LB OULTE DES CHOSES MORALES
« Jeunes élèves,
« Le culte des choses morales est un sujet bien digne de fixer en ce moment votre attention.
« L'homme renferme l'esprit et la matière. La matière existe, elle ne vit pas ; la vie est dans l'intelligence qui conçoit, dans la raison qui juge et compare, dans le cœur où Dieu a déposé les plus nobles facultés, celles de se dévouer et d'aimer.
« L'esprit et la matière sont en lutte perpétuelle ; cette lutte est la condition de Thumanité. L'éducation et l'étude facilitent la victoire de l'esprit. Mais ce n'est pas assez d'avoir dompté la matière, il faut savoir se maintenir dans les régions conquises, les soumettre chaque jour à une exploration nouvelle, et chaque jour s'élever à une aspiration plus haute.
« Le culte des choses morales est Tamour incessant de ce qui est bien, de ce qui est beau, de ce qui rentre dans le domaine de Tesprit.
« Au premier rang des choses morales se place le sentiment religieux. Le sentiment religieux est cette disposition exquise et délicate de Fâmo, qui se confie à une Providence divine, qui croit à une justice suprême, qui espère un avenir meilleur, qui prie le père commun des hommes, et qui cherche dans les ineffables mystères d^une méditation contemplative, im baume pour toutes les plaies, une consolation pour toutes les douleurs.
« L'amour de la patrie est une des plus saintes choses morales ; c'est la source féconde d'inspirations élevées , d'actions généreuses. Dieu a donné la terre aux enfants des hommes. Mais la patrie représente une individualité distincte à laquelle on appartient par la naissance, par les traditions de ceux qui vécurent dans les temps écoulés et qui forment la longue chaîne dont on est le nouvel anneau ; la patrie eut son commencement, on ne sait quel jour vaguement déterminé par l'histoire; elle a grandi, elle a fait son éducation ; elle a combattu, elle a souffert ; elle a ses souvenirs de deuil et ses fiertés ; elle a aussi ses espérances et il est doux de rêver pour elle, gloire, prospérité, grandeur. La patrie a trois aspects : la natipn, la commune, la famille ; la nation pour le citoyen, la commune pour T adolescent, la famille pour tous les âges ; triple sanctuaire, triple lien, triple objet d'une pieuse vénération.
« L'égoïsme, les calculs étroits, Toisiveté, l'envie, le mensonge appartiennent à la matière. Le désintéressement, la générosité, le travail, la charité, la vérité appartiennent à l'esprit, au culte des choses morales. La chose morale réside souvent dans une nuance à peine sensible, dans une distinction presque imperceptible, dans une appréciation intime, dans un élan. Heureux celui qui, par l'étude de soi-même
et des autres, peut atteindre à cette hauteur où T esprit, laissant bien loin la matière, prend un vol hardi et plane avec indépendance !
« Le culte des choses morales, jeunes élèves, est la première loi d'un peuple qui pratique le suffrage universel. Là tout citoyen a le droit d'avoir et d'exprimer son opinion sur les affaires de l'Etat ; tout citoyen exerce une part de souveraineté. Quel chaos, si ce vaste mouvement où tant de passions s'agitent, où tant d'intérêts se heurtent, n'est pas modéré par le culte des choses morales! Quel abus du droit, si l'esprit d'abnégation, si le dévouement sincère à la chose publique, si les grandes pensées et les nobles sacrifices ne viennent apaiser, au profit de tous, les efforts intéressés de chacun ! Des gouvernements antiques furent fondés sur l'austérité des sentiments et des mœurs; quand les mœurs et les sentiments s'altérèrent, ils périrent. Je désire que mon pays se pénètre du culte des choses morales; qu'il sache plaindre quelques rares fortunes sans charité et sans dévouement; qu'il ait des hommages pour les dévouements sans fortune ; qu'il condamne partout le vice et qu'il sache partout honorer la vertu; qu'il comprenne le progrès comme une nécessité providentielle autour de laquelle s'agitent vainement les passions des hommes et qu'il ne faut ni arrêter ni presser, parce que chaqiie chose a son année, son jour, son heure convenus..,
« Croyez-moi, attachez-vous au culte des choses morales: par là vous aurez beaucoup fait pour l'avenir de votre patrie, pour le bonheur dé vos familles, pour vous-mêmes. Par là vous aurez payé le plus noble tribut de reconnaissance au maître qui, entouré de zélés collaborateurs, fut pour vous, dans cette école, un guide si précieux, et à la cité qui vous accorde la plus large part de son intérêt et de ses sollicitudes. »
30 août 1850.