haut.) A quel point je vous admire!.. Non, d honneur, votre nieco. a le plus beau talent que je connaisse... et je n'ai jamais rien entendu d'aussi parfait !

ANNAii, modestement. Monsieur... (A pari.) Je crois (jue ce n'était pas tout à fait cela qu'il voulait me dire ! mais, c'est égal, ses compliuienls me rendent bien heureuse! {EUe remonte.)

oBuiAN , à Marans. Je ne vous avais pas trompé. ..Vousvoyezcequel'on gagne à m'obliger.

GULLIVER, a part. EtVronté coquin! {Faisant des signes de télè'jraphe au loin.) Si les gardes

pouvaient apercevoir mes signaux do délrcs>c!

o'uiiivN. Il nous reste à prendre congé de notre aimable |)ublic!

MVRANS, regardant AnnaJi. Quoi! déjà!

ANNAii, regardant O'Brian (1). Au fait, il est de bien bonne heure!

o'rrian. Il ne serait pas prudent (h; nous allarderdanscetle forél! et puis, la fraîcheur du soir... {Faisant un salut gracieux à Marans.) Nous emportons avec nous...

GiTLLivKR, bas, avec colère. Je sais ce que tu emportes, filou!...

o'brian, achevant. L'espoir bien doux de vous rencontrer, une autre fois!

GLLLivHR, à part. Merci, Fra Diavolo ! {O'Brian va prendre des mains des laquais la pelisse d'Annah.)

GULLiviiB, à lui-mé.ne. Uno voiture!., des laquais ! où diable les a-t-il volés !..

MARANS, bas, à Annah. Vous quitter! pour toujours, peut-être!

ANNAH, à pari. Pauvre garçon, ça me fait bien de la peine aussi...

MARA.NS, regardant le bouquet de violelles qu'elle lient à la main. Sans un souvenir qui n^.o parle de vous !

ANNAii, suivant son regard. Un souvenir?

MARANS. Sans espoir d'entendre encore celle voix si louchante!..

ANNAii, avec empressement. Mon Dieu ! voulezvous que je recommence?

MARANS, souriant en voyant revenir O'Brian (2). Hélas : mes moyens ne me le permettent pas!

ANNAii, à O'Brian pendant qu'il lui niet sapelisse. Fsl-ce que vous l'avez fait payer trop cher?

o'brian, 6«.s. Du tout! le prix du bureau!

ANNAii, souriant à Marans. lin tout cas, les artistes n'y regardent pas de si près. {A part.) Jo ne veux pas le laisser triste el mécontent. {Haut, gaiemenl,à O'Brian.) Et l'on peut donner à Monsieur quelques mesures, par-dessus le marché.

BiAR\NS, ravi. Vraiment?

GULLIVER, .sur rar6re. C'est ça, la bonne mesure...

ANNAII,

Air du Chamelier (Enfant prodiiçue).

Ah! ah! ah! ah! ah!

Quand pour l'autre rive

Vous allez partir,

Qu'une tleur vous suive

Comme un souvenir'..

Son parfum rappelle

Les premiers rêves du cœur...

C'est léeho lidele

Des jouis de bonheur!

Ah! ah! ah! ah! ah!

{Pendant la dernière reprise les autres accompagnent par le chœur suivant:)

LE VOL A LA ROLLADE

ENSEMBLE

UARANS.

Ah ! brava! brava!

Mieux qu'a l'Opérai Ahl brava ! brava !..

Du bois cbaquo fauvette, Tout bas i'ccoutant,

S'arrùtc,

Muette, Kt prend, en cachette, Sa leçon ilc chant.

o'brian.

Ah! brava! brav;)!

Très-bien, miss Annah!

Ah ! brava ! brava !

Trouver pareille fôtc, Tout en voyageant!

C'est une fauvette.

Et l'on ne regrette Jamais son argent.

GULLIVER

Ah! brava! brava!

Coninie a l'Opéra !

Ah! brava! brava!

Oui, de sa chansonnette Je suis fort content!

C'est une fauvette Et je ne regrette.

Moi, que mon argent.

(En finissant et en faisant le dernier trait, elle salue Marans et laisse tomber son bouquet de violettes, comme par mégarJe ; Marans le ramasse et le cache. La musique continue jusqu'au chœur.) MARANS. Son bouquet!

o'brian, aux laquais. Conduisez !a signera à sa

voilure... {Annah disparait à gauche suivie des

laquais.) MARANS, voulant la suivre. Permellez-moi

d'offrir ma main...

o'brian, l'arrêtant avec politesse. Vous n'irez

pas plus loin. Excellence! Bien flallé d'avoir fait

voire connaissance. (A mi-voix.) El pour que

vous ne conserviez pas de doutes injurieux sur

mon compte...

marans, voulant suivre Annah. Hé! que m'importe !

o'brian, monfrajit son pistolet. Voyez! le pistolet n'était pas chargé (// fait jouer la détente.)

GULLIVER, se récriant. Oli! le lâche! si je l'avais su !...

o'brian, sortant. A l'avantage! (Il disparaît.)

MARANS, le suivant. A tout prix... je saurai qui elle est!,. (Il disparaît.)

GULLIVKR, descendant vivement de l'arbre. C'est ça... tenez-le bien, mon Français!.. Au voleur! au voleur! J'ai là mon fusil... je le roule... comme un lapin. {Il court prendre son fusil en criant.)

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