‹ Le vuidangeur sensibleChapitre 3 sur 33 · DISSERTATION SUR LE DRAME · texte numérisé non relu

DISSERTATION SUR LE DRAME

Un écrivain célèbre a dit (car les grands hommes ont tout dit) que toutes les actions de la vie, jusqu'aux plus communes, pouvaient être l'objet d'un Drame : elles peignent, en effet, au naturel l'espèce humaine ; et plus les tableaux que l'on en retrace sont simples et vrais, plus nous pouvons nous y reconnaître comme dans un miroir.

Le Drame, encore plus que la Comédie est la représentation fidèle de la vie ordinaire : tous les états, depuis la pourpre jusqu'aux haillons de la pauvreté, ont un droit égal pour y figurer.

A l'égard des Tragédies, ce sont des productions hors de la Nature (je parle surtout de celles qu'on joue en France, presque calquées sur le même modèle), et l'on doit se faire une espèce de violence pour se prêter à une illusion démentie sans cesse par tout ce qui nous environne. Alexandre, César, Tamerlan et les autres Héros de l'Ami-

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quité, étoient, comme tous les hommes, sujets aux passions, aux maladies : ainsi, quand on les fait monter sur des échasses» comme en France, pour débiter de pompeuses fadeurs en style cadencé, pour établir emphatiquement leurs passions, et pour mourir avec une dignité que contredit la nature; je regarde ces tableaux gigantesques comme des monstruosités propres à amuser les enfants, et Je consens qu'on les supprime comme de vains fantômes qui donnent des convulsions au cœur, sans parler à la raison. Ne doit-on pas se reprocher de verser des larmes pour des ombres tDujours décorées du diadème, et dont le corps n'a peut-être jamais existé ; ou de s'attendrir sur le sort de conquérants altérés de sang humain, qui heureusement sont morts il y a trois ou quatre mille ans ?

La bonne comédie, plus utile en ce que les objets qu'elle représente sont plus à notre portée, a pour objet d'amuser et de corriger les hommes ; mais, par malheur, personne ne se reconnaît dans le miroir qu'elle offre à tout le monde, parce qu'on s'y regarde toujours avec les yeux de Tamourpropre : on oublie que ces personnages sont pris dans la société, au milieu de nous. Pour le rendre profitable, il faudrait peut être, comme les Grecs, la particulariser un peu plus. Shakespeare l'a senti dans ses pièces admirables, et après lui, Molière Ta tenté en France dans quelques-unes de ses Farces.

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Quant au Drame, il embrasse tous les états; ainsi que je viens de dire; c'est le vrai tableau de la vie humaine. Ce genre simple et naïf est susceptible de toutes les peintures. Non-seulement il est beaucoup plus naturel que la Comédie, on peut dire encore qu'il lui est supérieur par sa variété et par l'extrême fidélité de ses tableaux. Il semble encore qu'on entende par drame, non-seulement une action simple et familière, mais un mélange de comique et de sérieux, le tout terminé par une catastrophe vraiment tragique, ou >ur Je point de devenir telle.

Quoi qu'il en soit, c'est la liberté que ce genre d'ouvrage autorise, qui m'a déterminé à traiter le sujet que je destine à paraître sur le Théâtre du monde, par la voie de l'impression ; car pour celui des Comédiens Français, je n'ai garde d'y penser, vu quelques-uns des personnages que je vais mettre sur la scène, et qui doivent cependant fixer l'attention générale, par les raisons que je vais déduire. L'amour, l'ambition, l'avarice, et les autres affections de l'âme, agissent uniformément sur tous les hommes. Ce n'est point la vaillance ni la fortune qui forment le cœur ; c'est la nature seule, cette boussole fidèle des grands philosophes ; c'est son pouvoir prédominant qui agit avec un empire égal sur la généralité de l'espèce humaine : la seule dif férence sensible est dans l'expression des mouvements de l'âme. Prenons donc les hommes tels qu'ils sont et tels qu'ils peuvent être, sans hyper-

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bole, montrons-les à leurs semblables sans microscope. Moins rintervalle qui nous sépare des autres sera éloigné, plus l'impression sera frappante, et plus l'on sera tenté de mettre à profit les moralités qui s'approcheront de chaque état et de chaque caractère.

J'ai pensé qu'on verrait sans dégoût, et même avec plaisir, dans un Vuidangeur toutes les vertus qui distinguent l'honnête homme, le bon citoyen; et j'ai cru qu'on admirerait en lui l'amour de l'honneur porté jusqu'à son dernier période. Peut-être quelques personnes blâmeront-elles le sacrifice auquel il se résout ; mais elles ne pourront en même tems s'empêcher d'admirer son stoïcisme, excusé, en quelque sorte, par le motif et par les circonstances où se trouve ce père infortuné. Brutus et Caton, dans le même cas, auroient pris le même parti ; et une foule de prétendus poètes auroit, dans des Pièces moulées les unes sur les autres, et en beaux vers Alexandrins, célébré la vertu de ces deux grands hommes. Mais l'action de mon Héros doit être exposée tout simplement, attendu qu'elle n'est que l'opération d'un vuidangeur, jaloux de son honneur et de l'intégrité de sa réputation.

Pourquoi me reprocherait-on de mettre un pareil personnage sur la Scène ? c'est un citoyen comme un autre, c'est un homme qui s'emploie à procurer la propreté et la salubrité nécessaires dans une grande ville.

A l'égard de ce Drame on a cru devoir le réduire

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en trois actes, pour le rendre moins ennuyeux qu'en cinq; il a paru aussi qu'il étoit plus naturel qu'un Vuidangeur, sa famille et sa société s'entretinssent en prose qu'en vers ; la vraisemblance est mieux observée. On sera sans doute étonné de la délicatesse extrême du principal personnage; mais il est dans toutes les professions, des gens fortement épris de l'amour delà vertu, qui craignent plus que la mort la moindre tache faite à leur honneur. William Sentfort étoit du nombre de ces citoyens obscurs, qui deviendroient des hommes célèbres par les services qu'ils rendroient à leur Patrie, si les circonstances ne leur manquaient pour déployer leur génie.

Ce drame avoit été fait pour être représenté à huis clos dans une société particulière d'amis, qui se livrent avec succès à ce genre d'amusement devenu si à la mode à Paris ; mais lorsqu'il fut question de distribuer les rôles, le maître de la Maison qui joue ordinairement les pères, ne voulut jamais, par une délicatesse mal entendue, se prêter à faire le rôle de Vuidangeur; son cœur, disait-il, en étoit soulevé ; et quoiqu'il ne dût paroître qu'en habit des Dimanches, il assura que son imagination seroit affaiblie de dégoûts continuels. Tous les autres acteurs, à l'exemple de celui-ci, rejetèrent les rôles de femme, de fille et de fils du Vuidangeur. On disserta sur la flexibilité des fibres et du genre nerveux, sur les rapports naturels ou factices, et sur l'irritation ou le chatouillement des muscles ;

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chacun fit la grimace, et prétexta une susceptibilité capable de nuire à la représentation, par des nausées involontaires. J'observai inutilement que ces personnes qui ont l'idée si forte ou si foible, et le cœur si près des lèvres, ne devroient jamais faire servir aucune sorte de viande, ni aucune espèce de gibier. Mes représentations furent dédaignées, on me prouva que l'imagination sent et feint de sentir tout ce qu'elle veut. Après bien des débats, comme il en survient toujours entre les Acteurs et le Poète Dramatique, il fallut retirer la Pièce. L'Auteur, suivant l'usage, s'est plaint amèrement des Comédiens; et pour ne pas perdre totalement ses peines, il a cru pouvoir régaler le Public d'un Drame digne d'être agréé dans des Troupes moins sensibles et plus raisonnables que celle qui n'a point osé le jouer à Paris. Tout le monde n'est pas aussi dédaigneux que nos Demoiselles et nos Acteurs de la société dont je parle. Pour ne faire ici mention que de ces premières, elles auroient dû faire attention qu'on ne devient pas tout ce qu'on représente sur le Théâtre : celles qui jouent le rôle de Lucrèce, le sont-elles réellement?

Au reste, on doit plaindre des cerveaux foibles, dominés et martyrisés par l'imagination. La moindre idée, le plus léger souvenir, soulève le cœur de certaines personnes, qui ne se font pourtant nulle violence pour assister au spectacle, où il ne sent pas trop bon, et pour manger des choses qui ne flattent pas trop l'odorat. C'est une preuve

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que la gourmandise et la curiosité n'ont point de nez : L'une n'a qu'une bouche; Fautre, n'a que des yeux et des oreilles. C'est une preuve encore que l'alTecrion de l'odorat et l'impression du souvenir sont souvent une simagrée, qui est plus dans la fantaisie que dans la Nature.

Ceux qui ont prétendu qu'on pourroit faire paroiire dans un drame les gens de la plus vile populace, seront satisfaits puisque mon principal Héros est un Vuidangeur, et que je me suis permis de tojt peindre, jusqu'à un combat à coups de poings. Les p.irtisans des catastrophes horriblement noires, n'aiiiont aussi qu'à se louer de l'Auteur; je les ai sjrvis selon leur goût : je leur réponds que mon dénoùment est une des plus charmantes horreurs doai ils aient encore entendu parler.

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