‹ Le XIXe siècleChapitre 34 sur 74 · LONGCHAMPS · texte numérisé non relu

LONGCHAMPS

Les Mémoires d'une Maison.

des articles au journal. Jusque-là ce n’était rien, mais un beau soir le père Boulard monta effaré.

— Savez-vous, monsieur, la nouvelle invention de la citoyenne Lamisse? Un club, monsieur, elle a fondé un club! ici, chez vous, dans votre maison !

— Un club ?

— Oui, monsieur, un club de femmes !

Je montai immédiatement au second étage. Boulard disait vrai. 11 y

Le club du Droit des femmes.

avait sur la porte de Mmo Eusébie Lamisse une grande pancarte avec ces mots :

CLUB DU DROIT DES FEMMES Tous les soirs à huit heures. Entrée libre pour les citoyennes.

On entendait un murmure de voix dans l’intérieur; sans réfléchir que je n’avais aucun droit au titre de citoyenne, je poussai vivement la porte. L’ancien appartement de Frédérick avait été transformé, le petit salon était devenu la salle de rédaction du journal et la salle à manger dont les gros meubles avaient été enlevés servait de club. On avait posé dans le fond, sur une estrade, une table représentant la tribune et à cette tribune Mmo Eusébie pérorait devant une dizaine de femmes et deux messieurs. Les femmes pouvaient encore prétendre à la jeunesse, sauf

Le Dix-neuvième Siècle.

deux ou trois matrones opulentes de formes essayant de paraître seulement entre deux âges; les citoyens transfuges du sexe fort, tous deux jeunes, étaient noirs de cheveux et de barbes, très remuants et très à leur aise au milieu des révoltées. Je n’eus pas beaucoup le loisir d’étendre mes observations, car mon entrée avait interrompu l’oratrice et fait retourner tout le monde.

— Que désirez-vous, citoyen? demanda Mmc Eusébie Lamisse à travers la salle.

— Madame, je désire savoir de quel droit vous établissez un club dans ma maison ? M’en avez-vous demandé l’autorisation ?

— Hein? Qu’est-ce que c’est? s’écria l’un des citoyens en s’approchant.

— Attendez, citoyen ! fit Mme Eusébie frappant sur la tribune avec une règle, attendez, ceci me regarde, laissez-moi répondre ! Vous demandez de quel droit ! D’abord, de par le droit des femmes dont nous avons planté le drapeau sur les débris de l’ancienne société... La femme libre, la femme égale de l’homme !

— Je ne vois pas... essayais-je de dire.

— Ensuite, de par le droit de réunion conquis en Février ! Les citoyennes ne sont-elles pas libres d’en user comme les citoyens? Maintenant que j’ai condescendu jusqu’à vous donner ces explications bénévoles, vous pouvez vous retirer, vous avez dû voir sur la porte que l’entrée du club était libre seulement pour les citoyennes !

Des dames me poussaient déjà vers le palier.

— • Mais... ces messieurs?

— Ces messieurs sont le secrétaire du journal et mon secrétaire particulier ! s’écria Eusébie d’un ton d’impatience en donnant nerveusement des coups de règle sur la table.

Je résistais lâchement aux citoyennes, mais devant l’intervention des secrétaires, je pliai et regagnai l’escalier.

Eusébie Lamisse avait raison, on possédait pleinement le droit de réunion depuis Février et elle avait le droit de faire un club de son appartement particulier. Et je dus subir le club, voir monter dans mon escalier toutes les citoyennes révoltées de Paris, entendre tous les soirs piétiner au-dessus de ma tête la foule des dames revendicatrices des droits du sexe faible, et je dus apprendre à m’endormir au bruit de leurs discours, de leurs disputes mêmes, qui perçaient le plafond et me faisaient sauter dans mon lit.

Les Mémoires d'une Maison.

20 mai. — En voilà bien d’une autre! Le citoyen Goussard a prêté à Mra0 Eusébie Lamisse un petit magasin dans lequel il rangeait et empilait autrefois des caisses de marchandises (le commerce va si peu) et Mme Eusébie Lamisse va en faire un corps de garde ! Eusébie ne se contente pas de son journal et de son club, elle organise un bataillon de femmes ! Il y a déjà un certain nombre de volontaires inscrites, le corps de garde est prêt et l’on a monté dans la salle du club une caisse de fusils et un tambour sur lequel une femme s’exerce toute la journée sous la direction d’un tapin de la garde mobile... Un tambour au-dessus de ma tête !

Il paraît qua l’on n’attend plus que les uniformes.

25 mai. — Le corps de garde est occupé. Cinq ou six femmes se sont colletées avec Boulard qui leur défendait l’entrée et elles ont conquis le poste. Il y a une factionnaire à la porte. Ce n’est que le premier noyau du bataillon d’Eusébie, on attend de nombreuses adhésions, Eusébie se démène beaucoup, l’hostilité des autorités masculines lui crée des embarras, paraît-il, mais elle les surmontera et le bataillon des Vésuviennes défilera devant le gouvernement, avec la mobile et la garde nationale à la prochaine fête.

Juin. — Quelles journées ! J ’ai eu bien tort de réparer trop vite les dégâts de février, ma maison est dans un bel état I Du haut au bas mouchetée par les balles, elle semble avoir une violente éruption de petite vérole et sur certains points elle est trouée comme une écumoire ! J’ai eu trois boulets dans ma chambre à coucher ; heureusement que je n’étais pas là et que mes pauvres sœurs s’étaient réfugiées dans la cave avec les autres locataires. Enfin, les insurgés s’étant emparés des fenêtres pour tirer sur la troupe, il ne me reste pas un carreau.

Je commence à connaître le programme : à chaque révolution j’ai ma grande barricade en travers du boulevard à l’angle de ma maison et une autre en retour sur la petite rue. Ce sont les mêmes pavés que je retrouve entassés de façon différente avec des perfectionnements chaque fois. Cette fois-ci, il y avait une plate-forme et des manières d’embrasures en haut de la barricade, avec un grand drapeau rouge planté au milieu ! Ce nouveau drapeau couleur de sang fit une sinistre impression sur mes sœurs quand elles l'aperçurent flottant dans l'air lourd ; comme les insurgés s'installaient sans façon dans nos fauteuils, à nos fenêtres et garnissaient nos balcons de pavés et de projectiles, elles donnèrent prudemment le signal de la retraite dans nos caves pour laisser passer l'orage.

Le Dix-neuvième Siècle.

Les Vésuviennes n’avaient même pas songé à défendre la maison, elles s’étaient toutes envolées, probablement chez leurs secrétaires particuliers.

Et bientôt la bagarre commença. La fusillade et la canonnade après avoir fait rage dans le lointain se rapprochèrent de nos barricades. Le moment difficile était arrivé. De la cave on entendait des pas, des cris.

Les insurgés s’installaient sans façon dans nos fauteuils.

des appels, puis un peu plus loin des roulements de tambour, des sonneries de trompettes et soudain la fusillade éclata devant la maison. Toute la soirée et toute la nuit elle continua irrégulière, saccadée, s’arrêtant et reprenant, entrecoupée de coups de canon. De temps en temps une secousse, un bruit d’écroulcmnt sourd, le fracas terrible d’un boulet frappant les pavés de la barricade ou perçant une muraille, et alors des cris horribles, comme des hurlements d’animal égorgé, des plaintes, des soupirs, que les sens aiguisés par l’horreur percevaient à travers les murs.

On avait soigneusement bouché les soupiraux des caves, et à la faible lueur d’une lanterne, les réfugiés se regardaient les uns les autres, effrayés par leurs figures blêmes, par leurs yeux effarés. Au milieu de tout cela, les lamentations du portier qui gémissait depuis la veille de manquer de tabac à priser ; le père Boulard, très poltron, ne serait pas

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