LA GAGEURE DU ROI
Le roi est à boire avec ses courtisans. L'un vante sa mère, l'autre sa sœur, l'autre sa femme. Le chevalier Mavrian vante la belle Auréa, sa fiancée.
— Où trouver telle vertu, telle fidélité — s'écrie-t-il — qui serait assez fou ])oui- espérer d'elle, non une promesse, non un baiser, mais seulement un mot, un simple mot au sens équivoque ! Car ni les pierres de prix, ni les rangs de florins dont les femmes aiment à se parer, ni le corail, ni les perles n'ont jamais tenté son cœur.
Le roi l'entend. Il dit :
— Chevalier, je gage de vaincre la vertu de votre fiancée.
— Sire — répond Mavriaii — si vous gagnez, faites tomber ma tète. Si vous perdez, donnez-moi ce que vous voudrez.
Le roi se lève. Il fait charger de joyaux vingt mules. Cinq partent le matin, cinq à midi et les dix autres le soir.
La belle Auréa dit, en recevant les présents :
— Dieu garde celui qui les envoie ; et que Mavrian vivo longtemps pour le remercier.
Le lendemain, le roi envoie dix nouvelles mules. Cinq portent des baumes précieux, cinq portent des robes de brocart. Il envoie aussi un page avec ces mots : (( Le Roi roits aime, /jf/Jc ; il vous ira voir cette nuit ! »
La belle Auréa se désole. Elle va trouver sa plus jeune camériste, celle qui lui ressemble tant de visage et de prestance.
— Ah ! sauvez-moi — soupire- t-elle.
— Madame, je suis votre esclave — fait la camériste.
— Prenez mes vêtements — dit Auréa — donnez-moi les vôtres.
Pnis elle lui noue les cheveux avec un ruban d'argent ; elle lui met au doigt un anneau d'or. Elle la couche dans son lit aux riches couvertures.
— Le Roi viendra ce soir — dit Auréa. A la tombée de la nuit, le roi arrive.
Il se couche auprès de la camériste, dans
le lit aux riches couvertures.
Un peu avant l'aube, il dit :
— Belle, donnez-moi une de vos nattes,
comme gage d'amour.
— Sire, coupez-la vous-même — fait la camériste.
— Belle — dit le Roi — donnez-moi votre anneau comme gage d'amour.
— Sire, le voici.
Le roi monte à cheval. Il s'en revient tout guilleret. Il fait appeler ses courtisans, témoins de la gageure, il fait appeler Mavrian ; il fait appeler aussi le bourreau.
— Voici les témoio-iiaores de ma vietoire, dit-il, en montrant la natte et l'anneau.
— Sire — dit Mavrian — cette natte n'est pas celle de ma fiancée ; cet anneau n'est pas celui de ma fiancée.
— Comment ! — s'écrie le roi courroucé.
— Sire — dit ^^lavrian — faites venir Auréa.
On la mande. Elle se présente toute parée, toute parfumée.
— Madame — dit le roi — me reconnaissez-vous ?
— Non, seigneur — fait Auréa.
— Femme sans pudeur — s'écrie le roi — osez-vous parler ainsi! N'avonsnous pas dormi tous les deux, cette nuit, sur le même oreiller? N'ai-je point coupé de mes propres mains cette natte sur votre tète ? Ne m'avez-vous point donné cet anneau ?
La belle Auréa se balance gracieuse-
ment. Sa coiiïure est défaite. Deux lourdos nattes lui roulent sur les épaules.
— Regardez, seigneur — fait-elle.
La belle Auréa secoue sa petite niain,
son gant tomb(\ L'anneau d'or brille à son doigt .
— Regardez, seigneur — fait-elle.
Le roi demeure ébahi.
— Sire, vous avez couché avec ma camériste — dit la belle Auréa — et elle éclate de rire.
Le roi sourit, malgré son dépit.
— Chevalier, — dit-il à Mavrian, — j'ai perdu. Votre fiancée est digne de vous. Nous vous marierons demain. Je vous donne mille doubles d'or sur ma cassette.