TENEZ, P.\S NÈGRE DU TOUT
— Ecoutez major, dit M. Valsuzon, il y a eu, il est vrai, l'autre année, certains pourparlers pour un mariage entre mon cousin Dumollet et ma fille Estelle, mai^* c'est rompu depuis longtemps, il y a plus de six mois qu'il n'en est plus question.
— Mais, fit Dumollet, je vous avais écrit que je viendrais au printemps...
— Mossieu! il est trop tard, ma fille est promise au brave major Zéphyrin Montauciel et la noce aura lieu dans trois semaines...
— Certainement! dit Estelle en jetant un regard d'admiration sur le major.
— Je m'y oppose, s'écria Dumollet, comment ! je serais venu à travers mille dangersjusqu'à Saint-Malo et...
— Halte-là, dit Zéphyrin Montauciel en saisissant le bras de son ex-ami, on ne se moque pas de Zéphyrin Montauciel, vous avez abusé de quelques I rails de ressemblance avec mon pauvre Mahomet Coglou pour vous im-
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miscer dans ma confiance et dans mon amitié, vous avez voulu me faire croire que vous aviez été à la Bérésina, que vous aviez élé gelé et que finalement vous étiez dégelé I Tous me prenez donc pour un imbécile, pour un oison, pour un bourgeois? Cela ne se passera pas ainsi, monsieur le mal noirci, vous allez immédiatement me rendre raison de l'injure..., nous allons nous battre, nous allons prendre des briquets à la caserne et nous rendre sur le pré... quand l'honneur sera satisfait nous verrons, peut être quand nous nous serons expliqués, serez-vous encore mon garçon d'honneur! allons, en avant marche! A tout-à-l'heure, monsieur Valsuzon, mademoiselle Estelle, tous mes respects !
Dumollet ne pouvait songer à résister, le major avait la poigne trop solide.
PREPAR.^TIFS DE Dl EL
Une fois dans la rue. le major prit à grandes enjambées le chemin de la caserne sans lâcher Dumollet.
Sous la porte de la caserne quelques troupiers prenaient l'air.
— Courez prévenir madame Mahomet, dit le major à un sapeur, dites-lui qu'on s'est trompé, le particulier est un faux nègre, le pauvre Mahomet n'est pas dégelé du tout.. Et maintenant, ajouta-t-il en lâchant Dumollet, attendezmoi cinq minutes, je vais chercher des briquets et prévenir des amis qui nous serviront de témoins...
Dumollet se laissa tomber sur une borne. Il vit dans la cour de la caserne
le major causer avec un groupe de sous-officiers à longues moustaches et
comprit à leurs gestes terribles que ces messieurs devaient être les témoins du
duel projeté.
lOG Le Voyage de M. Dumollet
La colère le prit alors, elle bouillonna dans le sein de cet homme ordinairement si paisible.
— Comment! s'écria-l-il en bondissant sur sa borne, comment! j'aurais eu tant de peines pour arriver à Saint-Malo, j'aurais bravé tant de périls, supporté tant de fatigues, d'ennuis, de désagréments, tout cela pour venir me faire embrocher par ce tambour major! Et ce tambour major épouserait à mon nez, à ma barbe, ma fiancée, ma future, ma cousine Estelle! Et Je supporterais encore (;a! Jamais! Jamais! Jamais!!! Je repars tout de suite pour Paris!
Juste au même moment, comme Dumollet les bras croisés et les yeux pleins defureur, semblait invectiver Saint-Malo, un grand bruit de roues, de ferrailles
— iMAHOMET ^ EST PAS DEGELE 1
et de coups de fouet éclata dans la rue. Dumollet leva la tête, une lourde diligence s'avançait au grand trot de ses six chevaux. Celait la diligence de Paris qui démarrait. Dumollet n'hésita pas ; laissant tout à fait de côté ses anciennes antipathies, Dumollet fit signe au postillon d'arrêicr.
— Non, je ne le supporterai pas, cria-t-il encore rouge de fureur avec des gestes furibonds qui rassemblèrent autour de lui quelques paysannes bretonnes et firent sortir de leurs boutiques quelques commerçants malouins, non, je ne le supporterai pas....
— Quoi ? dit le conducteur de la diligence, en tirant sur les rênes, qu'est-ce que vous avez à me dire?
— J'ai à dire que je ne supporterai pas qu'elle se marie ainsi à mon nez, à ma barbe....
— Qui ça?
Le Voi/agc de M. Dumollet.
— Estelle, parbleu! ma cousine!... Voyons, puis-je voir Estelle, ma fiancée à moi, en épouser un autre, que feriez-vous à ma place?
Le conducteur ahuri laissa tomber sa pipe.
— Et c'est pour cela que vous m'arrêtez! s'écria-t-il, nom d'une barrique! fouette postillon!....
— Excusez-moi, dit Dumollet, c'est l'émotion je suis une victime
Avez-vous encore une place?
— Encore une place sur l'impériale à côté de moi, répondit le conducteur.
— Je la prends, dit Dumollet, je n'ai pas de bagages...
Dumollet s'enleva sur les marchepieds avec une souplesse qui faisait