L'IMPÉRATRICE DES FRANÇAIS
Madame ,
Il y a en France une femmt de cœur, qui, du haut du tr&ne, est la providence des malheureux. Elle est banne ; elle est charitable. San nam aUguste est prananci avec attendrissement; il est aimé et bini.
AuMi , Madame , je craindrais de mécannaitre ce qui est dû à Vatre Majesté, et la discrétion ressemblerait à de Vindifférence, si je ne vaus priais d'agréer l'hommage d'un livre que sati sujet même appelle vers vaus, puisqu'il raconte la bienfaisance et redit la vertu.
De Votre Majesté,
Madame ,
Le serviteur très-humble, trés^béissant et trisrespectueux ,
Fréd. taulier.
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Dans une de ces longues soirées d'hiver qui portent à la méditation et inspirent la rêverie, seul, contemplant la flammé de mon foyer, je crus soudain entendre une voix qui parlait ainsi :
La révolution de 1789 fut Tavéuemenl de la bourgeoisie. Cet avènement aurait pu s'accomplir sans secousses violentes, par la seule puissance de la loi du progrès, qui est la loi de Dieu. Il n'en fut pas ainsi, parce que des résistances inintelligentes provoquèrent des prétentions immodérées. Aujourd'hui, la société française est en présence de nouveaux horizons. D'autres classes , nombreuses , ardentes, formulent à leur
— \ — tour des Tœnx, des espérances, et aspirent à leur part de bien-être matériel et moral. Hommes sensés, croyezmoi ; ce serait nn crime de les exciter par de yaines promesses, par de trompeurs systèmes; ce serait une imprudence de les comprimer par la roideor, de les irriter par le dédain. Semez an milieu d'elles les principes de foi YiTO qui consolent, les croyances religieuses qui serrent de guide et de frein ; multipliez les institutions qui éclairent et moralisent, qui rappellent Thomme au sentiment de sa dignité, au respect de tous pour tous et de chacun pour soi-même; aidez, et surtout acceptez franchement, au fur et à mesure qu'il s'accomplira, le rapprochement des distances ; sans quoi, en vérité, je yous le dis, redoutez encore des luttes et des réTolutions désespérées. Il est bien vrai que le niveau absolu est une chimère et qu'il y aura toujours des inégalités , dont l'ensemble même constitue rharmonie générale; mais vous nierez en vain que la condition d'un grand nombre ne puisse devenir meilleure. N'imitez donc pas ces hommes d'autrefois, qui s'imaginèrent pouvoir fermer la route à la société humaine, et ne croyez pas que les choses d'ici-bas aient dit leur dernier mot. Dieu a ses éternels desseins, que ceux qui ont le droit d'espérer eo l'avenir compromettraient par les entreprises téméraires et les folles impatiences» mais que les heureux du jour n'arrêteraient ni par l'orgueil, ni par l'égoîsme*
La toix s'était tue el j'écoulais encore. Je tombai dans un recueillement profond. Il me sembla Toir la société divisée en deux fractions : le parti de ceux qui possèdent, le parti de ceux qui ne possèdent pas. Il me sem* bla voir les révolutions sociales menaçant de se substituer aux révolutions politiques. Cependant , je doutai du danger. J'aperçus bien, d*un côté, certaines convoi* tises extrêmes, fruit de prédications criminelles, et quelquefois, de l'autre, une sécurité funeste. Mais, parmi les uns , que de désirs légitimes I combien d'aspirations généreuses I Parmi les autres, quelle tendance à la charité, k l'abnégation I Alors, je cherchai la cause de cet antagonisme plus apparent que réel, qu'une voix secrète venait de décrire , et je la trouvai dans l'ignorance même des choses qui devraient rendre tout antagonisme impossible.
Saitr-on bien, en effet, toutes les institutions que la France renferme et qui honorent le riche , parce que leur but est de secourir et de moraliser le pauvre? Saiton bien toutes les œuvres, éparses dans nos villes et dans nos campagnes, par lesquelles le pauvre s'aide et se moralise lui-même et auxquelles concourt le riche? Saitron bien ce vaste élan de fraternité et de solidarité qui s'accomplit sous les auspices de l'idée chrétienne?
On a recueilli nos vieux chants populaires ; les chartes poudreuses ont été déchiffrées ; les monuments de pierre ont été interrogés; chaque jour encore on demande aux
entrailles du sol un débris, une inscription. On recompose ainsi l'histoire du passé, et de hautes protections ne manquèrent jamais à ce mouvement littéraire et scientifique.
Pourquoi n'écrirait-on pas, ville par ville, l'histoire de la charité? Pourquoi ne tracerait-on pas le tableau de ses découvertes et de leurs résultats? Alors une lumière complète se produirait k tous les regards ; les faits, mis en relief, se chargeraient de répondre à d'injustes récriminations; le riche aurait le droit d'être plus fier et serait stimulé ; le pauvre aurait plus de confiance et serait apaisé ; si quelque cité plus lente était restée en arrière, elle s'approprierait le bien dont d'autres lui offriraient le modèle, et le siècle, que de sourdes frayeurs agitent, se sentirait lui-même rassuré sur les conséquences de l'enfantement qui le tourmente. Ce serait une œuvre de vérité et de paix, de conciliation et d'espérance. Les plus humbles se demanderaient mieux encore quel bien une révolution sociale pourrait mettre à la place de tant d'efforts, de tant de dévouements réunis; doués d'un merveilleux instinct, ils reconpaitraient de plus en plus que l'usurpation ne ferait que déplacer la richesse, et, par conséquent, que déplacer la lutte; ils préféreraient avec une conviction plus ferme l'avenir que le présent leur fait logiquement entrevoir, aux, hasards de l'inconnu et à une guerre permanente qui serait l'immolation nécessaire de tous les intérêts.
^ Livré à ces réflexions, je me reportai par le souvenir à ces années, presque voisines de ma jeunesse, pendant lesquelles je fus maire de la ville de Grenoble, de cette ville a nulle autre pareille, où Ton retrouverait la charité, si jamais elle pouvait être exilée du reste de la terre. Je contemplai en moi-même ses admirables institutions de bienfaisance et d'instruction primaire. Il y en a que j*ai fondées ; j*ai le droit de dire de toutes que je les ai vues à Tœuvre, étudiées, aimées, que je me suis nourri de leur substance. Je pouvais donc les raconter, les décrire, faire un bon livre et une bonne action, et jeter ainsi la première pierre de Tédifice que d'autres continueraient ensuite dans le même esprit.
Alors, ce livre fut résolu.
Je rappelle le vrai Livre du peuple, parce qu*au lieu d'exciter des passions et de raviver des souffrances, il montre tout ce que ma ville natale renferme d'apaisement pour les unes, de consolations pour les autres, laissant ainsi bien loin derrière lui ces ouvrages impies où, en se bornant à étaler le mal, on provoque un mal nouveau ; où, en taisant le bien qui se fait, on empêche le bien qui pourrait se faire encore.
Je l'appelle le Riche et le Pauvre, parce qu'il redit les vertus du pauvre et les vertus du riche, et qu'en signalant, dans les diverses classes de la population, des actes de libéralité envers le malheur, de dévouement à l'humanité.
et en faisant connatlre leurs auteurs, il devient le plus touchant nobiliaire de tous.
Ce n'est pas un livre de théorie arbitraire et de polé* mique ; la preuve n*y procède pas du raisonnement : elle j est écrite dans des réalités actuelles, palpables , saisissantés, qui portent ea elles-mêmes leur logique et leur éloquence. Je raconte et je décris des éléments locaux , et ces éléments locaux conduisent , sans effort « à une démonstration générale.
On ne trouvera pas non plus dans ce livre ces préceptes et ces conseils vaguement formulés, qui provoquent un doute d'autant plus complaisant qu'il est plus intéressé ; mais on y assistera à cette morale en action , qui , ne permettant pas même la controverse, a, seule, le privilège de subjuguer l'esprit et de dominer le cœur.
Je voudrais que ce livre allât dans les mains de la jeunesse pauvre ; il lui apprendrait, jusqu'aux moindres détails, ce que le riche fait pour elle ; elle en serait émue et l'on verrait grandir sa reconnaissance.
Je voudrais qu'il all&t dans les mains de la jeunesse riche. Il lui révélerait de bonne heure le bien qui s'acr complit autour d'elle, l'héritage de charité qu'elle doit recueillir ; il la préparerait ainsi à l'accomplissement de grands devoirs. ^
Il 7 a douze ans, je m'exprimais en ces termes, dans un discours officiel : « Mères de famille, ouvrez de bonne heure le cœur de vos enfants aux salutaires impressions
de la pitié : montrez-leur de près la souffrance. Triste éducation, hélas I que celle qui s'accomplit uniquement parles
livres et qui ne cultive dans l'homme que les facultés de l'esprit I A dix-huit ans, vos fils savent un* peu de tout; ils ont vu le café, le bal, le spectacle, les cirques et les mena* geries. Connaissent-ils l'hôpital? Ont-ils l'idée de Tinté-rieur d'une famille en proie aux horreurs de la misère? Faits de passions ardentes qui ne demandent qu'un aliment généreux, ont-*ils appris tout ce qu'il y a de consolations à répandre dans ce monde ? Vos filles ontrelles toujours consacré aux pauvres leurs premiers travaux de couture? Sont'-elles venues sous la mansarde voir la mère qui gémit, l'enfant qui pleure ? Destinées elleshmèmes à une vie de dévouement et de sacrifice, onl-elles toujours acquis, par le spectacle des maux d'autrui, la force d'âme qui leur sera iiécessaire ? Se doutent-elles de ce qu'elles peuvent conquérir d'empire durable , de respect et de bonheur intime, par la pratique de la bienfaisance? »
Mes idées d'autrefois seront heureusement servies par mon livre d'aujourd'hui. Une époque viendra où la con* templation même de la souffrance et l'explication des institutions de charité, feront partie de l'éducation privée et de l'éducation publique. Quelle source de douce moralisaUon pour de jeunes cœurs , qui n'oublient jamais leurs premières impressions ! Quelle conquête pour l'ordre général lui-roèmet qui gagnera en tranquillité et en sta^
bilité toul ce que Tindividu perdra en Troid et dangereux égoïsme I
. Ceux qui sont en possession du bien-être de la vie et qui liront ce livre apprendront d'une manière complète la variété des ressources que la charité sait opposer à la variété des maux. Il y en a bien peu, à Grenoble, qui n'apportent leur offrande. Ce livre leur inspirera la pensée de l'accroître. Plus d'un, à son lit de mort, éprouvera une consolation suprême à léguer un dernier bienfait à l'institution qui, pendant sa vie, aura eu ses préférences. Plus d'un, peut-être, pour réparer un oubli, pour racheter une omission, laissera tomber de sa main défaillante le don pieux qui réconcilie avec la terre et le ciel.
Si ce livre est lu par des hommes dont le cœur est bon, mais qu'entraîne l'amour exclusif du gain, qui poursuivent la fortune par tous moyens , par le jeu , par les spéculations de bourse, et dont la vie malheureuse s'use dans de dévorantes émotions, il répandra sur leur àme une douce rosée'; il les fera assister à un monde inconnu
ou seulement oublié. Puisse-t-il, s'adressant à des sentiments qui vivent mais sommeillent, réveiller le besoin des satisfactions consolantes que «donne l'exercice de la charité I
De ce livre ressortira encore cette grande vérité, que, pour Thomme public, tout le devoir n'est pas dans le souci des choses matérielles ; que chez lui le cœur ne doit pas jouer un moindre rôle que l'intelligence ; que les
instilutioDs de bienfaisance sont l'expression vivante des plus graves intérêts moraux ; qu*il doit connaître ces institutions, les étudier, les protéger, les honorer surtout par ces procédés dont la délicatesse fait le prix, et que, pour lui , appelé à servir la plus noble et la plus généreuse politique, c'est presque la déserter, que ne pas la comprendre.
Un éloquent magistrat, prononçant le discours d'usage à une audience solennelle de rentrée de la Cour impériale de Paris (1), s'est élevé avec une grande sévérité de doctrine et de langage contre la faiblesse apportée par les tribunaux dans la répression des crimes et délits. Ce n'est pas ici le lieu de discuter les hautes questions agitées par réminent orateur. Mais ce livre mettra dans tout son jour la salutaiie influence exercée sur les mœurs par les institutions charitables. On y verra une société de secours matuefs adopter pour devise ce vers d'un poète :
Qû préfient le besoin prévient souTent le crime»
pensée profonde, résumant en elle la vraie science sociale, et Ton reconnaîtra que, si la société doit se défendre par le châtiment, elle a néanmoins plus à attendre des institutions qui préviennent, que des rigueurs qui répriment. Enfin, l'un de mes vœux les plus chers est que ce livre,
(4) Discours de M. le baron de Gaujal , premier avocat général McniUur du i novembre 4859.
ÏVIII —
répanda dans d'autres villes de France et même en pays étrangers, y provoque Tëtude des nobles choses qn'il raconte et y fasse naître de généreuses imitations. Il aura alors atteint son véritable bot, qui est de coopérer à la marche paisible et régulière des idées et des faitSi à la solution des problèmes de Tavenir, par la propagation du bien, par Tapaisement du pauvre, par la justice rendue au riche , par le rapprochement de toutes les classes dans le spectacle et l'accomplissement de la ioUdaritéy qui signifie unités de la charité ^ qui veut dire amour.
Que des esprits frondeurs et sceptiques ne m'adressent pas le reproche de rêver le paradis sur la terre. Il y aurait bien assez de ces esprits pour y rendre tout paradis impossible» J'ai trop vécu pour ne pas connaître l'hu-* manitéi et je ne me berce point de chimériques illusions. Je poursuis la réalisation du bien possible. Hais où le bien possible finit-il? Sachez, hommes de peu de foi et de peu d'espérance, que Dieu seul en connaît les limites.
Si des esprits prévenus reproduisaient cette objection banale que les institutions de bienfaisance vont contre leur propre but, en multipliant le mal même qu'elles se proposent de corriger, je leur répondrais que , dans ce monde, les meilleures choses ont, sans doute, leurs inconvénients, mais qu'il faut les apprécier par leurs résultats généraux et non par leurs résultats exceptionnels ; que plus le niveau de la moralité s'élève, moin«
les abus auxquels on fait allusîoD sont à craindre , et que* du reste, les générations présentes auront pour les absoudre, s'il en était besoin, les générations à v^enir, pour qui surtout sera la récolte. Je poserais enfin à d'imprudents détracteurs ces simples questions : quelle est rinstitution de bienfaisance que vous oseriez supprimer ? Quelle est celle que vous oseriez empêcher?
Chaque page de ce livre s'est glissée dans les rares loisirs d'une vie absorbée par d'incessants travaux. S'il obtient les sympathies du lecteur, le professeur n'aura jamais enseigné avec fruit de plus hautes doctrines, et l'avocat aura gagné la plus belle des causes.