CHAPITRE VIÏ
Shakespeare se réveilla. Il avait les mains brûlantes et, pour les rafraîchir, les promena sur ses draps rudes. Dans la petite chambre se glissait un pâle faisceau de soleil. Il illuminait les murs de bois jaune, incrustée de dessins : La Naissance du Christ, la Montée du Calvaire, Madeleine au pied de la croix, un grand bahut sombre, le poêle de faïence et l'alcôve étroite, au fond de laquelle se trouvait le lit :
— Où suis- j e ? . . . C es t la seconde fois que p areille surprise. . . Hier déjà... Oui, l'on m'a renseigné... Combien ma tête est
chaude!... En Danemark..., chez de braves paysans... Ils m'ont recueilli... Les maraudeurs..., les bandits... Je me suis défendu et puis je suis tombé... J'ai perdu mon cheval, mon épée, ma besace... O mon vieux Plut arque usé ! La neige, la neige, la neige ! Mort Readway, disparu Fischart !... Chers douloureux amis... Va-t'en, rayon moqueur... Il arrive jusqu'à cette boîte, sotte de cercueil où je suis couché.., Tout m'étonne... comme si je naissais à nouveau. Est-ce la fièvre? D'étranges idées m'environnent. Elles portent des costumes trop brillants et font des gestes pour m'émouvoir. Même si je pleurais, les larmes ne soulageraient point mon cœur gonflé d'angoisses...
La porte s'ouvrit lentement. Une délicate silhouette de jeune fille entra. Elle était d'un blond pâle, vêtue d'une robe grise à ornements rouges, et le poète remarqua ses yeux clairs, ses joues piquetées de quelques points fauves, ses mains mignonnes, un peu grasses. Elle portait avec précaution un bol sur un plateau d'étain et s'approcha de l'alcôve.
— Vous êtes reposé, mon pauvre monsieur? Prenez ceci... Les malades ont toujours soif.
Elle pariait, d'une voix douce et grave, un allemand très pur. Le poète, apaisé par la tiédeur du lait, l'interrogea ;
— Je vous ai déjà vue?
— Plusieurs fois depuis qu'on vous amena ici; mais vous n'aviez connaissance de rien. Vous êtes étranger?
— Anglais. Comment vous nommez-vous?
— Aïno Petersen.
— Ce sont vos parents qui m'ont sauvé la vie?
— Mon beau-père vous découvrait évanoui dans la neige il y a cinq jours. Des brigands vous avaient attaqué, dévalisé et laissé là. Quand on vous a couché, vous gémissiez très fort et nous vous croyions terriblement blessé, mais le médecin nous rassura : « Dès qu'il pourra se nourrir, il sera guéri. » Toute la nuit vous appeliez vos camarades et votre cheval, et vous buviez le lait d'un air méchant qui me faisait rire, parce que je vous savais hors de danger.
— Quel est ce village dont j'aperçois les toits par la fenêtre?
— C'est notre pays, Hadersbord, en Danemark.
— Suis- je loin de Copenhague?
Elle sourit.
— Je n'y suis jamais allée. Maintenant les traîneaux vont vite. On traverse Fionie, où est née ma mère, les Belt et ^eeland. Il parait que c'est une superbe viUe.
— Ne me disiez-vous pas hier qu'en me déshabillant, on a trouvé sur moi plusieurs choses qu'avaient négligées les voleurs?
Elle ouvrit le bahut, apporta à William sa ceinture, où restaient soixante pièces d'or, et la lettre de Readway. Il eut un soupir de joie.
— Aïno Petersen, tant que je vivrai, votre jolie figure appellera en moi la tendresse et la reconnaissance. Droite dans la lumière, ainsi qu'aujourd'hui, vous me serez un cher, un merveilleux petit souvenir.
Elle devint toute rose, lui fit une grande révérence railleuse et sortit avec une grâce légère.
Shakespeare achevait de déjeuner avec la famille Petersen, dans la salle du rez-de-chaussée. La porte restait ouverte sur l'unique rue du village, assoupie de neige; mais l'on n'avait pas froid, car un feu de sarments, vif et clair, léchait les hautes parois de l'âtre et au milieu pendait la marmite. Le plafond était tressé d'énormes poutres luisantes; sur les murs, violemment coloriées, se succédaient des légendes et scènes religieuses. Par la fenêtre on voyait le petit jardin d'une blancheur uniforme, la barrière noire et la campagne.
Aïno et sa mère Catherine faisaient le service. Elles se ressemblaient d'une manière étrange, et, malgré quelques cheveux gris, Catherine gardait un grand air de jeunesse, tirait alertement des lourdes armoires de chêne sculpté la vaisselle, les bouteilles et les conserves de poisson. Remariée peu après la mort du père de ses enfants, elle adorait son second, Erik Petersen, robuste gaillard à figure carrée, aux traits intelligents, lequel, assis en face de William, mangeait par grosses bouchées qu'il enfonçait avec ses doigts. Elle le cajolait, le bousculait, lui choisissait les meilleurs morceaux et elle riait de le voir rire les joues pleines, les tempes ridées de gourmandise. Quant à Hialmar, le frère d'Aïno, précoce enfant d'une dizaine d'années, blême, bouffi, le visage épais, éclairé par deux larges yeux d'un bleu humide, les cheveux aussi pâles que ceux de sa sœur, le front disproportionné, le geste maladroit, il demeurait silencieux au bout de la table, rêvasseur devant la nourriture et, de temps à autre, lançait vers son beau-père un regard chargé de haine.
Erik, pour la dixième fois, racontait le sauvetage de Shakespeare.
— Je revenais d'un travail pressé à Apenrade... Femme,
encore un peu de ce hareng. Il fond sur le palais... Et le drôle, c'est que je croyais entendre crier. Ah ! votre position n'était pas bonne !
— Vous m'avez pris sur votre dos?
— Il fallait bien. Vous ne bougiez pas plus qu'un cadavre, et froid..., un paquet de glace...
Un bonhomme entra, toussant et crachant, hérissé de fourrures comme un vieux chat, et il secoua sur le seuil ses bottes, d'où jaillit une poussière gelée.
— Salut, père Jacob ! Un coup avec nous.
— Dieu vous garde ! J'ai du chemin aux jambes. Désemmitoufflé, il montra une physionomie pleurarde. Dans sa barbe et ses sourcils brillaient des cristaux de givre. Il but avec bonheur et fit claquer sa langue. Il reprit : J'ai du chemin aux jambes. Puis, regardant Shakespeare. Ah! c'est monsieur... On n'a pas de nouvelles des maraudeurs?
— Aucune.
— Il y a cinq ans que ça n'était arrivé. C'est la mauvaise chance.
Il secoua la tête avec satisfaction et s'assit près du feu, auquel il présentait ses mains noueuses et crevassées.
Pendant la silence qui suivit, Shakespeare savoura la béatitude. Il avait échappé à la mort. L'atmosphère était tiède, voluptueuse par Aïno, intéressante par Hialmar, pittoresque par l'endroit et l'heure. Ces êtres qui l'entouraient, ces murs ornés, la perspective neigeuse prirent tout à coup pour lui un relief merveilleux, un éclairage de rêve. Les âmes s'ouvrirent jusqu'au mystère, avouant leurs souvenirs, les regards gravés au fond d'elles, les petites circonstances grandies par le destin, les sources de la joiç et de la vengeance : « Déforme-toi selon mon imagination, père Jacob ; prête au besoin dramatique tes membres raidis, tes flasques rides et ton manteau de poil de bique. Ici, en pleine quiétude, poussé par le doigt blême du hasard, tu as apporté une fatale nouvelle et la chaleur du foyer ne fondra point le gel de l'effroi. Or, ce que tu viens de dire et ce que j'ignore a bouleversé ce gamin d'Hialmar, et son jeune cœur frémit de colère tandis que sa sœur à la chair blanche éprouve l'amour. Ainsi palpitent à travers l'espace des sentiments contradictoires. Le père et la mère n'ont point compris et leurs attitudes demeurent calmes. D'autant mieux ressortent les secousses ambiantes. Il faut maintenant trouver des mots âpres et tenaces, acharnés à la sensation ainsi que la viande à l'os et qui tendent les nerfs des spectateurs, des mots tels
que des aveux brefs, des cris d'agonie, mêlés d'intellectuel et de fauve. En vérité, les arrangements ordinaires de la vie ne sont pour moi que des préludes à quelque circonstance tragique et tous plus ou moins, du roi au vagabond, nous redoutons la chute du soleil. La forêt de nos gestes, la mer de nos larmes, le ciel de nos sourires attendent, dans une fausse sécurité, quelque irrésistible tempête. » Erik se leva.
— Vous pouvez vous chauffer, père Jacob. Moi, je vais à l'ouvrage. On construit un baraquement pour les bœufs, à l'entrée du bourg. C'est une bonne précaution, l'hiver.
Il embrassa sa femme et Aïno, prit dans un coin un paquet . d'outils et sa houppelande. De la rue il envoyait des baisers à Catherine. Hialmar fit une grimace de dégoût.
— Je ramasserai du bois avec ma sœur, dit-il, les dents serrées. *
— Et je vous accompagne, ajouta William...
Ils sortirent tous trois et passèrent par l'écurie. Là s'ébrouait Grolle, le cheval gris, l'ami d'Aïno. Toujours après le repas, elle lui portait quelque friandise et caressait son museau brun. Elle le complimentait sur ses dents et les découvrait, sur ses yeux « qu'il a doux comme de la laine », et elle les embrassait.
— Je l'aime tant que je rêve de lui presque tous les soirs et je suis sûre qu'il rêve de moi. Je lui raconte mes joies, mes peines. Il les écoute, il me console en frottant contre la mienne sa bonne tête velue. Quand je suis gaie, il chante ou bien il danse avec ses oreilles. Une fois qu'il était dans la cour, et prêt à partir aux champs, il me vit pleurer par la fenêtre... N'est-ce pas vrai que tu as cassé le carreau ce jour-là, mon bel ami, afin de me prouver ta tendresse?... Si je passe près du mur, la porte même fermée, il me devine et il hennit d'une façon particulière. On croirait qu'il cherche mon nom. Aïno... Aïno... mon vieux drôle... c'est trop difficile pour un cheval. Ta grosse langue n'est pas assez souple.
Elle se mit à rire, le visage contre la crinière, où se mêlaient ses cheveux pâles, et son attitude avait quelque chose de si pur, de si passionné que le poète en fut délicieusement ému.
La plaine formait un immense espace de neige unie sous le ciel blême, et il montait de là comme une vapeur bleuâtre. Vers la droite fumaient quelques cheminées ; on distinguait des rangées d'arbres d'un noir intense. Shakespeare marchait entre Hialmar, taciturne ainsi qu'à l'ordinaire, et sa sœur, dont le froid rendait les joues roses et qui se recroquevillait
dans sa mante de laine. Il s'étonnait de longues lignes poin-
tillées, régulières, droites ou dessinant des figures géométriques tracées sur la blanche étendue jusqu'à l'extrême Hmite de l'horizon. Certaines semblaient plus minces et produites par un sautillement, d'autres plus épaisses, formées de cinq appuis bien nets. Aïno lui expliqua ces différences :
— Celles-ci sont les traces des corbeaux. Dès l'automne, ils arrivent avec des cris terribles et saccagent les nids des oiseaux. Celles-là appartiennent aux renards. Vous voyez les pattes telles que des étoiles et la queue qui dessine la topÔe d'un petit balai. Us rôdent autour des fermes et ils ne savent pas qu'ils sont dépistés. Mais, s'ils arrivent à saisir une poule, ils courent si vite qu'on ne les rattrape plus.
Devant ces singuliers vestiges, auxquels lui-même ajoutait son empreinte, William songea au visible trajet des héros le long de la route humaine :
« Si quelqu'un des bandits qui m'ont attaqué, fouillant au fond de ma besace, découvre mon Plutarque et le comprend, les plus fameux capitaines seront pour lui des renards et des corbeaux dont on suit les pas à travers les siècles... »
— A quoi pensez-vous? Vous paraissez triste.
La voix harmonieuse de la jeune fille interrompit sa réflexion.
— Je me disais qu'on est tellement heureux chez vous que je finirai sans doute par m'oublier à Hadersborg. Je ne me retrouverai que très vieux, très cassé, trop tard pour retourner dans mon pays.
— Quel âge avez-vous?
— Vingt ans, et vous?
— Dix-sept. Est-ce beau, l'Angleterre?
— C'est selon mon cœur.
— Alors, pourquoi F avez-vous quittée?
— J'ai cru que c'était pour m'instruire dans les hommes et les choses. Je m'aperçois maintenant que c'était pour faire votre connaissance...
Elle eut une moue exquise et secoua la tête sans répondre.
— Je m'ennuie, déclara Hialmar avec brusquerie. Bonsoir. Je rentrerai pour le dîner.
! II les quitta sans que sa sœur fît rien pour le retenir. On vit longtemps sa courte silhouette trapue sur la neige.
— Qu'a-t-il donc, votre frère? Il semble d'une mélancolie affreuse.
Elle soupira.
— C'est un parti vre malade. Je m'étonne qu'il ne vous
ait point encore fait sa confession. Depuis que notre mère s'est remariée, il a pris le beau-père en haine. Pourtant Erik ne lui veut que dit bien. Mais Hiaknar est comme un loup. Tout le jour il se ronge de colère dans son coin et, la nuit, car sa chambre est proche de la mienne, je l'entends qui se lève et menace quelqu'un d'invisible : Chien, chien, voleur, je te tuerai, je te couperai la gorge. Parfois, il frappe des coups violents sur les meubles et dans le mur, ou bien il sanglote et gémit. C'est pour nous tous un grand chagrin. Cela rend l'existence pénible. Quelle que soit la patience d'Erik, j'ai peur de ce qui arrivera,..
— Vous vous le rappelez? votre père?
— Certes. Il était beaucoup plus âgé que ma mère et de tempérament maussade. Il chérissait Hialmar, alors tout enfant. Quant à moi, il ne me regardait presque pas...
Ils étaient arrivés à un petit bois. Les arbres paraissaient morts et, sur l'air livide> tendaient leurs branches sèches, décharnées.
— Ils se désolent, dit William. Ils implorent le soleil. Morne saison ; muettes distances ! Voyez si celui-ci n'est pas tordu de désespoir. Il appelle au secours. Il agonise. Hélas, mon doux Readway !
— Quel est ce nom que vous répétiez au milieu de la fièvre?
— Celui d'un de mes amis, beau, noble, et fier. Nous marchions à travers l'Allemagne. A KM, il s'est battu en duel avec son rival, un noir chevalier, et il a laissé dans nos bras la dépouille du plus vaillant des poètes.
Ils s'arrêtèrent. Une bande de croassants corbeaux se poursuivait par le ciel terne. Il y avait sur les yeux verts d'Aïno une indécise buée sentimentale. Cette solitude gelée donnait à Shakespeare un besoin de chaleur, de tendresse. Il saisit la main froide de sa compagne. Elle le laissa faire. Il se rapprocha d'elle. Elle tressaillit et ses regards, auxquels il joignait les siens, exprimèrent la joie et la crainte. Puis il sentit contre sa bouche deux petites lèvres de glace, qu'il eut du mal à écarter, et la dure fraîcheur des dents. Mais le contact ensuite devint tiède et plus doux qu'un rêve. Dans la blanche étendue, la main autour d'un corps frémissant, il but longuement cette âme candide. Sur les prairies de neige, les cris des oiseaux sombres et les silhouettes des branches signifiaient la mort. D'autant plus, serrés l'un contre l'autre, ils imploraient la volupté et la vie. Quand ils se détachèrent, William tomba aux genoux de la jeune fiild^
il étreignit ses jambes nerveuses, Fembrassant à travers sa robe et dupant son désir avec des mots d'amour.
Ils revinrent à la maison sans parler, dans le prompt crépuscule violet, auquel succédèrent d'opalescentes ténèbres. La campagne était pareille à un réseau de brume et d'obscur. Une marée de nuages pâles déferla où brillaient les lueurs d'Hadersborg. Ils se tenaient la main, frôlés par ces spectres rapides, et leurs doigts enlacés créaient un nouvel être, auquel Aïno donnait la passion, le poète un tourbillon de sentiments confus, la nuit septentrionale son haleine de mystère.
m Quand ils entrèrent dans la salle éclairée et chaude, Catherine Petersen s'occupait à broder et Hialmar, la tête dans ses mains, près de l'âtre, réfléchissait en regardant la flamme.
Les jours qui suivirent furent adorables. Transf ormée par l'amour, Aïno révélait à William un tempérament prime-sautier, où l'intuition prolongeait l'instinct. Jamais les baisers n'étaient assez ardents. Jamais les étreintes assez longues. Après chaque repas ils s'évadaient. La plaine blanche devint leur refuge. D'une voix un peu sauvage, aux nuances rudes, la petite Danoise chantait au poète les plus jolis airs du pays, tout parfumés des passions naïves dont ils avaient exprimé les transports. Elle comprenait maintenant le sens de ces mots bienheureux qu'elle prononçait jadis à l'aveuglette et lui, sans qu'elle pût le raconter, suivait dans ses yeux changeants le progrès de la flamme divine. Il épiait la métamorphose. « Mon bien-aimé, mon bien-aimé ! » répétait-elle en lui pressant les mains, et ces simples paroles prenaient à mesure plus de sève, amenaient un tressaillement de l'âme. Dès qu'ils atteignaient l'enclos d'arbres morts, où leurs silhouettes cessaient d'être visibles, elle s'accrochait à lui avec une souplesse de jeune chatte, lui couvrait la figure de morsures rapides et brûlantes, l'enlaçait jusqu'à l'étouffer ; quand leurs bouches fatiguées se séparaient, elle gardait la sienne entr'ouverte, figée dans un étrange sourire et, penché sur elle, îT admirait la finesse de ses traits, ses narines palpitantes, ses transparentes paupières, son front léger où les cheveux commençaient par un court duvet blond.
Lorsqu'ils se trouvaient las de caresses, il lui racontait des histoires. Elle les désirait terrifiantes, afin de se sentir à l'abri de sa force. Il invoquait des fées et des géants, des ogres à figures de vipères et de délicieuses princesses engourdies que réveille un chevalier cuirassé d'or. A ses héroïnes, il
prêtait le visage d'Aïno et elle riait, la tête en arrière, elle entourait son cou de ses bras, arrêtait l'histoire avec ses lèvres. Elle désirait la science fatale. Comme sa pudeur était extrême, elle la violentait, croyant ainsi se rapprocher du grand mystère, et il s'attendrissait de ses recherches. Une fois elle ouvrit son corsage. Avec un voluptueux remords il baisa cette chair rose et fiévreuse malgré le froid et il entendait les battements précipités du cœur. Pendant cette minute, il l'aima jusqu'à mourir. Il supposa qu'ils venaient de se tuer, que la neige tombait sur eux, et, comme leurs jambes pliaient réellement, ils se laissèrent choir dans la molle pelouse glacée. Il demeura longtemps perdu contre ses seins palpitants et grêles, et, quand ils se relevèrent, lui frissonnant, elle toute parée de honte, ils aperçurent l'empreinte dè leurs corps.
Elle ne le questionnait jamais sur son pays, ni sur sa famille, ni sur son existence passée. Elle l'acceptait inconnu, chargé d'ombre, ainsi que leur morne paysage de retour à la nuit tombante. Elle savait seulement qu'il était poète, qu'il aimait les nuages, le givre, les pauvres arbres au cœur gelé et les ballades les plus anciennes dont le refrain est une cloche monotone. Chose merveilleuse, sa voix gagnait de l'amplitude et, dès qu'elle chantait les souffrances de l'abandon, le poète devinait sa blessure. Créature uniquement sensible, elle aiguillonnait son désir par l'image cruelle de la douleur. La façon dont elle l'embrassait alors signifiait : « Tu partiras bientôt. Je veux jouir et jouir de l'amour. »
Erik ni Catherine n'avaient aucun soupçon. Aux repas ils s'entretenaient de leurs affaires et travaux quotidiens. L'un à côté de l'autre, Aïno et William, les jambes mêlées, suivaient leur rêve à travers les moindres épisodes de la famille. Souvent elle se levait, allait chercher un plat fumant, le posait sur la table avec son joli sourire, et lui regardait sa démarche aisée, sa taille fine dans la laine aux ornements rouges. Les soirées étaient courtes. Le père Jacob, quelques voisins toujours les mêmes, braves gens aux physionomies frustes et empâtées, venaient prendre chez les Petersen Tinfusion d'herbes bouillantes aromatisée d'alcool. Ils causaient du rude hiver, des bestiaux, des morts et des naissances. Le tic tac d'une grosse horloge de bois accompagnait les conversations. Les rois mages découpés sur le mur poursuivaient leur immobile cortège. Les flammes du foyer diminuaient lentement, puis tout à coup poussaient de hautes lueurs pourpres. Shakespeare percevait un grognement sourd.
Hialmar, dans un angle, comme une bête fauve, manifestait ainsi son dégoût et sa haine.
Un jour l'enfant prit le poète à part.
— Je sais que tu aimes ma sœur et que ma sœur t'aime. Gela ne me regarde pas. Mais ne vous laissez pas surprendre. Il serait trop content, le coquin.
— C'est de ton beau-père que tu parles?
— Oui, c'est du misérable qui m'a volé ma mère et qui a chassé de son cœur le souvenir de celui qu'il remplaça,
— Il n'a pas l'air d'un mauvais homme.
— C'est pourquoi je le hais davantage. Sa douceur est une fourberie. Il me redoute, je te le jure, et, quand je le fixe, il se détourne. Il croit désarmer ma rancune. Ah ! quel malheur d'être petit et de ne savoir guider un poignard !
Les yeux bleus devenaient féroces. L'image de l'assassinat *e peignait sur le visage blême et tremblant.
— Si tu commettais ce crime abominable, Catherine sans toute mourrait de douleur.
— Eh ! qu'importe ! Elle mérite tout, la femme qui oublie le père de ses enfants. D'ailleurs, aucune de ces choses n'arrivera. Je suis trop lâche. Un jour je veux, le lendemain j'hésite. Il est probable que je fuirai la maison. Je mendierai. Je travaillerai. Je ferai la guerre et je me figurerai que c'est Erik que je tue. Ils seront satisfaits alors. Ils pourront s'embrasser sans crainte. Tu ne peux imaginer quelle détresse c'est d'être réveillé la nuit — je couche à côté d'eux — par l'infâme bruit de leurs amours...
Aïno avait entraîné Shakespeare dans sa chambre. C'était une pièce étroite pareille aux autres, avec le lit en alcôve et les murs bariolés. De la fenêtre basse on apercevait la rue d'Hadersborg, le tourbillon d'une rafale de neige. Le poêle ronflait. La jeune fille ouvrit une lourde armoire de chêne, montra les panneaux couverts d'inscriptions.
— Tu vois, mon bien-aimé. Là sont marqués depuis des années et des années les dates principales de la famille. Les Petersen ont eu des marins et des soldats tués à la guerre. Je ne me souviens plus des détails, mais ces croix signifient les morts et celles plus petites les naissances. Les carrés rappellent les grandes gelées, les rends la sécheresse ou la vente des bestiaux. Il y a là des noms que je ne peux pas lire,
« Autres vestiges que ceux des corbeaux, songea le poète, mais leur sens est le même. Qui sait si la mémoire fidèle n'a point gardé les traces des ancêtres muées en émotions et en rêves, et sans doute nos élans, nos angoisses et
tE VOYAGE DE SHAKESPEARE 239
nos craintes ne sont que des réminiscences? Ces voiles de l'âme, derrière lesquels s'agitent tant de drames opscurs, m'apparaissent ainsi que des linceuls et tous nos frissons viennent des morts. » , ...
Il regarda longuement les bizarres figures* de bois poli dont le temps avait presque effacé les contours. Elle appuyait sa tête légère sur son épaule et, à travers cette vierge amoureuse, la force du passé le pénétrait davantage. Pauvre Amo, qu'elle était loin de lui ! Comme jamais avec Hutarque ou les chroniqueurs, dans les longues soirées de btratîora, comme jamais avec ses amis, Shorel, Fischart et Readway, au milieu des antiques cités de Hollande et d Allemagne, il voyait monter la marée du temps, cet océan de sépultures qui bat sans trêve notre chair rapide :
« Ma vie lutte contre ces ruines. Elle voudrait les ressusciter. T'ai en moi assez de marins et de guerriers pour rejeter au monde les Petersen, tous les gaillards inscrits sur cette armoire Un seul de mes sentiments complexes suffit à ranimer un de ces êtres simples et j'éprouve des moments de fièvre capables de semer une armée. »
La douce petite voix parvint à dompter son orgueil.
— Trois jours que je n'ai vu Grolle! C'est ta faute; Je ne puis m' attacher qu'à toi, et tu m'oublies, méchant, même quand tu es près de mon cœur. 'j-
Il comprit ; que la sensibilité de l'enfant s exaltait d une manière dangereuse et que, par le seul contact, un peu de ses images passait en elle. Il la caressa. Mais elle devinait sa pitié II lui dit beaucoup de paroles. Mais elle devinait sa distraction. Il affecta un silence ému. Mais elle devinait son égoïsme.
— Il y a d'autres femmes dans tes baisers.
Cette phrase le fit tressaillir, car il pensait à Mary, son amie d'enfance, dont les cheveux, d'une finesse égale, étaient | perdus avec la besace, et il déplorait la fuite des sensations . naïves. Une tristesse morne l'envahit de ne pouvoir bannir de son être les froids bourreaux de la réflexion.
Un après-midi que William était allé au-devant d'Erik et de Catherine, ils remarquèrent à l'entrée dHadersborg un rassemblement autour d'un traîneau. Celui qui le conduisait, vieillard robuste, enveloppé de magnifiques four- j rures, interrogeait les paysans. ' ;! I
— Je viens de Hambourg. Je vais à Copenhague. Les Belt sont-ils pris? Pourrai-je les traverser?
Les réponses furent affirmatives.
— Jamais d'hiver plus rude. Il y avait sûrement dans les détroits une épaisseur d'un mètre de glace et la débâcle n'était pas à craindre, puisque février commençait.
Là-dessus, le voyageur s'informa d'une maison où il pouiTait passer la nuit, abriter sa voiture et ses deux chevaux, car il comptait repartir le lendemain matin. L'occasion parut bonne à Shakespeare. Il suivit l'homme et lia connaissance. Il s'appelait Rollon, directeur de théâtre de son métier, nomade par goût de l'aventure ; de l'Allemagne, où il avait réglé quelques affaires, il rejoignait sa troupe à Copenhague. Le poète, voyant grandir sa chance, se donna à lui comme un comédien anglais expérimenté ; ils causèrent théâtre, drame et tragédie. Rollon, enchanté de la rencontre, récita avec emphase des passages de Plante et de Térence. Il semblait d'une extrême bonhomie, fort satisfait de lui-même et désireux de donner des conseils.
— Vous êtes jeune. Puisque vous le voulez, je vous engage. Je vous perfectionnerai. Vous débuterez par des rôles moindres, et, si vous vous montrez docile, je vous élèverai au premier rang. Un amoureux, un amoureux, c'est ce qu'il y a de plus rare ! Ah ! jadis j'ai tenu l'emploi, et quand, percé d'un poignard, je me traînais aux pieds de l'infidèle, nul ne pouvait retenir ses larmes. Donc, à demain. Dès l'aube, je compte sur vous.
Quand William, avec mille précautions, annonça son brusque départ à Aïno, elle resta immobile et muette, plus pâle qu'à l'ordinaire. Ses lèvres tremblaient. Ils étaient seuls dans la salle du bas. Les flammes du foyer dansaient en reflet sur les murs et la table servie attendait les habituels convives. Enfin, la jeune fille murmura :
— Je le savais. Grolle m'avait prévenue. Les choses heureuses ne durent pas. Mais, quand tout le monde sera endormi, j'irai te rejoindre. Cette nuit, la dernière, je veux, je veux t'appartenir.
Elle entra dans sa chambre si doucement qu'il l'entendit à peine, et elle se glissa près de lui. L'alcôve était étroite. Leurs corps se touchaient. Celui de la vierge, froid d'abord, devint brûlant peu à peu et il sentit ses petits pieds, ses jambes flexibles, la molle courbe des hanches et du ventre. Chacun des seins délicats tenait dans la main du poète. Un linge grossier faisait valoir la finesse de cette chair ardente et, par d'adroits baisers, il la déshabilla complètement; ils
furent nus l'un contre l'autre. La tempête secouait la maison. Le vent mugit, le bois craqua, comme si les murs se lézardaient. Elle lui versait dans l'oreille des paroles de désespoir et de folie. Elle le serrait avec violence, mais il ne voulait pas la prendre, afin que cette douleur demeurât toute morale et que la volupté fût plus profonde. Quand elle l'eut bien supplié, elle se résigna, et tout bas elle fredonnait les vieux airs qu'elle lui chantait dans leurs promenades, puis elle redoubla son étreinte et son cœur battait furieusement et il restait perdu parmi les délices de ces cheveux ruisselants sur les reins, de cette bouche humide et tenace, de cette âme saccagée par l'amour.
— J'ai fait une croix à mon armoire, mon bien-aimé ; car c'est une grande nuit que celle-ci. Pourquoi ne veux-tu pas de moi? Ne me trouves-tu pas assez belle? Ah ! si je pouvais mourir maintenant !
Ensuite, elle se mit à pleurer et il buvait ses larmes chaudes. Tant de passion l'exaltait. Dans son puissant cerveau l'instinct et l'intelligence se livraient un héroïque combat. Cette peau tiède et glissante, cette frénésie sensuelle, l'étau des cuisses et des bras duveteux, l'appui bondissant de la poitrine l'entraînaient vers un rêve féerique. Les mystérieuses forces obscènes qui attachent l'homme à la nature, commandent l'énergie et poussent des rameaux dans tous les replis spirituels, les mystérieuses forces obscènes emplissaient son imagination, où s'enchevêtraient en un instant les idées pures, les idées louches, les idées de deuil et de pâmoison, de jouissance, de sacrifice et de crime. Il posséda des courtisanes, souples, criantes et d'une impudeur raffinée, il aperçut Cléopâtre offerte sur des litières de pourpre et de soie, la débauche antique, des monstruosités sans nom. Il dévêtit les reines de légendes de leurs lourdes robes de brocart. Il fut le soldat qui viole la fille d'auberge, l'ami qui trompe l'ami, environné de dégoût et de crainte, le frère incestueux qu'aiguillonne le remords. Il franchit les ivresses les plus troubles, contourna le seuil blême de la honte et atteignit à une angoisse mêlée de délices où les raisons des choses furent sur le point de lui apparaître. A ce moment, un frisson prolongé d'Aïno, l'odeur grisante de sa chevelure le rappelèrent au réel. Il étreignit convulsivement la taille pliante de la jeune fille. Elle se cambra, ses dents grinçaient, et il n'écouta point sa prière.
La nuit s'écoula ainsi dans une chasteté luxurieuse. Vers le matin, l'ouragan calmé, William dut réveiller son amie
qui commençait à s'endormir. La séparation fut amère. Elle le quitta, petite ombre farouche, sur un âcre baiser mêlé de haine.