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Le voyageur: monologue en prose

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Une chambre. — Sur la cheminée une pendule. — Sur la table plusieurs volumes. — L'homme entre furieux, en costume de voyage. — Casquette, manteau, cache-nez, — une valise d'une main, — un paquet de couvertures de l'autre. — Il jette la valise à droite, le paquet à gauche, ôte sa casquette, son cache-nez, son manteau, — et pousse un soupir de satisfaction.

Ah! — Enfin, m'y voilà! — Je suis chez moil C'est une chambre, ça ; c'est ma chambre. — Et voilà une table, on sait ce que c'est, ça existe, c'est une table. — Et ça, c'est une pendule. Elle est arrêtée 1 — C'est encore à mes amis que je dois ça. En voilà des gens à qui je ne pardonnerai jamais! Si je n'avais pas quitté mon domicile pendant trois ans, je l'aurais remontée. — Et pourquoi ai-je quitté mon domicile? Ah! voilà.

J'aimais passionnément les voyages. Je n'aimais pas à les faire... j'aimais à les lire : Livingstone, Stanley,

Dumont d'Urville {Avec une sourde colère,) : (Ils ont un talent tous ces gens-là I) Et puis moi, vous savez, je n*aime pas les romans, ça vous fait pleurer sur des bêtises qui ne sont jamais arrivées, tandis que les histoires de voyages, je me disais : c'est authentique; — je peux m'y intéresser sans être bête. — Je lisais et j'étais heureux. Je voyageais au coin de mon feu... {D'un ton énervé.) Seulement mes amis étaient là! — Ils excitaient mon amour-propre. — Ils me répétaient sur tous les tons : « Tu fais des voyages de pauvre et tu « es riche ! Va donc voir tout cela de tes propres yeux ! . . . « — Comment! tu n'as pas envie de connaître la mer?... « les volcans? » Je leur répondais : « Mais je les ai « lus î — ça me suffit î » — J'ai eu beau faire ; — ils ont tellement insisté que, poussé à bout, je leur ai dit : « Eh bien! c'est bon... là! c'est bon! — Je voyagerai moi-même. »

Et, en effet, j'ai voyagé! — Et qu'est-ce que j'ai vu? — Je n'ai rien vu! — {Avec énergie.) Rien! — absolument rien ! — Il n'y a rien à voir.

{Il prend les livres et les jette à terre avec fureur.)

— Tiens, Livingstone ! — Tiens, Stanley ! — Tiens, Dumont d'Urville ! — Romanciers, va! — {S' adressant aux spectateurs avec supériorité.) Oh ! je sais bien, ça vous étonne ; parce que vous vous dites : « Eh bien ! et le pôle nord 1 et le pôle sud, et les aurores boréales, et les chutes du Niagara, et les tempêtes !» — Ah ! les

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tempêtes! — {Sourire ironique.) — Tenez, j'ai été aussi bête que vous pour les tempêtes; j'avais lu — là dedans — des récits qui m'enthousiasmaient : les grandes convulsions de l'océan ! les flots en courroux 1 les vagues hautes comme des cathédrales! — Ah! tenez! — C'est justement par là que j'ai commencé mes voyages. J'ai été voir une tempête à Cherbourg. — {D'un ton simple et sans prétention,) y dkW^is àé]k fait quelques excursions, mais d'une médiocre importance : Montmorency! Fontainebleau! — Je partis pour la mer. {Avec beaucoup de sincérité,) La mer existe, je le reconnais; il y a de l'eau, il y a même beaucoup d'eau; mais elle est trop salée. {Avec un geste plein d'indifférence,) (Du reste, ça m'est égal, je bois mon vin pur.) Et puis, peu m'importait; j'avais mon but, je venais voir une tempête. — J'arrive : calme plat. — Je vais trouver l'hôtelier et je lui dis {Sèchement et avec une colère concentrée et croissante.) : « C'est là ce que vous appelez une tempête. — Non, « monsieur. — Alors pourquoi pensez-vous que je suis « venu ici. — Mais... je l'ignore. — Pour voir une « tempête, monsieur. — Ah! monsieur, si vous étiez « venu hier... — Hier, monsieur, j'étais à Paris ; mais « aujourd'hui!... quand aurez- vous une tempête?— Peut- « être qtie demain... — Demain : soit! » Ah! oui, demain ! — Il m'a remis au lendemam pendant quinze jours {Avec violence,) \eX tous les jours la même mer! pas de convulsions I pas de cathédrales ! une mer plate ! une punaise de mer! ! — Le quinzième jour, j'en avais

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assez; il fallait partir à tout prix. JMtais fixé sur les tempêtes. — Il n'y avait pas de train à cette heure-là ; il n'y avait qu'un bateau ; il allait à Marseille, je le pris.

En route... {Mélancoliquement,) Oh! j'ai bien souffert. — Les bateaux. [Avec mépris.) Ahl — (C'est très mal construit, ces machines-là; ça ne tient pas en place.) — J'ai été secoué î j'ai été secoué! 1 — Le matin, je ne me tenais plus, j'ai fait appeler le capitaine et je lui ai fait des reproches, je lui ai dit [D'une voix affaiblie,) : « Monsieur, je me plaindrai à votre administration; il n'est pas permis de maltraiter les voyageurs de cette façon-là. » — Savez-vous ce qu'il m'a répondu, le gredin? — Il m'a dit : « C'est la tempête.» [Bondissant,) — Quel aplomb, hein? — parce que j'étais trop malade pour aller voir. — C'est pitoyable.

Un autre s'en serait tenu làl — Moi, je n'ai pas perdu courage. Je me suis dit [Très consciencieusement,) : Il n'y a pas de tempêtes, mais il peut y avoir autre chose. — Des volcans! — Précisément les journaux annonçaient une éruption du Vésuve.

— J'arrive à Naples. — En route je n'avais rien vu. Du reste, je n'avais rien regardé! — [En homme qui se respecte.) Je ne suis pas un badaud, moi ! -=— Quand je. voyage, j'ai un but. Mon but, c'était l'éruption. — [Vivement.) J'arrive, je regarde, je ne vois rien. — [Avec honnêteté.) — Ça n'était pas étonnant, il faisait nuit. Je me couche; mais à cinq heures du matin je

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réveille Thôtelier. — [Avec irritation,) « Où est l'érup- « tioa ? — Monsieur, il y a trop de brouillard ; moi, je la « vois parce que je suis du pays ; mais les étrangers ne « peuvent pas voir. Peut-être que demain 1 n {Très agacé,)

— Demain I Ça commençait à me crisper; mais j'ai attendu. J'ai attendu quinze jours. Le quinzième jour, tm temps superbe! — Je regarde, je vois le Vésuve; c'est une montagne ; une petite montagne, très laide. Il y a un peu de terre dessus ; mais c'est de la mauvaise terre ; elle ne vaut rien pour les légumes. — Et Téruption? — {Éclat de rire sardonique,) — Ah 1 oui, Téruption I — Pas d'éruption. — L'hôtelier m'a dit qu'elle s'était arrêtée pendant le brouillard.

Vous comprenez que j'ai bouclé ma malle; mon opinion était faite, n'est-ce pas? J'étais fixé sur les volcans. Vous vous seriez découragés, vous? — Moi, jamais.

— Je me suis dit : allons voir l'Afrique, puisque c'est la terre des merveilles, dit-on. J'avais lu des histoires étonnantes : les nègres du désert; les chasses aux bêtes fauves {Gouailleur,)^ aux féroces bêtes fauves. — J'ai été dans une forêt; ce n'était pas une forêt vierge (il n'y a pas de forêts vierges), mais c'était une forêt honorable. — Eh bieni je n'ai vu qne {Avec dédain.) des lapins; ils étaient fauves, c'est vrai; mais ils 'n'étaient pas féroces. Du reste, il n'y a plus de bêtes féroces dans les forêts, elles sont toutes au Jardin des plantes. Je ne sais si vous avez remarqué sur les cages, on lit toujours : « Né à Ja ménagerie 1 » {Triomphant.)Ça

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prouve bien qu'il n'y en a plus dans le pays puisqu'on est obligé de les reproduire à domicile, — par des moyens factices.

Quant aux nègres du désert... Oh I il y en a, j'en ai vu. — Ça n'est pas intéressant. — Ils sont noirs comme des charbonniers. {D'un ton doctoral,) Seulement les charbonniers pourraient blanchir s'ils voulaient; les nègres ne pourraient pas; ce sont des charbonniers involontaires. Voyageriez-vous pour faire la connaissance d'un charbonnier, c'est la question ?

Voilà l'Afrique 1 — J'étais écœuré ! —'Il ne me restait qu'une chose à voir : l'Equateur. — On parle toujours de l'Equateur... Je me disais: ça peut exister. — {Très simplement^ mais avec conviction.) J'avais déjà vu le méridien. — Vous savez, à St-Sulpice — une règle en cuivre, — on marche dessus. — C'est très curieux. — L'Equateur... ça devait être dans le même genre. — Eh bien 1 vous me croirez si vous voulez, l'Equateur n'existe pas. — J'ai été dans le pays. — Je me suis adressé aux gens du pays. — Ils ne savent pas où c'est. — Ils m'ont ri au nez. — {Très mécontent,) (Des nègres 1)

Qu'est-ce que j'aurais pu voir encore? L'Océanie? — J'y allais. — Mais, en route, sur le bateau, je regardais une carte de géographie pour me distraire, — qu'est-ce que je vois sur cette carte ? — A l'endroit même où nous naviguions. — Une île ! — Je vais trouver le capitaine, je lui montre la carte et je lui dis : « Où est cette île ? » Il me répond : « Ah I c'est une île qui

a disparu ; elle a été engloutie dans les eaux ! » — Il m'a dit ça sérieusement! {Avec un sourire jaune,) Je ne me suis pas fâché ! — Je lui ai dit : « Oui, mon ami, oui, oui. » — Seulement je n'ai pas été en Océanie. — Il n'y a que des îles là-bas. J'étais fixé sur les îles. —Je me suis fait descendre à la première escale, et me voilà.

[Très vexé.) Et maintenant, je n'ai plus d'illusions! Voilà à quoi ça m'a servi de voyager moi-même 1 Les voyages de découvertes m'intéressaient, ils ne m'intéressent plus. Ce sont des mensonges. — On ne découvre rien, parce qu'il n'y a rien à découvrir; et comme il n'y a jamais rien eu à découvrir, on n'a jamais rien découvert. — {Question,) Alors, les voyages, les récits des explorateurs qui trouvent une foule de choses curieuses à raconter? — Les voyages? mystifications !

— Les explorateurs? des intrigants!! — Du reste, voyons, quand un savant fait une découverte, il en apporte la preuve. Il n'y a de vrai que ce qu'on peut prouver. C'est comme ça que se sont crées les sciences exactes, la physique, le spiritisme, les tables tournantes!

— Tenez, les tables tournantes, j'en ai vu moi ! J'en ai vu tourner. — Mais les voyageurs, il faudrait les croire sur parole. — Ils s'en vont dans des pays inconnus, déserts, ils n'y rencontrent jamais personne ! — Où sont leurs témoins? — Ou si, par hasard, ils rencontrent quelqu'un, c'est toujours un autre voyageur! — Alors, vous comprenez {De cette voix persuasive que donne la certitude

d*être dam le vrai.)^ ils s'entendent, c'est évident.

Ce qui me vexe, c'est d'avoir pu m'intéresser si longtemps à des contes. — Et quels contes? absurdes! — [Très méprisant,) Ils inventent des noms! ma parole d'honneur, je ne sais pas où ils vont les chercher! — Le Groenland! le Kamchatka! ! — Quand je pense à la peine que je me suis donnée pour me mettre ces stupidités-là dans la tête! — J'ai(ili;ec un mécontentement humilié,) appris des romans par cœur ! !

Heureusement que me voilà éclairé î — Je sais à quoi m'en tenir — grâce à mes amis. — C'est un service qu'ils m'ont rendu là; c'est un service que je ne leur pardonnerai jamais, par exemple. — Mais, au moins, je suis fixé, ça me donne une supériorité. — Tenez, tout à l'heure, en arrivant, je suis passé devant une gare de chemin de fer ; la foule se précipitait sur les guichets. (Pauvres gens [Avec beaucoup de sympathie.)^ ça me faisait pitié, à moi!) -— Où vont-ils, tous ces genslà? ils ne savent pas ; ils croient qu'ils vont voir quelque chose! — J'avais envie de leur crier: « Mais n'y allez donc pas î 11 n'y a rien à voir î Tout est faux, tout ! ! »

[Toujours sincère.) Non, pas tout! — H y a des choses vraies, et je les connais à présent. — Il y a cette chambre, c'est une vraie chambre çà! et çà c'est une table ! et çà une pendule ! — Voilà des vérités ! [Avec passion.) J'ai soif de vérités, moi, maintenant. —

Je vais retourner voir le méridien I

(// prend son chapeau et sort vivement.)

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