‹ Le voyage de Monsieur Perrichon (volume 2)Chapitre 28 sur 78 · SCÈNE IX Les Mêmes, Jean, Le Commandant · texte numérisé non relu

SCÈNE IX Les Mêmes, Jean, Le Commandant

Jean, annonçant. — Monsieur le commandant Mathieu !

Perrichon, étonné. — Qu'est-ce que c'est que ça ?

Le Commandant, entrant. — Pardon, messieurs, je vous dérange peut-être? 15

Perrichon. — Du tout.

Le Commandant, à Daniel. — Est-ce à monsieur Perrichon que j'ai l'honneur de parler?

Perrichon. — C'est moi, monsieur.

Le Commandant. — Ah !.. . {A Perrichon.) Mon- 20 sieur, voilà douze jours que je vous cherche ... Il y a beaucoup de Perrichon à Paris ... j'en ai déjà visité ime douzaine . . . mais je suis tenace . . .

Perrichon, lui indiquant un siège à gauche du guéridon. — Vous avez quelque chose à me communiquer? 25 (// s^ assied sur le canapé. Daniel remonte.)

Le Commandant, s^ asseyant. — Je n'en sais rien

encore . . . Permettez-moi d'abord de vous adresser une question : Est-ce vous qui avez fait, il y a un mois, un voyage à la mer de Glace?

Perrichon. — Oui, monsieur, c'est moi-même ! je s crois avoir le droit de m'en vanter !

Le Commandant. — Alors, c'est vous qui avez écrit sur le registre des voyageurs: "Le commandant est un paltoquet."

Perrichon. — Comment ! vous êtes? . . .

lo Le Commandant. — Oui, monsieur . . . c'est moi !

Perrichon. — Enchanté ! {Ils se font plusieurs petits saluis.)

Daniel, à part, en descendant. — Diable ! l'horizon s'obscurcit . . .

15 Le Commandant. — Monsieur, je ne suis ni querelleur, ni ferrailleur, mais je n'aime pas à laisser traîner sur les livres d'auberge de pareilles appréciations à côté de mon nom . . .

Perrichon. — Mais vous avez écrit le premier une 20 note . . . plus que vive !

Le Commandant. — Moi? je me suis borné à constater que mer de Glace ne prenait pas d'e à la fin : voyez le dictionnaire . . .

Perrichon. — Eh ! monsieur ! vous n'êtes pas 25 chargé de corriger mes . . . prétendues fautes d'orthographe ! De quoi vous mêlez- vous ? {Ils se lèvent.)

Le Commandant. — Pardon . . . pour moi, la langue française est une compatriote aimée . . . une dame de bonne maison, élégante, mais un peu cruelle . . . vous 30 le savez mieux que personne.

Perrichon. — Moi? . . .

Le Commandant. — Et quand j'ai Thonneur de la rencontrer à Tétranger ... je ne permets pas qu'on éclabousse sa robe. C'est une question de chevalerie et de nationalité.

Perrichon. — Ah çà ! monsieur, auriez- vous la s prétention de me donner une leçon?

Le Commandant. — Loin de moi cette pensée . . .

Perrichon. — Ah ! ce n'est pas malheureux ! {A part,) Il recule.

Le Commandant. — Mais sans vouloir vous donner lo une leçon, je viens vous demander poliment . . . une explication.

Perrichon, à part. — Mathieu ! . . . c'est un faux commandant.

Le Commandant. — De deux choses l'une ; ou vous 15 persistez . . .

Perrichon. — Je n'ai pas besoin de tous ces raisonnements ! Vous croyez peut-être m'intimider, monsieur ... j'ai fait mes preuves de courage, entendez- vous ? et je vous les ferai voir ... 20

Le Commandant. — Où ça?

Perrichon. — A l'exposition . . . L'année prochaine . . .

Le Commandant. — Oh ! permettez ! . . . Il me sera impossible d'attendre jusque-là . . . Pour abréger, 25 je vais au fait : retirez- vous, oui ou non?

Perrichon. — Rien du tout !

Le Commandant. — Prenez garde !

Daniel. — Monsieur Perrichon !

Perrichon. — Rien du tout ! (A part.) Il n'a pas 30 seulement de moustaches !

6o Le Voyage de Monsieur Perrichon.

Le Commandant. — Alors, monsieur Perrichon, j'aurai l'honneur de vous attendre demain, à midi, avec mes témoins, dans les bois de la Malnjaison . . .

Daniel. — Commandant ! un mot !

s Le Commandant, remontant. — Nous vous attendrons chez le garde !

Daniel. — Mais, commandant . . .

Le Commandant. — Mille pardons ... A demain . . . midi . . . (Saluant,) Messieurs . . . j'ai bien Thonlo neur ... (Il sort.)

Page 1