‹ Le voyage d'Urien, suivi de PaludesChapitre 19 sur 19 · LES NOURRITURES TERRESTRES · texte numérisé non relu

LES NOURRITURES TERRESTRES

A mon ami Maurice BF.ArBOURG.

SU Titj-rus Orphcus.

Virgile.

« Un jeune homme plein de passions» — comme disait René brûlant et chaste — après mi an de voyag-e, durant lequel, départi pris, mais non sans luttes difliciles, il a pu, — tant l'adoration émerveillée de la nature lui semblait préférable, tant l'occupait sa joie volontaire de vivre et son souci de voir telle quelle chaque chose — bannir pour un long- temps les livres, soulever les rideaux, ouvrir, briser les vitres dépolies, tout ce qui s'épaissit entre nous et l'Autre, tout ce qui ternit la nature, harmoniant enfin sa vie et ses pensées, selon l'optimisme éperdu où l'avaient conduit son tempérament d'abord, puis son admiration pour Gœthe et la lente méditation de Leibniz, Durant près d'un an. malade, aimant désolé-

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ment, désespérément la lumière, il goûta ce faisant plus de joies, pense-t-il, qu'il n'en g'oû ta jamais avant, fut-ce dans l'étude — à tout simplement adorer.

Près d'un peuple qui s'invétère, d'une religion différente, d'une morale parfois contraire et i^ourtant belle, il a pu trouver très étrange et maladif soudain, y repensant, Fétat de criti(|ue et le soin de prosélytisme qui l'avait luimême et souvent tourmenté jusqu'alors — l'agitation de ces hommes du Nord croyant toujours qu'au-dessus du bien se pourrait obtenir quelque mieux préférable. Il a pu soudain n'y presque plus rien comprendre, considérant la pensée comme une perplexité non imposée, et l'admiration comme une prière suffisante. Volontiers il eut dit, comme Luther au jeune théologien soucieux : « Va boire ! » Il fallait, resongeant de là-bas à Paris, à cette agitation sur place, à cette localisation du bonheur, à cette myopie des fenêtres, à ces contrôles du plaisir, à cette interception du

soleil, à cet étoiiffement des gens qui s'obstinent à ne respirer l'air plus qu'à travers des cigarettes — il fallait certes que lui-même en fût loin et depuis longtemps, pour songer même à en sourire, car il n'a pas l'esprit frondeur et ne rit que de ce qu'il a connu.

N'importe; il écrit un livre, et puisqu'il avait envie de rire, il trouva du même coup ridicule également le contrôlé, le contrôleur, celui qui veut lever les contrôles et celui qui ne saitpas y échapper. Il estimait, soit dit en passant, que ces deux solutions sont simples : ou négliger les contrôles (éviter, supprimer), ou ne pas s'en apercevoir. Il écrit ce livre, l'auteur, et pour plus de rires encore, pour montrer (pi'il ne rit pas rien que des autres, il l'écrit à la première personne. — « C'est une confession », pense-t-on aussitôt, et ses premiers livres l'annoncent. — Les vices d'esprit qu'il rappelait ici pour en rire... «Ce sont les siens ! » Et sans souci qu'alors ce li-

vre, si confessionc'était, niait ses précédents, l'un dit : « Que vous êtes triste ! » — Mais non ; je suis gai ! — L'autre : « Ah ! que vous êtes psychologue ! » — J'ai l'horreur des psychologies. — « Mais alors, que voulezvous dire ? » — Précisément, que l'on ne peut rien dire. — « Vous devez bien vous ennuyer ! » — Jamais moi-même. — « Votre livre est trop plein de symboles. » — C'est pour me moquer des symboles. — « L'air n'est pas toujours gris ! il est d'autres belles journées. » — Pourquoi d'autres ! toutes les miennes sont belles. Veuillez croire : je ne suis pas celui qui dit Je dans Paludes, et qui ne porte pas d'autre nom. Je ne me plains de rien, — pas même de moi-même, et je m'estime satisfait. Heureusement je suis heureux. Ce dont je ris, c'est de Paludes — c'est pour ce rire que je l'écris... O protestations infinies ! — N'eussé-je pas dû, comme je le désirais d'abord, écrire à la fin de mon livre, pour qui ne l'eût pas bien compris, pour qui

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se fàt mépris sui' moi-même, et pom^ moimême, et pom^ chacun : A un livre factice convenait une aussi factice conclusion : — mais que le lecteur patient veuille bien ne reg-arder tout ce livre que comme une préface à celui qu'il sera bientôt heureux de lire sous ce titre : Les Nourritures terrestres.

— Un vilain titre . dil Angxle. — Tant pis , repartis-je.

Certes, c'est une terrible chose que de faire un livre ; vous le savez, Monsieur, aous qui en faites. — Et c'est une des plus irritantes manies de l'esprit que, lecteur, il ne puisse accepter simplement, pour ce c^u'on la lui donne, chaque phrase; qu'il prenne au sérieux la page où l'on plaisante, et, lorsqu'on parle gravement, qu'il sourie linement et dise : « Je vois bien c{ue vous plaisantez ! » — Grâce à ces jugements, le passé compromet l'avenir ;

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ils n'admettent pas que l'on soit, comme le temps d'azm' et dénuées, un composé mal défini de rire et de mélancolie. Pour avoir une fois j)leuré, on ne croit plus à notre rire ; on ne croit plus qu'à lui pour avoir une fois plaisanté. A cliacpie livre, il faut s'en redéfendre; il doit s'envelopper, ce livre naissant, de protections, d'ol)jections, de réfutations, comme Hercule enfant de langes et de serpents étouffés. — Bien peu comprennent que ce que l'on veut faire, après une chose, ce soit précisément une autre. Cette première vous oblige; on attendait la même, un peu autrement habillée. Spécialisations et récidives ! la suite du temps les propose, l'habitude les impose et le public y applaudit. — O monde infiniment renouvelé! (pii donc sous \ os aspects divers reconnaîtra voire immortelle ressemblance ? — O Nature perpétuellement semblable à tout et à toi-même, qui donc, qui donc en ta monotonie épuiserait le goût de tes formes nouvelles, l'intarissable élan de tes rires et de tes harmonies

— source d'amour que j'aime. — Inépuisable provision ! tout comique naissant du sentiment d'une inadéquation, chaque harmonie nouvelle perçue permet, promet un nouveau rire. Le comique évolue toujours en rapport avec le sentiment de l'harmonie. Le Vojyage d' Urien permet mon rire de Paludes; Paludes me permet mon sérieux d'aujourd'hui.

— Pour avoir fait (avec quelque sourire) une « table des phrases les plus remarquables de Paludes », on a cru que je me moquais du lecteur. Qui l'a cru ? ■ — Un lecteur. — Tant pis pour qui l'a cru: je voulais simplement rire avec lui et de moi-même : il ne faut rire que de soi; — et c'est déjà bien assez drôle; mais on ne le remarque pas... La moquerie est à cause du moqueur, non de la chose persiflée. La moquerie est toujours une profanation. — Qui croit voir en ce monde du, médiocre, se trompe ; il n'y en a pas un seul brin ;

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ce que l'on croyait médiocre d'abord n'est que comprimé par le reste, et souvent gagne en profondeur. Si vous voyez médiocre, c'est que vous regardez de trop près; reculez! Elargissez votre vision ; n'isolez pas artificiellemment quelque chose pour que médiocre il apparaisse. — Le médiocre n'existe que dans les œuvres de l'homme, et seules sont sans excuse de l'être les œuvres d'art, parce que leur beauté seule les motive et les justifie — et parce qu'elles sont isolées.

Monsieur, je ne suis pas Tityre. Rien ne m'a paru médiocre en la vie. J'eusse sauvé mon apparence si j'eusse dit d'abord pour vous : (iPaludcs\ c'est l'histoire d'un esprit mal fait. »

— Ses défauts? — Un seul lui suffit : il préfère le mieux au bien. C'est pour cela quil veut réformer tous les autres. Défauts d'esprit,

— vertus chrétiennes... n'insistons pas, — car ce serait pour quoi dire? — Je ne me moque plus de rien. Toujours est-il qu'en lui, Tityre

a tout ce qu'il faut pour ne rien faire. Pour agir, il faut moins que pour ne plus pouvoir agir.

En cette table je voulais, pour qui ne l'eût pas bien compris, par le choix brutal de deux phrases, montrer ce qui m'importait le plus en ce livre. Hubert lui dit : « Tiens! tu travailles ! » Il dit cela avec stupéfaction. lUe répétera surtout. Je répondis : « J'écris Paludes » — Et voilà une idée soulevée. — « Il faut porter jusqu'à la fin toutes les idées qu'on soulève. » — Et voilà le sujet de mon livre. C'est l'histoire d'une idée plus que l'histoire de quoi que ce soit d'autre; c'est l'histoire de la maladie qu'elle cause dans tel esprit. Élément de vie, une idée ? non, de lièvre — d'appai^ence de vie ; elle est dévoratrice et se nourrit de nous ; nous ne sommes ici que pour lui permettrede vivre. De n'importe ([uelle autre j'aurais pu faire le sujet cVimtel livre. — On considère trop les idées comme des mortes, où la logique peut opérer ; tandis que ce sont elles

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qui vivent, et qui vivent à nos dépens: dans le cerveau, toutes chaudes encore, elles ne paraissent plus les mêmes, comme ces algues fluctueuses, lorqu'on les sort de l'eau, ternissent — et pourtant elles ne nous intéressent que là, palpitantes, vivaces, angoissantes. A quoi comparerai-je l'idée? — au germe cancéreux que A oici cpi'en un cerveau d'enfant je vais mettre; il ne grandira pas, je suppse, ou s'il grandit, ce sera puisant à même au cerveau de l'enfant; c'est là qu'il étendra ses racines; il l'emplira de maladie, suçant la santé de l'enfant pour sa vie autre et parasite. JVous sommes i'oués à ridée.

A (juoi comparerai-je encore l'idée? L'idée est i:>areille au petit grain dont nous parlait l'Evangile C'était la plus petite des semences — mais ([uand elle a grandi (et il faut bien qu'elle grandisse) — elle dépasse les grands arbres de la terre, et les oiseaux du ciel viennent habiter dans ses branches. L'Idée osl send)lable au rovaumc de Dieu.

dont aussi bien Jean eut pu dire : Il faut qu'il croisse et que je diminue. Nous ne ne nous sauverons pas de cela : on ne s'échappe pas de Dieu: Dieu nous possède infiniment. Dévouons-nous donc à ridée.

J'aime ainsi que chaque livre porte en lui, mais caciiée, sa propre réfutation et ne s'asseoie pas sur l'idée, de peur qu'on n'en voie l'autre face. J'aime qu'il porte en lui de quoi se nier, se supprimer lui-même ; qu'il soit un tout si clos qu'on ne puisse le supprimer que tout entier : qu'il ne laisse après lui pas de déchets, de résidus, pas de cendres; soit comme ces compositions chimiques, agglomérats, juxtapositions d'équipotences si parfaites qu'elles se maintiennent en équilibre et tranquilles, mais qu'une plus fervente étincelle va pouvoir à l'instant réduire, supprimer, au moins pour nos yeux, en une disparition volatile, en gaz subtil — hilarant. Le monde, j'en jurerais, n'est rien d'autre, et n'en est pas moins pour cela; — que dis-je? — ou

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mieux : que ne dirais-je : et n'est un tout que par cela.

Dans Paliides, Monsieur, je vous disais toutes ces choses et bien d'autres ; mais vous n'y avez rien compris — comme je l'expliquais dans Paludes. Car il faut aujourd'hui, et c'est une fâcheuse alternative, crier comme à des sourds ou risquer de n'être pas entendu. L'œuvre d'art répugne à ces cris. N'être pas entendu c'est comme parler au désert; dûtelle éclore dans le désert, moi je préfère l'œuvre d'art.

Ajouterai-je encore pour vous: Paludes c'est l'histoire de qui ne comprit pas la vie : de qui s'inquiète et s'agite pour avoir cru plus à' une chose nécessaire.

Été i8g5.

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