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Le voyage depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours

ES spécialistes sont toujours extrêmement intéressants quand ils parlent — d^abondance — de leur spécialité.

Ceci a été vrai, et le restera, de tout temps.

Mais c’est surtout en une époque de fermentation tumultueusement encyclopédique comme la nôtre, où, tout le monde faisant de la polygrapliie à tort et à travers, “ l’écriture ” perd fatalement en profondeur ce qu’elle gagne en surface^ qu’on doit se féliciter de tomber, une fois par hasard, sur un monsieur sachant à fond ce qu’il dit

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et connaissant par personnelle expérience

le fin du tin de son sujet. Si, par dessus

le marché, ce “ professionnel ” se double

d’un artiste et se triple d’un philosophe,

semblablement aptes, après avoir mis les

choses au point, à en fixer l’esthétique et à

en dégager le sens historique et la morale

sociale, l’œuvre (quelle que soit la question

traitée) prend ipso facto les proportions, le

caractère et la physionomie d’une œuvre.

maîtresse.

Tel est justement le cas de M. Louis Vuitton fils, qui, dans le présent livre, dont il a bien voulu me confier le parrainage, s’est avisé d’entreprendre, parles petits côtés, l’histoire du voyage depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours.

Que ce fût là un thème absolument inédit, je me garderai bien de le prétendre. Les rats de bibliothèque ne manqueraient pas de m’objecter, non sans raison, qu’on en pourrait retrouver presque tous les éléments dans les archives vieilles ou jeunes^ et aussi dans certains traités didactiques tels que les grands dictionnaires, si justement renommés

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de MM. Viollet-le-Duc, Saglio, Daremberg^ etc. Mais si ces éléments existaient, ils étaient épars ça et là, sans relation réciproque apparente, sans fil conducteur permettant de se reconnaître au sein de leur chaos. Il fallait les rechercher, les retrouver, les coordonner, en reconstituer la filiation, en exprimer le suc — toutes besognes que les profanes sont obligés de laisser aux dilettantes. C’est de ces besognes que M. Vuitton s’est chargé et qu’il a su accomplir — on va le voir — d’une façon aussi 'attrayante que suggestive, avec autant d’esprit que d’érudition.

C’est par les petits côtés — ai-je dit tout à l’heure — que M. Vuitton a pris l’histoire du voyage à travers les âges. Ce n’est là, bien entendu, qu’une manière de parler, une façon d’expliquer comment et pourquoi dans ce livre, dont j’ai bien volontiers accepté de faire les honneurs au grand public, il s’agit, non pas même des moyens de transport proprement dits et de leurs successives vicissitudes, mais tout simplement des coffres, bahuts, malles, valises et autres bagages généralement quelconques, dont, aux différentes époques et dans les différents pays, se

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sont, dans leurs pérégrinations vagabondes, servis les voyageurs. M. Vuitton, du reste, était mieux placé que personne pour procéder, en parfaite connaissance de cause, à cette évocation comparative, puisqu’il est ‘‘huchier” — mais quel huchier ! ” — de son état. Ce qui lui valait déjà, dans une certaine mesure, titre, gage et caution .

Mais la vérité est qu’il n’y a point de petits côtés et que les moindres détails peuvent avoir souvent, sans qu’il y paraisse, une capitale importance. Au demeurant, la réalité n’est-elle pas faite de détails, qui sont comme la trame de la vie des hommes et des choses?

Dis-moi comment tu voyages, et je te dirais qui tu es, d’où tu viens, quelles sont tes habitudes, tes traditions, ton humeur, quel est ton caractère et ton^état d’âme !

Je mets au défi un quiconque, doué d’une pincée de bon sens, et rompu seulement un tantinet à l’art d’observer et de réfléchir, d’oser s’inscrire sérieusement en faux contre cet apophthegme. Le fait est, par exemple (pour ne pas multiplier les arguments),

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qu’on reconnaît partout un Anglais, comme qui dirait à vue de nez, à la simple inspection de sa couverture et de son sac de nuit. C’est apparemment que, là comme ailleurs, le style, c’est l’homme. C’est même plus que l’individu : c’est la classe, la profession, la nationalité, la race^ l’époque.

A ce compte-là, l’histoire des bagages se confond, au même titre que l’histoire du mobilier, du vêtement et de l’outillage, avec hhistoire des idées et des mœurs, c’est-àdire, en quelque sorte, avec la psychologie.

Tout est dans tout, et l’on ne peut se défendre d’une certaine émotion en apprenant, de la bouche de M. Vuitton — lequel le tient, à ce qu’il paraît, de Diodore de Sicile en personne — que le traditionnel costume des Orientaux, uniformément adopté depuis des siècles, sauf de menues variantes, par des millions d^hommes de toute couleur et de tout poil, et qui répond si bien aux exigences du climat, procède tout bêtement d’une fantaisie de l’impératrice Sémiramis. Comme c’était une personne excessivement remuante et qui n’aimait pas à rester en

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place, il lui avait fallu composer de toutes pièces un costume de voyage à la fois commode et coquet. La mode en dure encore — et promet d’en durer longtemps — del’Indus au Nil et du Bosphore au golfe Persique, c’est-à-dire au pays de feu la reine de Saba.

Si la civilisation industrielle évolue tout entière entre le tombereau grossier, à roues pleines et sans siège, traîné par des bœufs, des Scythes et des Phéniciens, et ces palais ambulants à grande vitesse qui sont les wagons Pullmann, avec sleeping-car et dining-car, on peut dire également que presque tous les progrès^ en fait d’art^ de science et de confort, de l’ingéniosité humaine, pourraient tenir entre les fourreaux de peaux de bêtes, encore revêtues de leurs poils, où^ pour courir le monde, nos pères les Gaulois enfermaient leur saint-frusquin rudimentaire, et les prodigieux « nécessaires » si élégants et si pratiques, justement signés Vuitton, où les modernes globe- trotters peuvent emporter tout (et même davantage) avec eux, aux antipodes.

Telle est l’impresssion qui jaillit de la

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lecture de ce livre^ portant la même signature, et dont le réalisme fin de siècle n’exclut pas je ne sais quel archaïque parfum de vieilles chroniques, voire même — pardonnez au préfacier cette insinuation un brin vaniteuse! — de chroniques documentaires.

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