‹ Le voyage de Monsieur Perrichon (volume 2)Chapitre 38 sur 78 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

Perrichon, Armand, puis Jean et le Commandant.

Perrichon, à part, — Je suis très contrarié . . . très contrarié ! ... j'ai passé une partie de la nuit à écrire à mes amis que je me battais ... je vais être ridicule.

Armand, à part, — Il doit être bien disposé . . . Essayons. (Haut.) Mon cher monsieur Perrichon . . .

Perrichon, sèchement, — Monsieur ?

Armand. — Je suis plus heureux que je ne puis le dire 5 d'avoir pu terminer cette désagréable affaire.

Perrichon, à part, — Toujours son petit air protecteur ! (Haut,) Quant à moi, monsieur, je regrette que vous m'ayez privé du plaisir de donner ime leçon à ce professeur de grammaire !

lo Armand. — Comment ! mais vous ignorez donc que votre adversaire . . .

Perrichon. — Est un ex-commandant au 2® zouaves . . . Eh bien, . . . après ? J'estime l'armée, mais je suis de ceux qui savent la regarder en face- (// passe 15 fièrement devant lui,)

Jean, paraissant et annonçant. — Le commandant Mathieu.

Perrichon. — Hein?

Armand. — Lui !

20 Perrichon. — Vous me disiez qu'il était en prison !

Le Commandant, entrant, — J'y étais, en effet, mais j'en suis sorti. (Apercevant Armand,) Ah ! monsieur Desroches, je viens de consigner le montant du billet que je vous dois, plus les frais . . .

25 Armand. — Très bien, commandant ... Je pense que vous ne me gardez pas rancune . . . vous paraissiez si désireux d'aller à Clichy.

Le Commandant. — Oui, j'aime Clichy . . . mais pas les jours où je dois me battre. (A Perrichon,) Je suis 30 désolé, monsieur, de vous avoir fait attendre ... Je suis à vos ordres.

Jean, à part, — Oh ! ce pauvre bourgeois !

Perrichon. — Je pense, monsieur, que vous me rendrez la justice de croire que je suis tout à fait étranger à l'incident qui vient de se produire.

Armand. — Tout à fait ! car, à Tinstant même, s monsieur me manifestait ses regrets de ne pouvoir se rencontrer avec vous.

Le Commandant, à Perrichon. — Je n'ai jamais douté, monsieur, que vous ne fussiez un loyal adversaire.

Perrichon, avec hauteur, — Je me plais à Tespérer, 10 monsieur.

Jean, à part, — H est très solide, le bourgeois.

Le Commandant. — Mes témoins sont à la porte . . . partons !

Perrichon. — Partons ! is

Le Commandant, tirant sa montre, — Il est midi.

Perrichon, à part, — Midi ! . . . déjà !

Le Commandant. — Nous serons là-bas à deux heures.

Perrichon, à part, — Deux heures ! ils seront partis. 20

Armand. — Qu'avez- vous donc ?

Perrichon. — J'ai ... j'ai .. . messieurs, j'ai toujours pensé qu'il y avait quelque noblesse à reconnaître ses torts.

Le Commandant et Jean, étonnés. — Hein? 25

Armand. — Que dit-il ?

Perrichon. — Jean . . . laisse-nous !

Armand. — Je me retire aussi . . .

Le Commandant. — Oh ! pardon ! je désire que tout ceci se passe devant témoins. 30

Armand. — Mais . . .

Le Commandant. — Je vous prie de rester.

Perrîchon. — Commandaiit . . . vous êtes un brave militaire ... et moi . . . j'aime les militaires ! Je recomiais que j'ai eu des torts envers vous ... et je s vous prie de croire que ... {A part,) Sapristi ! devant mon domestique ! (Haut) Je vous prie de croire qu'il n'était ni dans mes intentions ... (Il fait signe de sortir à Jean, qui a Vair de ne pas comprendre, A part,) Ça m'est égal, je le mettrai à la porte ce soir. {Haut.) lo . . .ni dans ma pensée . . . d'offenser un honune que j'estime et que j'honore !

Jean, à part, — Il canne, le patron !

Le Commandant. — Alors, monsieur, ce sont des excuses?

IS Armand, vivement, — Oh ! des regrets ! . . .

Perrîchon. — N'envenimez pas ! n'envenimez pas ! laissez parler le commandant.

Le Commandant. — Sont-ce des regrets ou des excuses ? 20 Perrîchon, hésitant, — Mais . . . moitié l'im . . . moitié l'autre ...

Le Commandant. — Monsieur, vous avez écrit en toutes lettres sur le livre du Montanvert ... "Le commandant est un . . ." 25 Perrîchon, vivement, — Je retire le mot ! il est retiré !

Le Commandant. — Il est retiré . . . ici . . . mais là-bas, il s'épanouit au beau milieu d'une page que tous les voyageurs peuvent lire.

30 Perrîchon. — Ah dame ! pour ça ! à moins que je ne retourne moi-même l'effacer.

Le Commandant, -r- Je n'osais pas vous le demander, mais puisque vous me l'offrez . . .

Permchon. — Moi?

Le Commandant. — J'accepte.

Perrîchon. — Permettez ... s

Le Commandant. — Oh î je ne vous demande pas de repartir aujourd'hui . . . non ! . . . mais demain.

Perrîchon et Armand. — Comment !

Le Commandant. — Comment? Par le premier convoi, et vous bifferez vous-même, de bonne grâce, 10 les deux méchantes lignes échappées à votre improvisation ... ça m'obligera.

Perrîchon. — Oui . . . comme ça ... il faut que je retourne en Suisse?

Le Commandant. — D'abord, le Montanvert était 15 en Savoie . . . maintenant c'est la France !

Perrîchon. — La France, reine des nations !

Jean. — C'est bien moins loin !

Le Commandant, ironiquement, — Il ne me reste plus qu'à rendre hommage à vos sentiments de conciliation. 20

Perrîchon. — Je n'aime pas à verser le sang !

Le Commandant, riant, — Je me déclare complètement satisfait. (A Armand,) Monsieur Desroches, j'ai encore quelques billets en circulation ; s'il vous en passe un par les mains, je me recommande toujours à 25 vous! (Saluant,) Messieurs, j'ai bien l'honneur de vous saluer !

Perrîchon, saluant, — Commandant ... (Le Commandant sort,)

Jean, à Berrichon tristement, — Eh bien, monsieur 30 * . . voilà votre affaire arrangée.

Perrichon, éclatant. — Toi, je te donne ton compte ! va faire tes paquets, animal.

Jean, stupéfait. — Ah bah ! qu'est-ce que j'ai fait ! {Il sort par la droite.)

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