EPILOGUE
de Florémont sont des parents de mes pensées. Et Chamagne, pauvre village où Claude Gelée naquit, me montre ses prairies transfigurées par un rayon de la lumière antique.
Pour mon usage, les mirabelliers lorrains valent les arbres de Minerve. Celle-ci. ellemême, me l'a dit.
La déesse m'a donné, comme à tous ses pèlerins, le dégoût de l'enflure dans l'art. Il y avait une erreur dans ma manière d'interpréter ce que j'admirais ; je cherchais un effet, je tournais autour des choses jusqu'à ce qu'elles parussent le fournir. Aujourd'hui, j*aborde la vie avec plus de familiarité, et je désire la voir avec des yeux aussi peu faiseurs de complexités théâtrales que l'étaient les yeux grecs.
N'étant pas de sang hellénique, je ne sécrète aucune pensée athénienne ; il n'est pas question que personne de chez nous répète les beaux miracles du Parthénon ; mais si la France relève, par l'intermédiaire romain, de la Grèce, c'est une tâche honorable, où je puis m' employer, de maintenir et de défendre sur notre sol une influence civilisatrice...
Ainsi, dans ce voyage d'études, quand la Grèce ravalait mes richesses d'emprunt, j'ai acquis, par cette impérieuse, une vue juste de mon rôle. Je me suis aperçu qu'entre tous les romans que la vie me propose, la Lorraine
est le plus raisonnable, celui où peuvent le mieux jouer mes sentiments de vénération. — Reste, m'a dit la Grèce, où te veulent tes fatalités. Tu n'as pas à masquer, dénaturer ni forcer ce qu'il y a dans ton cœur, mais simplement à le produire. Demeure à l'Orient de la France, avec ta petite nation, à combattre pour ma beauté que tu n'es pas prédestiné à vivre.
Lettre à André Beaunier sur le Sourire d'Athéna.
Mon cher Beaunier,
Je n'ai pas su jouir et bénéficier pleinement de la Grèce ; je ne l'avais pas encore quittée que je sentais déjà qu'il m'y faudrait revenir. En me promenant là-bas, au milieu des fouilles, je regrettais de n'avoir pas la science et, à défaut de cette science qui ne saurait s'acquérir en un jour, de n'avoir pas sous la main un manuel conçu à la française, celui-là même que vous nous offrez aujourd'hui.
Je vous remercie du magnifique cadeau que vous me faites en me dédiant votre Sourire d'Athéna. Ce récit de votre voyage en Grèce nous dit où en sont actuellement les connaissances archéologiques. Personne ne pouvait dresser cette mise au point mieux que vous, qui avez été à l'école de Tournier.
Tournier, le grand hellénisant, Tami de Louis Ménard, l'éditeur de Sophocle et, ce que je puis mieux goûter, l'auteur de cette profonde thèse, Némésis^ où nous voyons comment les Grecs ont cru que la divinité pouvait s'alarmer pour elle-même de l'ambition des mortels et haïr, châtier en eux l'excès de la prospérité ! C'est un titre d'honneur que d'avoir à vingt ans reçu de telles leçons. Elles donnent à votre livre toute autorité.
Sur mon exemplaire du Voyage de Sparte, au-dessous de ce titre qui n'ose pas prétendre que je vais guider personne dans Athènes, j'ai mis au crayon Première visite (Vun ignorant aux dieux de la Fable. Et pour me préparer à les mieux entendre, ces dieux, j'ai saisi, il y a peu, l'occasion de visiter leurs berceaux. Comme les anciens sages de la Grèce, je suis allé interroger les vieux temples du Nil. Ils ne m'ont rien dit. Beaucoup d'autres interrogations me restaient à poser. Longue besogne que vous me simplifiez. Vous avez recueilli les réponses de tous ceux qui ont poussé le plus loin leur enquête. A tous, sous des formes variées, vous demandez : Où est l'âme d'Athènes? Et de toutes leurs réponses, vous êtes amené à conclure que les érudits eux-mêmes ne peuvent pas saisir cette âme grecque qu'ils poursuivent toujours.
Nous voilà donc au même point. J'aurais voulu m'identifîer avec Athéna par le senti-
ment. Vous cherchez à vous l'approprier par la science. Et nous aboutissons au même aveu d'impuissance. J'ai dit : « Je ne comprends pas la Grèce. » Vous dites : « On ne la connaît pas. »
Ce silence décevant des pierres archéologiques, combien de fois je l'ai ressenti avec une intensité qui allait jusqu'à la souffrance. Je voyais la Grèce comme un sublime opéra qui s'est tu, comme une scène désertée où gisent épars tous les instruments de l'orchestre. Sur le sable d'Olympie, près de l'Alphée boueux et fiévreux, ces monticules étiquetés, ces débris pieusement recueillis ne me faisaient aucune musique. Mais ma déception la plus forte, ma totale impuissance, c'est au pauvre village de Lcfsina et dans le silence d'Eleusis que je l'ai ressentie. Qu'ils sont beaux, attirants, religieux les trois personnages du basrelief trouvé dans le sol du sanctuaire, au Temple des Mystères. Comme tout se tait en nous pour les écouter, les prier ! Ils devraient nous fournir, semble-t-il, de profondes révélations sur tout ce qui touche à la vie souterraine. Hélas ! ces magnifiques témoins ne m'en dirent pas plus que ne fait une touffe de sombres asphodèles sur les rochers de notre Provence.
C'est alors qu'au retour, sur l'antique voie où la procession païenne portait les objets sacrés, je m'arrêtai avec effusion dans la pe-
tite église chrétienne de Daphné. Tout ce que j'avais désiré, appelé au milieu des fouilles et des tranchées des archéologues, je le trouvai là vivant. A Eleusis, on m'avait bien fait la leçon, donné la marche des cérémonies, expliqué même les initiations, les mystères, mais j'écoutais tout cela avec une application qui bientôt tournait à l'ennui. La petite Daphné, sans phrase, s'est fait entendre tout de suite. Enfin, voici sur le sol de Grèce quelque chose avec quoi mon sentiment résonne.
Je l'ai dit simplement et, je le croyais du moins, avec toute la clarté du monde. Je n'ai pas toujours été bien compris. Quelques personnes ont semblé croire que je mettais audessus d'Athènes les petites villes lorraines et surtout le chef-lieu de canton où j'habite en été. La bonne plaisanterie ! Laissez-moi hausser les épaules. C'est vraiment trop méconnaître le sens largement représentatif, je dirai même symbolique, que je donne au mot de Lorraine. Sous ce mot j'entends tout l'ensemble des sentiments innés qui constituent notre nature profonde. J'avais voulu un jour entrer en contact direct avec le vieux sol classique, je n'y ai trouvé rien où me prendre, rien qu'une poussière de collège où je ne pouvais me planter et fleurir ; je suis retourné à mes terrains solides, aux conditions qui me formèrent, à mes fatalités, et voilà tout ce
que j'ai voulu dire en célébrant le plaisir que j'éprouvais à quitter cette Athènes fameuse pour rejoindre mon aigre Lorraine.
Mais le bien-être que je trouve chez moi ne me console pas de revenir les mains vides. Comme vous, mon cher Beaunier, je continue à me demander : Qu'est-ce que l'hellénisme? Et précisons, qu'est-ce que les dieux?
J'ai fait en Grèce des acquisitions de détail ; je me suis mieux approché de l'idée de perfection artistique. Mais ce n'est rien rapporter si l'on ne rapporte pas l'essentiel. Mon désir n'était pas de reconstituer savamment le beau travail de Phidias. J'aurais voulu comprendre le sentiment religieux de ceux qui venaient prier dans ces pierres. Mon cher neveu, Charles Démange, a laissé la trace d'une belle méditation dans les carnets qu'il griffonnait à Athènes. « Nous demeurons sur l'Acropole, écrit-il, dans ce désert de prières, comme les matérialistes devant le corps humain : ils distinguent les beautés éparses de ce mécanisme ; ils n'aperçoivent rien qui les an me. »
Comment les Grecs concevaient-ils leur rapport avec la Divinité? Dans un pays où je me promène, je laisse volontiers glisser entre mes mains beaucoup de belles choses, pour y saisir l'essentiel, pour en rapporter l'image, l'idée d'un Dieu. Quand j'admire un beau paysage, je voudrais toujours qu'il m'advînt
r éblouissante aventure de T Indoue qui s'en allait puiser l'eau du Gange, sans cruche, sans vase, sans ustensile d'aucune sorte. Dans ses mains pieuses, l'eau mouvante se solidifiait en un globe magnifique. Elle l'emportait dans sa pauvre maison. Moins heureux que cette femme privilégiée, je n'ai pas su saisir au rivage sacré un globe merveilleux; je n'ai pas su donner un corps pur à la lumière de l'Attique et aux souvenirs qui s'exhalent de ses ruines.
Je ne prends pas mon parti de revenir les mains vides, quand j'aurais voulu rapporter une image vraie de la déesse Athéna. Et la vie ne me laisse pas oublier ma déception. Les circonstances les plus imprévues la ravivent.
Il y a quelque temps, à la Chambre, dans un débat sur l'enseignement ou mieux sur les aspirations de la conscience française, on a recherché comment l'instituteur primaire et le maître, à tous les degrés de l'enseignement, pourraient satisfaire cet immense besoin de discipline et d'élévation qui est dans toute âme humaine. J'ai montré que nos instituteurs cherchent vainement une doctrine qui les satisfasse. Le ministre, puis M. Gérard- Varet, puis M. Jaurès sont venus me répondre que je me trompais, que l'Université a une tradition et une foi. Et cette foi, ils la nommaient, la définissaient, c'est l'hellénisme...
On l'enseigne en effet dans nos lycées. Burdeau me l'a prêché avec éloquence, au temps lointain où j'étais son élève en classe de philosophie. Je puis dire que nous étions là trente petits Lorrains incapables de l'entendre avec profit. Mieux eût valu pour nous qu'un maître nous fournît une discipline locale et nous expliquât le destin particulier de ceux qui naissent entre la France et l'Allemagne. Les idées helléniques tombaient sur nous comme une pluie d'étoiles. Les ai -je mieux comprises plus tard? Dans le cénacle de Leconte de Lisle, quand j'écoutais une éternelle apologie de la Grèce, je n'y sentais de positif que la haine du christianisme.
C'est, à bien voir, le sentiment qui fait la continuité de l'œuvre d'un Anatole France. Ses Noces Corinthiennes, où l'on trouve une mystérieuse protestation en faveur des dieux antiques menacés par l'aube chrétienne, donnent la clef de toute son œuvre. Toujours des négations et, hors de là, nulle clarté, nulle efficacité. Je vois que ces beaux poètes battent en brèche le Christ ; mais je ne vois pas ce que sont les dieux qu'ils rappellent de l'exil pour présider à la vie des hommes d'aujourd'hui.
Vainement sur le seuil des temples, les poètes, les archéologues, les universitaires et les philosophes du monde politique multiplient leurs appels, coupés de formules évocatrices, les dieux, pas plus que les hommes
qui les avaient conçus, ne remonteront du noir séjour de l'Hadès. Mes yeux ne m'ont pas trompé sur l'Acropole d'Athènes : j'ai vu là-bas une maison déserte. Dans le Parthénon, la cella, le naos est vide, irrémédiablement.
Bien loin de m'aider à comprendre l'antiquité, je soupçonne vos érudits, mon cher Beaunier, de me l'avoir rendue, en Grèce, inabordable. Comme je suis plus à l'aise en Provence, dans la Provence montagnarde que je connais et qu'il n'est pas absurde d'assimiler au Péloponèse ! Ici comme là-bas, circulent des ruisselets, le plus souvent desséchés. Des soins séculaires ont créé sur ces versants arides des petits champs en terrasse, des vergers d'amandiers, d'oliviers et de vignes, mais qui se perdent bientôt dans les ronces et la broussaille, et la montagne s'achève quasi nue. C'est vraiment le Péloponèse, tel que je le vis au printemps, quand mon mulet me promenait à travers ses maigres buissons, à travers ses friches pierreuses, interminables. C'est la nature au large, libre, sans contrainte, un paysage qu'aucune volonté n'a remanié, humanisé. Il garde la vérité la plus pure. J'aime ses détails très décoratifs ; je ne m'y arrête pas ; je m'attache à ce qui s'y trouve d'éternellement vrai, d'éternellement fort. Une divine lumière
toute vivante du chant des oiseaux donne aux formes de la terre plus de solidité, des renflements bien proportionnés, l'épanouissement d'une fleur heureuse. Sous l'influence de cette beauté qui s'épand des cieux, le vaste horizon compose une heureuse unité, qui me fait songer à cette harmonie qu'un génie paisible répand sur un problème chargé de difficultés.
Il y a quelques semaines, je voyais naître le printemps sur la Durance. Ce fut, pour commencer, l'odeur des pins, quelques chants d'oiseaux, le bien-être d'un peu de chaleur et l'éclat joyeux d'une lumière rajeunissant toute la campagne. La brise gardait encore la fraîcheur des neiges brillantes sur un horizon de montagnes. Enfin voici les premières notes de la huppe. Elle fut autrefois, les poètes persans me l'ont dit, messagère d'amour entre Salomon et la reine de Saba ; dans les collines de Provence elle est toujours la messagère du soleil. J'écoute les appels lointains de l'oiseau que je désirais et de qui je ne puis pas faire entendre mon merci. Insensible nature, si puissante sur mon cœur ! Je me promène sous les bois de pins. Qui dois-je remercier d'une telle beauté? M'est-il possible d'en jouir sans qu'une de mes pensées ne s'oriente, ne s'élève et ne dise : « J'ai reçu ton miessage de plaisir, de noblesse. Je voudrais le comprendre. Accepte ma bonne
volonté. Une fois encore, je suis prêt à croire ce beau sourire du printemps de Provence, à suivre ses matines, ses vêpres, ses complies. » D'instinctives prières se forment dans mon cœur. Sont-ce des prières? Des mouvements de plaisir, des remerciements, une gratitude pour ces belles minutes.
Qu'une chapelle est charmante et solide au milieu d'une solitude champêtre ! Comme elle ramasse et rassure nos rêveries ! Elle en sacrifie, elle en laisse tomber une part immense, c'est vrai, mais pour garder un beau choix. Avec tant d'abondance, n'allions-nous pas tout à l'heure nous retrouver les mains vides et le cœur dispersé? Ils sont innombrables en Provence les petits oratoires, chapelles ou simples stèles. Et sur ce bord de la Durance j'aime entre tous un petit monument votif au bord d'un chemin et entouré d'amandiers taillés en corbeille. On y voit les traces d'un bel appareillage romain, misérablement consolidé à travers les siècles par des éléments de hasard. Sa niche est vide. Je souffre de cette vacance. Qu'y mettrai-je? Quels dieux?
En général, la grille et l'image sont tombées. Je les rétablis avec aisance. C'est une vierge, un saint rustiques. Ils me mènent sans effort à leurs prédécesseurs.
Quand les dieux de la Grèce et de Rome gouvernaient les collines de Provence, c'était la même huppe qui jetait là -bas derrière les
collines sa note narquoise, c'était le même printemps, et les modestes divinités de jadis sollicitent, attirent toujours l'hommage de celui qui goûte le bonheur d'errer du Rhône à la Durance. Ces chapelles, ces petits oratoires, alors même qu'il n'entre aucune pierre antique dans leur maçonnerie, rappellent par l'endroit où ils sont placés des souvenirs païens. Avant eux, il y a eu à la même place une stèle, un dieu therme posé au carrefour du chemin, un autel votif dédié à une source, à un arbre, à une plante sacrée. Si vous allez en Provence, mon cher Beaunier, un de ses meilleurs fils et de ceux qui la connaissent le mieux dans son présent et dans son passé vous montrera sur les bords de l'Huveaume la fameuse inscription Matribus Ubelnœ et, non loin de là, un sanctuaire chrétien. On y continue à la Bonne Mère, à la Vierge, le culte que l'on rendait à la source, à la Mère des Eaux. Notre ami Aude, le savant bibliothécaire de la Méjane d'Aix, l'ami de Mistral et d'Henri Brémond, vous mènera encore à Notre-Dame du Rouet, c'est-à-dire Notre- Dame du Chêne, à Notre-Dame de Caderot, c'est-à-dire du genévrier, et à Mimet sur les ruines de Notre-Dame du Cyprès. Là s'élevait, dans les débris d'un temple païen, l'ancienne église paroissiale, et le cyprès qui l'ombrageait, dernier survivant d'un bois sacré, faisait l'objet d'une vénération profonde. Quel
conte charmant à la Paul Arène on pourrait écrire, n'est-ce pas, avec le petit drame, en apparence comique et si baigné de mystère à bien voir, qui advint, lorsqu'un jour le conseil du village s'avisa de le faire couper, ce beau cyprès. Le croiriez-vous, c'est le curé qui cria au sacrilège et voulut intenter un procès aux profanateurs.
Mais pourquoi se référer à ces grandes curiosités? Regardez au hasard chacun de ces petits domaines comme il y en a partout làbas, isolés dans leurs collines de pierrailles et de chênes verts, à proximité d'une source. On y voit une petite maison basse, le bastidon, avec une ou deux pièces, une tonnelle où grimpent des vignes vierges. Rien n'a changé depuis le temps des Antonins. Elle est toujours là, sur le côté, la jarre à moitié enfouie, où jadis les Gallo-Romains mettaient du grain et qui près de la citerne sert aujourd'hui à rafraîchir l'eau. Un beau cyprès s'élance devant le petit portail, et voilà toujours les plantes sacrées, le laurier, la verveine, le jasmin, le figuier. Si le maître, en labourant sa terre, a trouvé une pièce écrite, un fragment de sculpture, il l'a encastré dans la muraille au-dessus de sa porte. Tout s'est emmêlé, pénétré dans ce paysage immuable. On ne saurait faire le départ de ce qui est païen et chrétien ; les choses se sont placées dans une même tradition; ce que je vois
aujourd'hui sous mes yeux me fait aisément remonter la chaîne des siècles et m'approche paisiblement des plus anciennes divinités. Et de même pour nous acheminer vers une idée de ce que put être un interlocuteur de Platon ou bien un poète de la Grande-Grèce, le mieux n'est-il pas de considérer un Mistral, un Maurras, d'arrêter notre esprit sur une dialectique formée aux bords de l'étang de Martigues et sous les oliviers auxois, ou bien encore de nous en aller en pèlerinage au village sacré de Maillane? Et pour perfectionner cette vue, on aimerait dire ce que l'un doit à la scholastique de l'Ange de l'École, interprète d'Aristote, et l'autre à saint Virgile.
Où que j'aille en Provence, je me trouve placé au cœur de l'antiquité. Mais cette antiquité, pour moi, en Grèce, oserai-je le dire, elle demeurait de l'exotisme. C'est la faute des érudits. En isolant la Grèce et, dans la Grèce, la grande époque, ils nous ont rendu le cinquième siècle incompréhensible. Leurs abstractions font se combattre ce que la nature avait su harmoniser. En Provence, je n'ai jamais le désarroi qu'avec tous leurs musées ils m'organisent méthodiquement.
En réalité, la meilleure façon de comprendre la Grèce, c'est encore une conception poétique, je veux dire toute d'instinct et de sympathie, qui sans lacune relierait le présent
avec le passé. C'est la manière de Gœthe et des grands artistes de la Renaissance. Quel est donc pour vous le moment où le génie de la Grèce meurt? Est-ce au siège de Corinthe, quand le Romain l'emmène captif? Ou bien sur la brèche ouverte à Byzance par Mahomet II? Nos chevaliers français n'en respirèrent-ils rien dans leurs chevauchées d'Achaïe? Chateaubriand n'a-t-il entendu aucune voix répondre aux appels qu'il lançait sur la rive de l'Eurotas? Pourquoi cet abîme que vous voulez créer entre nous et les contemporains de Périclès? Il y a là deux mille ans qu'il n'est pas permis d'effacer, car tels quels ce sont encore eux les meilleurs guides vers cette antiquité qu'ils nous ont conservée. Il y a quelque chose de souverainement injuste et de maussade à dédaigner les siècles où la vieille nationalité grecque gardant sa langue au fond des monastères chrétiens ne cessa jamais de résister, fut presque toujours en état d'insurrection. Sachons dans un mouvement d'allégresse relier la Grèce la plus antique avec la plus nouvelle, pourvu qu'elle soit héroïque, et dans l'entre-deux voyons ces chevaliers français, des gens de chez nous, des gens comme nous qui prennent la succession des héros d'Homère et de Plutarque. Qu'il soit hospitalier et toujours prêt à recevoir de nouveaux feuillets, notre album des belles images grecques, hospitalier jusqu'à
permettre que le Massacre de Scio y trouve sa place naturelle.
Laissons les honnêtes érudits dans leurs fouilles, sous l'épaisse nappe de leurs utiles conjectures, et d'un coup de talon rerriontons à la surface, mon cher Beaunier, pour jouir d'un plus vaste horizon. Rejoignons nos véritables maîtres, les grands artistes de la Renaissance et les Gœthe, qui jouirent des formes antiques avec la liberté des La Fontaine et des Racine. Ni les uns, ni les autres ne disaient : siècle de Périclès, mais siècle de Périclès et d'Alexandre. Pourquoi séparer la Grèce athénienne de la Grèce totale, et, dans Athènes, mettre trop à part le cinquième siècle? Pourquoi des amateurs s'astreindraient-ils à ces conceptions d'archéologues qui, à bien voir, ne sont utiles que pour l'enseignement et le travail? Pourquoi limiter étroitement l'âge de la perfection? Pouvonsnous oublier que les figurines de Tanagra et de Mirrhina sont du quatrième siècle ; du quatrième encore les lécythes blancs d'Athènes ; la victoire de Samothrace, du troisième ; le torse du Belvédère et la Vénus de Milo, peut-être de la basse époque? Pourquoi auraient -ils tort, ceux qui trouvent une émotion d'art au théâtre de Marcellus aussi bien qu'au Parthénon, et qui jugent le temple de la Fortune, au Capitole, d'une grâce égale à celle de l'Erechthéion? Ce sont quelques
statues de jardins qui donnèrent à l'auteur de V I phi génie en Tauride l'idée de la beauté grecque.
Je m'accommode très bien de la bonhomie d'un Gœthe s'en allant à Rome admirer le temple d'Antonin et de Faustine, et aussi de l'éclectisme de Michel-Ange, faisant large accueil à tout ce qui sortait de terre. Je ne sépare pas des Antiques ces bronzes admirables qu'on voit au vestibule du Louvre et qui furent fondus à Fontainebleau d'après des moulages rapportés d'Italie par Primatice. Enfin je vois l'antiquité comme une planche magnifique de Piranèse, et l'harmonie n'est pas complète, si le tombeau de la Voie Appienne ne porte pas toujours sa ferme où s'agitent des poulets sur un beau fumier, si l'Acropole est dépouillée de son donjon chevaleresque, si l'église romano -byzantine de Daphné en est écartée.
Rien n'est plus faux comme représentation de la vie qu'une série dans un musée. Ces divisions, ces classifications, fort utiles pour exposer les faits, pour en faire une matière d'enseignement, faussent le spectacle, ,et dénaturent la vie antique. On a voulu me mettre en présence du miracle grec, on me l'a rendu incompréhensible. Il fallait accepter ces disparates, la tour des Francs sur l'Acropole, les églises chrétiennes au-dessus du temple de Minerve, et Minerve elle-même confondue
avec Athéna. Ces oppositions s'accordent fort bien dans mon cerveau. Il y a plus, l'antiquité, pour m' être intelligible, pour que je puisse y profiter, doit accepter les végétations que les siècles y ont greffées. Si vous prétendez l'épurer et construire un système en n'y conservant que le cinquième siècle, vous risquez d'aller à l' encontre de mes manières de sentir et de mes besoins, et de faire un chef-d'œuvre inefficace. L'Athènes du cinquième siècle, telle que la posent devant nous les archéologues, dégagée, nettoyée de tout ce que les siècles y avaient ajouté, soustraite à l'action du temps, c'est un musée en plein air, un froid tombeau. Si vous voulez que j'atteigne au miracle grec, laissez -moi suivre la série des expériences qui m'en séparent et remonter vers lui comme par une suite d'échelons. Il y a dans cette riche tradition où le christianisme hérite des acquisitions païennes quelque chose qui éveille l'imagination et oriente la pensée, et du point de vue moral même quelque chose d'autrement fécond pour nos âmes modernes que l'énigmatique et mince pensée que vous avez isolée à l'usage de votre Université, dans le grand flot de la vie grecque, pour en faire un instrument de guerre, une page de manuel laïque.
C'est ce que me disait excellemment, dans un billet où il m'accusait réception du Voyage
de Sparte, un homme d'une intelligence forte et claire et qui n'avait rien d'un pédant, le cardinal Mathieu. Après s'être réjoui avec une grande bienveillance que je n'eusse pas « abdiqué nos souvenirs lorrains sur l'Acropole » et que j'aie « rappelé les chevaliers chrétiens qui ont fondé le duché d'Athènes », il ajoutait : « J'aurais voulu encore que saint Paul fût un peu vengé des mépris^de Renan pour son discours à l'Aréopage, qui est d'un tour délicat et renferme une citation de Ménandre. Des millions d'hommes se sont consolés en adorant Celui que prêchait « l'affreux petit Juif », et l'admiration de Minerve est un plaisir du dimanche, réservé à une élite qui, elle-même, ne peut s'en contenter : l'esthétique ne suffit pas à gouverner la vie. » Le charmant billet, n'est-ce pas, mon cher Beaunier, il colore de christianisme mes réflexions un peu plus que je ne voudrais, mais il ne les dénature pas, et je n'ai pu résister au plaisir de mettre sous^ vos yeux ces lignes si agréables et si justes.
Novembre 1911.
Note I (page 63). — Je ne fais ici qu'ouvrir des vues. Il appartiendrait à un Louis Dimier de développer les belles indications qu'il me donnait sur ce sujet, en approuvant ma discussion avec mon aimable guide, le pensionnaire de l'Ecole d'Athènes.
Moréas se plaçait dans un sentiment tout différent, quand il écrivait : « Barrés a raison d'observer que les arbres ont été coupés, que la terre a glissé, que l'eau s'est évaporée dans l'Attique... Sans doute, et maintenant cette nature d'élection, mise en quelque sorte hors de la vie commune, rentre davantage dans la beauté et peut servir de règle avec une sûreté plus grande. » (Préface au Voyage en Grèce de Gomez Car-
RILLO.)
On voit la différence des esprits et des méthodes. (Cf. sur le même sujet la lettre à André Beaunier, page 249.)
Note II (page 82). — J'étais à Daphné avec M. Henri Brémond. Nous mêlions nos sentiments. Nous étions un peu confus de perdre si volontiers près des tombeaux français un temps que nous aurions pu donner à l'Acropole. M. Brémond m'a offert le souvenir de son voyage. Je le remercie de ce précieux cadeau. Emile Gebhart a
bien loué mon compagnon d'Athènes. « Trois et quatre fois sages... les voyageurs... qui emportent dans leurs bagages un tout petit livre de quarante-huit pages, léger comme une plume, mais charmant et d'une merveilleuse délicatesse de pensée, le Charme d'Athènes de M. Henri Brémond (1). Ils y trouveront la théorie et la pratique de l'initiation lente, méthodique, progressive (2)... »
Dix-huit mois après notre retour, en novembre 1901, Charles Maurras a publié son Anthinea (3), où le lyrisme et l'analyse s'entr'aident. Ce grand écrivain passionné d'hellénisme était allé vers Athènes comme à un rendezvous d'amour. Naturellement il a trouvé ce qui lui convenait ; chacun se fait des jours à sa mesure : un Provençal formé entre la mer et Mistral mérite une Grèce plus belle que nous ne pouvons l'imaginer depuis notre vallée rhénane... Si je ne suis pas au ton de Maurras, s'il va toujours plus avant que ma loyauté ne me le permet, nous gardons notre accord. Dans nos pires malaises d'Athènes, Henri Brémond et moi, nous avons toujours confessé la justesse du principe que Maurras formule impérieusement : « Aussitôt que le beau lui cause de l'ennui, un honnête homme s'examine et travaille à se corriger. »
Puisque j'évoque les écrivains qui, récemment, ont le mieux parlé d'Athènes, j'envoie d'ici mon salut à mon cher Jean Moréas que nous vîmes venir, aller et revenir (4). Je me répète les pures Stances d'un tel artiste et d'un ami que la Grèce nous donna. Je voudrais transcrire tous ses vers, si justes et pleins d'une âme fière,
(1) Le Charme d'Athènes, par Henri Brémond, Paris, chez Sansot, 1905.
(2) « A propos d'un pèlerinage », feuilleton du Journal des Débats du 12 avril 1905.
(3) Anthinea, d'Athènes à Florence, par Charles Maurras, Félix Juven, éditeur, 1901.
(4) Le Voyage de Grèce, aux éditions de la Plume, Paris,
sur la lumière de l'Attique, ou bien encore l'invocation qu'il adresse au promontoire de Sunium :
Jadis, bien jeune encor, lorsque le jour splendide
Sort de l'ombre, vainqueur.
Ton image a blessé, comme d'un trait rapide,
Les forces de mon cœur.
Ah ! qu'il saigne ce cœur ! et toi, mortelle vue,
Garde toujours doublé, Au-dessus d'une mer azurée et chenue,
Un temple mutilé (1).
Note III (page 107). — J'ai retrouvé dans la Cocarde les pages que nous envoya Tigrane. Nous nous trompions en évoquant Loti : un Tigrane ne s'étonne pas de Constantinople ; il ne s'étonne pas plus qu'un Maupassant qui nous fait voir ses compatriotes normands.
Nous avons cru devoir publier les lettres de Tigrane à sa mère, si familières qu'elles fussent, pour que notre étude ne parût pas un jeu littéraire et pour qu'on sentît notre ami comme un jeune être vivant. Mais que le sentiment familial qu'elles respirent n'égare personne ! La petite nouvelle que je vais reproduire prouvera la liberté et l'aristocratie de son esprit.
En publiant « Rustem » dans la Cocarde du 25 octobre 1894, nous l'avions fait précéder de cette note :
« Nous recevons de notre collaborateur de Constantinople de curieuses pages d'impressions et de souvenirs. L'auteur y évoque les premiers jours de son enfance, écoulée devant le Bosphore, dans le monde le plus particulier qui se puisse trouver. Jours pittoresques qui revivent dans les feuillets que nous publions, comme les aspects ordinaires de la Russie d'il y a trente ans, dans certaines pages des Mémoires de Tolstoï.
(1) Les Stances, par Jean Moréas, éditions de la Plume, 1905, Paris.
« Mes premières joies cVenfant furent de rri échapper de la chambre à coucher où me gardait une femme infirme, pour courir dans les grandes salles désertes, à plusieurs nii^eaux et pleines d'araignées. De Vune à Vautre, je descendais, montais des marches. Il y avait partout des tapis de paille éventrés, et contre les murs des fontaines taries, ornées de lions aux museaux carrés. Les mahones à (toiles, par ces jours d'été, semblaient immobiles sur le Bosphore. Je rn accoudais à ma fenêtre, où venait le bruit des clapotements de la mer. J'y bavardais à mivoix et jouais au capitan. D'abord, j'arrivais chez le khédive dont je voyais le palais sur la côte opposée; je me représentais un homme affable et gras qui m'offrait, avec mille politesses, les sirops et les cafés; j'arrivais, plus bas, à une caserne couleur safran où les soldats me donnaient un bel habit à cartouchières et m'acclamaient; puis, je naviguais vers les fumées lointaines de Stamboul et vers le large de la Marmara, persuadé que le bonheur se trouve en dehors de la maison où l'on vit.
« Les domestiques mis à ma recherche me rejoignirent sur le petit escalier de bois, au milieu de plumes, d'œufs et de crottes de pigeons. Je me tenais à la rampe en criant, et leur crachais à la face. Mais à la fin, ils me ramenaient en coupable devant Trial Hancum, qui me servait de mère, bien que je fusse le fils d'une femme obscure et qui était morte. « Approche de moi, serpent », disait-elle; et, sans se lever de son sofa, elle me frappait les mains et la figure avec sa pantoufle. Alors je fondais en larmes contre les coussins.
« Je me souviens encore que mon père me prenait sur ses genoux et m'amusait en mettant dans sa bouche le bout allumé de sa cigarette. Nous nous moquions ensemble du ventriloque Artinn, qu'on appelait « la bouteille au cachet rouge », à cause de sa stambouline correcte et de son fez. « Moi, disait mon père, je n'aime que les manteaux doublés de zibeline et les turbans d'autrefois. » Dès qu'il rentrait du ministère, Ahmed lui retirait ses culottes
pour lui passer une robe d'étoffe faune semée de petites fleurs noires. Il se prosternait ainsi, à plusieurs reprises, sur un carré de tapis orienté vers la Mecque. Puis, traînant à terre ses babouches et les cordonnets de son caleçon, il entrait avec moi au Selamlik. Cette pièce, baignée par la mer, était toujours pleine de fumée de tabac. Mon père y passait les soirées à jouer au bésigue, à boire de Vabsinthe grecque, à plaisanter avec ses familiers. Moi, j'allais de divan en divan, tirant la barbe à celui-ci, glissant à Voreille de l'autre des mots grossiers. Mes précocités de langage me valaient des caresses sur le dos : ce furent là mes gentillesses d'enfant. Un jour, le vieux Kaimakan dit avec gravité : « Rustem, il ne faut pas avoir '.<■ l'esprit d'un iman quand on ala taille d'un nain. — Nos « sous-préfets sont des ânes! » repartis-je. Tous les assistants applaudirent. Mon père, qui en rit aux larmes, se mit alors en tête de me faire étudier en Europe. Il pensait qu'un peu de savoir, allié à de l'impertinence, est le seul gage de succès pour celui qui doit grossir le bétail pressé de la bureaucratie.
« Notre grande distraction venait d'une bande de musiciens placés dans une barque que les^ rameurs éloignaient et rapprochaient, tour à tour, des fenêtres. Il s'agissait d'une voix nasillarde qu'accompagnaient une clarinette et le zon zon des guicares; le tout était dominé par le bruit des trois coups de mesure que le lala nègre frappait, du revers de sa main, sur le tambourin. Cette musique attirait, aux abords de la maison, une foule de calques où Trial Hanoum, cachée derrière un treillage de l'étage supérieur, s'amusait à reconnaître les visages et notait quels jeunes gens suivaient la princesse égyptienne. Quelquefois, le ventriloque accentuait les paroles inintelligibles du chanteur : « Ma feuille de rose », disaitil en se pâmant, « d toi qui es pareille au cyprès ondoyé « par le vent du soir! — Le seul mouvement de tes cils « méfait expirer d'amour... » Et, ici, il se renversait sur le divan pour feindre le mort.
« A rheure du dîner, on apportait des plateaux de cuivre chargés de riz rougi et de ragoûts aux aubergines. Je me servais d'une cuiller d'écaillé et d'une fourchette. Car mon père veillait, pour certains détails, à mon éducation. Quand je me mettais les doigts dans le nez, il me rabattait la main d'une claque en me disant : « Pas de ces manières russes! » Mais les autres déchiraient les viandes avec leurs doigts. Constamment des gens entraient, nous faisaient la révérence, allaient s'asseoir dans les coins autour des plats. Mon père ne les comptait jamais et souvent ne les connaissait point, bien qu'ils logeassent dans la maison. C'étaient des parents ruinés, des voisins ou des derviches qui se présentaient nu-pieds, avec de longs bonnets d' astrakan sur leurs cheveux crépus.
« Je tombais de sommeil avant la fin des repas. Ahmed, avec mille précautions, me soulevait dans ses bras pour me monter à l' appartement des femmes. En rouvrant les yeux, une dernière fois, à la lumière des flambeaux à branches, je voyais ces groupes d'hôtes serrés à terre, le corps penché sur les mets; ils me souriaient, et, la main de loin tendue, me faisaient l'offre d'une boulette de vermicelle au miel ou d'une moitié de pêche qu'ils mettaient tout de suite dans leur bouche en me provoquant d'un regard taquin.
« Je leur dois le meilleur et le pire de moi-même, à ces êtres aujourd'hui transformés par la mort, altérés par le temps ou rejetés par la fortune sur les routes d'Asie! Il est de brèves minutes oii le bruit de mon rire ranime en foule, du fond de mon cerveau, le souvenir de leurs figures amies, aussitôt reperdues, et des incidents de cette époque, si surprenants de précision! Toujours l'image de mon père s'y rattache. Cet homme, qui se plut à ne jamais rien voir de fâcheux dans la vie, ne tenta pas une fois de m' associer aux deux sentiments inséparables de nous tous, et que les âmes avilies ne peuvent éprouver sans partenaires ; la haine et la colère.
Aussi nul au monde ne m'aima plus réellement que lui.
« Quand f entrai dans ma huitième année, Trial Hanoum se plaignit que j'empêchasse tous nos serviteurs de trai^ailler et obtint quon m'envoyât à Vécole. Ce jourlà, je fus habillé d'un pantalon noir qui me descendait aux pieds et d'un vêtement à collet de velours^ au doigt, l'on m'attacha, par un fil de soie, une bague en brillants. Je marchais d'un pas lent et d'un air si grave que le long du trottoir les gens retournaient la tête pour me voir. Ahmed me suivait avec des effets de bureau et deux boîtes de bonbons destinées aux enfants de ma classe. Ils les mangèrent avidement, mais sans comprendre qu'ils devaient me respecter. Ils se moquèrent de tous mes gestes, puis, quand vint l'heure de la sortie, ils me jetèrent à terre et s'enfuirent en courant..
« Nous étions cinq rangs d'élèves accroupis sur les nattes d'une salle contiguë à la mosquée. Le hodja nous enseignait à dire la prière, à épeler l'alphabet, à copier avec des plumes de roseau de beaux modèles d'écriture. Avant la récitation, nous devions tous ensemble répéter à haute voix la leçon. Nous faisions un grand vacarme : c'était à qui crierait le plus fort ou imiterait le miev^x Vélocution flûtée des domestiques imberbes.
« De la fenêtre devant laquelle était ma place, on voyait, jeté sur la rue, un petit pont suspendu qui reliait le harem d'un konak à un jardin en terrasse tout plein de citronniers dans leurs pots de Chine. Chaque aprèsmidi, la fille de la princesse égyptienne sortait de l'appartement pour traverser le pont. Une halaïque derrière elle portait Véventail, le panier et les ciseaux pour les citrons. Sur le fer forgé du parapet, la petite princesse, un instant, posait les coudes pour regarder s'éloigner, dans la perspective étroite de la rue, quelque rare passant ou un âne chargé de sacs. Mes yeux s' attachaient à sa taille, à ses mains ornées de turquoises, aux mèches de ses cheveux. Et je me m,is à l'aimer, non quelle me parût belle de visage, mais parce que ses robes étaient de cou-
leur séduisante. Longtemps après, Vesprit encore occupé (Telle : moi, disais-je, quand je me marierai, je prendrai une femme toute bleue.
« Je n^ étais pas le seul qui fût distrait par cette apparition. Le hodja, pour se dégourdir les jambes, se levait en cet instant de terre et distribuait des coups de règle sur les doigts des paresseux. Il y aidait un enfant nommé Nourri, aux oreilles si charnues, aux sourcils si épais qu'il semblait privé de Vouïe et de la pue. Son air borné lui valait de continuels châtiments, et sa place, en manière de punition, était en dehors de nos rangs, devant la porte des cabinets. Une fois, le hodja fut très irrité pendant toute la classe' à la fin, passant devant Nourri et ne pouvant le prendre en défaut parce quil se tenait tranquille et coi, il se contenta de lui donner un grand soufflet et lui dit de ne plus recommencer. Les autres élèves s'amusaient fort de ses sévérités, bien qu euxmêmes en souffrissent constamment. A cause de leur position assise, le hodja, pour ne pas se baisser, leur talonnait les flancs de ses pieds chaussés de babouches jaunes ou bien leur tirait les cheveux, à l'endroit sensible, le long des tempes. Mais moi, il ne me battit jamais parce qu'il venait tous les soirs dîner chez nous. » [Tristan).
Note IV (page 220), — Aujourd'hui encore les bergers de la Grèce chantent au voyageur la Chanson du château de la Belle :
Une fille de France aux belles robes franques
Défendait ce fort château.
Elle combattit les Turcs pour le défendre ;
Pendant douze ans elle les combattit.
Pendant douze ans elle les vainquit tous :
Elle vainquit, cette belle Franque aux robes franques ;
Et ils virent qu'ils ne la pourraient vaincre
S'ils ne recouraient à la trahison.
Un jeune seigneur turc, fils d'une Grecque, se déguisa en femme et, un oreiller sous sa robe, se donnant l'air
d'une femme grosse, vint implorer l'hospitalité de la belle fille de France. Hélas ! quelle trahison :
Aussitôt la porte fut ouverte,
Voilà des milliers d'hommes qui entrent ;
Et le château qu'ils n'avaient pu prendre par force,
Ils le prennent ainsi par la ruse.
Et la fausse femme grosse tire de dessous sa robe
Des armes qu'elle y tenait cachées
Et tue par surprise la belle Franque,
La fille de France aux belles robes et au grand cœur.
Note V (page 221). Préface au Voyage dans l'Eubée, les îles Ioniennes et les Cyclades en 1841 retrouvé et édité par Jean Longnon. — Dans ce moment où j'étais à Sparte, j'écrivis à Edouard Drumont pour lui parler de son oncle Buchon. J'ai oublié les termes de ma lettre, mais je devais lui dire, j'imagine, quelque chose comme ceci : « Mon cher Drumont, je fais un voyage admirable où je vous ai des obligations importantes. Je voyage avec un de vos parents. J'ai dans ma poche le livre de Buchon sur la Grèce continentale et la Marée. Je l'ai retenu entre mille ouvrages, les uns d'une érudition sans âme, les autres d'un enthousiasme boursouflé. Ici Buchon est allé tout droit à ce qui m'intéresse moimême le plus naturellement ; il s'est ému de voir que des chevaliers français, des gens de chez nous, des gens comme nous, avaient pris la succession des héros d'Homère et de Plutarque ; il a rêvé sur ces beaux noms de ducs d'Athènes, de princes de Morée, de seigneurs d'Arcadie et de Thèbes. Il a suivi leurs traces, retrouvé leur mémoire. Voilà une science qui va tout droit au cœur d'un Français et s'y transforme aussitôt en sentiments. Bref, mon cher Drumont, veuillez recevoir mon remerciement. Je n'avais pas pensé en venant ici que j'y trouverais une raison de plus de vous aimer... »
276 l.E VOYAGE DE SPARTE
J'ai sous les yeux la réponse que m'a faite Drumont :
« 31 mai 1900.
« Mon cher Barrés, j'ai été très heureux de votre lettre datée de Lacédémone. Buchon était effectivement mon oncle maternel et c'est très certainement une des plus intéressantes figures qui puissent tenter la plume d'un Sainte-Beuve...
« En réalité, il a découvert, il a révélé tout au moins cette chose exquise, suggestive, évocatrice de pensées, qu'il y avait eu sur la terre de l'Hallade des marquis d'Athènes et des ducs de Sparte qui étaient originaires de r Ile-de-France. A la suite du monde nouveau de la Renaissance^ l'oubli complet où les Français ont laissé tomber leurs tradi fions et leur histoire est un spectacle tout à fait curieux.
« Je vous envoie le volume la Dernière Bataille où j'ai esquissé quelques traits de la physionomie de Buchon (pages 232 à 244). »
« Edouard Drumont. »
J'ai plaisir à retrouver et à copier ce billet, parce que c'est un moment précieux de la vie que celui où, de l'un des plus beaux lieux du monde, on s'entretient de grandes choses avec un personnage exceptionnel. Drumont est revenu plusieurs fois sur le plaisir que lui avait causé ma lettre de Sparte. « Rien n'est émouvant, écrivait-il encore peu avant sa mort, à la fin de 1915, comme cette rencontre à certains points, qui furent des centres et des foyers de la vie française, d'hommes qui ont la même nature d'esprit, le même culte pour nos traditions et qui, sans avoir parlé de ces sujets entre eux, se retrouvent sans s'être donné rendez-vous. Un autre jour, Barrés m'a olTert un volume que je n'avais pas,
r Album de la conquête française en Morée, qui contient des vues de vieux châteaux comme le château de la Belle qui joua un grand rôle dans cette époque française. Songez combien cela me fit plaisir. Je n'avais pas V Album qui est très rare. J'y ai trouvé des croquis que mon oncle Buchon, très médiocre dessinateur, avait pris là-bas et qu'il faisait fixer et achever par sa sœur qui n'était pas mariée alors et qui était élève de Mme de Mirbel.
« Cette vision d'un des plus merveilleux exploits de la France chevaleresque, continuait Drumont, est grandiose. L'imagination se plaît à l'idée de ces paladins français cavalcadant dans ces vallées qui virent passer Hercule, Thésée et tous les personnages légendaires de l'âge héroïque. »
Buchon n'a pu que poser devant nous le miracle du treizième siècle, il ne nous l'a pas expliqué ; il nous a montré que des barons du Blésois, de la France et de la Champagne, ayant pris la croix dans une journée de fête, au cours d'un tournoi à Ecry, qui est un petit village champenois, le 28 novembre 1199, s'en étaient allés fonder là-bas un royaume où l'on parlait aussi bien français qu'à Paris (je reproduis le langage des chroniqueurs du temps), et que ce royaume et sa chevalerie, un siècle plus tard, s'étaient engloutis dans le lac Copaïs, sous les coups des routiers catalans, au cours d'une bataille désastreuse aussi absurde qu'Azincourt et que Sedan. Il n'a pu rien nous rendre intelligible de ce roman d'aventures. On voit les donjons sous le ciel de Grèce, on ignore tout de la vie qu'y menaient les chevaliers. Et pourtant, avec ses lacunes, inévitables à son époque, Buchon marque une grande date dans notre connaissance de la Grèce. On nous a donné de ce pays, depuis l'abbé Barthélémy jusqu'à Maurras, plusieurs interprétations saisissantes. Buchon nous fournit l'une d'elles et certainement, pour nous autres Français, une de celles qu'il convenait le mieux de remettre dans le courant de nos
pensées. Après soixante-dix ans écoulés, il nous enchante encore. C'est qu'il aimait passionnément son sujet.
Il l'aimait en voyageur infatigable, en historien précurseur, en patriote. Il fut un voyant, comme aujourd'hui son neveu, et par là plus capable que personne de nous fournir la musique de ce livret et de nous mettre en disposition pour nous la jouer à nous-mêmes.
J'ai beaucoup rêvé à Buchon. Quand je cheminais sur mon mulet, sous le grand soleil, dans les sentiers pierreux de Grèce, que de fois ma pensée l'a rejoint ! J'imaginais avec admiration ce petit homme, ce quinquagénaire de santé chétive, parcourant sans répit, des semaines et des mois, ces mêmes durs sentiers sous le même soleil implacable. Qu'il était endurant ! C'est peu de dire qu'il résistait à la fatigue, il lui allait au-devant. Je n'en veux pour preuve que ce trait : étant arrivé une nuit sur une barque à deux rameurs dans le petit port d'Oréos, le capitaine d'un brick qui était à l'ancre lui offrit de le recueillir à son bord, car il n'y avait nul moyen de trouver un gîte dans le village à cette heure si tardive. Notre Buchon refusa, disant que c'était le jour anniversaire de sa naissance et qu'il voulait passer cette nuit en plein air sur cette barque de pêche pour se faire un beau souvenir.
C'est à des traits pareils qu'on reconnaît le beau voyageur ; j'entends, un voyageur qui a de l'imagination.
Quand je rédigeai mes notes de voyage, je ne manquai pas de payer ma dette à mon charmant compagnon. En même temps, je demandais de tous les côtés qu'on nous le fît mieux connaître (1). Je réussis admirablement grâce au jeune Jean Longnon.
(1) Mon éminent confrère, M. Gustave Schlumberger, m'a écrit un billet qu'il me permet de communiquer aux lecteurs. Ce n'est qu'une note, mais elle éveille agréablement l'imagination. Voici que ce me dit le savant auteur deV Épopée byzantine, qui, dans sa Numismatique de l'Orient latin, a, comme on sait, fourni une contribution nouvelle à l'étude
Assez malchanceux au cours de sa vie, Buchon fut toujours un savant hors cadre ; il n'éprouva jamais le bienfait des encouragements ni des succès officiels. Après sa mort, ce fut pis. Quand des fièvres contractées dans les marais de l'Eubée le mirent au tombeau, il venait de rédiger et tenait prêtes pour l'imprimerie la suite et la fin de son précieux voyage en Grèce. Or, voilà-t-il pas que le manuscrit disparut au milieu du désordre de la succession ! Effroyable surcroît d'aventure pour un martyr de la science.
Durant soixante années, on crut ces papiers bien et dûment perdus.
Honneur au jeune Jean Longnon ! Cet érudit de vingttrois ans n'a pas pris son parti du désastre. Avec cette patience et cette méthode qui guident les recherches de son père (le savant Auguste Longnon, auquel nous devons une édition définitive des œuvres de Villon, et un essai magistral dans sa brièveté sur la Formation de r unité française), il a eu le bonheur de mettre la main, sinon sur le voyage, du moins sur les notes que Buchon avait prises au jour le jour, étape par étape, en Eubée et dans les îles.
Peut-être rien ne passe-t-il en qualité vivante ces griffonnages fixés rapidement sur les lieux mêmes par un voyageur passionné. Une foule d'indications familières, qu'un auteur ne conserve pas dans sa rédaction définitive, amusent, intéressent, instruisent. Dans ce livre de route, on ne voit pas seulement un érudit de grande race, mais un homme du monde, en relations avec la société indigène et internationale d'Athènes, un touriste aimable
de la principauté de Morée : « ...Depuis tant d'années, j'ai la passion de Buchon dont les œuvres m'ont été si utiles pour mes travaux ! Détail qui vous intéressera peut-être, la seule personne qui m'ait longuement parlé de Buchon comme l'ayant connu personnellement dans sa jeunesse, c'est l'impératrice Eugénie. Elle semblait l'apprécier à sa valeur. Il lui avait été présenté par Mérimée... »
plein d'entrain. Au quitter de ce livre, maint détail d'histoire ou d'archéologie pure s'efface de ma mémoire, mais il me reste dans l'esprit, pour toujours, telle et telle page vraie, délicieuse, où Buchon note une impression, une coutume, une fête paysanne, une légende locale. J'aime ces jeunes filles d'Eubée habillées en naïades et que l'on conduit processionnellement au bord du fleuve pour avoir la pluie ; j'aime les fées de Céphalonie dont a parlé Froissart et que visitèrent nos frivoles Français au lendemain du désastre de Nicopolis, dont il fallait bien que l'on se consolât ; j'aime la gracieuse tarentelle que dansent sur le rivage une jolie femme d'Hydra et le plus élégant palikare...
Ce Buchon, quelle heureuse liberté il garde et quel excellent usage il sut faire de sa science (science très réelle pour son temps, si l'on songe qu'il fut un initiateur dans l'étude de l'Orient • latin) ! Cet homme des archives a su toujours se tenir dans le plein courant de la vie, j'entends au milieu des grandes préoccupations naturelles à l'honnête homme, au citoyen, à toutes les nobles catégories d'audacieux. L'histoire de notre royaume de Grèce, cette véritable chanson de gestes qu'il a retrouvée entre les pierres écroulées de nos châteaux forts de là-bas, comment ne toucherait-elle pas de la façon la plus vivante notre nation d'éternels conquérants, aujourd'hui encore gardiens de Fez et visiteurs de l'azur?
A cette heure, nous avons bien besoin d'esprits de la sorte de Buchon, des esprits originaux, pourvus toutefois des bonnes méthodes, des esprits qui sachent travailler d'une façon scientifique, mais pour qui les acquisitions de la science ne soient jamais des notions mortes.
Bien sûr, je ne demande pas qu'un livre d'histoire soit nécessairement une glorification de la France, mais je veux qu'il se raccorde à des sentiments non professionnels, non techniques^ qu'on y voie de quel individu ou de quelle société il est né. Le jeune Longnon appartient
à cette race des vrais savants qui se servent de leurs études pour développer l'humanité qui est en eux, pour accroître leur piété profonde, je veux dire leur goût de ce qui est noble, leurs puissances d'émotion, leur cœur. Cette conception vigoureuse du travail de laboratoire, qui fut celle des Claude Bernard, des Fustel de Coulanges, anime, je le sais, à la manière d'un beau ferment, les nouvelles générations. Et voilà bien pourquoi je ne m'inquiète pas éperdument du problème de la Sorbonne, ou, comme on dit, de « l'esprit de la Nouvelle Sorbonne ». Si c'est vrai qu'on y déraille, c'est notre argent gâché, mais l'on ne gâchera pas si aisément nos jeunes hommes de talent ! En se ralliant autour des maîtres de leur goût, voire des oubliés et des dédaignés, ils maintiendront, fût-ce en dehors du monde officiel, une élite qui fera bonne garde autour de ce qui ne doit pas mourir.
Note VI (page 222). — « Ces jours derniers, je recevais la visite d'un des écrivains qui ont le mieux montré la grandeur et la prodigieuse fécondité de notre moyen âge. Je lui demandai s'il savait qu'un de mes confrères, historien des plus réputés, exposant naguère à l'Académie les mérites d'une des œuvres de M. Joseph Bédier, s'était écrié : « Ne l'oubliez pas, messieurs, jamais la « France n'a été plus grande qu'au treizième siècle ! » Il me répondit affirmativement. Puis, d'un ton pénétré et discret, gravement, le regard un peu levé, comme ceux qui expriment quelque sentiment essentiel, un profond amour de leur âme, il reprit :
— Assurément, monsieur, ce fut un beau siècle, le treizième. Mais, je crois qu'il y a eu un plus beau moment encore.
— J'ignore ; dites-moi lequel : c'est si bon d'entendre louer la patrie !
— Eh bien ! la fin du onzième et le commencement du douzième, entre 1070 et 1110 environ. Dans cette cinquantaine d'années, on vit la première ogive, le
premier vitrail, le premier troubadour, la première croisade, la première commune affranchie, la première chanson de geste : et tout cela jaillissait du sol de France ! » (René Bazin).
Note VII (page 236). — Je suppose que Goethe écoute Taine... Certainement il approuve, mais il trouve que son digne disciple (oui, vraiment, l'un de ses élèves les plus dignes) s'est arrêté trop court. Alors il fait apporter un de ses cartons de gravures. Il en tire un paysage de Rubens, et il recommence l'importante leçon qu'un soir d'avril 1827 il nous donna par les soins d'Eckermann.
GcETHE. — Voudriez-vous me dire ce que vous voyez sur cette gravure?
EcKERMANN. — Un cicl très clair, comme après le coucher du soleil. Un village et une ville, dans le lointain, éclairés par les lueurs du soir. Au milieu du tableau, une route sur laquelle chemine un troupeau de moutons qui rentrent au village. A droite, des tas de foin, une charrette qui vient d'être chargée, des chevaux harnachés. Plus loin, çà et là, dans les bouquets d'arbres, des juments avec leurs poulains vont passer la nuit dehors. Plus près, un groupe de grands arbres. Enfin, tout à fait au premier plan à gauche, des ouvriers regagnent leur chez eux.
Gœthe. — Très bien, mais tous ces objets, de quel côté sont-ils éclairés?
EcKERMANN. — Lcs ouvricrs qui rentrent chez eux, là, au premier plan, sont en pleine lumière, ce qui produit un excellent effet.
Gœthe. — Précisez. Comment Rubens a-t-il amené ce bel effet?
EcKERMANN. — En faisant ressortir ces figures claires sur un fond sombre.
Gœthe. — Mais ce fond sombre, comment est-il produit?
EcKERMANN. — C'cst Une massc d'ombre que le groupe d'arbres projette du côté des figures... Ah ! qu'est-ce donc ! Les figures projettent leurs ombres vers l'intérieur du tableau, et le groupe d'arbres, au contraire, projette son ombre vers nous ! La lumière vient de deux côtés opposés! Voilà, certes, qui est tout à fait contre nature.
Gœthe. — Vous l'avez dit, jeune homme ! Mais c'est là que Rubens se montre grand ; là précisément il prouve que son esprit libre est au-dessus de la nature et agit avec elle comme il convient à son but élevé... La double lumière est, à coup sûr, une violence, et vous pourrez toujours dire qu'elle est contre nature, mais j'ajoute aussitôt que cela est plus haut que nature. C'est un coup hardi du maître qui montre avec génie que l'art n'est pas soumis entièrement aux nécessités imposées par la nature et qu'il a ses lois propres.
L'artiste doit, dans le détail, suivre la nature avec une fidélité religieuse. Dans le squelette d'un animal, dans la position relative de ses tendons et de ses muscles, il lui est interdit d'apporter aucun changement arbitraire qui détruirait son caractère original ; cela s'appelle anéantir la nature. Mais dans les hautes régions de la pratique artistique, pour faire d'un tableau un vrai tableau, il a plus large carrière et il doit même en venir à des fictions, comme Rubens l'a fait dans ce paysage avec la double lumière... ,-
L'artiste est avec la nature dans un double rapport : il est le maître et l'esclave, en même temps. 11 est l'esclave de la nature, en ce sens qu'il doit agir avec des moyens terrestres pour être compris ; il est le maître, en ce sens qu'il soumet et fait servir ces moyens terrestres à ses hautes intentions. L'artiste veut parler au monde par un ensemble, mais cet ensemble il ne le trouve pas dans la nature, il est le fruit de son propre esprit.
Note VIII. — M. Gavet, professeur de droit à l'Université de Nancy, m'écrivait, en février 1906, après avoir lu le Voyage de Sparte, une lettre qu'il peut être curieux de garder ici, parce que, si inattendue qu'elle soit, elle nous donne l'opinion d'un homme parfaitement vrai :
« ...Je vous avoue franchement que, quant au fond, j'ai toutes les peines du monde à ressentir, même par l'imagination, les sentiments qui semblent avoir été les vôtres. Passe pour votre amour de Sparte, à laquelle je veux aussi du bien d'avoir été et de pouvoir être encore une maîtresse d'énergie. Mais pour Athènes ! Je n'y comprends rien. Est-elle donc si distante aujourd'hui de ce qu'elle fut jadis dans sa véritable vie? Avec son romantisme, son absence d'atticisme, ses caprices politiques, ses ingratitudes, cette pauvre population athénienne me semble au contraire si proche de nous, si bien cousine germaine, hélas ! et son « histoire municipale » si bien la devancière de notre histoire nationale. D'où vous est venue cette impression de perfection qui ne peut agir sur le cœur mais écrase l'intelligence? Pas de leur Homère, Eschyle, Euripide, Aristophane et même Aristote. Pas de leur Parthénon, avec son truquage semblable à celui qui donne une telle profondeur à la voûte de notre Chapelle Ronde. Ce n'est pas lui qui peut déconseiller la recherche de l'effet. Non ! Il y a encore dans toutes ces pages quelque chose que je ne puis comprendre. Il est vrai que je ne sais d'Athènes que ce que l'on apprend loin d'elle. Il faut croire que de la voir elle-même change bien l'idée anti-classique que l'on a de loin. »
Note IX. — Et pour finir, pourquoi ne recueillerais-je pas une lettre que me faisait l'honneur de m'écrire le grand Mistral? Entre les gentillesses que son génie de susciter l'entrain et l'allégresse féconde ne refusait à personne, nous distinguons une sérieuse approbation du
point de vue sincère où je me plaçais à chaque journée de mon voyage et que la critique n'a pas toujours compris:
« ...Ce Voyage de Sparte rajeunit et vivifie notre vision de Grèce tant soit peu fatiguée de la routine des esthètes et des archéologues. Ce livre émerge entre les autres tirés du même sujet comme une jeune fille du peuple souverain qui apparaît, sans fard et sans toilette, entre de vieilles dames qui furent belles dans leur temps ! Votre Sparte est délicieuse, un vrai cordial, pour ceux qui ont gardé la piété filiale de leur pays et de leur race. Merci, entre vos évocations des vieilles et héroïques équipées françaises, merci pour ce gentil Raimbaud de Vaqueyras dont j'eus l'honneur et le plaisir de raconter les aventures en langue provençale, devant les paysans provençaux de Vaqueyras, le jour où les félibres inauguraient son buste, il y a quelques années
« emperadors e ducs e reis « navein faitz, e castels garnitz « prop dels Turcs e dels Arabitz!
« Reste, m'a dit la Grèce, où te veulent tes fatalités. » « Bravo, mon cher ! pour la santé, la jeunesse, la foi, l'énergie, la vaillance, que vous versez au nouveau siècle. Je vous salue et vous embrasse.
« F. Mistral. »
« Maillane, février 1906. »
Note X. — Enfin qu'il me soit permis d'inscrire à la dernière feuille de ce livre, en hommage à la mémoire de celui qui fut m.on collaborateur dans ce travail, le nom de André Ladouet et la lettre de son chef, Michel Missofî, qui le fait connaître :
« P. C, le 17 septembre 1916.
« Monsieur, sans doute avez-vous oublié que dans l'hiver 1914 je vous parlai d'un de mes sous-officiers
auquel je m'étais attaché parce qu'après avoir copié, petit clerc de notaire à Charmes, votre manuscrit du Voyage à Sparte, il était un exemple quotidien de crânerie et de bravoure. Je l'avais fait nommer adjudant, puis sous-lieutenant. Quand je quittai la troupe pour l'état-major je ne cessai pas de m'intéresser à lui... Depuis le mois d'août 1914 il avait pris part à tous nos combats, et l'on ne savait pas ce que l'on devait admirer davantage : son courage jamais lassé, ou la miraculeuse Providence qui ne cessait point de le protéger !
« Dans les rudes combats qui se mènent ici, il est tombé avant-hier, frappé d'une balle au poumon, debout devant ses hommes, exaltés par son fol exemple ! Sur la péniche qui, lentement, l'emportait sur la Somme, il est mort et quand nous serons relevés j'irai, si Dieu me prête vie, m'agenouiller sur sa tombe, dans ce cimetière où repose déjà Josselin de Rohan... La tâche, ici, est belle, mais elle est douloureuse et lourde. Chacun s'y emploie, de son mieux. Le temps, radieux, est pour nous. Vous pouvez être fier de ce petit compatriote et si vous avez conservé le manuscrit qu'il copia, vous donnerez, j'en suis certain, un souvenir ému au lieutenant André Ladouet, du 226®, mort au champ d'honneur. »
« Michel MissoFF. »