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îen n'est nouveau sous le soleil^ dit un de nos vieux proverbes français; et le dicton populaire a raison pour le naturalisme. Nous ne voulons pas pour cela rabaisser le mérite littéraire de M, Zola, mais nous montrerons dans le passé son précurseur inconscient.
La curieuse plaquette que nous présentons sous le titre à' Assommoir du dix-huitième siècle se distingue des autres pièces réalistes du temps par sa saveur particulière. Le naturalisme y coule à pleins bords, et M. Zola ne peut désavouer la parenté de Tœuvre de Jean-Henri Marchand.
Jean-Henri Marchand peut, en effet, revendiquer
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pour lui sç-alVhonneur d'avoir composé le Vuidangeur sensible. La France littéraire de 1778 et par suite le Dictionnaire des Anonymes lui donnent pourtant « cette chenille » (i) de Nougaret pour collaborateur ; mais le M**% placé sur le titre et qui caractérise les autres ouvrages de Marchand, nous donne à penser, avec les Supercheries littéraires et la Bibliographie du comte d'2*'\ que Nougaret, ce compilateur aussi « profond que médiocre », n'a jamais mis la main au drame de 1777.
Vavocat Marchand, comme on l'appelait au xviu« siècle, est un bizarre personnage dont la vie fut curieuse et fort accidentée. D'abord avocat, il Quitte le barreau pour devenir censeur royal de la Jurisprudence. Ce grave magistrat, écrivain par goût et par tempérament, nous a laissé de curieuses facéties, des parodies, etc. Mystificateur par caractère, il excellait surtout dans les Nouvelles à lamain, comme nous dirions aujourd'hui. Aussi ses opuscules, qui ne manquent ni d'esprit ni de gaieté, ont-ils fait sensation dans la seconde moitié du dix-huitième siècle.
Il commit toutefois la faute de toucher au patriarche de Ferney dans la Requête du curé de Fontenqy auroi, 1745, in- 12. Dans cette facétie attribuée quelquefois au poète Roy, le plaisant de société raille agréablement la sécheresse de l'ode de Voltaire sur la bataille de Fontenoy. Le curé
(i) Grimm, Correspondance, i" juin 1764.
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de Fontenoy y disait les vers suivants, qui attirèrent sur Marchand la spirituelle acrimonie de maître Arouet :
« Il (Voltaire) a loué depuis Noailles, Jusqu'au moindre petit morveux Portant talon rouge à Versailles. »
La réponse ne se fit pas attendre ; et la Corresi pondance nous révèle les blessures faites à l'orgueil de Voltaire par cette petite satire :
« Je ne vois pas qu'aucun de ceux que j*ai si jus- « tement célébrés soit fort content que cet honnête « homme (Marchand) ait dit, en style d'huissier « priseur, que j'ai adjugé les lauriers selon mon « caprice; mais c'est une des moindres peccadilles « de monsieur le chevalier de Saint-Michel. Mon « aimable sylphe, cet animal-là est un vilain « gnome (i). »
Le vilain gnome n'en continua pas moins ses attaques, et en 1770, il fit paraître le Testament politique de M. de V..., Genève, in>8. Si le censeur royal avait voulu faire sensation, il y réussit : le Maître, ses séides, Grimm, Bachaumont, s'occupèrent longuement de la pièce de Marchand.
€ Mes parents me feraient certainement interdire, « et on me déclarerait incapable de tester, écrit
(i) Voltaire àMoncrif, 16 juin 1745.
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« Voltaire à Frédéric II, à la date du 5 avril 1771,
< si j'avais fait le testament ridicule qu'on m'at- « tribue. Le bon goût de Votre Majesté n'y a pas « été trompé; vous avez bien senti qu'il était im- « possible qu'un homme de mon âge parlât « ainsi lui-même. Cette impertinence est d'un « avocat de Paris, nommé Marchand, qui régale « tous les mois le public d'un ouvrage dans ce « goût. Je ne le mettrai certainement pas dans « mon testament, il peut compter qu'il n'aura rien a de moi pour sa peine. Je puis assurer Votre Ma- « jesté que mes dernières volontés sont absolu- « ment différentes de celles qu'on me prête. »
Non content d'écraser Marchand dans les Etats de Sa Majesté Très Prussienne, il écrit en 1773, à la Harpe :
« Il n'y a pas longtemps qu'un homme qui prend « le titre d'avocat et qui divertit le barreau eut la « bonté de faire mon testament et de l'imprimer. « Plusieurs personnes, dans nos provinces et dans « les pays étrangers, crurent, en effet, que cette
< belle pièce était de moi ; mais, comme je me suis € toujours déclaré contre les testaments attribués « aux cardinaux de Richelieu, de Mazarin et d'Al- « béroni, contre ceux qui ont couru sous les noms « des ministres d'Etat Louvois et Colbert et du « maréchal de Belle-Isle, il est bien juste que je « m'élève aussi contre le mien, quoique je sois fort
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a loin d'être ministre Je restitue donc à M. Mar- € chand, avocat au Parlement, mes dernières vo- « lontés qui ne sont qu'à lui et Je le supplie au t moins de vouloir bien regarder cette déclaration « comme mon codicille. En attendant que je le « fasse mon exécuteur testamentaire »
Voltaire ne s'en tint pas là : Il voulut vouer à la risée delà postérité notre pauvre auteur; il l'effleure ainsi de son merveilleux dédain dans une de ses meilleures pièces, VEpître à Horace:
• Un vil tas de grimauds, de rimeurs subalternes,
A la cour quelquefois, a trouvé des preneurs,
Ils font dans l'antichambre entendre leurs clameurs.
Souvent, en balayant dans une sacristie,
Ils traitent un grand roi d'hérétique et d'impie.
L'un dit que mes écrits, à Cramer bien vendus.
Ont fait dans mon épargne entrer cent mille écus;
L'autre que j'ai traité la Genèse de fable.
Que je n'aime point Dieu et que je crains le diable.
Soudain Fréron l'imprime et l'avocat Marchand
Prétend que je suis mort et fait mon testament.
Le malheureux avocat n'eut pas à souffrir que de Voltaire, le caustique Grimm ne le ménagea pas:
Janvier I 771. — « L'avocat Marchand, vieux et mauvais plaisant hargneux, qu'on peut fort bien atteler avec l'ancien avocat Moreau, malgré sa platitude bourgeoise, est en usage de gratifier le public, tous les ans, vers le nouvel an, de quelque
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production ingénieuse et satirique. Il a la bravoure de M. Moreau et la sagesse des serpents, c'est-à-dire que ses traits ne tombent que sur des personnes qu'on peut attaquer sans autre danger que celui du mépris qui retombe sur l'assaillant; mais, comme le mépris est la nourriture ordinaire d'un Marchand, son estomac s'en trouve à merveille. Il y a cependant telle maison dans le Marais où Marchand passe pour le plus ingénieux écrivain du siècle, et oii ses plaisanteries ont un sel qui n'a jamais pu se transporter au delà des bornes de la rue Saint-Martin . Ainsi une plaisanterie qui a le plus grand succès dans les rues Portefoin et Transnonain, reste absolument ignorée dans le quartier du Palais-Royal et dans le faubourg Saint-Germain. C'est ce qui est arrivé cet hiver au Testament politique de M. de Voltaire, fabriqué par Marchand, pour l'amusement des soupers du Marais. On ne saurait lire cette rapsodie sans dégoût. »
Pour Bachaumont, il est plus favorable et plus juste :
« 9 décembre 1770. — Tandis que le sieur de Voltaire ne cesse de s'égayer aux dépens de ses ennemis, ceux-ci cherchent à prendre leur revanche, et le sieur Marchand vient de faire paraître le Testament politique de ce grand homme, qui n'est pas mal plaisant et contient une critique aussi fine que légère de ses caractère, vie et mœurs. »
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Nous citerons parmi les autres ouvrages de Marchand :
i'^ L'Eticyclopédie carcassière, ou tableaux des coiffures à la mode : gravés sur tes desseins {sic) des petites Maîtresses de Paris. Paris, Hcchereau, 1753, in- 8 de 44 pages. — Cette critique des coiffures à la mode est de Jean-Henri Marchand, qui publia chez le même libraire, en 1757, V Encyclopédie perruquière, sous le nom du célèbre coiffeur Beau mont. Quant au titre, le mot carcassière dérive de carcasse, qui s'employait alors pour caractériser le bâtiment d'une coiffure de femme élevée sur des fils d'archal.
2'' Le Tremblement de terre de Lisbonne, tragédie en cinq actes et en vers, par M. André, maître perruquier. Lisbonne, de l'imprimerie du public, 1755, in-8 de 88 pages.
La préface oii l'auteur dit s'être appliqué aux rimes et à la césure exacte des vers, est évidemment une plaisanterie, dans le cas où Charles André, perruquier privilégié, demeurant rue de la Vannerie, près de la Grève, serait l'auteur de cette tragédie burlesque. On lui fait dire que sa tragédie fut composée pendant deux nuits consécutives oîi il se trouva éveillé par ces « sortes de gens qui, par leurs odeurs, sont capables d'empesti/érer tout le genre humain ». La dédicace à Tillustre et célèbre poëte. M, de Voltaire, que le perruquier
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appelle son cher confrère, est également une facétie, bien dans le caractère de Marchand.
3" Les Panaches, ou les coeffwes à la mode, comédie en un acte et en prose, représentée sur le grand théâtre du monde et surtout à Paris, précédée de recherches sur la coeffure des femmes de l'antiquité et suivie d'un projet d'établissement d'une académie de modes. Londres et Paris, Desnos, 1778, in-8 de y 5 pages. Satire des coiffures des femmes, que la mode variait et multipliait alors avec d'incroyables recherches.
Pour les deux ouvrages suivants nous donnerons l'appréciation de Bachaumont :
17 mars 1766. — L'Enthousiasme François. Cette brochure de M. Marchand, est la redondance d'un homme d'esprit qui ne peut plus contenir ce qu'il pense, elle n'est ni aussi légère, ni aussi agréable que celles de sa jeunesse, elle se sent de la pesanteur de l'âge. L'auteur passe en revue les différents objets qui ont fait la matière des conversations de Paris, depuis les pantins jusqu'à la scène que firent les histrions français au public à la rentrée de Pâques, 1765. Il finit par une apologie du gouvernement français : il prétend que c'est celui dans lequel il goûte le plus de liberté.
22 Mai 1767, — ^ M. Marchand, connu par plusieurs plaisanteries ingénieuses, a voulu s'égayer sur le compte de M. de Marmontel; il a tait Hilaire^
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espèce de parodie de Bélisaire. M. Marchand n'est plus jeune, et sa plume s'appesantit, cette facéti* ne fait point rire.
Marchand voulait faire rire, et il reprenait la plume en 1777 pour composer le Vuidangeur sensible.
Le Vuîdangeur sensible est une réaction contre les drames bourgeois de Fenouillot de Falbaire et de Mercier. Dans l'avertissement de l'éditeur, le gai censeur a bravement expliqué son but : « On « verra que l'auteur s'est proposé de jeter une a sorte de ridicule sur les dénouements trop noirs « et trop atroces, et sur les personnages trop bas a qu'on voudrait introduire au Théâtre. » Ce que M. Zola devait faire sérieusement au xix* siècle , un siècle auparavant Marchand le faisait pour se moquer de ses contemporains.
Ce drame est donc une critique des dénoûments bas et vils qui déshonoraient la scène française. Le public n'était pas mûr pour le naturalisme, et la pièce de Marchand ne put, même dans les théâtres de société, être représentée. L'auteur nous a donné dans la dissertation qui précède le drame des renseignements fort curieux à cet égard. « Ce drame avait été fait pour être représenté à huis clos dans une société particulière d'amis, qui se livrent
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avec succès à ce genre d'amusement devenu si à la mode à Paris ; mais, lorsqu'il s'agit de distribuer les rôles, le maître de la maison (i), qui joue ordinairement les pères, ne voulut jamais, par une délicatesse mal entendue, se prêter à faire le rôle de vuidangeur; son cœur, disait-il, en était soulevé; et quoiqu'il ne dût paraître qu'en habit des dimanches, il assura que son imagination serait assaillie de dégoûts continuels. Tous les autres acteurs, à l'exemple de celui-ci, rejettèrent les rôles de femme, de fille et du fils du vuidangeur. »
Le plus ingénieux esprit du siècle ne se décourage pas pour si peu et croit « devoir régaler le « Public d'un Drame digne d'être agréé dans les a Troupes moins sensibles et plus raisonnables que tt celle qui n'a point osé le Jouer à Paris. » Son drame ne nous paraît pas toutefois avoir été joué, car les mémoires et les almanachs de théâtre ne le mentionnent pas ; sur l'exemplaire de la Bibliothèque de l'Arsenal, on trouve de plus au bas du titre cette note manuscrite d'un contemporain : « non représenté. »
L'auteur a toutefois survécu huit ans à la publication du Vuidangeur sensible, et c'est encore à Bachaumont que nous emprunterons le récit de ses derniers moments :
« 5 Novembre 1785. — L'avocat Marchand, auteur facétieux, connu par plusieurs bagatelles litté-
(i) Probablement le comte de Lauraguais. C^ Soleinne.
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raires, s'éteint de vieillesse. Le curé de Saint- Nicolas-des-Champs (i)^ sur la paroisse duquel il est, le visite souvent et ne se rebute point de la porte fermée. Comme le malade tombe dans une espèce d'enfance, le zèle du pasteur espère enfin en venir à bout et le faire mourir chrétiennement. » Puis à la date du 27 Novembre 1785 : « M. l'avocat Marchand est mort enfin; il y a quelques jours il était tombé dans une enfance absolue et le curé de Saint- Nicolas a eu beau jeu. » Terminons cette petite introduction en signalant à nos lecteurs la rareté du drame qui n'a figuré jus qu'à présent que dans les ventes Soleinne et Van den Zande. Nous n'eussions pu, sans l'obligeance de M. Ménétrier, l'érudit théâtrophile, réimprimer cette originale production, parodie anticipée d'un drame qui a fait dernièrement grand bruit. Elle intéressera, nous l'espérons, les abonnés du Moni' teur du Bibliophile.
LUCIEN FAUGOU.
(i) Marchand demeurait rue Michel-le-Comte, près de l'Hôtel d'HalwilI. — Almanach Royal de 1785.
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VUIDANGEUR