Le vrai Claude Gueux
Julien Brkoeault. — Lps causes célèbres du département de l'Aube : Claude Gueux (1882).
Alphonse Lkcanl'. — Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (lomo I)
De Moxgis, ancien Procureur général. — Œuvres diverses (article daté de juillet 1834).
Journaux de 1832 : f.a Gazette des Tribunaux, le Journal de l'Aube.
NOTA. — Parmi les archives consultées par l'auteur, signalons celles de la Maison centrale de Clairvaux.
Dans la foule des êtres symboliques qui peuplent l'œuvre de Victor Hugo, près de .lean Valjean, de Gavroche, de Quasimodo, Claude Gueux se détache en un singulier relief, à cause même de l'originale simplicité de son nom.
Ce nom, il apparaît, dans sa rude et saisissante brièveté, comme spontanément issu de la libre fantaisie du poète : c'est, semblet-il, par une ingénieuse trouvaille de son imagination que le groupement des suggestives syllabes a été combiné en vue de la personnification pittoresque d'un type particulier de traine- misère.
Par contre, lorsqu'on lit la poignante histoire en tête de laquelle Victor Hugo a inscrit le nom de Claude Gueux, on a l'impression d'un récit véridique : Victor Hugo,
en ellet, repère ses pages de dates précises, prévient qu'il < dit les choses comme elles sont », invoque non seulement *< une relation » du temps, mais « l'instruction judiciaire ", les affirmations de « témoins ayant déposé des faits » .
Or, la réalité est toute différente : Claude Gueux était bien le nom de l'acteur du drame ; quant aux détails de ce drame, ils sont, sous la plume de Victor Hugo, à peu près tous de pure invention.
La véritable histoire de Claude Gueux, elle se trouve dans les vieux papiers de la cause célèbre qui, dès l'époque de son dénoûmenl, avait attiré l'attention de Victor Hugo.
Voici cette histoire.
Elle est curieuse par plus d'un c<Mé, — ne serait-re qu'au point de vue de la vie dans les prisons, des louches affections qui s'y nouent, des haines tragiques qui y grondent.
Claude Gueux, dit Lacroix, — originaire d'un petit village de la Gôte-d'Or, parmi les opulents coteaux de Pommard et de Meursault, — était berger. Cependant, il savait lire et écrire.
Trois décisions de justice successives le tinrent en prison durant les neuf dernières années de sa vie, — presque sans aucune interruption.
Claude fut, pour la première fois, — sous le 0*6404 — écroué à la Maison centrale de Clairvaux, le 5 octobre 1823. Il avait dix-neuf ans, et la Cour d'assises de Saôneet-lioire venait de lui infliger cinq années
d emprisonnement, pour vol : il avait volé le maître qni l'employait.
Vers l'expiration de sa peine, en 1828, Claude Gueux, au cours d'une rixe entre gardiens et détenus, se livra à l'égard du gardien en chef de Clairvaux, M. Delacelle, aux violences les plus graves, lui arrachant son sabre et l'en frappant. Il fut déféré à la Cour d'assises de l'Aube, sous accusation de tentative de meurtre. On ne retint contre lui qu'un délit de coups et blessures, et il fut simplement condamné à six mois de prison.
Il n'en garda pas moins envers le gardienchef Delacelle, un vif ressentiment.
A peine libéré, Gueux — malfaiteur incorrifjible, — se rendit coupable d'un vol de nuit, dans une maison habitée. D'où troisième comparution en Cour d'assises, à Dijon, le 30 novembre 1829; nouvelle condamnation : huit ans de réclusion, et encore une fois, la Maison centrale de Clairvaux, — à partir du 2 inars 1830.
A la fin de la même année, le 12 décembre, Claude était rejoint à Clairvaux — quelle lamentable réunion ! — par Etienne Gueux, son père, âgé de près de quatrevingts ans : le vieillard — ancien vigneron, — était un récidiviste du vol, et maintenant il purgeait une peine de cinq ans de prison, prononcée, le 7 mai 1830, par le Tribunal de Beaune, pour soustraction d'échalas dans le vignoble bourguignon.
En ses vingt-six ans, Claude Gueux — un blond de grande taille, au front haut, légèrement marqué de petite vérole, — avait une puissante et nerveuse carrure. Son regard était doux ; mais son humeur rebelle, autoritaire et violente.
Il n'avait pas, pourtant, le cœur fermé à toute sensibilité : sur le produit de son travail en prison, il faisait la plus large part à son père infirme, et quand brillait le soleil, il s'empressait de prendre entre ses bras le vieillard, de le porter avec le plus grand
soin dans le coin le plus chaud de la cour. Cette sollicitude filiale devint bientôt sans objet : le 2 mars 1831, moins de trois mois après son entrée à Clairvaux, Ktienne Gueux mourait.
Dans la promiscuité de la Maison centrale, au milieu d'une population brûlée de tous les vils instincts, Claude — on familier éhonté des prisons, — s'était choisi comme camarades les détenus les plus mal notés, les plus dépravés : Hilaire Lamy et Julien Faillette, qui, plusieurs fois, avaient provoqué à la révolte; Jean-Pierre Pernot, connu pour avoir des *< mœurs infâmes » .
Fa il s'était lié d'amitié avec Félix-Albin Legrand, dit Albin tout court.
Celui-là — un ancien berger comme Claude Gueux, — avait été, en 1829, alors qu'il n'avait pas vingt ans, condamné pour vol domestique, par la Cour d'assises de Troyes, à sept années de réclusion.
Albin était un jeune homme de courte et
LHISTOIIIE VRAIE jt30
forte stature, dont " les épaules, d'une largeur démesurée, étaient à peine séparées de la tête par un col puissant et sillonné de muscles mobiles ". Ses yeux, profondément enfoncés dans leur orbite, révélaient, par leur « éclat sombre », les pensées mauvaises qui liantaient ce sanguin.
Sur tous ses compagnons, Claude Gueux s'était, peu à peu, acquis un empire extraordinaire, grâce à sa faconde bautaine, à ses menaces, à la terreur particulière qu'il inspirait, — une terreur bizarre qui, cbez ces êtres perdus de vices, n'était pas exempte de respect et d'envie.
Albin, lui, était non seulement le confident de Claude Gueux, mais l'un de ses plus zélés admirateurs.
Ce qui l'avait, tout d'abord, soumis au joug de Claude, c'est une amitié bonteuse, un de ces ignobles attachements si fréquents dans les prisons, — qne, vers ce même temps, Raspail appelait des " lupanars d'un seul sexe » .
240 LE VKAI CLATItE GUEUX
Avec un dévoûment absolu, Albin, sur ses propres rations, fournissait — à l'insu des gardiens, — du pain et des légumes à Claude Gueux, dont le robuste appétit trouvait insuffisantes les parts de vivres.
Claude avait toutes les audaces d indiscipline.
Contre le gardien Ledoux, qui lui prenait un jeu de cartes, il se rebellait, un couteau au poing; il se riait des punitions; il avait, une fois, tenté de s'évader; à plusieurs reprises, il avait répété — un jour même, en présence du Directeur de Glairvaux, M. Laval, — que < si on ne le laissait pas sortir de la Maison, il ferait un mauvais coup ".
L'effroi que Claude Gueux répandail autour de lui, — aussi bien parmi les gardiens que parmi les prisonniers, — un homme ne le partageait pas : c'était le gardien-chef Delacelle.
Marié, père de famille, sans autres ressources que son maigre traitement — qu il
n'aA^ait pas d'espérance de voir jamais s'élever au delà de quinze ou dix-huit cents francs par an, — sans autre logement à Clairvaux qu'une simple chambre pour lui et les siens, ce fonctionnaire — sous son inflexible discipline de soldat, — était tout à son obscur et périlleux devoir.
Delacelle n'était pas que brave : il était aussi, semble-t-il, un bon.
Il savait que Claude Gueux lui imputait la responsabilité de son ancienne condamnation à six mois de prison, que sa rancune tenace était devenue de la haine ; il savait que, souvent, Gueux proférait les plus redoutables menaces, se vantant que pour lui, Delacelle, « il porterait sa tète sur l'échafaud " , Toutefois, — d'après le témoignage même de Paillette, — Delacelle avait « dans plusieurs circonstances, fait du bien à Gueux, lui avait fait donner de petites places pour adoucir son sort. »
En 1831, à la fin d'octobre, Claude
Gueux, depuis une dizaine de jours, était affecté à l'atelier n" 8. C'était un atelier de tisseurs de calicot on ^ calicotiers » ; et, comme les autres ateliers, il était exploité pour le compte d un concessionnaire.
Claude, à cette époque, disait et répétait au détenu François Blondeau :
— Delacelle ne veut pas me laisser aller travailler dans la boulangerie ; il faut que je le tue...
François lîlondeau prévint le gardienchef. Sa réponse fut :
— Je surveille Gueux, et je ne le crains pas.
Du genre même de calicot qu'il avait à produire, — *< du gros calicot au soixante ", — Claude Gueux se montrait alors fort irrité.
Le 7 novembre, à (juatrc heures du soir, dans la cour du jSord, au moment de la promenade des prisonniers. Gueux — très en colère — déclara au réclusionnaire Jean Ba/in qu'on venait encore de lui <> faire une
sottise " , que Delacelle empêchait Albin de lui donner aucun aliment, et qu'on allait entendre " parler de lui » .
Quelques instants après, dans un atelier de menuiserie, Claude s'emparait d'une petite hache et — après en avoir essayé le tranchant sur un morceau de bois, — il la glissait dans son pantalon.
Aux environs de quatre heures et demie, le travail ayant été repris dans le long et vaste ateUer des calicotiers, Claude Gueux rejoignait, à travers les métiers, sous les indécises clartés des chandelles qui s'allumaient. Paillette et Pernot. Il leur parlait de la défense faite à Albin et, montrant sa hache, leur disait sa volonté arrêtée de tuer Delacelle, le soir même. Il ajoutait que pour lui aussi, le dernier jour était venu.
Il fit à l'un et à l'autre ses adieux et, en gage d'amitié, il leur partagea les seuls biens en sa possession : un démêloir et un sou.
Gomme un gardien se dirigeait vers le
groupe, Claude, impérieusement, marmonna :
— Le premier qui ouvre la bouche ou me trahit, je lui fais voler la tête ! . . .
Delacelle avait l habitude de fiiii'c ime tournée dans les ateliers tous les sou*s, vers six heures. C'était le moment choisi pai" Gueux pour l'exécution de son projet.
Afin d'enlever à ses confidents Faillctte et Pernot toute possihihté de le trahir, il les a, en attendant sa victime, refoulés dans un angle très obscur de l'atelier, près de son métier, et il les tient sous son regard, sous sa fascination, — tantôt riant de leur air effrayé, tantôt leur renouvelant gravement ses adieux :
— Delacelle t'a fuit raser aujourd'hui, Pernot ; voici, moi, le rasoir que je lui pi'éparc. . .
Va un instant après :
— Mes vieux amis, votie main... .le n'étais pas né pour l'infamie. . . Cependant, ils l'ont voulu... Ils mont tué à coups
d'épingle... Moi, d'un seul coup, je... A moi ensuite : je ne veux pas du bourreau. . .
Une chandelle lui parut de trop, et, du souffle de ses najines, il l'éteignit, à l'hilarité de ses voisins de métier.
En un geste arrogant, Claude avait lancé sa hachette aux pieds de Paillette, et — levant sur lui les ciseaux qu'il avait en mains, — il le forçait à se tenir à genoux sur la hache, pour en dérober la vue à tous les yeux.
Claude Gueux, sous sa veste, avait mis à nu, jusqu'au coude, ses bras, — que tatouaient une ancre et des canons. Et, six heures approchant, il allait et venait, fort agité, impatient.
Le gardien-chef Delaceile avait commencé sa tournée.
Jean Bazin, dès quatre heures, avait prévenu deux gardiens des intentions dont Gueux venait de lui faire part, et, sans retard, le gardien Degoix avait mis Delaceile au courant.
246 LE VHAI CLAUDE GDEUX
Néanmoins, le gardien-chef ne s'était muni, pour son ordinaire visite, ni de son sabre ni d'aucune autre arme.
Six heures viennent de sonner, lorsque Delacelle entre dans l'ateher des caUcotiers, par son extrémité du Levant, et, marchant vers la porte de l'autre bout, s'engage dans l'allée centrale ménagée entre les rangées parallèles de métiers. Le gardien Boucard, de service dans l'ateher, suit son chef.
A travers la même allée. Gueux — la hache dissimulée dans son pantalon, — se porte au-devant de Delacelle.
Les figures des réclusionnaires se penchent sur les métiers, — éteintes et mornes.
Claude accoste le gardien-chef, et il lui murmure une réclamation que personne n'entend.
Il semble avoir repris son calme. Il parle à Delacelle sur un ton si posé que Faillette croit, paraît-il, que Gueux a renoncé à son projet, et se dit :
— Il a /e taf... Il s'est moqué de nous, pour nous faire peur. . .
Boucard, sans méfiance aucune, est resté en arrière, à l'occasion d'un détail de surveillance.
Delacelle — sur le point d'atteindre la porte de sortie, — répond à Claude Gueux :
— Que voulez-vous?... c'est comme cela...
Sur quoi, l'autre, très vivement :
— Il faut donc que je fasse du boudin! ...
Et, dans la pénombre de la salle, si propice à un attentat, la hachette s'abat sur Delacelle, derrière la tête, et lui ouvre le crâne, lui atteint le cerveau.
Claude a crié :
— Gueux! il faut que tu meures ici!... C'est ici que ta vie dépend de moi ! . . .
D'un coup de poing en pleine poitrine, il renverse Delacelle sur un métier, et, de sa hache, il le frappe encore, toujours à la tête, près de la bouche.
Puis, promptenient, il s'élauce vers le gardien Boucard .
— A ton tour, brigand ! . . . biirle-l-il. Et, la hache levée, il le poursuit.
Boucard s'esquive derrière les métiers, et
bientôt il disparaît, — courant chercher thi secours.
Claude Gueux, tout aussitôt, revient vers Delacelle, — inerte, sans connaissance.
— A'ovons ! dit-il, si tu es mort, I)cl;icelle !
En même temps, il lui assène — sur le visage et sur la cuisse droite — de nouveaux et profonds coups de son arme terrible.
Les prisonniers demeurent immobilisés par l'épouvante, ou pcut-(Hre par une approbation intime.
L'un après l'autre paraissent les gardiens Ledoux et Legoix, — ce dernier son sabre à la main. Successivement, ils sont mis en fuite par le forcené, qui brandit son instrument de mortel vocifère :
— Tas de lâches! avance/ donc... One
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je VOUS coupe à tous la tète! Je ne crains pas la mort. . .
L'assassin, maintenant, rejette la hache loin de lui, et, bien vite, — écartant sur sa poitrine vêtements et chemise, — il commande à un détenu :
— Éclaire-moi! .. .
Et Gueux se porte des coups de ciseaux dans la poitrine, au côté gauche, et de chaque entaille qu'il s'y fait, des jets de sang jaillissent, — tandis que, avec un accent de rage, il s'écrie :
— Je ne trouverai donc pas ce cochon de cœur!...
Les soldats de garde surviennent. Claude Gueux — sanglant comme un boucher, farouche, l'œil hagard, — se rend sans résistance.
Delacelle a glissé du métier sur le sol. Le visage dans le sang qui s'étale, il est inanimé. A peu de distance, git la hachette, toute rouge, avec " sur son taillant, des dents et des cheveux » .
On transporte le gardien-chef dans sa chambre, sur son ht.
Il paraît mort; mais il n'expire que dans la nuit, sur les deux heures, sans avoir proféré une parole, sans avoir repris ses sens.
Pendant que redoublent les lamentations de sa femme et de ses enfants, ce sont, parmi les hôtes de Clairvaux, dans les coins sombres des longues (galeries, de perfides murmures :
— Coquin, tu as sucé assez de sang des malheureux : tu n'en suceras plus... En xo'ûk un d'escofjié, il y en aura d'autres...
Le surlendemain, à sept heures du matin, dans la salle d'infirmerie où Claude Gueux était couché, — très pâle, l'air fort malade, — le Juge d instruction Blanchard faisait « représenter » au meurtrier le cadavre de la victime.
Les réponses que, d'une voix affaibhe, Claude fit au magistrat, furent alors des
plus brèves. Claude n'opposait aucune dénégation, et — sans manifester aucun regret, — il disait que s'il avait tué, c'est qu' « on lui avait refusé des secours » .
Au cours de l'instruction, les déclarations de Gueux, à propos du mobile de son acte, se précisèrent; mais l'inculpé n'allégua jamais qu'un seul et unique motif :
— Le gardien-chef, soutenait-il, m'avait retiré le supplément de vivres qui m'était donné par Albin... Albin m'a dit queDelacelle lui avait défendu de me le fournir dorénavant.
Or, dès sa première comparution devant le magistrat instructeur, Albin avait affirmé :
— Ce que Delacelle m'avait défendu, ce n'est point de donner des vivres à Claude, mais simplement de le fréquenter... Je n'avais même pas parlé à Claude de cette défense. Je lui avais seulement dit que, pour ne pas faire tenir des propos dans le réfectoire, c'est dans sa chambre que je lui
remettrais du pain ou autre chose, s'il eu avait besoin...
On soupçonna de complicité dans l'assassinat J^aillette et Albin; mais l'un et l'autre furent laissés hors de cause.
Claude Gueux n'en cherchait pas moins à entraîner avec lui en Cour d'assises plusieurs de ses compagnons de détention : à la veille d'être déféré au Jury, il dénonçait
— par une lettre écrite et signée de sa main,
— FailUette, Blondeau et Pcrnot, comme solidaires de lui, pour l'avoir poussé nu crime et secondé dans son accomphsscment. La dénonciation fut jugée mensongère.
Dans la prison de Troycs, — on, lors de sa dénonciation, Claude Gueux se trouvait transféré, — quelles étaient ses pensées? — La liberté reconquise ou, encore une fois, le sang ! . . .
Il dirigeait un plan d'évasion, aussi hardi qu'habile, qui fut déjoué juste à temps; il menaçait de tuer « tous ses juges sur leurs
siè[jes ", et entre ses mains un couteau fut surpris...
Au milieu d'un déploiement inusité de forces, le 1<) mars 1832, devant la Cour d'assises de l'Aube, en présence d'une assistance considérable, compamt, sous « la livrée de Clairvaux », l'accusé peu banal qui, par son indomptable audace, s'attirait tant de célébrité dans toute la région.
Contre l'accusation Claude Gueux lutta avec une étonnante présence d'esprit.
Son système tendait à faire écarter la circonstance aggravante de préméditation : selon lui, il n'avait agi que dans un mouACment d'exaspération, et c'est par hasard que s'était rencontrée sous sa main la hache dont il s'était armé.
Il prétendait même qu'il lui eût été impossible de cacher cette hache dans son pantalon; et, pour établir le contraire, une expérience dut être faite devant le Jury.
Les témoins appelés à la barre, c'étaient
— à part quelques gardiens, — des détenus de Clairvaux, au nombre desquels Albin, Paillette, Pernot.
Gueux — toujours respectueux pour la Cour, — interrompait les témoins avec la plus grande violence. Il les >< reniait ", les opposait les uns aux autres, faisant ressortir le peu de foi que méritaient des iiommes frappés presque tous par la justice ou déposant dans leur propre cause.
— Des témoins ! des témoins ! . . . s'écriaitil. Dans cette Maison de Clairvaux, est-ce qu'on ne trouve pas tout ce qu'on veut?. . .
Claude Gueux, d'ailleurs, — avec une particulière énergie, — s'attachait à démontrer une grave provocation morale de la part de Delacelle.
Et alors ses grands gestes dramatiques, ses élans de sauvage éloquence agitaient l'auditoire de profonds mouvements, que l'accusé semblait suivre avec orgueil.
Il clamait :
— J'ai assassiné Delacelle, je l'avoue;
mais vous, magistrats, vous. Messieurs du Jury, lorsque, tranquilles sur vos sièges, vous entendez dire que j'ai frappé sans provocation, parce que Delacelle n'avait pas levé une hache sur ma tête, vous ne comprenez pas tout ce qu'il y a d'horrible, d'atroce dans une faim continuelle, tout ce qu'il y a de barbare dans ce supplice auquel on m'avait condamné, après avoir épuisé tous les supplices! .. . J'avais faim; on me refuse à manger... J'avais un ami; on lui refuse de me parler... Je nourrissais, moi affamé, je nourrissais mon père du fruit de mon travail; on me fait passer dans un ateUer où je ne gagne plus rien... J'ai juré vengeance, car j'ai été provoqué, provoqué pendant six ans, à toute heure du jour!... J'ai tenu mon serment, et ceux qui m'accusent aujourd'hui, parce qu'ils ne tremblent pkis devant moi, n'ont sur moi d'autre avantage que leur lâcheté... Ils ont applaudi à mon crime et n'avaient pas osé le commettre ! . . .
Pendant le réquisitoire du Procureur du roi, Gueux — comme à bout de forces et vaincu — sanglotait, le front dans les mains. Mais lorsque son avocat. M*" Cénégal, prit la parole, on vit Claude Gueux relever la tète, plein d'attention.
Le Jury — au bout d'une demi-heure — rapporta le oui fatal. L'arrêt de mort fut prononcé.
Gueux — immobile, affaissé, — était blême...
Dès sa réintégration dans la Maison de Justice, chez Claude, plus d'émoi apparent.
Il assemble ses compagnons et se met à les haranguer. Pendant deux longues heures, il les entretient — tel un sage ses disciples, — de louables sujets, leur montrant « l'abime où les passions 1 ont entraîné », leur déclarant que, « pour leur apprendre à mourir en homme de cœur, quand on n'a pas su vivre en homme de bien " , il ne se
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pourvoira ni en grâce ni en cassation.
Autour de lui, tous pleuraient.
« Tout à coup, — dit un journal de l'époque, — Gueux disparait, parvient à s'introduire dans le quartier des femmes, semble oublier, dans les bras d'une de ces malheureuses, le remords qu'il vient de montrer, l'émotion profonde qu'il a excitée, le sort affreux qui l'attend. »
Contrairement aux intentions qu'il avait manifestées, Claude Gueux — dès le surlendemain de sa condamnation — signa son pourvoi en cassation.
Et, pour échapper plus sûrement au bourreau, — dont il avait la plus grande terreur, — il reprenait en même temps ses plans d'évasion, tout en s'ingéniant à endormir les méfiances : par ses affirmations de résignation et de foi, il attendrissait jusqu'aux larmes les Sœurs de la prison .
Ses projets, tous les prisonniers — parmi lesquels deux condamnés aux travaux forcés
à perpétuité, — consentent à les servir : ils se soumettent à ses ordres, se déclarent prêts à se sacrifier pour le sauver.
Claude Gueux est chargé de fers, solides et pesants ; mais, à plusieurs reprises, on trouve ses chaînes limées : entre les mains de Claude, un clou, un morceau de fil de fer, une anse de seau deviennent des instruments de salut.
Le 8 avril, dans le voisinage du cachot du condamné à mort, un gardien causait, avec un de ses camarades, du choléra, dont l'approche épouvantait Troyes. Une voix sourde et railleuse — la voix de Claude Gueux — se fit entendre, disant :
— N'en aie pas peur : tu ne mourras pas du choléra...
Le lendemain même, le complot d'évasion tramé par Claude failUt réussir. Il n'échoua que par la trahison de l'un des complices, jaloux de l'immense renonniiée du chef.
— Gueux, révélait ce comphce, se moque
bien de vos menottes : il les ôte comme mie paire de gants, en pelotonnant ses mains avec nne singulière adresse. Alors il est à son aise, la nuit, pour travailler. . . Ce matin, il devait écarter tout soupçon, en faisant le malade. Ses entraves sont limées. J'ai, moi-même, adapté un crochet de bois à une perche, pour le hisser jusqu'à la fenêtre du cachot. La corde de paille dont il a entouré sa porte, sous prétexte de froid, devait l'aider à se glisser dehors... Il a un couteau. . . Ce couteau, hier, avait des dents, pour limer; aujourd'hui, il a le fil, pour tuer...
Cependant, — sur les indications émues des religieuses, — un riche et pieux Parisien, M. Delaunay, envoyait à Gueux de l'argent.
Le pourvoi en cassation de Claude Gueux ne fut pas admis. Fut également rejeté son recours en grâce. Victor Hugo avait vainement intercédé en sa faveur.
Envers ses anciens camarades de Clairvaux, Claude n'avait pas désarmé dans ses accusations de participation à lassassinat du gardien-chef. Albin lui-même n'était point à l'abri de l'implacable traitrise du renégat : jusque dans ses dernières heures, Gueux signala Albin comme l un des complices du crime.
Le l"juin 1832, à dix heures du matin, sur la place du Marché au blé de Troyes, Claude Gueux montait sur l'échafaud.
C'était un vendredi. L'autorité — suivant l'impulsion de philanthropie qui rénovait alors l'esprit public, — n avait pas voulu que l'exécution eût lieu, comme d'ordinaire, un samedi, jour de marché, — c'est-à-dire de particulière affluence dans la ville.
La foule, néanmoins, était immense.
Depuis la prison, pendant le trajet à pied entre 1 escorte de gendarmes, Claude Gueux — pâle, défait, — avait tenu la tête baissée.
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Sur l'échafaud, il serra dans ses bras le prêtre qui l'assistait, et il voulut embrasser aussi le bourreau ; celui-ci le repoussa doucement. Puis Claude, fidèle à sa manie des discours, harangua l'assistance.
Son dernier acte, ce fut le don, pour ses anciens compagnons, d'une pièce de cinq francs qui lui restait.
Dès que sa tête fut tombée, la foule — oublieuse tout à coup de la guillotine et du guillotiné, — se mit à s'entretenir de la cherté, toujours croissante, des grains; et des murmures s'élevèrent, des menaces de mort furent proférées. La paisible ville n'en garda pas moins son calme.
Le 30 juin 1832, — vingt-neuf jours après l'exécution de Claude Gueux, — un nouvel assassinat ensanglantait la Maison centrale de Clairvaux : un détenu, du nom de Laroche, ayant repoussé certaines propositions que lui faisait Albin, — » de honteuses propositions dictées par des goûts
contre nature », — Albin, par jalousie et par vengeance, tuait Laroche, à coups de couteau.
Ce crime, Ali)in ne l'expia pas sur l'ëchafaud : le 19 décembre 1832, la (lour d'assises de l'Aube l'envoyait au bagne pour la vie.
Au moment de paraître devant le Jury, le jeune bandit — qui, considéré plus que jamais comme le digne émule de Claude Gueux, s'était, avec orgueil, attiré le surnom de Petit-Gueux, — avait proclamé une intention féroce : tuer son avocat en pleine audience, lui « faire sauter, d un coup de sabot, la cervelle et les yeux ".
En sortant de la Cour d'assises, Albin, surpris par l'aubaine de sa tcte sauvée, riait aux éclats. ..
Dix-huit mois s'étaient écoulés depuis la condamnation d'Albin, lorsque, le 6 juillet 1 834, Victor Hugo publiait, dans la Revue de Paris, son Claude Gueux.
Bien des réminiscences de Claude Gueux devaient, plus tard, inspirer Victor Hugo dans sa composition de la physionomie révoltée du Jean Valjean des premières pages des Misérables; mais, dès maintenant, c'est un Claude Gueux de convention qui surgissait.
Comment les personnages du drame étaient-ils présentés?
Claude Gueux n'était qu'un voleur par
accident, ayant, sous une impulsion généreuse, cédé aux coupables tentations de la misère: lionnéte ouvrier de Paris (]), il avait, un hiver, alors que l'ouvrage manquait, volé, pour procurer quelques jours de pain et quelques jours de feu à sa maîtresse et à l'enfant qui était le leur.
Claude Gueux était déjà presque un vieillard, avec quelques cheveux gris perdus dans des touffes noires. Il ne savait pas lire et savait penser. Cœur bien fait, belle tète au cerveau rayonnant, plein de dignité naturelle, Claude, dans la Maison centrale de Clairvaux, était devenu, en moins de trois mois, l'âme, la loi et l'ordre de l'atelier, et, pour contenir les prisonniers, dix paroles de Claude valaient dix gendarmes.
Albin — encore presque un enfant — était un jeune homme pâle, blanc, faible, au regard plein d'innocence, et l'amitié qui, parce qu'Albin nourrissait Claude, existait
(1) Sont en italiques le? citation» textuelles ilu roman de Victor Hugo.
LE BOMAN 265
entre ces deux hommes, était une amitié de père à fils .
Quant à Delacelle — que Victor Hugo, le désignant simplement par son initiale, appelait Monsieur D. . . , — c'était un directeur des ateliers, tenant ensemble du guichetier et du marchand, et spéculant sur le travail du détenu. Cet homme, tyrannique eimauvais, qui ne raisonnait avec personne, pas mente avec lui, était fier d'être tenace et se comparait à Napoléon. Haï des prisonniers, il était souvent obligé, pour se faire obéir d'eux, d'avoir recours à Claude Gueux, qui en était aimé. Et voilà comment il avait conçu contre Claude une haine secrète, envieuse., implacable, une haine de souverain de droit à souverain de fait.
Voyons maintenant ce que les faits étaient devenus, comment Victor Hugo les avait transformés.
Delacelle — par pur caprice, — avait séparé Albin de Claude Gueux, l'avait
changé de quartier. Claude, respectueusement, son bonnet à la main, faisait en vain, à plusieurs reprises, observer au directeur que, A\hm partageant son pain avec lui, il avait besoin d'Albin pour vivre, que c était la vie ou la mort pour lui . Claude, malgré sa faim, était plus doux que jamais. Cependant, une fois, il disait à Paillette, qui le voyait sombre et rêveur :
— Je juge quelqu'un.
Le 25 octobre 1JS31, Claude adressait à Delacelle cette sommation :
— Pour me rendre Albin, je vous donne jusqu'au 4 novembre...
Tout ce que Claude obtenait , c'était vingtquatre heures de cachot; mais, en sa pensée, il condamnait Delacelle à mort.
Le 4 novembre venu, vers huit heures du soir, en attendant l'heure de la ronde du directeur, Gueux, dans l'atelier des calicotiers, soumettait à ses compagnons sa détermination et les motifs qui l'y avaient amené, attestait la conscience des quatre-
vingt-un voleurs cjui l écoutaient, et ces hommes justes ratifiaient la sentence que Claude avait portée.
Delacelle apparaissant, Claude, encore une fois, le suppliait, le suppliait longuement, avec une voix qui eût attendri le démon; mais, méprisant, Delacelle répliquait :
— Tu ni ennuies!
Alors trois coups de hache, assénés tous les trois dans la même entaille, lui ouvraient le crâne. Et aussitôt, — le directeur étant mort, — Claude Gueux tirait de sa Aeste des ciseaux de couturière, — la seule chose qui lui restât de la femme qu il avait aimée, — et il se les enfonçait dans la poitrine, y fouillant longtemps et disant :
— Cœur de damné, je ne te trouverai donc pas !
Puis, devant la Cour d'assises de Troyes, /e 16 mars 1832, aucun des témoins des événements du 4 novembre ne voulait déposer contre Claude, mais Claude, venant en aide
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à l'accusation, leur commandait déparier; et, quand l'un d'eux, par oubli, ou par affection pour Claude, omettait des faits à la charge de l'accusé, Claude les rétablissait.
Sur la fin du procès, Claude Gueux — ce pauvre ouvrier (jui contenait bien plutôt un orateur (fu'un assassin, — faisait su)gir, en un élan d'éloquence d'un mouvement sublime, toute une théorie de la provocation morale, oubliée par la loi.
Toutefois, les douze Champenois qu'on appelait « Messieurs les jurés » restaient inexoraJDles : dès l ouverture des débats, plusieurs d'entre eux avaient remanfué que l'accusé s'appelait " Gueux », ce qui leur avait fait une impression profonde.
Apres la condamnation à mort, des offres d évasion étaient faites à Gueux par les prisonniers de Troyes. Jl refusait. Les détenus jetaient successivement dans son cachot un clou, u)i morceau de fil de fer et une anse de seau. Claude remettait l anse, le fil de fer et le clou au guichetier.
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Le jour de l'exécution, pendant la toilette du condamné, quelqu'un parlait, dans un coin (lu cachot, du choléra qui menaçait Troyes, et Claude disait, avec un sourire :
— Quant à moi, je n'ai pas peur du choléra . . .
Pour l'exécution, on avait choisi le 8 juin parce que ce jour-là était jour de marché, afin qu'il y eût le plus de reyaids possible sur le passage de Claude Gueux.
Comme huit Aeures finissaient de sonner, cette noble et intelligente tète était tombée.
Et, immédiatement, — admirable effet des exécutions publiques ! — les gens du marché s' ameutaient pour une question de tarif, et manquaient massacrer un employé de l'octroi.
Il est manifeste que Victor Hugo n'a, sur aucun point, ignoré l'exacte histoire de Claude Gueux. Tels ou tels détails de sa narration — importants on secondaires — suffiraient, par eux-mêmes, à l'établir
Pourquoi donc, dans le récit de Victor Hugo, une si profonde métamorphose des hommes, un tel bouleversement de la vérité des événements?
C'est que Victor Hugo a tenu à écrire non point un roman historique, mais, avant tout, un roman à thèse, qui fût comme le complément de son roman de 1829, le Dernier jour d'un condamné.
Le génial penseur projetait une vibrante protestation contre ce qu'il nommait " la damnation par la loi », un plaidoyer impressionnant, capable de remuer profondément les masses, en faveur de deux questions sociales : la réforme pénale, l'instruction populaire.
Dès lors, il a considéré les faits simplement comme le cadre de ses développements, comme le point d'appui des hautes envolées de son imagination, et, traitant la réalité en accessoire vulgaire, — tantôt la dédaignant, tantôt y revenant pour disposer d'elle en maître fantaisiste, — il l'a, sous le
puissant travail de son esprit, maniée et ployée au gré de la fin vers laquelle il tendait.
Pour une mise en valeur émouvante des grandes conceptions qui lui étaient chères, il lui fallait, nécessairement, une victime moins digne d'intérêt, moins attendrissante que l'assassin, — et c'est ainsi que la sinistre figure de Claude Gueux est devenue toute resplendissante de dignité et de justice.
La leçon à dégager de son roman, Victor Hugo l'a, dans ses dernières lignes, condensée en ce célèbre appel aux membres de la Chambre des députés :
« Tel a assassiné sur les grandes routes qui, mieux dirigé, eût été le plus excellent serviteur de la cité. Cette tête de l'homme du peuple, cultivez-la, défrichez-la, arrosez-la, fécondez-la, éclairez-la, moralisezla, utilisez-la, vous n'aurez pas besoin de la couper. »
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Or, une coïncidence singulière : le compte-rendu que, dans son numéro du 19 mars 1832, la Gazette des Tribunaux avait publié des débats de l'affaire Claude Gueux, se terminait par d'identiques considérations sur le même thème social, pour aboutir à cette conclusion textuelle :
« 0 gouvernants, instruisez, pour n'être pas obligés de tuer vos semblables ! . . . »