‹ Le voyage de Shakespeare; roman d'histoire et d'aventuresChapitre 6 sur 8 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

« Elle s'appelle Helmi, ce qui signifie les yeux, et elle a les plus brillants du monde. Quand ils se fixent sur moi, je les confonds avec deux étoiles ; tout devient nuit alentour. Elle est du Nord, de Copenhague; il y a plus d'un an que je ne l'ai vue, car j'ai passé par l'Italie et salué ma verte Angleterre. i\Iais sa pensée me nourrit sans cesse. Je parle d'elle à Robin et à Clorinde. A Kiel j'ai rendez-vous, pour la veille de Noël, avec mon rival, le chevalier Olof. Si je me défais de lui en combat singulier, la belle m'appartiendra sans conteste. Sinon, le vent du soir, en soufilant sur ma tombe, contera l'histoire de nos brèves amours. » - Ainsi parlait Readway avec un grand air de mélancolie et caressant l'encolure lustrée de son cheval. Les trois compagnons traversaient des plaines mornes et désolées, la plupart incultes, où gémissait une aigre bise d'automne. Shakespeare et Fischart éprouvaient une vive sympathie pour ce seigneur poêle, de manières si simples et si franches, confiant et enthousiaste, qu'on sentait généreux jusqu'à la folie et prêt à tous les sacrifices d'amitié et d'amour : « Dans les divers pays d'Europe où m'entraîna mon humeur, disait-il, j'ai laissé de solides, de loyaux camarades.

Ce sont mes repères lumineux. Quand on prononce les mois Italie, Espagne, Allemagne, Ecosse, je vois aussitôt se dresser de nobles visages d'hommes, éclairés par la sollicitude amicale et tels qu'au moment où je les quittai. C'est pourquoi j'attache un tel prix aux attitudes des séparations. Elles sont le tableau qu'on emporte. Quand je me retourne pour saluer une dernière fois ma dame, qu'elle soit déjà à la lecture, son chaste profil incliné, mêlant mon nom au rythme de mes vers. »

Philip Readway avait la passion des belles-lettres. Dès les premiers mots, Jean Fischart s'aperçut que sa culture était immense et d'un choix admirable. Des Grecs et des Latins, comme des contemporains, il savait par cœur les plus beaux passages et il les récitait merveilleusement, d'une voix caressante et chaude, un peu basse. Il avait composé la plupart de ses propres poèmes achevai, en courant le monde, et ils exhalaient le parfum « de toutes les routes, de toutes les aventures, de tous les nuages ». Shakespeare l'écoutait ardemment, car il connaissait à fond les moindres finesses et subtilités du métier, expert aux métaphores les plus aiguës, prompt à les abandonner « dès qu'elles deviennent des chaînes d'or pesantes, » raffiné dans l'emploi des adjectifs et des verbes et préoccupé de la concision : « On m'a reproché d'être obscur, touffu, complexe. Mais la nature, que nous imitons, n'est-elle pas surabondante? Je ne suis jamais plus heureux que lancé éperdument dans les images, le visage fouetté par l'ouragan lyrique. Des flammes dansent dans mon cerveau. H est de mode aussi de railler l'euphuisme, l'excessive délicatesse des comparaisons et la recherche du mot propre. Or, le but de la vie, c'est l'élégance, et j'entends par là une harmonie de l'âme et du corps qui vibre depuis les couleurs du

chapeau, du jabot et des plumes flottantes jusqu'aux nuances ultimes de la pensée et va de la forme des bottes à celle des réflexions et de la phrase. La cime de cet arbuste, quoi de plus précieux! Chaque feuille est taillée avec amour et ce minuscule organisme vivant est agencé à miracle par l'adroit ouvrier providentiel. » Ici, Fischart interrompit, s'écriant : « Evitons l'artifice! Nous n'avons pas trop de toutes nos forces dirigées vers la vérité. » A quoi Shakespeare répliqua : « Pour quiconque lutte, comme vous, dans son époque, un âpre langage sincère est indispensable et cet outil réclame de durs métaux, un tranchant net. Mais les purs poètes, à la façon de Readw^ay, ont tous les droits au mensonge et, puisqu'ils cisèlent un objet inutile, leur sauvegarde sera dans les plus moelleuses courbes, dans les substances exquises, dans la joie quintessenciée des yeux et des oreilles. »

Readvvay soutenait que l'art n'est pas fait pour la foule « comme aux temps héroïques et charmants de la Grèce ». Fischart alors s'emportait: « Travaillonsnous donc pour des morts et par des morts ! Chaque homme de notre époque, fùt-il tanneur ou militaire, doit comprendre nos écrits et s'y intéresser. » Et cette discussion les ramenait à la gloire, sujet enflammé qui les faisait tous trois tressaillir. Les pas des chevaux sonnaient plus fort. L'horizon grêle s'agrandissait. Un dernier rayon de soleil, à travers les gros nuages pluvieux, tombait sur les tristes champs de la Westphalie. « Je veux qu'on dise de moi : Il fut brave, amoureux et bon architecte de vers. Que dans la grande salle de son palais, au crépuscule, je fasse rêver la châtelaine pensive ; et elle me donne le visage de son chevalier. Etait-il blond? était-il brun? Portait-il une moustache ou une barbe? Je tiens d'abord à ma légende. Si l'on raconte qu'en combat singulier

as LK VOYAGE DE SHAKESPEARE.

j'ai défait quarante adversaires, mes os s'entre-choqueronl de joie. J'aurai quelque amertume si le meilleur poète du siècle suivant rejette mon Quadrige avec dégoût dans le coin le plus obscur de sa bibliothèque, mais je me consolerai si la couleur rouge, qui lut mienne et dont j'ai donné la mode, persiste dans les longs manteaux. L'énumération de mes maîtresses serait aussi chose agréable. Car ce qui embellit la vie d'un homme, c'est une auréole d'actions un peu délirantes et les héros m'apparaissent à travers une vapeur passionnée. Toutes fois que l'on lait une folie, on lance une pierre pour son monument et chaque minute perdue dans la paresse représente un siècle d'oubli. Oh, l'oubli, centuple mort des ignorés, poussière surajoutée à la poussière, ravin plus creux que le néant! C'est le seul ennemi que je n'ose toiser, et dans mes nuits de cauchemar j'ai tremblé devant sa face confuse. »

A cet idéal de Readway, Fischart opposait le sien : « Mon vœu le plus cher est celui-ci : à l'un quelconque des papes futurs, le plus ventru, le plus sanguin, le plus gonflé de théologie venimeuse, on apporte un de mes ouvrages. Il l'entr'ouvre et de fureur tombe raide mort. L'horizon de la gloire m'apparaît comme un hérissement d'imprécations et de poings tendus. Des vitupérateurs farouches transmettront mon nom audessus des infamies humaines. J'ai d'ailleurs un désir plus noble. Parmi tant d'injustices et d'atrocités terrestres que nulle moisson n'égalera jamais, une seule, petite et malingre, mais certaine, fut entravée par mes satires et l'on s'écrie en parlant de moi : « Il a tout de même empêché cela ! » Ou encore, vieil exemplaire de rebut, tombé par mégardc entre les mains d'un enfant inspiré, je deviens pour lui le confident sublime. Il s'exalte à mon contact; ma flamme se développe en

son cœur et c'est le pamphlétaire de l'avenir qui marche, la torche à la main, à travers les outrages, les iniquités, les monstrueuses aberrations des dogmes et des codes, lave dans le sang la hideuse chemise de l'oppresseur. Avoir participé, fût-ce comme rouage infime, à la claire trouée des ténèbres, à la résurrection du droit et de la pitié, voilà ce que j'ambitionne. Être le glaive qui lue le bourreau, et le feu qui chasse l'incendie, la haine enfin d'où sortira l'amour. »

Quand ce fut le tour de Shakespeare : « On pourrait appeler la vie la lutte de la gloire et de la mort et ce doit être la rage des tombeaux qu'il y ait des noms planant au-dessus d'eux. Mais il n'est de vraie gloire que pour les poètes, car les guerriers écrivent la leur sur de la chair, les prophètes sur de la crainte et les criminels sur de la honte, et ce sont trois manuscrits où tout s'etïace et se renouvelle. Au lieu que les formes de la poésie demeurent inaltérables, hautaines et en harmonie avec la durée. Il faudrait des œuvres assez souples pour traverser les modes de sentir, assez • violentes pour l'enthousiasme, assez fines pour que la réflexion n'en mesure pas d'emblée la profondeur, assez réelles pour satisfaire le plaisir de miroir, assez rêveuses pour épuiser la mélancolie. Etre le roi des sentiments humains et chacun s'incline devant vous. Et quand, après bien des résistances et les vacillements d'une lumière qui s'éteint, votre nom est défi-, nitivement mort, quand vos drames ne sont plus qu'une ligne brumeuse au souvenir, vivre encore, sans qu'ils le soupçonnent, dans les âmes des tendres et des héros, provoquer de beaux mouvements, servir à la joie. Nous avons un sens de la renommée qui nous avertit des approches, des hauts et des bas, des erreurs et des doutes. Il m'arrive d'écouter tout à

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coup l'innombrable murmure, Readway, des vieilles gloires tombées dans l'oubli. C'est un gémissement de purgatoire, puisque pour nous le paradis n'est qu'un lieu où l'on nous admire. C'est un gémissement pareil à celui des flots et où une foule s'associe pour prononcer une pbrase que nous ne comprenons point, bien que notre langage à nous autres soit, aussi produit par la foule plaintive de nos tissus. Et nous, un jour peut-être, même ayant été glorieux, nous connaîtrons ces limbes redoutables.

— Les amants de la gloire, dit Readway, pensent perpétuellement à elle; elle est leur dame souvent ingrate. Voici un aveu un peu puéril. La dernière fois que je vis celle à qui mon cœur appartient, j'éprouvais par avance le tressaillement du départ. Les mots que je prononçais étaient des fils de la distraction et de l'orgueil. Je songeais au titre de mon poème futur que, d'ailleurs, je désire vous soumettre : La pluie d'étoiles et de regards. Et mes baisers d'adieu furent empreints de cette préoccupation sacrilège. »

S'ouvrant de la sorte leurs caractères et leurs désirs, les trois voyageurs sentaient grandir entre eux ïa tendresse: l'ironie de Fischarl s'alliait à la fantaisie des deux poètes, de telle façon que les causeries étaient toujours ascensionnelles, ne cédaient qu'à un événement extérieur. Sur le jeune esprit de Shakespeare l'influence de Readway était vive. Il admirait sa beauté, ses façons de grand seigneur, l'aisance parfaite de ses manières, l'accord de son style et de sa destinée. Drapé de rouge, le feutre sur l'oreille, l'épée au côté, l'auteur du Quat/r/ge avait traversé les sociétés et les pays de son allure d'intellectuel intrépide et il racontait ses voyages sans hâblerie ni fanfaronnade avec un don extraordinaire de pittoresque et de gaieté,

une sublile conscience du comique ; il avait étudié les tempéraments des divers peuples; au grand désespoir de Fischart, il préférait les Espagnols, « à cause de leur goût pour l'aventure et de leurs maiinifiques chutes de phrases ». Il trouvait la langue italienne excellente pour le mensonge, l'anglaise pour le commerce et la poésie, l'allemande pour la philosophie et la française pour la conversation ou l'amour, et il avait remarqué des analogies entre les femmes et les idiomes, comparant la peau, le teint et la taille aux parties du discours, la volupté aux facultés lyriques. Il était apparenté aux meilleures familles, favori de la reine Elisabeth et il n'ignorait rien des cours européennes. Sa faiblesse, aux yeux du pamphlétaire, était un secret mépris pour le peuple, bien qu'il fût sensible à la pitié et que la désolation de l'Allemagne du Nord le navrât. Mais les gens du commun le choquaient par leur grossièreté et il lui arrivait de faire la grimace à quelque parole excessive de Fischart. 11 se vengeait alors par une préciosité qu'il revêtait de temps à autre comme un masque et il célébrait les bienfaits de l'euphuisme et des affectations, « barrières entre la tourbe et l'élite, utiles remparts de cristal, transparents pour le poète, opaques pour le vulgaire ». Il chérissait le luxe dans ses plus petits détails et parlait amoureusement d'un poignard ciselé qu'on lui avait donné à Rome, des brides de Robin en cuir rare, de ses bottes fabriquées en Ecosse et « sans pareilles dans l'univers ». Il avait des sautes d'humeur singulières, tantôt allègre jusqu'à l'enfantillage, se lançant au galop à travers la campagne, chantant, moqueur, d'une verve ailée, improvisant avec Shakespeare des poèmes instantanés auxquels le plus mince épisode servait de prétexte, raillant Fischart, singeant ses propos satiriques et ses haines

ibi LK VOYAGE DE SHAKESPEARE.

religieuses, lantôt disirait et subitement triste, les yeux vers le sol, l'air morne et préoccupé, silencieux et poussant un long soupir quand on le sortait de son rêve. Alors il faisait l'éloge des cimetières, des larmes, du deuil et de la mélancolie qui « drape somptueusement comme l'automne », il énumérait avec regret ses maîtresses, et le nom de la dernière, de son Helmi, assombrissait son délicat visage.

« Je ne la verrai plus. L'un de nous deux doit disparaître. Quand je lui parle d'elle, Robin secoue la tête comme s'il déplorait l'inutilité de mes confidences. »

Lés discussions amoureuses rendaient Fischart sarcastique : « La passion, répétait-il, est un chariot qui passe et vous inonde de boue, qui repasse et vous écrase. Et sur ses grincements ses victimes font des vers. » Il estimait l'audace de Readway, sa folie d'indépendance et de vie nomade, et sa sensibilité au défi, car en poussant un peu le poète il était facile de le lancer dans n'impoite quelle direction. Il l'interrogeait sur le code complexe du duel, les paroles injurieuses, les allusions et gestes que l'on doit relever, les galantes formules de la chevalerie : « C'est le contraire de mon métier où il s'agit d'accumuler les outrages. Mais, quand vous êtes entre professionnels, ne vous sentez-vous pas embarrassés jusqu'à garder le silence ? »

Les trois amis chevauchaient lentement. Ils jouissaient de la causerie, restaient attablés plusieurs heures dans les maigres auberges où ils prenaient leurs repas. Ils emportaient toujours des provisions, car ils approchaient de contrées rendues désertes par les guerres et où l'on entendait, au dire de Fischart, « claquer les dents de la famine ». Ils couchaient quelquefois à la belle étoile, enveloppés dans leurs

manteaux, et chacun faisait le guet à tour de rôle. Shakespeare et Readway composaient des sonnets pour se réchaufîer et, au réveil, les récitaient, mais le froid allait bientôt rendre ces mœurs bohémiennes impossibles, dangereuses pour les hommes et les chevaux. Ceux-ci faisaient d'ailleurs bon ménage, quoique Ouragan et Yindex fussent simplement de braves bètes, beaucoup moins intelligentes que Robin qui, selon son maître, « valait plusieurs conseillers et princes du sang » .

On franchissait des plaines monotones et basses, coupées de petits marécages : « Je ne m'explique point, observait Fiscliart, comment la terre a pu absorber tout le sang qu'ont fait verser ici les questions religieuses el sociales. C'est étonnant ce que l'on a raisonné et déraisonné à coups de sabre. Partout où il y a une route, on peut être sûr qu'elle fut tracée par la férocité et la sottise. »

. Comme ils sortaient d'un malheureux village où les habitants semblaient figés de crainte : (.< Nous arrivons à la zone maudite, déclara le pamphlétaire. Le charmant état d'une contrée se lit sur les figures. » En effet, ils aperçurent bientôt une troupe de soldats maraudeurs.

« Que font-ils donc? » demanda Shakespeare. Ils s'agitaient autour d'un Objet de forme bizarre. C'était un chat, enfermé dans un panier, et qui servait de cible à l'arbalète.

« Ôh, oh, le seigneur Satan ! » s'écria un des soudards à la vue de Readway, tout vêtu de rouge. Il s'attira cette réponse : « Prends garde qu'il ne t'envoie tâter de la soupe infernale. »

La tranquillité des voyageurs impressionna ces drôles aux mines atroces, vêtus d'uniformes déchirés de couleurs disparates, et ils reprirent leur jeu cruel.

Dans sa prison d'osier le chat miaulait d'une façon désespérée.

Mais ce n'était là qu'une avant-garde. A quelque distance se trouvait le campement ; une centaine de gaillards barraient la route : il y avait en travers cinq ou six longues charrettes, brancards en l'air, et sur le sol une quantité de provisions fournies par le pillage, tonneaux défoncés, vieux meubles, instruments de labour. Des armes de toutes sortes, mousquets, piques et glaives, étaient réunies en faisceaux ; des chevaux et des bœufs, attachés, broutaient l'herbe rare. Les hommes avaient enlevé leurs vestes et sans linge, leurs rudes torses poilus à l'air, s'activaient à des besognes diverses, car les uns préparaient le repas du soir, à l'aide de bouts de bois dressaient une table grossière, ou faisaient cuire de la volaille ; d'autres fourbissaient les armes, nettoyaient les harnais et les buffleteries, d'autres jouant aux dés se disputaient avec violence. Plusieurs mégères partageaient ces destins hasardeux, entretenaient la flamme audessous d'une gigantesque marmite accrochée à des tréteaux, criaient à perdre haleine, mettaient leurs poings sur le visage de ceux qui par malice pinçaient leurs bras énormes. Une odeur de viande rôtie et de sueur était dans l'air. En face de ce redoutable pittoresque les trois cavaliers hésitèrent un instant : « Bah, dit Readway, nous verrons bien. » Et ils entrèrent dans le cercle.

Ce fut d'abord de l'étonnement, puis, grâce aux plaisanteries de Fischart, une familiarité dégoûtante:

« Tonnerre de Dieu, ils sont bien montés !

— Prends garde, Fritz, le blond a l'air de vouloir manger la compagnie !

— Qu'il essaye, cercueil de bouc, et nous verrons une fameuse indigestion ! »

Ouragan, Vindex et Robin, soumis à l'admiration générale, furent tâtés par ces pattes immondes. Fischart ricanait :

« Ce n'est pas la première fois que je vois vos drôles de carcasses. Ah, vous vous y entendez, mes garçons, à labourer la terre allemande ! Et même pas de chef à la maraude ! »

Un grand diable, au visage tailladé et de qui les bottes échancrées montaient jusqu'au milieu du ventre, s'avança :

« Le chef, c'est moi, gibier d'enfer, et il t'invite à souper ainsi que les deux camarades.

— Avec quelle satisfaction je leur enfoncerais mon épée dans l'estomac ! » dit Readway à l'oreille de Shakespeare.

La connaissance devint plus intime. Les voyageurs s'approchèrent de la marmite et complimentèrent les cuisiniers.

« L'oie volée a meilleur goût, déclara le rôtisseur principal. La ferme où nous avons pris celle-ci était remplie de fanfarons. Mais nous les avons fait cuire, mon vieux bougre, et les commères dansaient dans la fournaise. Quant aux jeunes, elles se sont sauvées, après avoir servi à nos plaisirs de joyeux.

— Si je te fendais la tête pour la vantardise, demanda Readway, crois-tu que les diables la recolleraient? »

Un rire stupide accueillit cette supposition. Shakespeare cependant interpellait les joueurs : « 11 y a là dedans des dés pipés, des os de mouton pleins d'étoupe. Ils retombent toujours dans le même sens.

— Qui est-ce qui te demande ton avis, homme privé de cheveux?

— Il les a perdus à la bataille, en s'escrimant contre les morpions. »

Quand la table fut dressée et que les convives eurent pris place, les lécils d'exploits commencèrent. L'aisance de ces nouveaux venus étonnait les soldats habitués à inspirer la terreur. Ils mangeaient goulûment, assis à terre, ou debout, ou à califourchon sur des sièges improvisés avec des troncs d'arbres et des brancards de charrettes. On apportait les plats fumants. Les cris des femmes maltraitées ou baisées à pleine bouche retentissaient dans l'air léger du soir, et, les lumières manquant, on alluma des torches dont la résine ruisselait. A cette lueur indécise, la farouche assemblée plut aux poètes. Les profils étaient déformés par les bouchées monstrueuses, les bras qui servaient le vin semblaient manier le sabre et les voix rauques' résonnaient étrangement. Fischart renchérissait sur le iançaiie bestial des convives :

« Tu es une excellente crapule, une délicieuse portée de petits cochons, disait-il en frappant l'épaule de son voisin. Jamais je n'ai admiré une gueule comme la tienne, et tes dents sont ou cassées ou gâtées, ce qui fait, mon chéri, flue tu empestes.

— Ah, ah, bravo ! Mais réponds donc, Wilhelm. Tu vois bien qu'il insulte ton visage de héros. »

Un lourd grognement sortit de la pénombre, et Wilhelm fit le geste de brandir une arme.

« Ça, mon petit, je ne le le conseille point, déclara le pamphlétaire. Le temps d'invoquer le bon Dieu, que ta prière ferait vomir de dégoût, et lu irais de l'autre côté du sol admirer les juteuses racines des plantes. »

Readway et Shakespeare, placés l'un près de l'autre, gardaient le silence ou se communiquaient leurs impressions à voix basse : « Savez-vous quel est mon plaisir parmi ces brutes débridées? Je pense à ma dame, à sa délicatesse, à ses tendres propos. Elle me

joue un air de lulh ou bien, ses regai'ds dans les miens, elle me parle le muet langage de l'amour. Rien n'est doux comme de. caresser un souvenir exquis dans une atmosphère honteuse. Cela exalte la sensibilité. Le fumet de cette oie, d'ailleurs admirablement rôtie, l'odeur du cuir et des propos infâmes me rappellent, par un contraste aigu, l'enivrant parfum dont elle a l'habitude. J'imagine aussi qu'un de ces drôles l'a faite prisonnière et je sens maClorinde tressaillir dans sa gaine.

— Moi, je songe au danger, murmurait Shakespeare, et c'est voluptueux. Ces faces tournées vers la bombance pourraient tout à coup se peindre de rage et de haine. Nous nous lèverions en tumulte et l'haleine de la mort courberait les torches. Sui^ nos chevaux, fuyant dans la nuit, après quelque sanglante bagarre, nous aurions toute chaude l'impression de l'amitié. Le péril en commun, voilà un bonheur rare.

— Voulez-vous que je nous le procure?

— Attendez un peu, il y a encore de belles grimaces à observer. »

On apporta un énorme quartier de viande, dont l'apparition souleva l'enthousiasme. De nombreuses coupes de vin, engouffrées d'un seul coup, exaspéraient les sentiments nobles. Le chef, qui présidait la table, faisait étalage de sa vaillance et prenait Fischart à témoin comme un capable de le comprendre ; « Quand nous tenons le paysan et qu'il refuse d'indiquer la route, nous lui lions une corde autour des tempes et nous serrons jusqu'à l'éclatement. Les yeux ont l'air de boules gélatineuses. C'est quelque chose! Tu as vu ceux qui jouaient avec le chat. On met un rustre dans le panier et on le traverse de flèches tant qu'il devient une écumoire. Ah ! oui, je l'assure que le métier a du bon.

iôS LE VOYAGE DE SHAKESPEARE.

— Je n'en doute pas. Mais en l'honneur de qui vous livrez-vous à ces plaisanteries ravissantes? Du pape ou des Réformateurs, de l'empereur, des princes ou de l'Église?

— De personne et de tout le monde. — La langue commençait à s'empâter et le ton devenait attendri. — C'est pour nous nourrir et pour entretenir la force, parce que Tàme du guerrier se rouille dans la paresse. Un jour, j'ai m.is le feu à trois villages. Ils déguerpissaient comme des renards échaudés, ah, ah, absolument comme des renards sur qui on a jeté de l'eau bouillante. Nous en avons rattrapé douze et on s'est diverti avec eux. On leur brisait le crâne en morceaux. On leur versait du purin dans la bouche. C'est ça une liqueur agréable! Encore une bonne farce. On détache leurs bretelles. Ils sont forcés de tenir leurs culottes. El on leur lie l'autre main. Ils ne peuvent pas se sauver. »

Celui que Ton appelait AVilhelm voulut exprimer son avis, mais des hoquets l'interrompirent :

« C'est qu'ils savent où il y a des trésors et ils essayent de nous tromper, nous autres pauvres travailleurs. Moi, j'en ai bourré quatre dans un trou, des personnes de la même famille, le père, la mère, un marmot et l'oncle ou le grand-père.

— Tais-toi donc, tu es soûl,

— Je suis pas soûl du tout. Celait l'oncle ou le grand-père. Ce qu'il y a de sur, c'est qu'au fond, ils ont gigoté pendant une grande heure. J'ai appelé les camarades. Nous avons amassé de la terre dessus et nous avons pilé, pilé tellement que ça faisait l'effet d'une route, mais d'une route qui gueulait encore.

— Et ceux qu'on a égorgés à Delmenhorst, » vociféra une voix aiguë... L'anecdote se perdit dans le vacarme. L'ivresse accomplissait son bienfaisant

travail. Plusieurs, tombés à terre, ronflaient ou vomissaient, et c'était dans les ténèbres un rampement de corps secoués par d'infects soubresauts. D'autres chantaient sur un ton lamentable des complaintes meurtrières ou sentimentales et tout le monde hurlait à la fois. Le chef de la maraude, debout et la main sur son cœur, assurait Fischart de son éternelle sympathie. Les femmes entouraient Readway et Shakespeare, tâtaient leurs poches et leur mettaient sous le nez leurs figures hideuses. Les chevaux hennissaient dans l'obscurité. Les torches, à demi consumées, ne répandaient plus qu'une vague lumière, et, à tâtons, pêle-mêle, se bousculant, s'injuriant, avec des rires stupides, des bruits honteux, des claques sonores, les moins ivres titubaient dans les débris de viande, cassaient les assiettes et les verres, si bien qu'à la fin la table s'effondra et que le camp devint un indescriptible tohu-bohu. Shakespeare, Fischait et Readway profitèrent de cette confusion pour monter à cheval et s'évadèrent.

Les deux journées suivantes furent mauvaises ; la nourriture manqua presque complètement aussi bien aux voyageurs qu'à leurs chevaux, et ils errèrent pleins d'angoisse dans le brutal sillage des soldats. Partout le deuil et la détresse. De ces tristes pays humides, de cette solitude, de cette famine naquit une aigreur subite qui rendait les moindres propos blessants, exaspérait toute opinion et donnait aux voix des inflexions fausses. Fischart et Readway se boudèrent, car le premier maudissait la guerre et le second soutenait son utilité. Ils arrivèrent ainsi à un lamentable village sans habitants, où retentissaient les cris d'un cochon oublié. Les portes avaient été défoncées, les fenêtres fracassées, et, par ces féroces

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ouvertures, on apercevait les pièces vides, les vestiiics de la terreur et de la fuite, un pauvre meuble, un débris de vêtement. Les loits de chaume incendiés lumaient encore; de longues raies noires lézardaient les murs et sur certains seuils étaient des flaques rouges: « Admirez, ricanait le pamphlétaire, le gigantesque labeur de ces héros massacrant des êtres inoffensifs. Le joyeux cliquetis des épées, les hurlements des femmes qu'on viole et des enfants qu'on égorge vous fournissent de belles images par lesquelles pleureront les dames sensibles. — Et, comme Readway haussait les épaules : — J'ai vu de mes yeux, moucher seigneur, lors de mon précédent voyage en Allemagne, un paysan attelé à sa charrue et défrichant un sol assez ingrat. Celait, je vous le jure, une chose pittoresque, bien qu'il ne s'agît que d'un misérable, peu propre à inspirer un vrai lyrique. Mais, depuis lors, les musiques belliqueuses, trompettes, fifres et tambours, les uniformes, les superbes harnachements, les exploits, les assauts, les forteresses, les clameurs d'une foule enthousiaste et ceux qui se complaisent à ces vilenies, et ceux qui en font des récits, et ceux qui les admirent me rappellent ce sombre laboureur entre le ciel bas et la terre brune, et le sublime effort naturel devenant un signe de malédiction. Je hais quiconque marche allègrement vers la souffrance, fût-ce un guerrier casqué d'or et lier comme un dieu; je déclare les tueries, les massacres sans beauté, sans noblesse et sans gloire, et, s'il me fallait sacrifier la bravoure à ces honteux transports, je consentirais volontiers à vivre parmi de paisibles lâches. »

Shaivespeare eut l'âme meurtrie à l'aspect d'un cloître où palpitaient de récentes fureurs. Les, ornements de la chapelle étaient minutieusement hachés, les crucifix et les vitraux en miettes, les chandeliers

tordus, le maître-autel et une statue de la Vierge couverts d'immondices : « 'En ce lieu, l'on foule des gémissements, dit le poète avec mélancolie. Si nous nous laissions surprendre par le crépuscule, nous verrions errer des fantômes. — Les voici! » s'écria Readway. Au bout d'un étroit corridor, quelques marches menaient à une crypte. Là vivait juste assez de lumière pour qu'on pût distinguer plusieurs cadavres de moines. Grands, sanglants, dans leurs robes déchirées, ils conservaient les altitudes et le pêlemêle de la lutte. L'odeur du charnier était suffocante et les trois amis reculèrent...

Quand ils furent sortis de cette terreur, Readway insulta la Réforme : « C'est elle qui nous vaut de pareilles infamies. Le catholicisme était sauvage, mais il exaltait la beauté, respectait Fart et les artistes. Dans la somptueuse Italie, où j'ai passé des mois enchantés, il n'est pas un vagabond, pas un rustre qui n'ait le sens de la ligne, de la couleur et de la forme, et ces papes que vous maudissez ont été maîtres d'élégance. Les marbres, les tableaux, les bijoux, les maisons, les moindres objets témoignent de sens raffinés, d'un amour de l'antique poussé jusqu'à la frénésie; la tradition, le lythme et la règle, sans lesquels il n'est que gâchis et ténèbres, régnent souverainement sous ce ciel si bleu qu'il en est musical et qu'on y entend l'harmonie. Je ne sais plus où, dans la campagne romaine, devant un fronton de temple païen, j'ai passé une tiède nuit qui m'a dévoilé cet enthousiasme. Les sveltes harpes du clair de lune me jouaient les chansons disparues par lesquelles on saluait Bacchus. Le petit monument, personnage d'argent et d'ombre, dansait sur les ailes du silence, et mon cuîur remontait le cours des âges. C'est cette source de toute poésie qu'ont voulu aveugler les Réformateurs. Us nous

vantent un monde plat et médiocre, parsemé d'austérités, mais si trivial, si laid, que l'enfer lui serait préférable. Ils traquent le luxe impitoyablement, combattent l'amour plus que le vice et rêvent un idéal d'ennui saupoudré de crainte tel que la mort devient une délivrance. Ils remplacent les peintures par des textes, l'orfèvrerie par des préceptes glacés. Ils retirent de la religion ce qui l'humanisait, la rendait acceptable à travers les bûchers et les abus de l'intolérance...

— Je n'attendrai pas la fin de votre harangue, interrompit Fischarl, pour me révolter à mon tour. J'aime autant que vous l'antiquité, et sa grâce lumineuse m'a touché jusqu'aux larmes. Mais l'immondice des cardinaux, des Jésuites et des papes, et l'horrible despotisme catholique n'ont rien à voir aux splendeurs de l'art. C'est ici la lutte foncière de deux tempéraments opposites, celui du Nord qui veut la justice et celui du Midi qui se contente d'une voluptueuse clarté. Nous autres Saxons avons le droit de chanter au monde notre chanson et d'affirmer nos Aiçons d'être. Vers les remparts pourris de Rome, nous nous sommes rués avec rage, moins par haine contre l'homme blanc et les hommes rouges que par une nécessité ethnique. P^tes-vous poètes, Read^svay, Shakespeare? Applaudissez alors à cette chevauchée de l'esprit septentrional à travers les ruines ensoleillées. La terre a produit un enfant dont nous sommes les laborieux accoucheurs. Nous apportons de nouveaux regards, des préoccupations morales, des Ames complexes, avides d'autres jouissances, tendues par des désirs différents et le petit temple païen pi-end une forme étrange au milieu des brumes. Il ne savait point, le gros Luther, quel sens précis avait son audace, et nul de ses disciples ne s'en doutait. Les

novateurs, soumis à des forces obscures, leur donnent toujours des noms mensongers. Moi, j'ai compris, dès mes premières dents de satirique, qu'il s'agissait d'un tremblement de conscience, que par les lézardes et les fissures on apercevait des régions imprévues, et que les causes réelles du mouvement étaient profondes.

— 11 faut qu'elles le soient, en effet, dit Shakespeare, pour que dans ce débat je lise l'histoire de mon être. L'amour des anciens et surtout de Plutarque m'a révélé le monde antique. Mes songes les plus opprimants furent ces ciels célébrés par Readway, ces héros aux silhouettes tranchées et dont chaque geste dessine son ombre. J'aspirais les adorables arômes des chaudes nuits de Rome et d'Athènes. Je me mêlais aux foules, sur le port et dans les rues. Je comprenais ce langage si mol, si différent du nôtre et si chanteur. Cependant, entre ces hommes et moi, il y avait comme un intervalle. Lorsque, par la puissance des mots, s'éveillaient en mon cœur des passions correspondantes, elles étaient plus troubles, moins nettes et leurs jeux demeuraient énigmatiques. Il me paraît que ces sentiments du Midi, si admirablement chantés par les poètes, ont d'autres racines que les miens, d'autres directions, d'autres courbes.

— Que leur manque-t-il donc? demanda Readway.

— L'angoisse, cette fdle du Nord qui anime la Réforme, Jean Fischart, la race entière des pays neigeux. Vous la connaissez, mon ami, car c'est elle qui soudain enfièvre vos regards, laisse pendre vos doigts sur la crinière de Robin et, au hasard de nos causeries, inquiète notre commune tendresse. Elle étreint silencieusement le désir; après ces mystérieuses amours, il reste des enfants et des cadavres. Ceux-ci nous désolent au milieu même de la joie, nous montrent la

26i LE VOYAGE DE SHAKESl»EAKE.

pâle mort debout derrière nos bien-aimées, et précipitent notre destin par l'image perpétucUa de sa brièveté. Ceux-là créent des émotions intermédiairesj grandissent avec nos élans, vieillissent avec nos espérances, deviennent, suivant le cas, des monstres, des remords ou des prodiges. »

Ils arrivaient à la noire lisière d'un bois de pins. Avant de s'y engager, ils entrèrent dans une cabane de paysans. Les trois fils avaient été tués, il* ne restait plus que la fille aux yeux farouches et deux maigres vieillards résignés: « Ils m'ont tout pris, répétait le père en pleurant : mes garçons si forts, si courageux, si travailleurs, ma jolie maison, mes souvenirs. Nous avons erré trois mois, vivant d'aumônes. Ici ou là, maintenant, il ne nous reste plus qu'à attendre la mort. Mais comme elle est longue à venir ! » La chambre était éclairée par les lueurs rouges d'un foyer à odeur de résine ; un vent furieux heurtait la porte. La mère gémissait sourdement, pliée en deux, les mains croisées, et aucun des voyageurs ne trouvait de mots pour soulager cette détresse. Alors la fille se leva. Us virent sa taille souple dans ses haillons et ses gestes tragiques: « Vous êtes des lâches. Il fallait s'unir, s'armer de fourches et de bâtons et tuer ceux qui tuaient, au lieu de se laisser égorger comme des porcs. Ah, si les femmes avaient vos muscles ! Je vous quitterai, moi, et, puisqu'il s'agit de mourir, ce sera dans les supplices, après avoir, de ces doigts-ci, étranglé autant de brigands que je pourrai. » Elle invectivait le ciel, et montrait le poing au plafond délabré : « Ils mentent, ceux qui parlent de Dieu, de sa miséricorde. Est-ce lui qui met le feu aux demeures des pauvres et les force à chercher leur nourriture dans les immondices ! Est-ce lui qui ordonne aux soldats de piller, de lïieurtrir, d'assassiner ! Ils m'ont saisie à quatre brutes

par les poignets et les chevilles et violée devant les vieux. Et je n'ai pas pu me venger. J'avais leurs sales haleines dans la bouche, un fer rouge au creux des entrailles. Je les sentais souffler comme des bœufs. Je criais et ils riaient, et malgré mes injures, ils na'ont laissé la vie ! » Elle se rassit en tressaillant de honte et de dégoût.

Les trois cavaliers suivaient une route forestière. Autour des hautes et régulières silhouettes des pins,, tels qu'une armée de colonnades, flottait un délicat brouillard « dont les volutes, disait Readway, montent comme l'encens dans la cathédrale ». Fischart contait à ses amis la légende du chevalier de Slauffenberg, de qui une fée tomba amoureuse: « Elle lui apparut plusieurs fois et toujours dans un costume diftërent, qu'elle lut vêtue de grands colliers de pierres précieuses par les intervalles desquels apparaissait sa chair rose, embuée d'une gaze transparente ou dissimulée par de lourds brocarts d'or qui laissaient leur empreinte sur sa peau. Elle se refusa à lui longtemps aiin d'exaspérer son désir et, par une journée lumineuse, comme il tendait les bras vers elle, elle lui fit jurer qu'il ne se marierait jamais sous peine de mort immédiate. Il perdit la tète et promit tout...

— Il me semble, interrompit Shakespeare, que j'ai entendu comme une musique lointaine. »

Readway arrêta son cheval : « Robin en effet dresse l'oreille. C'est sans doute la fée qui charme ses loisirs depuis le départ de l'infidèle. Car il désobéit, n'est-ce pas, Fischart, le noble chevalier de Stauffenberg, et un pied parut, mauvais présage, le soir des noces défendues, au-dessus de la table somptueuse?

— Vous connaissiez l'histoire? — Fischart parut surpris.

— Je suis poète el c'est mon métier de glaner partout les légendes, celles d'Angleterre où sont les bruyères et les lacs; celles d'Allemagne, propices aux forêts, aux torrents; celles d'Italie, qui se jouent au seuil des palais, et celles de France, souriantes comme les moissons. Et puis mon Helmi les adore. Les coudes sur les genoux et la tète dans ses petites mains, je la vois qui m'écoute et ses grands yeux clairs boivent le rêve. Celle de Stauffenberg, je la lui contai souvent. Elle l'aimait pour l'analogie qu'elle faisait entre elle et la fée et, au moment dramatique, elle se lève, s'approche de moi et me met autour du cou ses bras frais, balbutiant' des menaces dans un baiser.

— Je voudrais n'en ignorer aucun, ajouta Shakespeare, de ces vieux récits, miroirs un peu inclinés des passions terrestres, où sont nos visages agrandis et dressés héroïquement vers les étoiles. Quand l'homme eut son premier sourire, sa première douleur et sa première haine, il s'émerveilla tellement qu'il en fit sur-le champ de petits drames où furent mêlés les ■arbres, les oiseaux et les plantes. Ses sentiments nouveaux avaient le goût d'un fruit, il exprima leur suc sur la nature. Ces frêles assemblages ont subsisté €omme la forme du pain, de la maison, des voiles, parce qu'ils satisfLiisaient le réel et le songe. Aujourd'hui encore, pour émouvoir, c'est leur rythme qu'il faut nous approprier... Ah! cette fois, mes oreilles ne me trompent point. J'ai entendu le son d'une viole...

— Et voici le musicien. Mais c'est Orphée ! » s'écria Fischart, en éclatant de rire.

Au milieu du taillis, appuyé à un arbre, un homme à longue barbe grise jouait d'un instrument qui tenait de la lyre et de la guitare. Il portail un costume d'herbage et de peaux de bêtes. Ses pieds étaient nus. Les appels des trois compagnons l'interrompirent. Il

s'avança vers eux d'une démarche maussade et ils remarquèrent sa forte encolure, son front haut et ridé^ ses yeux brillants et son nez fendu à la pointe, ainsi que celui d'un chien de chasse. Il grommela : « Vous avez fait fuir mon auditoire. Vos pareils ne savent qu'effrayer. »

Sa voix était basse et sans timbre, « Il y a longtemps que vous n'avez parlé à quelqu'un, n'est-ce pas, l'ami? dit Readway.

— Dix ans. Ne me traitez pas d'ami, car je hais mes semblables. Si je me suis dérangé, c'est pour me fortifier dans mon dégoût.

— On vous a fait du mal, et cela vous rend injuste; nous sommes de braves gens...

— Comme les autres, avec des épées au côté, des plumes au chapeau et, dans le cœur, des sentiments humains, c'est-à-dire l'amour du massacre, de la lâcheté, de la trahison, de la violence... Pouah... Vous me demandiez si l'on m'a maltraité. Pas plus que les camarades. On a tué les miens, brûlé ma demeure, violé mes filles et ma femme. Aujourd'hui je suis heureux, je vis parmi les animaux, je couche en plein air, je me nourris de racines... »

Malgré une certaine hésilation dans sa parole, la joie qu'il éprouvait à dérouiller sa langue était visible et il répondait aux questions, son instrument sous le bras, avec des gestes bizarres de ses mains énormes et terreuses.

« Pourquoi jouez-vous de la viole ?

— Parce que j'aime la musique, la poésie. Pour quiconque habite les villes, ce sont là des sottises...

— Halte-là, nous sommes poètes...

— Excusez-moi ; j'ai le droit d'être franc. Si je vous tendais celle-ci, si vous essayiez d'en jouer, il ne sortirait d'elle qu'un bruit affreux ou ridicule. C'est qu'il

VOUS manque la solitude. Vous ne regardez pas les étoiles. Vous ignorez ce qu'est la nuit et vous êtes devant la nature comme des voleurs tremblants. Elle me parle à moi et nous nous comprenons. J'invente à mesure les mélodies que je lire de ces cordes. Elles grimpent contre les troncs sonores, et les secs feuillages qui les reçoivent les transmettent au vent plaintif. Les oiseaux descendent sur ma tête et mes bras. Les lézards et les araignées se rangent en cercle autour de mes pieds. Vous ne vous doutez point de la fidélité des corbeaux. Je leur offre la nourriture de l'âme avant celle de mon triste corps... »

irébaucba une grimace qui signifiait sans doute un sourire.

« Mais l'hiver..., objecta Shakespeare. •

— Je me construis une hutte de neige et j'évite la compagnie des loups, qui ressemblent beaucoup trop aux hommes.

— 11 est certain, murmurait Fischart, qu'il doit rouler d'autres idées que nous...

— Je crois bien ! En ce moment où je voue vois, je me rappelle mes malheurs et ma fantaisie du temps où j'étais bien vêtu, car j'avais aussi des chevaux, un manteau rouge et des mots précis. Mais j'aurai tout oublié bientôt. Je laisse passer sur cette route — il indiqua son front — les nuages et les rais du soleil. Je sens le froid, la faim, la soif et le silence ; ce n'est pas une petite occupation, et je ne pense qu'à la minute qui va suivre; sauf quand je parle aux arbres avec ma viole, il n'y a pas de différence entre moi et le dernier des cloportes. Aussi, combien vous suis-je supérieur! . .

— Croyez-vous en Dieu ?

— - Dieu est par-ci, par-là, en avant, en arrière. — • Il tourna sur lui-même avec adlité. — C'est la grande

LK VOYAGE DE SHAKESPEARE. tJ 19

haleine des choses, ou rien, ou... cehi m'est égal. Je n'ai pas de rapports avec lui. Pardonnez-moi. Ma tête est faible et je suis fatigué. Adieu. » Il rentra dans le taillis de son allure nonchalante et hautaine.

La rencontre de ce misanthrope occupa les voyageurs jusqu'au soir. Sur le sol couvert d'aiguilles brillantes, au clair de lune, dans l'immense solitude des bois, ils en causaient encore avant de s'endormir. Un hennissement de Robin, Ouraoan ou Vindex, attachés à quelque distance, le cri fatal d'un oiseau lapace troublaient seuls les paisibles espaces de la nuit. Bien qu'on fût au commencement de l'hiver, la température était presque douce et: la bise avait disparu :

« Il a raison, soupirait Readway, de déclarer que la poésie ne s'entend point avec notre genre d'existence. J'ai tout fait pour échapper aux entraves sociales. J'ai aimé dans tous les pays, couru les roules et les aventures et pourtant, quand je fixe mes vers, je sens dans rîion imagination un arrêt, une sécheresse. Les mêmes termes reviennent <à mon esprit, ainsi que des figurants mornes. Les ileuves, les sources, les forêts, les montagnes et les fées qui les peuplent et les héros et les légendes m'apparaissent d'abord comme des thèmes inépuisables. J'en ai le cœur gontlé et j'espère communiquer mon enthousiasme. Hélas! le superbe feuillage des chênes se change en aiguilles de pins. Il n'accourt pas à mon appel, ainsi que mon lidèle Robin, le veibe sonore et merveilleux qui rendrait mon poème immortel, et, pour animer cette froide matière, il me faut des figures de femmes, le profil d'Helmi, la courbe de sa nuque, l'arc de ses lèvres. C'est que nous ne vivons point assez près de la nature. Nous avons coupé nos racines. La sève ne monte plus dans nos esprits qui s'épuisent.

— Que n'avez-vous la colère, pauvres poètes ! dit

Fiscliart. J'ignore absolument ces angoisses. La haine est debout derrière moi et me tend des armes nouvelles, épieux acérés, fer poussé au rouge cerise, glaives flamboyants.

— Je n'ai point votre expérience, ajouta Shakespeare, et j'ai à peine débuté dans cet art qui nous vient des dieux. Cependant je regrette aussi les habitudes qu'ont prises mes sens. Quand, sur les bords de la Tamise, les mariniers, avec de grands cris, amènent les voiles, accostent la rive et sautent à terre en se bousculant, je songe que l'empreinte de ces images sur mes yeux serait plus noble et plus féconde si elle était vierge, inattendue. Comme vous avez votre belle maîtresse, je possède au fond de ma conscience certaines figures que je me suis dessinées moi-même et qui m'exaltent passionnément. Je compte sur ce voyagé pour m'en donner d'autres. Il est passé le temps heureux où l'homme chantait en construisant le monde. Devant les mobiles regards du petit enfant qui balbutie et désigne son désir d'un doigt adorable, j'ai souvent rêvé avec amertume. Oui, nous avons perdu la fraîcheur. Oui, les eaux vives de la légende recréent à peine la vaillance de nos muscles.

— C'est ce qui explique, poursuivit Readvvay, que nous raffinions le style. Si l'émotion était forte et pure, nous nous ririons de ces subterfuges... »

Quelques heures plus tard, William veillait sur le sommeil de ses deux amis. Il éprouvait une extrême douceur à cette chevauchée en commun à travers les plaines et l'intelligence. Il appréhendait la date de Noël où l'on quitterait Fischart, et il espérait bien, après le duel avec le chevalier Olof, accompagner Readway jusqu'à Copenhague: « Il paraît qu'au cœur de l'hiver l'âme du Nord habite ces parages. Je n'en suis qu'au début de mon être, alors qu'on cherche sa

nature. Il me faudra l'oublier ensuite, et, comme le musicien solitaire, jouer pour les animaux des bois. Mais le monde, en me traversant, se teindra de mes couleurs propres... Est-ce que je rêve?... La forêt est-elle enchantée?... »

A quelques pas, entre les troncs élancés des pins formant des avenues grandioses, galopait une chasse silencieuse, chiens et piqueurs, dames en toilettes exquises, hardis seigneurs et pages empressés autour d'elles. Les chevaux blancs étaient harnachés d'or. La douce splendeur lunaire ruisselait sur les robes claires de soie et de brocart, les dagues et les manteaux flottants, et, malgré la vitesse, les figures étaient visibles, si belles et si joyeuses que le poète en avait des larmes dans les yeux. Cette fantasmagorie fut brève. Le muet cortège franchit avec rapidité la distance du regard, s'enfonça sous les svelles portiques d'arbres et disparut en miroitant dans la blanche poussière astrale, Shakespeare n'eut pas le temps de réveiller ses amis et garda pour lui seul son aventure, car l'illusion est intransmissible.

« C'est Oldenbourg. — Fischart désigna les remparts qui s'effaçaient dans le prompt crépuscule. — Je ne suis pas fâché de trouver enfin une ville !

— Elle est d'aspect un peu morose, » observa Shakespeare.

Il n'y avait ni sentinelles aux portes, ni passants dans les rues. Les maisons étaient noires, silencieuses, fermées comme sur des drames et privées de lumières, bien que la nuit tombât.

« Robin flaire un péril, dit Readway. 11 tremble. Il refuse d'avancer; mais qu'y a-t-il donc à terre? »

La masse lourde et sombre était un cadavre.

272 LE VOYAGK Dt SIlAKtSPEARE.

« Arrêtez, s'écria Fischart., Ne le touchez pas. Ce calme sinistre, à travers lequel une oreille aiguisée percevrait de confus gémissements..., l'odeur abominable qui m'obsède depuis quelques minutes... La peste est ici... Fuyons. »

Ils s'élançaient quand ils entendirent le son d'une clochette. La puanteur augmenta avec le bruit. Une grosse voiture venait à leur rencontre.

« Place ! place ! » hurla de loin l'homme qui la conduisait. Ils eurent à peine le temps de se ranger. Le chargement pesait, car les essieux grincèrent. Celte fois les voyageurs durent se boucher le nez, tant l'exhalaison fut asphyxianle. Ils ne distinguaient point le charretier, mais ils l'interpellèrent au hasard :

(( Que se passe-t-il? La peste est-elle h Oldenbourg?

— Non pas la peste, messeigneurs, autre chose. Des petits boutons noirs et des hémorragies. Les gens crèvent par centaines. J'en emporte un plein tombereau, t)

La voix sortait des ténèbres, haute et forte. Le grelottement de la clochette demeurait perceptible. « Où les menez-vous?

— A un charnier, près des remparts. On n'a point le chagrin de les enfouir. C'est ça qui empoisonne les corbeaux.

— Vous n'avez pas peur?

— De quoi? C'est mon métier. A votre service.

— Un mot encore.

— C'est possible. iMon cheval connaît la route.

— Quand a commencé l'épidémie?

— Il y a quinze jours. Un d'abord, deux, puis dix, puis vingt et puis des présages dans le ciel : d'énormes nuages de démons qui ont ob,scurci le jour. On a brûlé douze sorciers, exorcisé leurs maisons et leurs animaux; rien n'y a fait. J'ai de la

besogne du matin au soir et personne n'ose plus m'aider. Aussi il en reste dans les chambres, qui s'empilent: c'est une infection. On n'a pas pu fuir, tant c'a marché vite. Les premiers jours, ils mettaient les corps devant leurs portes, et ils étaient même si pressés que je trouvais là des demi-vivants, des pieds et des jambes qui remuaient. Maintenant ils ne s'en soucient point. Et mes apprentis y ont passé. Ce qui fend le cœur, c'est les petits qui naissent et qui à peine dehors... hardi là, au trou, avec les parents ! J'en vois aussi qui meurent ensemble, tordus comme s'ils faisaient l'amour, dans les bras l'un de l'autre. Ah ! c'est une affaire. Je les ramasse un peu partout, les plus fiers avec les chiens, les plus riches avec les gueux, Hes poltrons et les braves, et mes maîtres, et ceux qui m'injuriaient. Ils puent tous de la même façon. Il y en a un monceau dans l'église. Quant au cimetière, pour les vieux enterrés, ça doit être un écrasement.

— Vous paraissez gai malgré tout. •

— Il faut bien. Nous ne som.mes plus que cinq cents sur dix milliers de vifs. Dans une semaine je serai le roi de la ville. Ah^ ah! Je ne dois pas oublier ma fournée. Bonsoir, messeigneurs. C'est rare que je m'attarde à causer par les rues... »

Les trois amis partirent au galop. Si vite qu'ils sortissent de la malheureuse cité, Shakespeare haletait comme dans un cauchemar. Les opaques rangées de maisons lui faisaient l'effet de cercueils. Jamais il ne chasserait celte néfaste odeur de ses narines, et c'était autour de lui un vaste frémissement de râles, une armée d'agonies à boutons noirs. Il reconstituait l'irruption du fléau, la surprise des premières atteintes, la chevauchée de la mort plus rapide que celle d'Ouragan et de Vindex et dont on respirait

l'haleine fétide. Alors les familles se désorganisaient. Le père fuyait la mère et la mère les filles. Toute autorité avait disparu. Chaque demeure devenait un emplacement tragique. Point de grands cris; les vagissements de l'enfance s'accordaient aux râles des ultimes minutes et, d'une main pressée, l'épouvante habillait tous ces comédiens, les agitait jusqu'au linceul dans leurs costumes de chair fiévreuse. En celte débâcle universelle, un seul dieu restait vivant, l'amour. 11 s'asseyait aux pires chevets et changeait l'origine des larmes, car le speclacle de la mort n'est point fait pour l'anéantir. L'inceste aussi accourait, et les formes monstrueuses de la passion sortaient de ces âmes exaltées par la crainte d'une fin si prochaine. Secoué d'un vertige hallucinatoire, le poète éprouva bientôt les angoisses de l'horrible mal. Il aperçut sa brève destinée qui donnait la main à sa gloire et toutes deux le quittaient avec un triste sourire, l'abandonnaient aux froids appels du trépas. Autour de lui pleuraient les poèmes sublimes et généreux qu'il aurait pu écrire, ses drames à l'état de projets, tels qu'une race enveloppée dans les limbes. Malgré que son souffle fût âpre et qu'une sueur glacée envahît ses membres, il écoutait les pâles reproches de tant de personnages irréalisés. Les amoureux, les rois, les vagabonds, les jaloux, les fées, les conquérants se lamentaient selon leurs attitudes. Ils retourneraient désormais au vaste empire des ombres indécises. Soumis au sort obscur de la loterie humaine, ils seraient os et muscles et membres et cerveaux fragiles et des strophes ailées, vers les mémoires ardentes des sages, ne porteraient plus leurs formes immortelles : « Hélas! hélas! nous vivrons par ta mort et nous mourrons plus vite. Incompris, déformés, en proie aux imaginations lourdes, nous circulerons

LE VOYAGE DE SHAKESPEARE. 'i75

péniblement au milieu des actes et des circonstances et notre essentielle beauté disparaîtra, puisque tu ne seras plus là pour la recueillir dans la coupe souveraine de ton esprit. » Entre les doif^ts du lossoyeur, sous ramoncellement de la voiture, sous le bec aigu du corbeau, ces plaintes continuaient plus faibles, décroissantes avec le sang et les fibres, et les rapaces en s'envolant emportaient des lambeaux de joie et de terreur, décbiquetaient la trame sentimentale à laquelle adhéraient des restes de héros...

Le lendemain, au milieu du jour, le cheval de Fischart s'arrêta subitement. Il grelottait. Ses jambes étaient agitées par un tremblement convulsif, et ses naseaux, relevés dans une grimace douloureuse, laissaient voir ses dents pleines d'écume.

« Qu'allons-nous faire? » dit Readway inspectant l'horizon désert, landes trempées d'un brouillard humide que le vent secouait sans le dissoudre. Par intervalles un bouquet d'arbres rabougris apparaissait, puis la vapeur, se faisant plus compacte, absorbait celle sorte de fantôme.

« Je vous prendrai en croupe, ajouta Shakespeare, mais pourvu qu'il n'ait pas le mal d'Oldenbourg. »

Fischart essayait en vain de ranimer le courage de Vindex. Le pauvre animal fléchit et tomba sur le sol. Ses flancs tressaillirent d'une manière précipitée, son regard devint vitreux. Il poussa un long hennissement auquel répondirent Ouragan et Robin.

« Ses adieux à la vie, déclara le pamphlétaire les larmes aux yeux. Nous allons donc te laisser ici, brave camarade qui, depuis la Frise, a traîné ma raisonneuse personne. Je m'étais attaché à toi, bien que ton langage me fût incompréhensible et que tu n'ajoutasses à notre inquiétude d'autre tribut que celle de ton avoine. L'image du peuple, mes poètes! Il

276 LE VOYAGK DK SHAKESPEARE.

porte le prince jusqu'à ce gu'il s'abatte et n'est même pas aussi bien nourri que cette grande ossature qui ne veut pas de viande.

— Mauvais présage, répétait Readway. C'est une calamité quand le cheval meurt sur la route. Si j'étais à la veille de mon duel, je saurais ce que cela signifie. Olof pourrait se réjouir et ma belle Helmi apprêter les vêtements de deuil qui siéent si bien à son front altier.

— Hi, hi, hi, hi! glapit une voix toiite proche. Le venin agissant, la' bête ruant et l'homme pleurant! » Une silhouette émergea de la brume. Les voyageurs restèrent ébahis. D'où et comment surgissait-elle ainsi à l'improviste, cette vieille décharnée à figure d'oiseau de proie, vêtue de lambeaux de laine grise, et .dont les cheveux d'un blanc terne flottaient dans la mfale?

Elle s'approcha du cadavre de Vindex, se baissa et, de ses doigts aux ongles longs et noirs, tenta d'entr'ouvrir la bouche. Puis elle secoua la tête et regarda successivement les trois compagnons : « Au rouge, au brun et au plus jeune, salut de la sorcière, salut de Killekrolfla sorcière. »

Le surnaturel agitait Shakespeare et Readway. Le premier dit avec colère : « Qui es-tu, larve, spectre ou vivante, et pourquoi ce hideux manège? »

Fischàrt s'écria ironiquement : « C'est une rôdeuse qui joue les apparitions. Quand vient le brouillard, elle songe : j'aurais grand besoin d'une pièce d'or. Le légume pousse mal dans ce sol pierreux. Alors elle se déguise en démoniaque et guette le passant crédule. »

La vieille tendit vers lui son index pareil à une baguette de bois sec : « A toi, furieux mais brave, insolent mais loyal, salut, car tu hais le pape et, de

tes mordants propos, le déchires. Ton cheval vient de me l'avouer. »

Elle sourit d'une façon diabolique. A son tour le pamphlétaire s'étonna : « Je profite de ta présence, ô très vénérable et sagace Killekrofî, pour t'interroger sur notre avenir. Car je n'ai jamais vu de sorcières que sur les fagots de la grande place et c'est un réel soulagement que les prophéties soient possibles. Au lieu de tâtonner maladroitement le long de notre destin ténébreux, nous désirons être fixés sur la route. Fais cela, remplace-moi Vindex et je te déclare sœur du Malin et mes amis te célèbrent dans des poèmes llalteuis. »

Les yeux de Killekroff flamboyèrent : « M'autorisestu à consulter son ventre? » Elle montra la bête étendue.

« Certes, répondit Fischart, et devant l'hésitation de Readway et de Shakespeare : l'occasion est unique, la matière lyrique, pour parler son fumeux langage. Laissons faire le hasard et notons ses réponses. »

La sorcière, de dessous ses haillons, tira un couteau ébréché. Elle s'accroupit entre les pattes du cheval et fendit la peau sur toute la longueur. Puis elle écarta l'orifice. Les entrailles jaillirent sur le sol. Les deux poètes reculèrent avec dégoiît, mais la curiosité fut plus forte et ils ne fermèrent point les yeux. Ouragan et Robin, immobiles à quelques pas de là et presque invisibles, hennirent comme s'ils flairaient le dépeçage. Cependant Killekrofl" s'exaltait. Elle fouillait à pleines mains dans ce ventre chaud et sanglant, y plongeait et replongeait ses bras osseux, rouges jusqu'au coude. Puis elle entonna une complainte bizarre, à laquelle Fischart, malgré son attention, ne comprit rien, où revenaient des séries de syllabes et des hoquets, des aboiements rauques. Son

échine était secouée par de rapides mouvements nerveux et ses pieds nus se contractaient, tels que deux boules humides et poussiéreuses. Entin elle s'arrêta. D'une voix différente, pâle et nette, elle comineoça de prédire, gardant sa posture accroupie, le torse rigide, scandant les phrases par de profonds soupirs, et le brouillard parut la fumée du trépied : « Je vois un champ de neige et des traces cruelles. 11 le sait, €elui qui aime une dame blonde. Oh! oh! oh! Je vois des espoirs fauchés et d'autres qui germent, plus vastes, dans la même contrée où sont tant d'arbres verts. Je vois des luttes, des tueries et les trompettes guerrières retentissent. L'avenir est au plus jeune, si toutes ses idées sont accomplies. L'avenir n'est pas au plus vieux, si toutes ses idées sont accomplies. Le vrai bonheur est à l'intermédiaire. »

La vieille se tut comme épuisée. Shakespeare s'avança fébrile : « Aurai-Je la gloire? » Sa question n'eut pas de réponse.

« Vagues prophéties, oracles embrouillés. Toujours le même piège, grouimela Fischart. C'est bien, Killekroff. Merci. Tu es une sage devineresse. Yoilà ta récompense. »

La sorcière se releva d'un bond, saisit la pièce d'or dans ses pattes crochues, puis éclata de rire : « Regarde, le diable nous écoutait. »

Du côté opposé à Ouragan et à Robin un petit être trapu se dressait dans la brume. Son corps était large, ses jambes, écartées à angle aigu, se terminaient par deux sabots. Sa face semblait indistincte et deux courtes cornes dépassaient sa tête triangulaire.

« Ah! je te trouve enfin! » Fischart s'élança vers l'apparition, mais elle se déforma aussitôt et Shakespeare, dont l'âme était toute troublée, la vit se changer en un simple cheval, par le dédoublement

des pattes et la métamorphose des cornes en oreilles. Le pamphlétaire revint joyeux et tirant son captif par la crinière : « Tu m'as tenu parole, Killekroff! Killekroff! » La sorcière avait disparu à l'insu de William et de Readway et le cadavre souillé de Vindex demeurait le seul vestige de cette scène fantastique. « C'est prodigieux, murmura Readway.

— Qu'importe, l'enfer est avec nous! Il m'a envoyé une autre monture et je la baptise Killekroff. Tout beau, mon redoutable prisonnier. Sois ardent et rapide comme les flammes que tu gouvernes. » Et Fischarl, ayant harnaché le maléficieux animal avec la dépouille de Yindex, sauta dessus, le fit cabrer, et sortant son épée orgueilleuse : « Aujourd'hui, je brave l'univers entier, les Espagnols, les Jésuites et le pape. Si tenaces que soient leurs efforts, si farouche que soit leur haine, ils ne sauraient triompher de celui qui a enfourché le roi des démons! »

« Je vous affirme qu'elle a prophétisé ma mort et ses brûlants regards étaient sur moi. Le champ de neige... La dame blonde... Courage! Dans la tombe, où tous me rejoindront, j'emporterai le double regret de ma belle Helmi et de mon poème, cette pluie de regards et d^étoiles que j'aurais tant voulu lui consacrer.

— Ètes-vous fou? répliqua Fischart qu'attristait l'ameitume de Readway. C'était une vieille folle et rien de plus. Ah! poètes, poètes, enfants vêtus d'images éclatantes! Je n'ai pas hésité, moi, à chevaucher le brave Killekroff. Et voyez. Ouragan et Robin sont déjà ses amis. Us auraient flairé le diable, soyez-en sûr.

— Jouissons du peu de jours que nous avons à passer ensemble et ne nous laissons point abattre par

une tristesse sans cause. — La voix de Shakespeare était tendre et grave. — Vous vivrez, Readway, pour la gloire. Vous verrez voire nom courir sur les bouches des hommes et vous sourirez de vos angoisses. Si j'étais un Plutarque, je commencerais votre biographie en ces termes : « Dès son plus jeune âge, ce poète fut aiguillonné par la crainte du trépas. D'où la fébrilité ([u'on remarque en ses vers. 11 les poussa au point de perfection par la terreur de ne les pas achever. »

Pour la première fois depuis leur entrée en Allemagne, le paysage était mouvementé. Ils gravissaient une sorte de chaos où s'ouvraient grottes et précipices, et, sur d'âpres rochers moussus, tout au faîte, des chênes ou sapins isolés tendaient vers le ciel leurs larges branches. Une multitude de petits torrents circulaient à travers ces blocs amoncelés. Quelquesuns charriaient des troncs d'arbres; d'autres avaient rongé la pierre tellement que des racines étaient mises à nu, pareilles à des araignées gigantesques.

« Gare à votre manteau rouge, Readway! Si vous, ne le retournez, il va ])erdre sa pourpre brillanle. — Fischart montra un énorme nuage noir suspendu dans le ciel au-dessus de leurs têtes. — Le sérieux royaume de Weslphalie n'a pas de région plus pittoresque. J'approuve l'instabilité de la nature; ce granit s'effrite et s'éboule en quelques siècles qui sont à peine quelques secondes. L'actif travail de l'eau, par une lactique savante, assiège le minéral et le végétal. Ici devraient rêver les destructeurs de préjugés et d'idoles. Combien un sol crevassé, hérissé, échevelé est supérieur au calme plat que nous traversions tous ces jours !

— . Admirateurs de Rabelais, vos goûts les plus divers coïncident, répondit Readway consolé de sa

mélancolie passagère. Pour que vous croyiez à la force, il faut que les muscles saillent, que les montagnes se fassent volcans et que les colosses dégringolent avec un abominable fracas. Laissez-moi préférer ce récent, cet exquis, cet ironique philosophe de Montaigne dont l'énergie se dissimule et qui lézarde les croyances à l'aide de sourires. Une allègre prairie où paissent des taureaux, tel est son paysage.

— Je ne le connais point, avoua Shakespeare...

— Vous auriez pour lui de l'amour. Il est le Plutarque de soi-même. Sans pudeur et par des phrases taillées en tranches si minces, si minces qu'elles ne cessent pas d'être translucides, il découpe sa conscience et nous l'offre et nous la trouvons identique à la nôtre. Bien qu'expert aux plus tines différences, il se joue de la ressemblance et tasse l'univers dans un être.

— Son analyse continue me fatigue, répliqua Fischart, qui poussait Killekroff en avant et dominait ses compagnons. Tout à coup sa figure exprima la stupeur. — Venez, venez vite. »

L'étroit plateau où ils atteignaient aboutissait à un précipice et les cavaliers, en se penchant et maintenant leurs chevaux avec force, distinguèrent un ravin rocheux où plusieurs grands arbres avaient pris domicile. Au-dessus s'étendait le nuage sombre, si proche qu'on eût cru le toucher en levant le bras. Dans le lond courait un ruisseau torrentueux. A califourchon sur les hautes branches d'un sapin, un jeune homme vêtu de noir s'occupait à fixer une longue corde que terminait un nœud coulant. D'en bas un chien le regardait faire, remuant la queue, le museau inquiet.

« Vous m'intriguez, cria Fischart. Je suis follemenl curieux. »

Le garçon leva la tête. On distingua son aimable figure aux yeux clairs et, par sa position élevée, sa voix brève fut très distincte quand il répondit :

« Dans quelques minutes, vous serez satisfait. Je vais me pendre.

— Vous pendre !

— Cela vous étonne?

— Un peu; réfléchissez. La vie est changeante! Est-ce l'amour?

— Répétez, j'ai mal entendu.

— Est-ce l'amour?

— Oui et non. C'est l'ensemble. Ma résolution est ferme et la ficelle aussi. — Il tirait dessus pour l'essayer.

— Écoulez ma chanson, » et Readway, sur un air violent et magnilique, entonna un éloge des joies terrestres que haussait singulièrement la circonstance. Il célébrait d'abord le cœur et la chair de la femme, puis l'amitié hdèle, source de l'héroïsme, les batailles, le vin et le sommeil. Il disait le bonheur d'étudier et de lire, de sentir l'âme des anciens habiter la sienne, de rêver le soir au crépuscule dans les pays dorés où mènent de beaux voyages. Il vantait l'eau et ses frais caprices, le feu qui ranime, la terre qui nourrit et l'air où palpitent les étoiles. Le désespéré l'écoutait, assis sur sa branche et un pâle sourire éclaii'ait son intelligent visage. Quand le poète eut achevé, il battit des mains.

« Je vous ai convaincu?

— Du plaisir que vous avez à vivre, sans doute. Ah! l'antiquité vous anime! Quelle exquise cadence I Vous aurez enchanté mes derniers instants. Merci. »

L'angoisse de Shakespeare était extrême. Il supplia : « Venez avec nous. Vous serez consolé.

— Trop tard.

— Ne redoutez-voiis pas l'enfer?

— Je me pends à une branche en forme de croix, afin de mourir dans un sacrilège. »

Le nuage noir creva. De larges gouttes de pluie tombèrent.

« Je serai trempé, » déclara le jeune homme en riant, il descendit avec précaution. Arrivé au milieu de l'arbre, il saisit la corde qui pendillait, passa le nœud autour de son cou, et, les bras étendus, se laissa aller dans l'espace. Les jambes et la nuque se raidirent. Le corps eut un soubresaut, la maîtresse branche un craquement. Mais le système tint bon et le chien, qui ne l'avait pas quitté du regard, se mit à pousser des aboiements sinistres.

Les trois amis s'abritèrent dans une grotte, tandis qu'un vrai déluge s'abattait sur le frémissant feuillage et les roches luisantes, grossissait les torrents en cascades et cataractes, entraînai! du gravier, des pierres, des quartiers de roc :

« C'était horrible, mais que faire? répétaitFischart. Il ne semblait pas fou et pendant votre chanson, Readway...

— Ah ! ma chanson ! Combien j'ai été ridicule ! Elle n'eût été belle qu'efficace. »

Un hurlement prolongé retentit, dominant le bruit de l'averse. Le chien continuait à pleurer son maître.

« Il reçoit l'orage maintenant, le malheureux, murmura Shakespeare, la voix étranglée par l'émotion. La pluie, de ses mille doigts tièdes et humides, palpe ce corps où le sang courait, où les désirs ont trouvé trop d'obstacles. Je le vois, pauvre loque suintante, entre le ciel implacable et le sol défoncé. Peu à peu la corde s'use et son cadavre tombe dans le

ruisseau, se brise sur les rochers. Puis un loup furtif avance la gueule el dispute cette manne aux corbeaux.

— Le suicide, déclara Fischart, est à mon avis le seul cadeau que Dieu ait ftiit à ses créatures. L'entendez-vous, l'infortuné animal ? Il s'obstine a se lamenter. Dans un plateau, tous les maux imaginables; car l'on pourrait, mon cher Readway, prendre votre poésie à rebours ; dans l'autre, la possibilité de leur échapper. Ainsi se constitue l'équilibr-e. J'ai connu un philosophe, jeune encore et si avide de savoir qu'il terrifiait ses maîtres. Le labeui', l'absenCe de- religion et quelque ressort mystérieux de sa nature avaient développé en lui un goût prodigieux de la liberté. Il souffrait avec violence des raisons que chacun suppose à ses mouvements et à ses pensées et cette douleur devint si intolérable qu'il résolut de s'en défaire et de mourir en un acte libre. Il s'avança donc vers la mer, au milieu d'une grande assistance, chacun désirant admirer son courage, et, la tête droite, il entra dans les flols. Il nageait contre le courant; l'on vit longtemps ce crâne altier et lèlu qui dépassait les vagues, car il voulait épuiser ses forces contré celles inépuisables de l'imivers et franchir le seuil du néant par la porte de l'énergie. Enfm il disparut et je sais bien que les dieux l'abandonnèrent ; mais ils durent, en la livrant à l'eau brutale, admirer cette Ame héroïque.

— Mon histoire n'est pas moins louchante, reprit Readway. C'était un de mes amis, beau comme une nuit d'été, que trompait sa maîtresse. L'ayant appris, il but du poison, mais il s'arrangea de telle sorte qu'il mourut entre les bras de l'infidèle et lui infligea un remords pâmé. En celte grande détresse il sentit plus vive que jamais la douceur des seins et des lèvres, et,

si celle-là savait lire les regards, je pense qu'elle se rappela sa lecture. »

Ce fut le tour de Shakespeare: « Un de nos voisins, homme jovial, avait deux fils, de quatre et sept ans. L'aîné se cachait pour pleurer et, lorsqu'on lui demandait la raison de ses larmes, il répondait que toutes choses vivantes lui paraissaient trop malheureuses. C'était un petit bonhomme d'une perspicacité extraordinaire et, quand je causais avec lui, je perdais le pôle du réel, car ses propos semblaient d'un sage morose. Un jour il prit un vieux pistolet et, l'appuyant sur sa poitrine, ordonna au cadet de presser la gâchette. L'autre crut à un jeu, obéit et poussa un cri terrible dès qu'il vit tomber son frère, la poitrine trouée, sanglante. »

Quand ils sortirent de la grotte, le soir était venu. Au fond du ravin obscur, sous le pendu invisible, le chien persistait dans sa plainte. Les pierres et les feuilles s'ésrouttaient lentement.

Dans la principale taverne de Brème se trouvait une nombreuse assemblée. Depuis dix jours les trois amis habitaient la ville. Depuis dix jours Jean Fischart avait renoué connaissance avec plusieurs vieux compagnons auxquels il présentait Shakespeare et Readway comme la fleur et l'espoir de la poésie anglaise. Ce n'étaient que banquets, orgies prolongées et bruyantes, épaisses discussions théologiques qui se traînaient h travers des textes aussi froids que la mordante bise de novembre jusqu'à ce que quelque imprécation, quelque choc d'un poing sur la lable, quelque verre brisé par l'impatience d'un contradicteur ramenât le sens de la vie et de la lutte.

La tète déjà lourde de boisson, William, assis sur un banc entre Headway et un étudiant à large figure

blonde, examinait l'assistance : auprès de Jean Fischart se tenait le silencieux, l'énigmatique chevalier deRiesensturm, solide partisan de la Réforme, « un des plus braves et loyaux seigneurs de l'Allemagne, » au dire du pamphlétaire. Il avait invité les voyageurs à venir, en sorlant de Brème, passer quelque temps dans son château, lequel se dressait sur la route de Hambourg, à peu de distance de Rolenbourg. Ses yeux, durs et mornes, luisaient dans son osseux visage ; une moustache en croc, grise et touffue, au-dessous d'un nez recourbé, accentuait sa bouche aux lèvres minces, et, quand il souriait, on apercevait l'éclair des dents blanches. Non loin de lui le prédicant Gœtschen à profil socratique et son élève préféré, qu'on nommait Alcibiade, flétrissaient les crimes anciens d'un certain Hardenberg, dont les audaces religieuses avaient bouleversé la basse Saxe. D'autres théologiens leur donnaient la réplique. On s'injuriait presque : on échangeait des allusions empoisonnées, car les mœurs étaient corrompues et l'ivresse provoquait des attitudes douteuses, de singuliers regards, des confidences louches. Les viveurs et les fous coudoyaient les sages. On plaisantait, à cause de sa beauté, un élégant jeune homme étendu sur un siège bas, dans une pose nonchalante. De gros rires se mêlaient aux vives répliques, aux mots latins, aux apostrophes. D'une voix embrouillée par l'ivresse et trébuchant contre les mots et les souvenirs, le voisin de Shakespeare lui racontait l'histoire du docteur Faust. Quoique l'éloquence du narrateur ne fût pas égale à son zèle, le poète eut à plusieurs reprises le- frisson de la beauté qui passe et le désir de dramatiser ces épisodes ardents on magiques: « Quand Charles-Quint demande à ce compère du diable d'évoquer Alexandre de Macédoine, il est probable que, pour cette entrevue, je

trouverais les mois nécessaires ; ce sont les images du passé qui soulèvent en nous l'amour de la gloire, el les héros, à grand renfort de spectres, se poussent les uns les autres vers la lumière. » Ces réflexions et les vapeurs du vin trouaient la légende de telle sorte qu'il fut impossible à William de se la rappeler dans la suite autrement que par lambeaux.

Fischart était à son affaire, plein de joie, de gestes et de clameurs. 11 citait âprement des textes, réfutait avec véhémence et son sarcasme dominait le vacarme. Puis, de la politique, la causerie tomba sur la littérature et le plagiat fut mis en cause. Un des théologiens se plaignit qu'on lui eût volé ses idées :

« Ce sont trésors qu'on n'emporte point, cria Readway. Tout est dans la forme. Le goût de la même viande varie avec les cuisiniers. Je n'hésiterais pas à reprendre un sujet déjà exploité, à le soumettre à ma fantaisie, et, si mes vers sont mélodieux, je le déclarerai mien de par la souveraineté du style.

— C'est odieux, vociférait Fischart. C'est le brigandage la lance au poing. Ainsi, pendant de longues années, j'aurai cherché un bon argument, tourné mon adversaire sur la broche de ma logique, devant la flamme de ma colère, et recueilli le jus savoureux qu'un chien pelé viendra me lapper tout à l'heure. Vous n'aimez donc point vos trouvailles? Elles ne sont donc point vos catins, ces alliances heureuses delà pensée et du verbe qui s'éluncent vers l'avenir, dévêtues, frissonnantes ? Certes mon sérail est petit, mais je monte la garde et acerbement. J'ai connu de ces hommes de génie qui n'étaient que pilleurs d'épaves. Ils allumaient des feux sur les hauteurs : les naïfs sombraient en vue des côtes et leurs dépouilles servaient aux scélérats. Le vol littéraire est le premier des crimes. »

Shakespeare prit la défense de Readway : « La mer et ses bruits sont à tout le monde, le vent et l'ouragan sont à tout le monde ; plus que la mer et que l'ouragan lesidées appartiennent indistinctement au peuple immense des hommes. Ceux dont l'esprit est faible ou confus ne voient en elles que des étoiles filantes, et par hasard un soir elles traversent et stupéfient leurs âmes. Mais les poètes et les devins s'attachent aux lumineux fantômes, les supplient de montrer leurs figures et ces figures ne sont jamais les mêmes et leurs ombres et leurs formes diffèrent. H n'est pas une image dont on puisse dire qu'elle est sortie du cerveau d'un seul, et quiconque pense est en contact avec les générations anciennes et les générations futures aussi étroitement que s'il les embrassait, car il entre dans un anneau fermé. Celui qui a peur est-il le seul à avoir peur et comment nommerait-il son angoisse si d'autres ne l'avaient éprouvée avant lui? Aussi chaque poète, avant de piller ses contemporains, se pille luimême. La phrase qu'il écrit n'est qu'un plagiat des plus doux aveux de la Muse...»

Ace moment l'appel redoutable A w /'ew, au feu! retentit dans la rue, accompagné d'un piétinement de foule et d'une vive lueur. Tout le monde se précipita au dehors; le tocsin bourdonnait. Le froid était rude; le ciel fauve haletait. Sur un fond ardent de rouge jaillissait la fumée plus pâle et poudroyaient les étincelles. A cette chaude clarté l'architecture des maisons prit un relief extraordinaire et Shakespeare ébloui admira les jeux élégants du bois et de la pierre, les balcons, les pignons, les toitures et les portiques, qui semblaient issus d'un caprice de la fournaise, ainsi que d'une torche secouée. Nombreuses et pressées les vitres reflétaient la flamme et William imaginait la terreur dans ces milliers de regards d'or dont quel-

ques-uns se brisèrent avec fracas. Des cris aigus se joignirent à la morne alarme des cioclies. Vêtus à la hâte ou en chemise, les habitants fuyaient les demeures, et plusieurs étaient chargés de coffrets qu'ils laissaient tomber dans leur détresse, éparpillant l'argent, les bijoux, les dentelles. Comme on approchait du brasier, l'atniosphère devint acre et suffocante et le resplendissement augmenta. Sur une large place, devant le fleuve, un grandiose palais servait d'aliment au fléau. Il avait une forme singulière, car ses divers étages étaient en retrait les uns sous les autres, de sorte qu'il s'évasait jusqu'à mi-hauteur, là où les poutres s'effondraient déjà dans une aveuglante poussière de feu. Des figures sculptées et des devises décoraient le fronton ainsi que des balustrades de fer ajourées. Une lézarde se creusa entre un Silène et des vendangeurs, et, trajet dérisoire, trancha la jambe d'un boiteux Vulcain acharné à sa forge. Virtus et Prudentia éclatèrent ; la lourde Sapientia fondit et, tout autour des marbres noircis, le mêlai des rampes entra en fusion. De temps à autre un affreux craquement était suivi d'une gerbe de laves et un pan de frise s'écroulait, entraînant les allégories, celles de la Réforme et de la Renaissanie, la Bible et la mythologie, les dieux païens et les vertus théologales. Les bateaux avaient lui et les eaux, sans l'éteindre, reproduisaient la nappe incendi;iire. Entre ces deux brillants miroirs les visages des bourgeois, contractés par l'angoisse, saillaient avec une intensité tragique et les caractères se montiaienl en façade, illuminés par la catastrophe. On ferma le quartier par des chaînes. Or le palais était isolé dans ce carrefour et la propagation n'eut pas lieu. Le bruit courait que des malheureux demeuraient enfermés et on leur attribua de lointains hurlements. Trois fois le chevalier de Riesensturm se préci-

pita vers la haule porte pourpre et crépitante et trois fois il dut reculer, suffoqué par Thaleine infernale. Il se ruait là comme à l'assaut, et revenait le poil roussi, les joues écarlates, le front inondé de sueur. Tout près de William une voix murmura: « C'est beau, le courage ! » et l'on dut retenir Readway qui voulait tenter celle folle aventure.

Fischarl exalté, trépidant, s'approcha de Shakespeare : « Vous voyez l'audace de ces flammes. Elles dévorent tout comme le temps, l'œuvre de l'Italie, les paniers de raisins, les feuilles délicates et les déesses moelleuses, l'œuvre de l'Allemagne, la scholastique et les sentences austères. N'est-ce pas qu'il est apparent et glorieux, grâce à ce foyer maudit, l'effort de la cité, de l'art et des croyances? »

Shakespeare restait silencieux. Il écoulait la chute des moellons, la rumeur ambiante, le monotone éveil du tocsin. Il regardait les énormes panaches cramoisis piquetés de flammèches, rayés, par instants, de bandes sombres, le fleuve et le ciel embrasés, les silhouettes étranges et craintives des vieilles pierres des maisons voisines. Le souffle du sinistre faisait frémir son âme. Il répondit enfin : « Tout ceci n'est pour moi qu'une image. Le jaune tressaillement de la cité m'explique bien des mystères. Tels que des bourgades et des villes, les sentiments se sont formés en nous par l'assemblage d'impressions diverses sur plusieurs points de notre esprit. L'orgueil, c'est Brème, et le cours de la vie a déposé là ses marchandises, et des archilectes savants ont sculpté les maisons altières et superposé les époques en quelques ornements des frises. La jalousie, c'est Amsterdam et chaque canal reflète le passé. Promeneurs curieux, nous allons à travers les rues et nous observons les fenêtres. C'est ce ce qu'on appefle prendre conscience. Mais la passion

brûlante nous dévoile l'étendue de ces agglomérations intimes, tord et dissout en quelques secondes des quartiers tumultueux, des palais rayonnants; les reliefs, les pleurs et les sourires, les mélancolies, les tendresses, rien ne résiste au feu vainqueur. »

Faute d'aliments, l'incendie s'affaissa. Par les fissures des branlantes et ténébreuses murailles, par les fenêtres aveuglées et parles ruines centrales sortaient des tourbillons de suie, de cendre et de fumée brune, mais le ciel ne s'assombrit point. Au-dessus des décombres, l'aube tardive de l'hiver montra son blême visage gelé et, sur les brandons encore rouges, floconneuse, folle, par pâles et rapides essaims, la première neige se mit à tomber...

Il y avait une semaine que Fischart, Shakespeare et Readway vivaient installés à Hambourg, dans un logement voisin de celui du savant Ermanius, ami intime du pamphlétaire. Pour ce vieillard robuste, à figure carrée, au front soucieux, aux yeux clignotants et fureteurs, à l'index perpétuellement levé et démonstratif, pour cet infatigable érudit," William s'était pris de passion et, au lieu de^urir la ville, comme il avait fait à Amsterdam et à Brème, il usait ses journées et ses soirées dans le réduit de l'alchimiste, lequel tenait de l'enfer et de la bibliothèque, de la ménagerie, du fumier et du laboratoire. Louchement éclairée par deux basses fenêtres à petits carreaux, cette pièce fort longue, mais étroite, renfermait une multitude innombrable de parchemins poussiéreux, manuscrits dépareillés et qui, sitôt entr'ouverts, laissaient échapper des hordes de can-

crelats; grimoires ornés de figures étranges el cachets symboliques, bandes de toile où se succédaient les chiffres et les signes de la cabale. Sur un gigantesque fourneau de forme bizarre s'élageaient les cornues, mortiers et récipients de toutes sortes, et un vieux bahut contenait une armée de minuscules fioles, cachettes à venin, poisons, baumes, sels, substances magiques, étiquetés suivant des lois mystérieuses. Une balance côtoyait un aquarium plein de poissons, une collection d'herbiers et de fougères. Une cage d'oiseaux surplombait un panier d'algues humides où grouillaient des crustacés immondes. Il y avait aussi un établi, deux boussoles, une boîte resplendissante d'instruments de torture, une autre de minéraux et pierres précieuses, plusieurs violons et flûtes de tailles différentes, des cartes de géographie, des modèles de maisons et de bateaux, une série complète de lentilles de verre et de miroirs courbes, concaves, convexes, ondulés, qui reflétaient ce chaos en le déformant encore. Dans cinq chariots, disposés de telle façon que leurs habitants restaient dressés sur les pattes de derrière, la tête haute, à niveau d'une petite mangeoire, sautillaient deux jeunes chiens, un kanguroo très maigre et un singe pelé. Suspendues au plafond, trois caisses plates abritaient une cargaison de reptiles; quant aux insectes, ils s'ébattaient sur les parois d'une vitrine divisée en compartiments : les araignées à l'écart des termites et les abeilles séparées des blattes et des puces pour le plus grand bien des espèces.

A ce cabinet d'étude central étaient annexés un certain nombre de taudis servant aux expériences : les uns secrets, les autres apparents, sans lumière et sans air, mais non sans vermine, où le savant demeurait quelquefois enfermé tout un après-midi, tout

une nuit, d'où il ressortait la face congestionnée et joyeuse.

De cet amoncellement d'êtres vivants ou décomposés, de débris d'épluchures, de ce fouillis de matières disparates, s'exhalait une odeur singulière et grisante, faite d'alcool, de macérations, d'essences ; là dedans trottaient, s'activaient, besognaient, empressés et silencieux, la femme d'Ermanius, Gertrude, personne mince, à figure de fourmi, terrorisée par son illustre époux; la fille, Hilda, âgée de seize années, ressemblant à son père, hardie et têtue ; les deux fils, Wilhelm et Ernst, jumeaux de vingt-quatre ans, pareils à la mère pour les traits et l'allure timide; Rûdberg, enfin, le disciple, béat d'admiration et de modestie, que l'on appelait le Hibou, à cause de ses yeux ronds, de son nez crochu et de son front bombé. Tout ce personnel accomplissait les ordres du maître, nettoyait les cages, donnait à manger aux bêtes, préparait les travaux, découpait, collait, sciait, taillait de faube au crépuscule. Quand le soir tombait et qu'on allumait des mèches huileuses, le domicile se revêtait de fantastique. Les animaux poussaient leurs cris variés, quelques-uns avec une régularité d'horloge, d'autres par intermittences, lugubres et plaintifs, ou brefs et stridents, analogues à des crécelles, à des roues grinçantes, à des grelots.

Ermanius disait à Shakespeare : « Je m'en vais vous conduire au cirque. » 11 l'entraînait vers les soupentes et, à l'aide d'un fort grossissement, projetait sur une toile blanche la lutte émouvante de deux araignées. Elles s'observaient d'abord longuement, remuant une patte en signe d'inquiétude, et l'on distinguait leur tête énorme, leurs poils velus et leurs ocelles. Puis elles se jetaient l'une sur l'autre. Comme des marguerites qu'on effeuille, elles s'arra-

chaient, se déchiraient, éparpillaient les tentacules articulés servant à la marche, au toucher, à la prise. Toutes les ruses, toutes les sauvageries, elles les mettaient héroïquement en œuvre et la mort les prenait ensemble, ou la survivante épuisée se traînait vers une agonie horrible, cependant que des bulles épaisses sortaient de son abdomen broyé. Ermanius avait un rire sombre. Il remplaçait les combattantes par deux pucerons, des fourmis belliqueuses, des poux et des cloportes, des petits monstres hérissés de crêtes, d'yeux, d'antennes, de mandibules, qui voltigeaient sur le champ clair de la loupe. Parfois il saisissait un homard et, dans ses pinces errantes, en plaçait un autre plus grêle. Le géant retournait le pygmée comme pour le caresser, l'embrasser. Il le serrait contre son cœur; on entendait l'humide clapotement des branchies, pâle petit moulin dont la rapidité exprimait la rage. Puis, tout à coup, d'un mouvement brusque, au défaut de la carapace, en plein ventre, il enfonçait ses épées intlexibles et, s'en servant comme de leviers, ilfaisail éclater la victime. Ces durs spectacles épouvantaient Shakespeare, mais ils lui révélaient la méchanceté foncière de ce m onde où les moindres créatures ne rêvent que ruine et massacre. Il entendait la voix solennelle d'Ermanius et ses affirmations d'athéisme que Fischart raillait tout en les admirant : « Aucun Dieu ne règle ces luttes. Elles ne servent même pas à la vie, car des espèces cherchent à se détruire qui n'ont aucune propriété, aucun désir, aucun besoin en commun. Le dominateur de la nature, c'est l'amour de l'anéantissement. » Il levait sonindex fatidique: « Lacruauté par suite est la sœur de la curiosité et, quand la terreur est dans vos regards, je sais que la sagesse pénètre votre cerveau. A l'état ordinaire nous sommes

au milieu des choses comme des aveugles ou des infirmes. Nos sens admettent les surfaces, les parties fermées, les mystères. Or il faut violer le mystère. Il faut mettre les choses à la question. 11 faut torturer le visible et l'invisible. Le cri sera un aveu; le sang qui coule une inscription. On se confesse par le dernier i: es le autrement que ne le croient les maudits prêtres. »

De fait, il portait sa curiosité dans les directions les plus imprévues, et il passait de ce qu'il dénommait ses tentatives d'idées à ses tentatives d'actes avec une rapidité vertigineuse.

L'enthousiasme de William le flattait. Il s'intéressait à la poésie, « ainsi qu'à une branche du rythme total ». Et il ajoutait: « J'ai poursuivi moi-même le rythme sous tous ses modes, masques et costumes. La force qui nous attire vers la terre a un rythme. — Quand il développait un argument, il répétait volontiers les mots. — Elle tend à faire culbuter et rouler les êtres à sa surface. Aussi elle se décompose en deux forces dont l'une attire, l'autre repousse. Quand il s'agit de l'animal à quatre pattes, la force qui repousse s'applique aux pattes de devant et celle qui attire aux pattes de derrière. Donc il se redresse peu à peu et c'est ainsi que l'homme se tient droit. Le singe, le kanguroo suivent cette route. Ils arriveront au but tôt ou tard. Pour ce qui est de l'oiseau, la force qui repousse l'a emporté, et c'est pourquoi il jouit du vol. Or la libération des membres antérieurs a pour corollaire la faculté de toucher, de modeler. Les conducteurs nerveux transmettent celle-ci au cerveau où elle rencontre la faculté de voir, de penser et d'entendre, et il en résulte la parole que ne possèdent pas les poissons, parce que \euT corps est horizontal, que possèdent, au contraire, le perroquet, parce qu'il est debout sur ses pattes, et

une infinité d'oiseaux, susceptibles par surcroît du chant, des plus mélodieux artifices... Riidberg, Gertrude, Ernst,' Willielm, apportez-moi mes chariots. — Voyez ces deux chiens, ce sin^e, ce kanguroo, je veux leur apprendre à parler en les contraignant à demeurer debout sur leurs pattes de derrière. Ils affeclionnent déjà cette position. Dans cinq ans, dans dix ans, ils articuleront des syllabes. Je me passe parfaitement du bon ou mauvais Dieu pour expliquer les causes du lannat'e. »

Après une de ces longues démonstrations, l'orateur, pour se reposer, entamait une série de blasphèmes et d'injures à l'adresse de son disciple et de la Providence qui mettaient Fischart en bellehumeur et révoltaient Readway, d'ailleuis peu sensible aux théories scientifiques. Tous deux quittaient le laboratoire où trottaient les ombres fluettes de la femme, des fils et de Hilda. Un singulier attrait retenait Shakespeare. Puis, parmi les idées du vieillard, quelques-unes lui semblaientpleinesdc philosophie. Ermanius déclarait gravement : (( Quand vous écrirez des drames, réfléchissez bien à ceci qui est une loi générale : dans un assemblage éternel, chaque fragment doit reproduire l'image de l'ensemble. Ainsi se comportent les atomes. J'ai découvert, en partant de ce principe, une géométrie nouvelle, une alchimie nouvelle et une astronomie nouvelle. Regardez cette figure : c'est un A A majuscule formé de petits a. Il a des

A A propriétés que ne possèdent pas les autres

AAA lettres et que j'étudie en ce moment. Il

A A en est de même pour un cercle dont la

A A circonférence est formée de cercles, pour

un carré dont les côtés sont des carrés. »

Il disait encore: « Il y a plusieurs façons de lire l'univers. Par rapport à l'objet, ce que nous faisons

tous, OU par rapport au sujet, ce que peu de gens essayent et ce qui constitue un immense avantage. Une allée d'arbres n'est point pour moi une allée d'arbres. C'est une partie rectiligne de mon esprit qui apprécie une partie végétale de mon être et je n'ignore point que ces tourbillons s'agitent derrière mes regards, lesquels les projettent au dehors. Toute observation est donc une émotion. A votre tour. Qu'est-ce que je vous représente, moi, Ermanius ?

— Une puissante machine à comprendre, répondait Shakespeare, qu'une faible machine essaye de comprendre.

— Ce n'est pas cela. Je suis une émanation de votre enthousiasme poétique, un personnage possible de tragédie ou de comédie qui s'agitait en vous et que le hasard du déplacement a déposé sur votre chemin. Toute la ville est issue de deux gestes : l'un qui signifie l'abri ; l'autre qui consiste à lever une pierre. Ce qu'il y a de douleur et de honte dans le mouvement qui cache les yeux, ce qu'il y a de joie dans celui qui tend les bras vers le ciel creux et vide habitera désormais la cité. »

Sa surcharge de connaissances ne nuisait pas à la personnalité du savant. Il citait des textes enfouis dans l'oubli depuis des siècles, des noms d'auteurs baroques, « colimaçons adaptés au colimaçon de l'oreille ». Il n'ignorait rien des métamorphoses que subissent les plantes, les arbres, les roches, les reptiles, les papillons. Il avait superposé la vie aux livres, étudié les mœurs de maintes peuplades et espèces, les divers caractères qui naissent du sang, de la graisse, do la maigreur ou de la prédominance osseuse. Il s'était formé un alphabet de passions et, suivant des lois mathématiques, il notait leurs conflits et leurs

ententes, leurs assemblages et leurs dissolutions; il imaginait des sentiments nouveaux qu'il affublait de titres surprenants. C'est ainsi que la timidité jointe à la luxure et à la haine constituait selon lui VEî^minthe, vocable sur l'étymologie duquel il restait muet, et il vantait à Shakespeare un héros agité par un mélange de jalousie, de remords et de terreur. Quant aux spectres, larves, apparitions, fantômes, il s'exprimait sur leur compte avec scepticisme et il affirmait que la transformation de l'homme en âne s'accomplit journellement sans thaumaturge. Il négligeait la pierre philosophale, la plupart des coutumes des alchimistes qu'il traitait de prétentieux ignorants; et tout à coup du milieu de ces rêves, de ces fumées, de ces cauchemars, de ces improvisations sibyllines, car la causerie réchauffait beaucoup, de ces élans vers la lumière, vers la cruauté, vers les ténèbres, vers l'impiété et le sacrilège, de ces paradoxes sublimes ou stupides jaillissait une vue sereine sur l'avenir, un axiome admirable de bon sens et de divination, une de ces paroles à triple goût comme il n'en sort que des âmes excessives. Alors sa femme, ses enfants et le disciple joignaient les mains avec un air d'extase et, dans cette atmosphère surchauffée, entouré de bruits d'animaux, de formes rampantes, sifflantes, coassantes, caquetantes, William éprouvait un vertige de genèse, croyait assister à la formation d'une planète neuve dont un dieu chevelu lui révélait les ressources et les destinées.

Ermanius se passionnait pour les origines. Son idée fixe était de mêler les espèces. Un jour il entraîna Shakespeare h part : « J'ai entrepris une' grande œuvre. Des recherches patientes et suivies m'ont enseigné que la langouste avait des rapports occultes avec la femme. .l'ai tenté d'en féconder une. Riidberg

a servi à l'expérience. Je vais vous la montrer. » D'un petit panier dissimulé il tirait l'animal aux reflets violets : « Est-elle belle ! L'immensité de la mer est inscrite sur sa carapace. Si un être, comme je l'espère, sort de ses flancs surpris, quel sera-t-il, ce fils monstrueux de deux mondes aussi éloignés que les astres, ce visage cerclé de pattes velues, ce produit de la terre, du verbe et de l'océan? »

Il aimait à se mettre de face devant un vaste miroir doublement incurvé : « Suivez la transformation. Ma figure vous apparaît ainsi qu'une surface de peau unie, ininterrompue, un îlot de chair rond et plein. Je m'écarte et un pli se dresse. Un œil apparaît dans ce pli. Énorme d'abord, il s'allonge et s'étrangle au milieu. Et, comme surgissent les deux regards, se dessine la ligne de la bouche. Elle est triple et semble produite par l'écarlement du nez et du menton. N'en douiez pas, cette glace infidèle retrace fidèlement l'histoire de nos tissus. La distance du temps et celle de l'espace, le reflet du miroir et celui de l'hérédité, par un inaccessible sortilège, se confondent. »

Un matin, Fischart prit Shakespeare par le bras : « Readway et moi, nous nous plaignons de ce que vous nous abandonniez. Vous êtes inexcusable, car la séparation approche. Ce diable d'Ermanius vous entraîne ; je regrette de vous l'avoir fait connaître. Sa haine des théologiens et catholiques m'agrée, mais c'est un vieux fou et la métaphysique ne vaut pas la vie. Venez. Je veux vous montrer autre chose que ses homards et ses cancrelats.

— Certes, ajouta Readway, je dévorais ma colère et ma jalousie en silence. Pensez-vous que pour un poète un laboratoire empesté soit un séjour et qu'un empailleur d'oiseaux et de rêves, un bourreau

de poissons dorés ne mérite pas la corde ou le bâton? »

Ils partirent par la ville qu'enveloppait un réseau de brouillard. Ils traversèrent d'abord un quartier pauvre. Serrées les unes contre les autres, les hautes maisons de bois semblaient se tenir chaud, car il gelait, les ruisseaux étaient pris. Le long des pittoresques balcons couverts, autour desquels courait, s'effilochait la brume, de maigres enfants jouaient et des femmes étendaient du linge. Sur une vieille barque plate ils franchirent un étroit bras de l'Elbe : « Si cela continue, il charriera bientôt, » dit le passeur, montrant le fleuve aux eaux jaunes et presque huileuses. Ils se trouvaient maintenant dans des rues larges et fort différentes. De massives constructions de pierre remplaçaient les baraquements. Shakespeare regrettait. Amsterdam: «Hambourg aussi a son charme puissant, répliqua Fischart, très amateur de cités; mais il faut plus longtemps pour l'admettre. Si, au lieu de vous complaire aux homélies empestées d'Ernianius, vous interrogiez les masures de tout à l'heure, vous admireriez cette architecture de chêne et de sapin, décorée parfois comme une cathédrale, avec ses pignons ajourés, sa dentelle de poutres, de rampes, de balustrades et ces escaliers extérieurs qui montent en zigzags jusqu'au faîte. Le brouillard, tel qu'une fumée subtile, envahit ces labyrinthes. Il les caresse, il les dérobe à nos regards, puis nous les lestitue par lambeaux, et vous croiriez assister là aux jeux du réel et du rêve. Attention ! Je vais vous présenter une de mes moins recommandables amies. »

Il souleva le lourd marteau d'une porte. Une grosse femme vint ouvrir; elle avait un visage bouffi et stupéfait, des yeux vifs et la bouche pleine. Entre le pouce et l'index droits elle tenait précieusement un

morceau de viande. A sa ceinture pendaient des clés luisantes : « C'est toi, mon chéri? Je le croyais mort depuis longtemps,

— Tu es bien oentille ; je me porte comme la besace de tes tétons. Messieurs, vous avez devant vous la mère Wurm, notre Wurm vénérable et vénérée, la plus fameuse maquerelle d'Allemagne. Si tous les enfants qu'elle a favorisés étaient venus au monde, ils l'empliraient, les chérubins, et nous serions forcés d'habiter le ciel.

— Éternel moqueur! — Elle se frotta les mains. — Ah ! j'ai déjeuné. Suivez-moi ; à la santé de tes amis nous allons boire d'un fameux tonneau. On grelotte. »

Elle les conduisit dans une pièce luxueuse et chaude, tapissée de haut en bas de veloui's et de brocart vert; elle frappa sur un timbre. Un discret serviteur apporta un plateau d'argent, des pâtisseries et plusieurs bouteilles.

« Ça, c'est pour la clientèle. Moi, je ne mange que du bœuf ou du veau fioid avec du pain. Hélas! dans le temps j'ai fait la folle. Rien n'était trop bon pour ma gueule. A présent je tourne mes pouces et je regarde la jeunesse. Mais que deviens-tu? Écris-tu toujours contre le pape? Aimes-tu toujours le gros Luther? Jadis, messieurs, quand il s'enivrait, il déclamait des heures entières avec des injures épouvantables. Ah! on parle joliment de toi. II y en a, s'ils te tenaient...

— C'est la gloire, répondit Fischart avec désinvolture. Regarde bien ces deux gentilshommes. Ce sont des poètes, d'illustres poètes, amis de la beauté où qu'elle soit, d'où qu'elle vienne, sous quelques auspices qu'elle se présente. »

La Wurm s'inclina cérémonieusement ; « Vous arrivez un peu tôt. C'est le soir que la fête commence.

Tu as oublié les habitudes, Jean. Qu'est donc devenu ton camarade, celui que l'on appelait l'Espagnol parce qu'il était brun et orné d'un grand nez?

— Il est mort.

— Le pauvre garçon ! J'ai eu de la fantaisie pour lui. Mais je le cachais, car j'avais peur de vous faire rire. Tu étais si méchant. Au reste, c'est ça qui cause ton génie... Allons, vivent les bons souvenirs ! A ta santé! A votre santé, messeigneurs ! »

Shakespeare but un grand verre du vin doré à goût de violette et des flammes aussitôt dansèrent dans son imagination. Quant à Readway, il inspectait les tentures, les miroirs, les meubles rares d'un œil de connaisseur.

« Alors, la vieille, continua le pamphlétaire, tu n'as ici aucune de ces merveilleuses créatures dont tu sais régaler tes hôtes ?

— Attendez. — Elle se leva et, courant à une petite porte dissimulée dans la cloison, elle appela : — Geneviève! Geneviève!... C'est une jeune fille de vingt ans, douce et fraîche. Elle a perdu son pucelage, il y a six mois, avec un riche commerçant. Elle est si vicieuse, si vicieuse... » Elle s'interrompit. Geneviève entrait; petite, blonde et mince, avec un regard timide, elle possédait un cou adorable, une taille frêle et des mains potelées. Elle était vêtue d'une robe de satin orange et resta modestement debout entre les trois hommes.

« Enlève ton corsage, ma mignonne, qu'on te voie. »

Elle obéit; ses seins exquis parurent, palpitants et roses, ainsi que ses bras nus dont la courbe inspirait le désir, et, comme elle se retournait, entre ses deux parfaites épaules on vit briller deux petits grains noirs, j

a C'est bien. Rhabille-toi et laisse-nous. »

Dès qu'ils furent seuls : « C'est, déclara la mère Wurm en baissant le ton, la plus rusée coquine que j'ai connue. Ses parents sont d'honnêtes bourgeois. Ils ne se doutent de rien. Elle vient ici accompagnée de sa nourrice et tantôt elle prétexte qu'elle va au bain, tantôt qu'elle assiste une parente malade. Mais c'est avec les visiteurs qu'il faut la voir. Elle en reste toujours à ses débuts. Elle prend peur, elle s'effarouche, et leur plaisir est fait de ses craintes et ses cris se fondent en baisers. Je n'ai rien eu à lui enseigner.

— Le diable sait pourtant que tu es instruite, adroite et rusée, insinua Fischart; car il prenait pour de l'ennui l'attentif silence de ses compagnons et désirait activer la conversation.

— Certes. Tu n'as pas oublié que tu me demandais mes manigances et que tu me déclarais une politique capable d'en remontrer aux Jésuites.

— Ce sont les mêmes procédés.

— Peut-être. Ce qu'il y a de sûr, c'est que mon métier est tout en boniments. Boniments aux femmes afin qu'elles se laissent séduire, qu'elles trompent leurs maris et leurs familles ; boniments aux hommes pour qu'ils croient serrer une vierge quand ils ont dans leurs bras la plus experle des catins. Je gagne ma vie en paroles. Le bavardage est plus utile que l'or. Et ce que le monde est confiant, vaniteux; et ce que la pureté semble un dur fardeau, la chasteté un léger voile!...

— Écoutez, ô poètes, et désespérez-vous!

— Ne plaisante pas; il y a des jours où mes mensonges m'écœurent moi-même, tant il est aisé d'engluer les dupes. Celui-ci se croit beau, irrésistible, vainqueur. 11 oublie qu'il m'a payée cher et que sa maîtresse est due à mes travaux. 11 m'insulte et, d'une

voix avinée, m'ordonne de leur monter à boire. Esl-ce assez ignoble, un vieillard suanL contre une jolie (ille! Celle-là passait pour la prude accomplie. On citait ses vertus, sa modestie extrême. Je l'aborde n'importe où, chez elle, sous la forme d'une marchande de dentelles, dans la rue, en simple passante, au crépuscule : « Quels regards vous avez!... — Vraiment... — Un gentilhomme se meurt de leurs flammes... — Je n'en crois rien... — Admirez cette parure de Venise. Il pleure et veille sous vos fenêtres... — Laissez-moi, la mère, vous raillez... — Que je meure si je ne dis vrai! Il est noble. Il est riche... — Pourrais-je l'apercevoir?...— Rien de plus simple. Je viens de sa part. Il m'a remis pour vous ce billet. » Je cligne de l'œil, je serre un bras moelleux. Je chuchote des phrases brûlantes. En quelques instants j'ai démantelé la forteresse.

— Il en est pourtant qui résistent, interrompit mélancoliquement Readway. — Shakespeare comprit qu'il songeait à sa belle.

— ■ Bien peu. Si le mari ou l'amant sont jaloux, la chose est plus difficile. Alors la farce devient agréable et nécessite une certaine finesse. Mais il arrive toujours un moment où le tyran part en voyage. Distendus par l'absence, les serments mollissent. Les hommes et les femmes, sachez-le, n'ont qu'une idée : déjouer entre les draps. Ils peuvent bien simuler la fidélité, le commerce, la guerre, la religion, l'étude. Leur vraie destinée est corps contre corps, bouche contre bouche et les doigts écartés sous les reins. »

Sur cette philosophie, dame Wurm engloutit un verre de vin, se renversa en arrière dans son fauteuil et éclata d'un rire qui secouait sa graisse.

Shakespeare se rappela tout à coup qu'il avait dans

sa besace une lettre du chevalier John pour un hôtelier de Hambourg. Sans en rien dire à ses amis, il s'informa de l'auberge des Trois Couronnes. Il y trouva le nain dont le front, suivant les indications de l'étrange Espagnol, portait une énorme verrue jaune et qui, dès la phrase mystérieuse : Semper olim, le lit asseoir avec beaucoup d'égards: « Vous arrivez de Rotterdam ?

— J'y étais au mois d'août.

— Comment se portait le chevalier?

— Admirablement.

— Dieu soit béni! Vous ne connaissez point la personne désignée par les initiales A. B. C, à laquelle il vous adresse?

— En aucune manière. Je compte sur vous pour me renseigner. »

Le gnome s'approcha du poète et lui souffla dans l'oreille : « C'est un savant célèbre à Hambourg, que l'on appelle Ermanius. Chacun vous indiquera son logis. 11 passe pour un athée intraitable. C'est son rôle. De fait, affilié aux Jésuites, comme moi, il sert l'ordre admirablement, fréquente les plus farouches Réformateurs, s'informe de leurs projets, provoque leurs confidences et dresse ses rapports. Remettez-vous à lui sans arrière-pensée. La recommandation du chevalier John est toute-puissante... »

William n'hésita pas. Il raconta cette extraordinaire aventure à ses amis. La surprise du pamphlétaire fut (3xtrême : « Ah, la canaille, le bandit ! Il m'a vraiment dupé avec ses blasphèmes et ses tirades contre les catholiques. Qui eût cru qu'un abstracteur de quintessence!... Enfin, il aura sa leçon...

— Cela ne m'étonne point, murmura Readv^^ay. Tout savant porte en lui le germe d'un coquin. La

nature se venge de ses violateurs, au lieu qu'elle comble de vertus ses doux amants, les poètes. »

La missive A. B. C, qu'ils décachetèrent, ne laissait aucun doute. Ecrite en latin, elle commençait par ces mots : « Mon très cher frère en Jésus-Christ, j'ai reçu vos précieux renseignements... » et se terminait par ceux-ci : ft Telles seront désormais vos instructions... »

Le lendemain, les trois compagnons se présentèrent chez Ermanius. Le rouge fourneau ronflait. La température était suffocante. L'érudit présentait à la chaleur une petite fiole pleine d'un liquide brillant. Sa femme, ses enfants et le disciple Riidberg, tirant sur des poulies, remontaient la caisse aux reptiles. Un des chiens captifs aboya.

« Vous espionnez donc toujours? » s'écria gaiement Fischart.

Le vieillard se retourna : a Je cherche la densité d'un liquide nouveau.

— Ah, ah! Et quel est ce liquide? De l'urine de Jésuite? En ce cas j'affirme qu'il pue. »

Le savant eut un geste instinctif de stupeur. 11 s'efforça de sourire : « Ignoble face de traître, dit brutalement le pamphlétaire, remercie tes cheveux blancs, qui t'évitent une fameuse fricassée de métal. Ainsi tu recueillais pour tes bougres de camarades les moindres paroles de Jean Fischart et tu préparais mes fagots ! Ils ne sont pa^ encore allumés, fiente de porc, et tu peux le leur faire savoir, ordure marchante, gras de cadavre, crapule ! »

A ces injures, vomies d'une voix rageuse, Gertrude, Hilda, Wilhelm, Ernst accoururent et supplièrent Shakespeare et Readway de retenir leur ami, de ne point faire de mal à leur époux et père. Quant à Rûdberg, il se mit à pleurer, sa tête de

hibou dans ses mains énormes et jaunies par les acides, et l'on entendait ses sanglots.

Ermanius déposa soigneusement sa liole et se croisa les bras : « Silence, femmes! Silence, petit! Ces messieurs ne me tueront point et vos clameurs sont humiliantes. Donc, je suis découvert.

— Gredin !

— Il est évident que mon litre de Jésuite n'est pas fait pour vous plaire beaucoup.

— Sexe de pape!

— Il est évident aussi que vos outrages glissent sur ma vieille peau comme de l'huile. Je vous répugne, vos mines l'avouent clairement. Soit. Mais entre hommes intelligents on peut tirer parti de tout. Le hasard vous révèle ma honte. Laissez-moi vous expliquer ma honte. »

Fischart s'extasia : « Il est sublime ! on le payerait mille ducats pour la potence! Je vous assure, madame et mademoiselle, que je ne toucherai pas un grain de sa peau empestée. Va, mon bijou, développe tes arguments.

— Mais dépêchez-vous, ajouta Readway, car un traître doit être bref.

— Un si beau cerveau! — Shakespeare leva les bras au ciel.

— Justement, jeune homme. C'est ce qui m'a perdu. J'ai la conscience de mon intellect. Il fallait le nourrir, me nourrir et nourrir ceux-ci...

— Que ne t'adressais-tu à la mère Wurm?...

— Les Jésuites m'ont enjôlé. Ils avaient de l'or. J'ai été faible. Le fond de mon cœur est l'athéisme. Quand je blasphème, c'est sincère. Cela se trouve servir à mon masque et cependant c'est sincère. Je me grime en ce que je suis. Et puis j'ai étudié la honte. Quel prestige ! Par l'isolement, par la concen-

Iration, par l'inquiétude, elle aide à la science et soulève l'énergie comme un désir. Courbé sur mes Fourneaux, environné d'expériences et d'un bruissement d'animaux captifs, je songeais à ma double face. Je n'ignorais pas que je serais découvert. On l'est toujours. J'entendais la colère de Fischart. Elle ne m'a point surpris tout à l'heure. Je me regardais moi-même avec dégoût. C'est alors qu'on est le plus lucide. Aucune idée morale, comprenezvous, ne gênait plus mes réflexions souterraines. A part du monde, comme dans une île, au centre d'un opprobre obscur, je me servais de lui pour seruter l'âme universelle. Le respect du disciple soulevait mon orgueil, car il est beau qu'un homme s'humilie devant une souillure. Je le jure, messieurs, il y a une saveur dans la trahison. »

Ces paroles et le ton qui les animait modifièrent l'attitude de Fischart. Sa fureur fit place au besoin . de discuter, qui était la base de son caractère : « Pour éprouver ces joies fétides, tu n'avais pas besoin du réel. Le poète Shakespeare t'expliquera qu'une hypocrisie double ou purement imaginaire y .suffit.

— Le poète Shakespeare a une faculté singulière. H s'adapte aux sentiments sans les subir, ainsi qu'uo^ comédien ])arfait el, en ce moment, je le lis dans ses yeux, il habite ma honte. Moi, tel qu'un chevaliei d'émotions, je dois payer de ma personne.

— ■ Commettrais-tu un crime par curiosité?

— Si ces animaux jouissaient du langage, ils répondraient à ma })lacc. On refait des hommes, Jean Fischart, on ne contraint point la nature à montrer j son corps tous les jours. J'ai vu le corps de la naturejj Or elle ne s'est laissé surprendre que parce quC j'étais en état de honte. A l'assassin aussi elle appal

raît, tandis qu'il lève le poignard ou verse le poison, et, dans son vertige, il plonge plus loin que le plus grand des poètes. Mais il use sa force en remords. T'es-tu demandé pourquoi la science veut du sang, comme le meurtre, pourquoi mes pareils ont des regards implacables? Nous sommes, mon cher, hors la loi vivante. Nous sommes serviteurs de la mort. La douce vie réclame l'ignorance. On ne s'instruit que par le massacre, massacre dissimulé souvent. Les armes forgées dans le laboratoire, les armes forgées par nos livres et nos théories n'ont leur action qu'après des siècles.

— Adieu, traître ! Nous te méprisons, mais tu nous as intéressés.

— Il n'est pas à mes yeux de plus bel éloge. Monsieur Shakespeare, je regrette beaucoup que la séparation soit si brusque.

-^Jele regrette aussi. Que votre honte n'est-elle un costume! y

Rùdberg avait cessé de gémir. Les enfants et la mère s'étaient remis à leurs travaux. William, Fischart et Readway sortirent de ce lieu décrié.

Quelques jours plus tard, l'avant-veille de Noël, ils étaient assis tous les trois, chacun sur son lit, dans la chambre d'une petite auberge, près de la bourgade maritime de Kiel, où Readway devait se battre le lendemain avec son rival. C'était le soir. Aucun bruit n'animait la campagne.

« J'ouvre la fenêtre, dit Shakespeare. Bien qu'il fasse froid, nous respirerons plus à l'aise. »

La pure nuit resplendissait d'étoiles. Leur scintillante clarté tombait sur l'étendue neigeuse; on distinguait un petit bois de pins, un bout de plaine,

l'entrée du village. Une odeur de sel et de gelée flottait dans l'atmosplière limpide.

Readway poussa un profond soupir : « Depuis un an, j'ai provoqué Olof. Depuis un an, chaque heure prépare et modifie ma destinée. « Qu'il vive! » s'écrie l'Arbitre, et il marque mon adversaire d'une croix noire. « Qu'il cesse de versifier! » et la croix se dresse sous mon nom... Enfin!... Je ferme l'oreille aux présages. Votre intention, Shakespeare, est bien de pousser jusqu'à Copenhague ?

— Certes, et j'espère vous conserver comme compagnon de route.

— Dans le cas contraire — Olof est brave et cruel — voici une lettre destinée à ma très douce dame, Helmi de Fulkenslein, Je vous demande de la lui remettre à elle-même, en mains propres et, si elle a une faiblesse, de détourner les yeux. Mon ombre jalouse veut garder pour elle seule ce spectacle. »

Fischart avait pris son air bougon, comme lorsqu'il craignait de s'attendrir : « Quant à moi, pauvre pamphlétaire, je vais, de toutes façons, quitter mes deux poètes. Ces journées d'aventures auront passé vite... souffles tièdcs de l'amitié que dissipe l'intraitable hiver.

— Vous nous oublierez donc?

— Jamais, Vous, Shakespeare, plus tressaillant qu'aucun jeune homme, tout chargé d'orgueil et d'images ; vous, Readway, fleur de mélancolie et d'héroïsme, ne sortirez jamais de mon cœur. J'entendrai vos voix, je verrai vos figures. Une grande partie de ma plaine sensible sera frappée de stérilité. Nous savions si bien rire ensemble !

— A ce bruyant repas chez Doelen, vos premières paroles m'entraînèrent; tout de suite je vous aimai. Et puis nous quittons Amsterdam, nous traversons la

Frise et, sur les bords de l'Ems, apparaît un cavalier rouge.

— C'était moi. Avant de connaître vos noms, j'admirais vos visages où brillait une flamme.

— Force divine de la tendresse, murmura Shakespeare. Elle prend les voies les plus secrètes et pénètre dans les chairs rebelles. 11 en est dont la prompte émotion jaillit par le geste et la parole, et qui séduisent des âmes complexes, frémissantes mais masquées de glace, faux égoïstes vibrant à l'excès dans la profondeur. Il en est dont la retenue, le verbe rare et lumineux plaisent à des vociférateurs comme Fischart. Parfois un mouvement juste, un cri généreux, une pression opportune déterminent de grandes affections. Lorsque Readway, au cours d'une causerie, me saisit le bras, je tressaille et j'éprouve alors combien il m'est cher. Personne mieux que vous, Fischart, n'a su flatter mon amour-propre, non par de grossiers compliments, mais vous traitiez en pair un jeune homme, et votre gloire, sans vous toucher, telle qu'un halo, vous entoure. Ah ! qui pourra jamais, d'un vers hautain et caressant, ennoblir ces mâles, ces délicates amours ! »

Readway marcha vers la fenêtre : « Ces choses et les étoiles, toute la beauté terrestre ! Heureux ceux qui sentent et qui expriment leur enthousiasme ; qui, au sortir du monde brûlant, se baignent dans les eaux fraîches de la poésie. Un spectacle tissé de réel et de rêve, et l'esprit se joue des contrastes. Des cœurs droits, des cerveaux subtils et la nature ouverte! Adorable silence d'amitié, quand nous chevauchions côte à côte, quand chaque sentier cachait une surprise et quand nos muettes pensées se rejoi gnaient par les regards. »

312 LIi VOYAGE DE SHAKESPEARE.

Dans une large clairière environnée de pins, blanche d'une neige qui tombait encore, Readway descendit de cheval, salua son adversaire, dégrafa son manteau rouge, qu'il remit aux mains d'un valel ainsi que son feutre à plumes, et, tête nue, tout on noir, sans cuirasse, son délicat visage fouetté par la bise de décembre, attendit que le chevalier fût prêt.

Celui-ci était grand et robuste, la taille prise dans un pourpoint sombre. Fischart et Shakespeare, qui se tenaient à quelques pas, remarquèrent sa physionomie brutale, ses yeux froids et sa musculature. Personne ne l'assistait. Au milieu des arbres un serviteur maintenait sa nerveuse jument brune.

Bien que l'après-midi ne fût point avancé, peu de lumière tombait du ciel bas et jaune et, quand les épées sortirent, leur resplendissement illumina l'espace. La couche de neige fraîche était mince. Cependant elle gênait le combat. Ils marchaient l'un vers l'autre avec précaution, le regard fixe, le glaive tendu. Le premier choc montra l'adresse de Readway et la vigueur du chevalier, car celui-ci, par une feinte habile du poète, glissa et se trouva perdre le terrain qu'il avait gagné. La reprise fut chaude. Ils s'attaquèrent corps à corps. On les vil tourner sur euxmêmes, bondir en avant, en arrière, puis s'arrêter brusquement. Olof était blessé au visage. Le sang, jaillit. Mais il indiqua par un geste que la chose avait peu d'importance, prit de la neige dans ses deuî mains et en lava vigoureusement la plaie. De loin, cette balafre lui donnait l'air de rire. Or une rage blême s'accumulait en lui, et, dès qu'il sentit le fer dï son rival, il se précipita, la garde haute, avec ui rugissement de victoire. Le coup, prompt et terrible,! atteignit Readway en pleine poitrine. Il lâcha Clorinde,] s'affaissa sur les genoux. Fischart et Shakespeare

s'élancèrent. Ils le soutinrent d'abord par les bras, puis le laissèrent s'étendre sur l'hermine rougie dû sol.

Il gémissait d'une voix sifflante : « C'est la fin ! Si jeune... Je le savais... Le vrai bonheur à l'intermédiaire... Ah, Killekrofî! Un autre bonheur... Adieu, camarades... Adieu, mon poème futur... Adieu, vie, belle vie, et vous, ma bien-aimée, mon Hel... pour qui... Oh!... »

On lui porta à boire. Il rouvrit un instant ses yeux gris, piquetés d'or, où toute la mélancolie humaine était éparse : « William, n'oubliez pas ma lettre... Prenez aussi l'épée... A lui... Robin... » Il balbutia encore quelques syllabes incohérentes; puis Fischart, qui lui tenait la tête, sentit celle-ci vaciller inerte sur le cou, et l'âme exquise du poète s'enfuit vers les songes amers de l'éternité.

Ils l'enterrèrent le soir même, solitairement, dans le petit cimetière de Kiel, aux bords de la mer mugissante. On entendait, toute proche, l'obscène complainte d'un fossoyeur ivre, et vers le village, sur la neige, sautillaient les illuminations de Noël, frémissait le bruit des danses et des chansons. Au-dessus de lui, dans le sol, jusqu'à la garde en forme de croix, Shakespeare enfonça Glorinde. Il avait l'âme noire et dévastée. Fischart lui toucha l'épaule : « Ah, la torture de l'amitié ! Heure ignoble, où la brute remonte à cheval, fière du meurtre de ce héros ! »

William répondit : « L'espace cruel va se mettre entre nous avec ses cHmats changeants et nombreux. Mais que l'oubli meure aussitôt ! Près de cette tombe à peine foulée, près de Lui que nous adorions pour sa grâce vaillante, je vous embrasse, ean Fischart, et nous étreignons son fantôme, afin que cet instant soit immortel. )->

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