PRÉFACE
dans les étroites limites d'une conférence eût été folie.
Je voulais encourager les âmes, rien de plus ; je Tai dit. Je voulais surtout — et Je me demande comment Ton a pu s'y méprendre — mettre en lumière ceci : qu'en dépit des événements et des coalitions humaines, que les peuples avancent ou qu'ils reculent, le seul triomphant, l'éternel triomphant est le Christ.
Chrîstus heri, Christus hodie, Christus in
sœcula !
Certes, nous le croyons tous, nous, chrétiens.
Pourtant à tous les siècles il y a eu, et il y aura à tous les siècles, des esprits craintifs, qui, voyant déferler les vagues et dormir le Sauveur, crieront épouvantés : « Ah ! Seigneur ! Seigneur ! nous périssons î »
Il ne faut pas leur reprocher trop de crier ainsi, car, je le répète, ils sont sincères dans leur angoisse ; mais il faut se rappeler que le Seigneur leur trouvait peu de foi.
Modicœ fidei.
Mesdames, messieurs.
Je ne connais pas de vision plus saisissante et plus solennelle que la vision de l'humanité, roulant son flot immense, à travers les siècles et les civilisations successives de l'hibtoire.
De tous les points de la terre accourent les peuples. On ne sait d'où ils viennent... Comme la source des grands fleuves, leur berceau est enveloppé dans le mystère des lointains sombres. On n'avait entrevu qu'un point noir dans la brume grise de l'horizon, et les voici... Ce sont d'innombrables foules... Elles se rencontrent, s'entre-
lO LE XIXe SIECLE.
choquent, se déchirent, puis se mélangent et se fondent. Comme des eaux venues des montagnes, dont les vagues s'affrontent, s'élèvent en bondissant, mugissent, écument, puis retombent, et avec des remous qui vont s'éteignant, coulent entre les mêmes rives.
C'étaient vingt nations, ce n'est plus qu'un empire. Mais voici que dans de grands déchirements cet empire géant se disloque, ses eaux se divisent, et se fuient ; elles courent par des méandres capricieux, à travers la vallée qu'elles rongent ; les unes se perdent dans le sol et se tarissent ; d'autres d'une grande chute, écumantes, se précipitent dans un abîme ; le reste roule de conserve, puis se fond à nouveau, pour se séparer plus loin, et plus loin se rejoindre encore. Mais que les empires croulent ou s'élèvent, que la paix chante ou que hurle la guerre, que les civilisations grandissent ou qu'elles s'effondrent, l'humanité va
toujours, elle marche toujours ; elle marche, sous le fouet du temps qui la chasse impitoyable.
Et les siècles tour à tour, sur le vieux flot humain qui avance, viennent sonner l'heure de leur naissance, puis celle de leur mort...
Il en est bien passé de ces siècles sur l'humanité voyageuse !
Tantôt il en va mourir un !
Dans cette effroyable fourmilière d'hommes, nous avons, vous et moi, notre place, comme dans le fleuve énorme, une petite goutte d'eau a la sienne. Et nous y jouons notre rôle, comme la petite goutte d'eau y donne sa petite poussée. Cela dure trente ans, soixante ans... dans la somme des siècles, un éclair !
Il serait divertissant, me semble-t-il, de voir une petite goutte d'eau, s'accrocher sur la rive à un brin d'herbe, et de là, regardant passer le fleuve, juger s'il marche, s'il marche bien, s'il a, comme il convient, creusé sa rive, glissé son flot, et finalement émettre son avis, à elle petite goutte d'eau, sur la conduite et les progrès de ce qu'elle appellera à coup sûr a son fleuve, mon fleuve », comme nous disons, notre siècle, mon siècle. Et telle est la grandeur magnifique de la raison humaine, que l'homme, lui, petite goutte d'eau dans l'humanité, que l'homme, dis-je, a le pouvoir et le droit d'appeler ainsi à son tribunal l'humanité tout entière, de lui demander compte et de prononcer ses arrêts.
Voyez Bossuet faisant passer devant son œil d'aigle la succession des empires, scrutant leurs desseins et leurs entreprises et, dans les vicissi-
tudes de leur fortune, montrant, invisible, la main de Dieu qui les mène.
J'ai eu tort d*en appeler à Bossuet : l'ombre de ce géant m'écrase !
Mais ce que je veux, n'est rien à côté de son œuvre. Il édifia un temple : je ne veux remuer qu'une petite pierre.
Je voudrais vous parler de ce dix-neuvième siècle qui va mourir. C est dans ce point du temps que Dieu a mis notre vie : c'est notre siècle à nous, et il importe que nous sachions à quoi nous en tenir sur lui, si nous pouvons d'un cœur reconnaissant célébrer ses funérailles, et tresser des couronnes pour en couvrir son tombeau.
L'année est bonne. Messieurs, pour parler du XIX*' siècle. De l'avis général des historiens il est né avant terme : il a cent ans aujourd'hui. C'est en effet de la Constitution de 1789 que l'on peut dater sa naissance : elle inaugure une époque nouvelle. L'humanité, suivant une comparaison de M. Taine, subit alors une mue, une métamorphose, comme il
LE XIXc SIÈCLE. l3
arrive aux insectes : « Son ancienne organisation se dissout, elle en déchire elle-même les plus précieux tissus, et tombe en des convulsions qui semblent mortelles. Puis, après des tiraillements multipliés, et une léthargie pénible, elle se redresse. Mais son organisation n'est plus la même : par un sourd travail intérieur, un nouvel être sest substitué à lancien (i) ».
Cette métamorphose elle-même, cette mue je n'entends ni Tétudier, ni la décrire.
Je prends Tinsecte avant, je le prends après, sans me préoccuper de la crise qui a tiré le papillon de la chenille.
Ce siècle, je n'entends pas davantage le comparer à l'ensemble de tous les autres siècles. Ce que je me propose est plus simple et mieux à la portée de mes moyens. Je mets tout bonnement notre siècle en regard du XVIir, et les envisageant tous deux, je veux vous signaler surtout en quoi le XIX*' siècle l'a emporté, en quoi il a été bon pour l'homme. Je fais comme ces commerçants qui, sans entrer dans les détails d'un bilan complet, par un regard rapide
(i) Taine. U ancien régime ^ préface, p. iv.
jeté sur leurs livres, jugent des bonnes affaires qu'ils ont faites durant Tannée.
En quoi, durant les cent années du siècle, l'humanité a-t-elle progressé?
Tel est le problème que je me pose. Et je le résous par la considération de la Belgique et de la France, dont notre pays a surtout suivi les destinées et subi l'influence.
Or, Messieurs, l'homme vit de plusieurs vies.
D'une vie matérielle : celle du corps et des sens qui font le corps.
D'une vie intellectuelle : celle de son intelligence et de son esprit.
D'une vie morale : celle de sa volonté et de sa conscience.
Enfin nous, chrétiens, nous, baptisés, nous tous, quelles que soient d'ailleurs les divergences secondaires qui nous séparent, nous vivons d'une vie plus haute : la vie surnaturelle, la vie divine.
Je veux savoir si ce siècle a été bon pour l'homme dans ces vies diverses ; s*il lui a permis d'y déployer plus au large le vol de ses énergies.
LE XIXe SIÈCLE. l5
Il est devenu fort aisé d'apprécier la vie matérielle au siècle dernier. D'infatigables recherches, dans les archives nationales, ont permis aux historiens de la reconstituer jusques dans ses détails les plus menus. On pourrait vous dire le budget des riches et celui des pauvres avec une égale assurance. Mais le budget du riche, seul, nous apprendrait peu : pour lui la vie matérielle est toujours bonne; même aux époques de crise il ne se retranche rien. Il paie plus cher et tout est dit. Je cherche donc le budget du peuple et du pauvre, et de préférence je le prendrai à la campagne, loin des raffinements
conventionnels de la grande ville.
Ce peuple là, au siècle dernier, voici sa demeure.
Au milieu d'un champ, d'une lande ou d'une bruyère, quatre soliveaux soutiennent aux angles, des murs de terre glaise mêlée avec des roseaux et des joncs ; pas de fenêtres, ou, si quelque baie laisse passer le jour, pas de vitre qui arrête le vent, la pluie et la neige. Un toit de chaume, à travers lequel quatre gaules et de la boue font une cheminée. Le plancher, c'est la terre battue.
l6 LE XlXe SIÈCLE.
Pas de lit, pas de meubles ; on se couche sur des feuilles sèches dans un coin, on s'assied par terre, on mange sur ses genoux. Pour vêtement des haillons de toile, même l'hiver; parfois les plus riches ont un sayon de grosse laine, avec une large ceinture de cuir, armée de clous^ pour parer les mauvais coups dans les querelles.
Dans le Quercy et ailleurs, point de bas, ni de souliers, ni de sabots, mais les pieds nus, dans la boue et dans la neige, sur les roches et les cailloux.
« On voit, dit Labruyère, répandus par la campagne, certains animaux farouches, des mâles et des femelles, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et remuent avec une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une voix articulée, et, quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine; et en effet, ils sont des hommes. Ils se retirent la nuitdans des tanières, où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines.
» Ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé. »
La Bruyère mourait en 1696. Il parlait de la fin
du XVII® siècle, et, si exagérée que puisse paraître ce tableau, il marque du moins le jour triste sous lequel leXVIII® siècle naissait.
Le pain qu'ils ont semé, « ils en manquent, s'écrie M. Taine, ils en manquent pendant les 25 années suivantes et meurent par troupeaux ; j'estime qu'en 1715, il en avait péri près d'un tiers, six millions, de misère et de faim. Ainsi, pour le premier quart du XVIir siècle, la peinture, loin d'être trop forte est trop faible : pendant un demi-siècle et davantage, jusqu'à la mort de Louis XV, elle demeure exacte, peut-être même, au lieu de latténuer faudrait-il la charger » !
Au reste voici des contemporains.
En Normandie, on vit d'herbes des champs.
« Dans mon canton deTouraine, écrit d'Argenson, les hommes mangent de l'herbe. » Massillon écrit à Fleury : « Le peuple de nos campagnes vit dans une misère affreuse, sans lits, sans meubles ; la plupart même, la moitié de l'année, manquent du pain d'orge et d'avoine qui fait leur unique nourriture. »
Ici, les habitants ne vivent presque que de sar- .razin ; là, plus heureux, ils y ajoutent des châtaignes ou des raves. Ailleurs, faute de pain d'avoine
i8 LE XIX« SIÈCLE.
on mange du son mouillé, et les historiens marquent que les petits enfants en gonflent et en meurent.
Dans les villes Tétat n'est pas moins sombre.
Il y a plus de 12.000 ouvriers qui mendient à Rouen ; autant à Tours ; 20.000 à Lyon. A Paris plus de 2000 femmes suivent le carrosse du Dauphin et de la Dauphine en criant : « Donnez-nous à manger, nous mourons de faim » ! Du 20 janvier au 20 février lySi, à Pans même, dans le seul faubourg Saint-Antoine, la faim tue plus de 800 personnes.
Certes, Messieurs, je ne voudrais pas généraliser les faits que je viens de vous dire, ni étendre à toute la France, moins encore à toute l'Europe, ce tableau noir, de l'ouvrier et du pauvre. La Belgique en particulier présentait un tout autre spectacle. -Un voyageur du temps, dont j'emprunte le récit à M. de Gerlache, disait (1) : « J'ai passé par
(1) Histoire du royaume des Pays-Bas ^ p. 207.
la Picardie, le Boulonnais et le Calaisis : dans les villes, j ai vu l'opulence ; dans les campagnes, la
misère Ceux qui les habitent sont des spectres
ambulants, couverts des haillons de Tindigence» Leur nourriture consiste en quelques légumes, un peu de laitage et du pain de seigle, aussi noir que celui de la basse Westphalie. Les curés même n*ont que 3 à 400 livres de revenu et pour habitation une chétive chaumière. Il n'en est pas de même dans les Pays-Bas... » Et il fait de nos provinces une peinture charmante, toute ensoleillée, presque une idylle !
La dernière invasion de Louis XIV avait ruiné la Belgique, au point qu'une grande partie des Flandres restait déserte et que ses plus riches fermes demeuraient en friche et abandonnées. Elle se relevait durant le XYIIl^ siècle, où une seule guerre troubla sa paix. Il faudrait donc se garder de l'assimiler à la France en ce point, et je veux m'en défendre.
Toutefois ne nous faisons pas illusion. Cette Belgique si heureuse, était dévorée par la lèpre du paupérisme. En 1774, il y avait 64.681 mendiants en Flandre, environ So.ooo dans le Brabant, 12.000 dans le Hainaut. A Gand, en 1771, on
comptait 27 pour cent de pauvres, près de 5o pour cent à Bruges. Dans l'ensemble des autres villes 19 pour cent. Dans les campagnes seules la proportion tombait à 9 pour cent.
Et ces mendiants par bandes dévastaient le pays et pillaient les champs. Marie-Thérèse dut lever contre eux des troupes (i).
Mais d'où venait donc en France cette situation lamentable ?
Elle avait des sources multiples, et je ne puis pas les examiner toutes. Mais la plus puissante, la plus criante, c'est l'impôt.
Arrêtons-nous y un instant.
En 171 5, la taille et la capitation que le petit cultivateur paie seul ou presque seul, étaient de 66,000,000. Elles sont de 110,000,000 en 1789. En cette même année l'impôt était de 476,294.000 livres.
(i) V. Piot, Le règne de Marie-Thérèse çt Vilain XIIII, Traité de la mendicité.
Une grosse ferme de Picardie, qui vaut 36oo livres au propriétaire, paie 1 800 livres au Roi et i3ii au décimateur. Voilà sur 36oo livres de revenu, 3 100 qui vont au fisc.
Dans une métairie moyerme, en Poitou, le fisc prend 348 livres, et le propriétaire n'en reçoit que 2 38. En général, dans les pays de grandes fermes, le propriétaire touche 10 livres par arpent si la culture est très bonne, 3 livres, si elle est ordinaire. Dans les pays de petites fermes et de métayage, il touche par arpeni, i5 sous, 8 sous et même 6 sous. Le reste va au fisc.
C'est la part du propriétaire cela ; voulez-vous savoir celle de l'ouvrier, du colon ? On lui donne par an pour 26 francs de seigle, pour 2 francs de légumes, huile et laitage, pour 2 francs et dix sous de porc. Cest tout, et par an, je vous prie de le bien entendre. Ils ne boivent que de l'eau, ils s'éclairent et font de la soupe avec de Thuile de navette, ils ne goûtent jamais de beurre, ils s'habillent de la laine de leurs ouailles et du chanvre qu'ils cultivent, et plus souvent ils courent nus et meurent de faim.
Mais cet impôt, cet impôt dévastateur, au moins
pèse-t-il autant et plus, sur le riche que sur le pau-
22 LE XÏX« SIÈCLE.
vre ? Non, Messieurs ; le riche a ses privilèges, le pauvre est taillable à merci. Tel comte ou marquis, intendant ou maître des requêtes a 40.000 livres de rente; suivant le tarif de .1695 il devrait payer de 1700 à 25oo livres : il n'en paie que 400 ; par contre tel bourgeois a 6000 livres de revenu : suivant le même tarif il devrait au fisc 70 livres : il en paie 720. En totalisant les budgets de 10 provinces, Taine a trouvé 11. 636. 000 livres payées par les pauvres, sur 1.450.000 livres payées par les riches.
Mais cet impôt, cet horrible impôt, à qui va-t-il? Au Roi, qui en dispose en maître. Une part sans doute en retourne au peuple en travaux publics, mais proportionnellement, c'est une part minime. La corvée d'ailleurs subvient d'ordinaire à ces travaùx-là.
En 1751, pour sa seule maison et sa personne, Louis XV dépense 68 millions, près du quart du revenu public ! Du reste, il bâtit, il reçoit, il donne des fêtes, il chassé, il vit selon sa condition : il donne surtout, et à qui lui plaît, car tous ses choix sont des grâces. Il ne rétribue pas tant le mérite, il paie la faveur.
Sous Necker il donne 400.000 francs à la seule comtesse de Polignac pour qu'elle paie ses dettes,
800.000 fr. pour la dot de sa fille, et en plus 65. 000 livres de pension. Sous Galonné il reprend aux Guéménée faillis, pour 12. 5 00. 000 livres, trois terres qu'ils viennent d'acheter 4 millions.
On lit dans le journal du duc de Luynes : « Le roi vient de donner un million cinq cent mille livres à M. le Prince de Gonti pour payer ses dettes.... » Et plus loin « Monsieur le duc d'Orléans avait ci-devant 5o.ooo écus de pension, comme pauvre et en attendant la succession de son père. Étant devenu par cet événemeut riche de plus de 3.000.000 de rente, il a remis sa pension. Mais depuis il a représenté qu'il dépenserait plus que son revenu, et le roi lui a rendu ses So.ooo écus. »
Toute la cour vit des munificences royales. En 1780, Louis XVI voulant soulager le trésor signe « la grande réforme de la bouche ». On donne à Mesdames, — elles étaient trois et vieilles — 600.000 livres pour leur table ; pour les deux frères du roi 8.3oo.ooo livres, outre 2.000.000 de rentes en apanages : pour le Dauphin, Mme Royale, Mme Elisabeth et Mesdames 3.5oo.ooo ; pour la Reine 4.000.000. Et remarquez-le, c'était là une réforme, •tout ce monde-là se retranchait.
Je passe sous silence la folle rémunération des charges, où pourtant je rencontre un maître d'hôtel à 84.000 livres ; des femmes de chambre qui se font 5o.ooo francs par la revente des bougies; une M^^ de Tallard gouvernante des enfants de France, qui arrive à i iS.ooo livres de rente, parce que, à chaque enfant, ses appointements augmentent de 35.000 livres; une M™e de Laborde, garde du lit de la reine, qui touche 12.000 livres par an, et « on ne sait ce qu'elle a à faire » ; un M. de Machault, intendant des classes, dont l'office est de signer son nom deux fois Tannée, et qui de ce fait prélève 18.000 livres!... M. de Galonné, à peine entré au ministère, fit un emprunt de 100.000.000. — 56. 000. 000 allèrent au comte d'Artois; 2 5. 000. 000 à Monsieur; au prince de Condé, 12.000.000 une fois payés, et 600.000 livres de rente viagère (i).
(1) Voici pour permettre de juger de la France aux deux siècles un résumé des tableaux publiés par le Journal de la Société de Statistique de Paris.
Escomptes commerciaux Revenu national Caisse d'épargne Valeurs mobilières Sociétés de Secours mutuels Élèves aux lycées (i^io) Kléves aux collèges (1810) Produits bruis du budget
Il y a un siècle.
De nos jours.
503 millions
8 milliards 685 million^.
3 à 5 milliards
30 à 35 milliards.
néant
2 milliards et demi
200 à 300 millions
70 à 80 milliards.
néant
691 millions
3 milliards 1 1 millions.
J'ai besoin de vous répéter, Messieurs, que tous ces chiffres appartiennent à l'histoire : j'ai puisé à ses sources les plus pures, je n ai fait, en vérité, que vous résumer, sans même en changer les termes, quelques chapitres du grand ouvrage de Taine.
Vous connaissez les temps présents, mettez-les en regard de ce temps-là.
Sans doute, l'impôt n'a pas encore atteint son assise idéale, il n'est pas encore en rapport avec la fortune, ni en raison indirecte des services rendus au pays, mais du moins sa répartition est plus équitable; il n arrache pas à l'ouvrier le plus pur fruit de S2S sueurs, il n'est pas follement jeté aux
Contributions directes 363 millious 444 millions.
» indirectes 240 » i milliard 800 millions.
Revenu foncier (1791^ i milliard 440 raillions 2 milliards 649 millions
Patentes (1820) 22 millions 174 millions.
Propriétaires fonciers 4 '» 8 »>
Valeur moyenne de l'hectare 500 francs 1700 francs.
Hectares ensemencés en blè 4 millions 7 millions.
Production par hectare 8 h. 06 16 h. 54.
Récolte de blé (181 )) 40 millions d'hectol. 107 millions {1881).
Prix du pain de 4 livres (1801) 6,90 c. 0,85 c.
Salaire agricole 0,60 c. 2 fr. 50
Salaire industriel i à 3 francs 4 à 10 francs.
Population 25 mill/ous 58 millions.
mains fainéantes, il ne saigne pas à blanc les bras qui le paient. D'autre part, mettez simplement en présence du laboureur, du colon, de l'ouvrier d'il y a cent ans, mettez, je vous prie, le pauvre, le laboureur, l'ouvrier d'aujourd'hui! A côté de la hutte en perches et en torchis, mettez la petite maisonnette blanche, avec son chaume moussu ou ses tuiles rouges. Au lieu de ces landes que la bruyère envahit, nos champs où les moissons blondes sourient au soleil... Je le sais bien et personne plus que moi ne l'a crié à vos oreilles : le pauvre souffre, le laboureur est à l'étroit, l'ouvrier exténué par les crises s'exaspère, mais, Messieurs, même sa misère est plus fortunée que cette misèrelà! Elle n'est ni aussi voisine de la mort, ni aussi abjecte. Et si vous voulez songer que les admirables développements de l'industrie et du commerce ont mis à vil prix et dans la main de tous, mille objets auxquels seul atteignait autrefois le riche, pour tous, même pour l'ouvrier et le cultivateur belge, pour tous les petits, pour tous les pauvres, je puis dire que le siècle a été bon. Qu'ils sont mieux nourris, mieux vêtus, mieux abrités, mieux servis par les administrations publiques, mieux respectés par les pouvoirs. Que, si souffrants qu'ils
soient encore, ils souffrent moins pourtant, et j'en bénis Dieu, le père des petits et des pauvres.
Et savez-vous pourquoi, plus heureux aujourd'hui pourtant, le peuple souffre encore, se plaint encore, menace encore? C'est que, tandis que le bien-être matériel, le bien-être du corps, s'infiltrait partout, les âmes ne se sont pas assez imprégnées de l'esprit du Christ, ni chez les grands, ni chez les petits, ni chez les riches ni chez les pauvres. Le Christ n'est pas assez dans notre cœur : il n'est pas assez dans nos veines. Ah! Messieurs, il devrait couler jusques dans la moelle de nos os.
Le pauvre et le petit ne se résignent pas, ils regardent d'un œil jaloux l'or du riche et sa splendeur, ils envient son sort indolent, doux et facile; ils ont devant ces biens qui passent, les concupiscences du vol et du brigandage.
Ils n'écoutent pas le Christ qui leur dit : Bienheureux êtes-vous, ô mes pauvres, ô mes souffrants, car l'heure viendra et elle est proche des compensations divines. C'est à vous que mon royaume appartiendra, vous les déshérités des royaume de ce monde.
Le grand et le riche passent trop dédaigneux du petit et du pauvre : ils le regardent de trop haut.
ils Toublient; quand ils lui jettent un peu d'or, cet or est froid : leur cœur ne la pas chauffé. Ils ne descendent pas jusqu'au pauvre, ils ne songent pas que dans une de leurs fêles ils mangent la subsistance de vingt familles !
Ils oublient trop ce cri tendre du Christ :
« Aimez-les donc ! ce sont vos frères ! »
Et ce cri terrible, et retentissant comme un tonnerre : « Malheur à vous, riches! » parce que, à côté des facilités du bien, l'or a étalé devant vous les facilités troublantes du mal. Parce que, dans l'habitude de jouir, votre cœur ne s'amollit pas seulement, il se dessèche et se ferme. Parce que dans votre vie si douce et si facile, l'oubli se fait sitôt sur ceux qui souffrent et qui pleurent.
O Christ, si les hommes vous aimaient, ils s'aimeraient, et s'ils s'aimaient... dans ce bain vivifiant de l'amour, la terre renouvellerait sa force, sa jeunesse et sa beauté !...
La vie intellectuelle d'un peuple se manifeste et se mesure avant tout, me semble-t-il, par
le développement de l'inslruction populaire, le développement des arts et des belles lettres, le développement des sciences, le développement des études philosophiques.
Ici, Messieurs, le XVI IF siècle, si j'en excepte le développement scientifique, était tout en décadence. Et je n ai pas à faire la part plus belle pour la Belgique. Voici ce que je lis dans M. de Gerlache (i) : (( A la fin du XVIIF siècle, les lettres et les arts avaient presque disparu de la Belgique. Nous n'avions pas un homme qui pût se faire entendre à l'Europe. Dans une cause toute nationale, pendant nos disputes avec les Provinces Unies, on dut acheter la voix d'un étranger... Quand on voulut organiser une Académie à Bruxelles, ce fut encore un étranger qu'on en chargea... On loua beaucoup Marie-Thérèse d'avoir déclaré que la peinture, la sculpture et l'architecture ne dérogeaient point à la noblesse... Mais qu'est-ce qu'un pays où il était besoin de dire cela? »
Je ne crois pas qu'il y ait lieu d'insister beaucoup sur le développement de l'instruction populaire. Il
( I ) Histoire des Pays-Bas, p. 2 1 3 .
3o LE XIX« SIÈCLE.
est incontestable qu'elle est, de nos jours, plus étendue et plus répandue surtout, qu'elle ne l'était au siècle dernier. Les études, en ce temps, étaient généralement réservées aux conditions moyennes : le petit peuple n'y atteignait pas ; et les grands auraient cru descendre en s'y arrêtant. Ils se bornaient, eux, à ces connaissances superficielles, qui permettent le causer facile et léger des salons et les minauderies gracieuses d'une lettre. Le peuple, lui, ne savait ni lire ni écrire : sa seule instruction était toute religieuse et lui venait par les catéchismes et les prônes de son curé.
Dans notre pays en particulier, les écoles des pauvres, d'ailleurs nombreuses, « étaient pour ainsi dire abandonnées, les parents aimant mieux envoyer leurs enfants dans les rues et les y exercer au métier de mendiants (i) ».
Les collèges où se donnait l'enseignement moyen, comptaient pour tout le pays 4662 élèves en 1778, et en 1782,4398.
Il y a donc un progrès évident en ce point. On pourrait sans doute faire des reproches à l'instruc-
(1) Piot, Règne de Marie-Thérèse.
LE XIX« SIÈCLE. 3l
tion contemporaine ; ne fût-ce que celui-ci : qu'elle est trop éparpillée, qu'elle se répand sur trop d'objets, ce qui lempêche d'en bien saisir aucun. Elle éclaire l'esprit, non pas en y mettant la lumière d'un flambeau, mais en y jetant une pluie d'étincelles. C'est trè§ joli une pluie d'étincelles, mais à qui veut lire, la plus petite lampe vaut mieux.
Quoi qu'il en soit. Messieurs, et sous ces réserves, le siècle encore, à ce nouveau point de vue, a été bon pour l'honmie.
Il ne l'a pas été moins dans le développement des arts. L'architecture d'abord. C'est au XVI« siècle que Michel-Ange Buonarotti dessine les plans de Saint-Pierre de Rome. A partir de ce moment, voilà le type. Le XVI 1® et le XVI II® siècle ne font plus que le copier, l'enguirlander, le gâter. Il y a un mot consacré au style de Louis XIV, c'est le style « baroque » : un autre style de Louis XV, c'est le style « rococo ». Et, bien qu'ils aient produit des œuvres remarquables, le cachet qu'elles portent est d'ordre inférieur. En Belgique, de tout le XVll^
et le XVI n^ siècle, on peut citer l'église Saint- Charles à Anvers, celle de Saint-Loup à Namur, de Saint-Michel à Louvain, et celle de Sainl-Pierre à Gand. Les trois premières ont pour njoi des souvenirs de famille, mais je ne suis pas tenté d'y insister beaucoup. Ce n'est rien de fort brillant.
Notre siècle à nous. Messieurs, voit en Allemagne la restauration magnifique du grand style classique, en Angleterre, en France, en Belgique, partout, la restauration plus magnifique encore du style ogival! Et pour tout dire en un mot, comparez les églises que faisait bâtir dans les villages, sous les traditions du siècle passé, de 1620 à i83o, le gouvernement hollandais — on appelait ces entrepôts-là des églises ! — comparez -les à celles que l'on bâtit aujourd'hui.
En peinture, je trouve durant le XVI II^ siècle, en France : des Mignard pur sang : Watteau, Jean Baptiste et Carie van Loo, et Boucher — en Belgique : Pierre Verhaegen et Guillaume Herreyns. Laissez naître le XIX® siècle : voici David, Gros, Delacroix, Flandrin, Delaroche, Vernet, Ary Schefîer pour la France — Wappers, Dekeyser, Gallait, Wierts, Leys, Portaels, vingt autres en Belgique. Et je m'arrête devant la phalange des
vivants, fier pour mon pays, de pouvoir saluer leur gloire grandissante !
En sculpture : deux noms pour le XVI Il« siècle : Laurent Delvaux, lauteur des chaires de Gand et de Nivelles — et Jean Tassaert d'Anvers, qui fut le maître de Gottfried Schadovvr.
Au XIX", en France : Rude, David d'Angers, et Pradier. En Belgique : Simonis, dont le Godefroid de Bouillon reste immortel, les deux Geefs, Fraikin...et encore un coup, je m'arrête devant les vivants glorieux.
Il n'y a que la musique qui fut grande au XVIir siècle; encore était-ce en Allemagne, la terre privilégiée des « Lieder » mélancoliques. Non pas en France, ni en Belgique. Gluck, Bach, Haydn, Mozart, Beethoven sont de ce temps-là. Mais la France et la Belgique n'ont que Rameau, Grétry et Méhul. Au XIX" apparaissent, Chérubini, Berlioz, Halevy, Boeldieu, Rossini, tandis qu'en Allemagne la grande génération se continue dans lés Schubert, von Weber, Meyerbeer, Schuman, Mendelsohn et le reste.
L'art a donc grandi. Messieurs, il a élargi ses ailes, il a porté plus haut son vol, et dans cette élévation de lui-même, il a entraîné l'humanité
qui le suit toujours. Une œuvre d*art, disait le P. Félix, « c est une grande âme qui se montre ; c'est une grande force qui se déploie, et qui en se déployant, donne une secousse aux autres âmes » et les entraîne à l'idéal.
Avant de toucher à l'examen de la littérature des deux siècles qui nous occupent, il est urgent, à mon avis, de s'entendre sur ce que l'on veut nommer la littérature d'un siècle. Est-ce l'ensemble de tout ce qu'il a paru de livres et d'écrits, durant les cent années qui le forment. Certes non. Messieurs, pas plus que vous ne nommerez l'art d'un siècle, l'ensemble de toutes les toiles couvertes, de tous les marbres taillés, de tous les plâtres coulés durant le même intervalle.
Il faut se résigner d'abord à un grand élagage : mettre dehors impitoyablement le flot des médîocrités envahissantes, et ce déblaiement opéré, «'arrêter à quelques maîtres, marqués du sceau divin, et dont l'œuvre apparaîtra, au rayonnement du génie, comme le cachet du siècle dans l'art et •dans les lettres.
Certes, s'il fallait compter parmi la littérature contemporaine ces livres qui arrivent de nos jours à leur 3o«« ou 40^*-' mille, et dont le litre seul parfois fait rougir, je n'aurais pas le courage de dire du bien d'une chose aussi souillée ; mais je n'en aurais pas davantage à ramasser de la poussière où elles dorment, les productions éhontées du siècle qui nous précède.
Laissons là celte boue.
Les lettres au XVI IF siècle sont en pleine période de décadence. Racine et Corneille sont morts. Voltaire, qui par le talent et le génie domine toute la France, Voltaire ne les atteint pas. Molière est mort et à sa place il y a Destouches, Gresset et Marivaux. Au lieu de Labruyère il y a Vauvenargues. Au lieu de Bossuet, de Bourdaloue et de Massillon il y a l'abbé Poulie et le P. Neuville. Et je pourrai poursuivre ainsi dans tous les genres.
Eh bien, presque sans sortir de la première moitié du XIX® siècle, est-ce que je ne puis pas citer : Lacordaire dans la chaire chrétienne, Montalembert à la tribune, Berryer, le grand Berryer au barreau, Victor Hugo, Lamartine, Musset, dans la poésie, Thiers, Guizot, de Broglie dans l'histoire? Et vous voyez que j'en passe I
A la fin du XVIII® siècle, et même au commencement du nôtre, la grande école classique, son style et sa langue, se mouraient, étouffés dans le corset des conventions, exténués par la dépense de souffle qu'exigeait une emphase de plus en plus gonflée. Quand viendront Chateaubriand, Victor Hugo, Honoré de Balzac, ils n'auront qu a donner un coup d'ongle sur ces outres, pour montrer combien elles sonnent vide. Alors s'engage la lutte entre les pâles copistes du grand siècle, gourmés etraides dans une armure qui était faite pour de plus puissantes épaules, et les caballeros échevelés du romantisme.
Il vous souvient de ces combats dont les clameurs étourdissaient notre jeunesse : il vous souvient de nos vieux maîtres, dont les vénérables fronts hérissaient leur derniers cheveux, quand passaient sous leurs regards Esméralda la bohémienne, Quasimodo le monstre, et l'archidiacre Claude Frollo... Comme tout cela est mort! Ce sont d'autres combats qui se livrent aujourd'hui dans le champ des lettres. L'issue ne m'en semble pas douteuse. Il me paraît voir surgir du sein de ces luttes, quand seront mortes toutes les extravagances, dépouillée de tous les colifichets dont on
Taffuble et de toutes les hontes dont on la souille, une langue nouvelle, un style nouveau et des lettres nouvelles. Et si vous m'en demandiez le cachet et la marque, je vous dirais : la vérité. La vérité de la pensée, la vérité de la sensation, la vérité de la passion ressentie, le vrai mouvement de Tesprit et du cœur humains ; l'homme pris à sa vraie taille, mais s'efforçant à grandir, ange et bête à la fois, mais tenant bride à la bête et dégageant Taile de l'ange. Et pour exprimer ces choses de l'âme, la vraie parole du corps, jaillissant librement sur des lèvres libres : la~ parole vivante faisant voir les yeux, faisant entendre les oreilles, palper les mains, goûter la langue. L'âme toute sincère et toute nue passant à travers des mots limpides!... Si l'âme est belle. Messieurs, quelle vision délicieuse!
Peut-être me direz-vous. Messieurs, que je regarde mon siècle avec des yeux que l'indulgence aveugle. Non, mais si vous me le permettez, je vous dirai une anecdote familière qui marque parfaitement la position que j'ai prise. Un de mes
confrères, un Père de France, dévoué depuis vingt ans au peuple de Belleville et de Ménilmontant , avait converti une vieille concierge. Depuis 40 ans elle n'avait plus mis les pieds à 1 église. Il la confessa, et elle, ravie, se déclara enchantée de celui qu'elle appelait son Père spirituel. L'an d'après, à la mission de Pâques, elle s'en vint se confesser.
— Eh bien, la mère, comment vous va-t-il?
— lime va beaucoup mieux, mon Père. Je n'ai manqué que 22 fois à la messe.
— Le dimanche?
— Ah! mais oui! c'est ainsi que je l'entends.
— Eh bien, la mère, je vous félicite, il y a du progrès. Vous n'y alliez point du tout autrefois : vous y êtes allée 3o fois cette année ; en marchant de ce pas il suffit d'un an pour arriver au compte ! Bon courage, la mère !
Voilà, Messieurs, ma position toute nette.
Je félicile mon siècle, comme le brave Père félicitait sa convertie... me ressouvenant du passé triste, je bénis le présent et j'attends mieux de l'avenir !
Descartes, Leibnitz, Newton avaient, au XVir
siècle, fait la gloire des mathématiques. Au XVIIP siècle ils ont d'illustres successeurs; Bernouilli, Maclaurin , Clairaut , d'Alembert , Condorcet , Euler, Lagrange et Laplace.
Toutes les sciences prennent, en ce temps, un accroissement magnifique. Linné et Jussieu renouvellent la botanique. Herschell, Lacaille et Lalande transforment l'astronomie en un problème de mécanique. Kraft et Lambert donnent les premières lois de la chaleur rayonnante. Lavoisier et Laplace mesurent le calorique. Coulomb pèse les actions électriques. Scheele, Priestley, Cavendish et Lavoisier créent la chimie : Haûy la minéralogie.
Eh bien, dans les chemins si bien ouverts notre siècle va marcher avec une vaillance sans égale.
Je ne veux pas vous fatiguer de noms qu'il serait trop aisé d'accumuler ici ; mais comment ne pas citer Fourrier, Gauss, Cauchy, Poncelet et Chasles pour l'analyse et la géométrie ; — Poinsot, Poncelet, Stephenson, Clapeyron et Sadi- Carnot pour la mécanique ; — Young, Biot, Malus, Fresnel, Arago, Faraday pour la physique ; — Ampère, le grand Ampère pour l'électricité ; — Humphry Davy, Thénard, Gay-Lussac, Berzélius, Chevreul, Dumas, pour la chimie; — Cuvier pour
rhistoire naturelle ; — Arago, Herschell, Hencke pour l'astronomie.
Je m'arrête... et pourtant je ne suis qu*au tout commencement de notre siècle. Que serait-ce si je poussais la revue jusqu'à nos jours ?
Mais à quoi bon ? Le cachet personnel de notre siècle, si je puis m'exprimer ainsi, est la passion, trop exclusive hélas ! des sciences ! Voyez comme l'Europe s'est couverte de toutes parts, d'universités, de laboratoires d'études et de recherches... Voyez l'émulation ardente et généreuse qui les pousse au travail et à la découverte... Voyez, d'un bout du monde à l'autre, courir les mémoires, les revues, les journaux, criant partout le grand cri d'Archimède: Eurêka, j'ai trouvé.
Et le siècle ne s'arrête pas à la science pure ; il l'applique si merveilleusement qu'il transforme toutes les relations sociales, et d'un coup renouvelle pour ainsi dire la face du monde. — Et ici, comment choisir ?
Que n'a-t-on pas dit sur les chemins de fer ?.. ils sont de notre siècle. Sur le télégraphe? il est de notre siècle. L'éclairage au gaz, l'éclairage à l'électricité et même l'éclairage populaire aux huiles minérales... sont de notre siècle. La photogra-
phie, la merveilleuse photographie est de notre siècle.
Je ne sais pas s'il y a dans toute l'histoire des sciences rien de comparable à cette découverte, déjà très répandue, dont chacun se sert comme d'un outil journalier, et qui pourtant, à mon avis, n'a pas atteint, dans l'estime des hommes, le rang supérieur qui lui revient de droit : le téléphone.
Avez-vous jamais songé, qu'en plein air, à 200 mètres, deux hommes ne parviennent pas à s'entendre. Si retentissant que soit leur organe, si grand effort que fasse leur poitrine, les ondes aériennes qu'ils ébranlent et poussent en avant, s'épuisent et meurent avant d'arriver au terme.
Le télégraphe avait merveilleusement comblé cette lacune. Il avait porté, non pas à 200 mètres, mais à 200 lieues, mais au bout du monde... Quoi donc. Messieurs ?.. Votre voix? Non pas. — Une émanation directe de vous-même ? Non pas. — Mais un signe, un simple signe, sous lequel, sui-
vant des conventions reçues, apparaissait votre pensée. Et ce signe portait si peu votre marque personnelle, que tout autre aurait pu l'envoyer aussi bien que vous, et là-bas, au terme où il aurait abouti, nul moyen n'était donné de reconnaître le subterfuge.
Mais le téléphone, c'est votre voix, c'est votre accent, c'est vous-même, qui traversez l'espace et qui venez à 200, 2000 lieues bientôt, vous poser près de moi et parler à mon oreille. Oui c'est vous, je vous entends, je reconnais voire voix, votre accent ; c'est lui, c'est mon ami, et mon cœur tressaille, car je sens la présence de son âme.
Donnez à une mère un télégramme venu des Grandes Indes où, loin d'elle, vit son enfant... Donnez-lui maintenant celte merveilleuse petite machine et faites silence... qu'elle écoute !.. « Oh ! Oui ! c'est sa voix, c'est la voix de mon fils... Il est là! Je l'entends, il me parle! Oh ! la douce voix de mon bien-aimé !.. » Regardez-la, elle pleure !.. Sentez-vous maintenant ce qu'il y a de grand, de vivant, dans cette magnifique découverte contemporaine ?
Et je ne fais pas ici de vaine poésie : ce que je vous dis est l'exacte vérité des choses. Le téléphone
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met un réel contact entre la petite couche aérienne qu'ébranlent ici voire voix et vos lèvres, et la petite couche aérienne qui, là-bas, à Tautre bout des mers, va onduler à loreille de votre ami.
Il comble la distance qui vous sépare ; il y jette les vibrations mécaniques de son tympan, les variations magnétiques de ses noyaux, les courants induits de ses fils, et c'est fait... la distance n'est plus... vous êtes présents l'un à l'autre, à travers l'espace !..
Messieurs, celte science si belle, si grande, si bien appuyée pour l'observation, si bien outillée pour l'expérience et la découverte : cette science q ue l'on met en avant comme la première gloire de notre siècle, a enivré l'esprit de l'homme. Les fumées de l'orgueil l'étourdissent et sa raison, si ferme quand elle marche sur le sol des choses du corps, semble vacillante dès qu'elle s'élève au ciel de la pensée. On la dirait frappée d'une irrémédiable incapacité philosophique et religieuse.
Est-ce vrai ? Je ne dirai qu'un mot des sciences
philosophiques de nos jours : elles se partagent de plus en plus en deux écoles distinctes et nettement séparées. La première, la grande, la vraie, l'antique philosophie, la philosophie scolasîique." La seconde, la philosophie que j'appellerai moderne, et qui s'est appelée elle-même la philosophie positive. La première est spiritualiste et facilement chrétienne. La seconde est matérialiste et facilement athée.
La première est en progrès incontestable sur les rêveries du siècle dernier, et du commencement de ce siècle même ; elle est bien plus en honneur qu'elle n'était autrefois ; on l'avait désertée même dans les écoles religieuses, elle y règne aujourd'hui en souveraine incontestée.
La seconde part d'un principe excellent, et si en chemin elle s'arrête, obstinée, dans la matière pesante et tangible, refusant d'ouvrir les yeux sur l'âme et sur Dieu, c'est par une inconséquence dont la déraison est si criante, qu'il me paraît impossible qu'elle ne frappe pas bientôt ceux qui s'y abandonnent. Quel est en effet le principe fondamental de cette philosophie positive ? Le voici : Elle n'admet que les phénomènes déterminés, c'est-à-dire rattachés à leur cause. C'est
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parfait. Que lui manque-t-il? De compter au nombre des causes, cette cause libre qui est la volonté de notre âme, et cette cause première et souveraine qui est Dieu !
Si bien. Messieurs, que même cette philosophie incroyante, athée, se trouve en bon chemin.
Elle n*est incroyante et athée que parce qu elle s'arrête; mais que le coup d'éperon d'un esprit sincère l'aiguillonne, et dans cette même voie, sur ce même chemin, elle rencontrera la pleine lumière et Dieu.
J'arrive à la vie morale de l'homme.
Je ne me fais pas illusion sur notre siècle, encore un coup, et quoi qu'il ait pu vous paraître, je vois ses tristesses et ses défaillances, ses hontes et ses perversités. Mais n'est-ce pas le sort de tous les siècles de compter dans leur sein, avec des grandeurs éclatantes, des bassesses odieuses?
N'est-ce pas le sort de toutes le^ sociétés humaines d'étaler devant l'histoire, à côté de vertus magnifiques des vices abjects. Que dis-je?... Mais n est-ce
pas le sort de l'homme lui-même?... Si vous exceptez ces saints privilégiés, dont la vie a été blanche comme un champ de neige, quel est Thomme qui ne retrouve en lui-même ce mélange fatal de courage et de faiblesse, de vertu et de fautes, de bien et de mal, en un mot? Faut-il décourager l'homme, en lui rappelant sans cesse ses défaillances et ses hontes? Non, n'est-ce pas? Eh bien, il ne faut pas davantage décourager le siècle.
Je sais trop ce qu'est la vie morale de notre siècle, et que le niveau auquel elle atteint n'est pas bien élevé : vous n'attendez pas de moi que je vous la décrive. Je me borne à vous faire ressouvenir, que le siècle précédent avait vu les dernières années de LoiMs XIV, la régence et le règne de Louis XV, et que toutes les vertus de Louis XVI ne suffirent pas à endiguer les flots de cette fange.
J'ajouterai une remarque qui ma souvent frappé et qui me eemble indiquer vivement le progrès des mœurs publiques, des mœurs officielles. On n'hésitait pas à se montrer autrefois, il faut que l'on se cache aujourd'hui.
Essayez d'imaginer, de nos jours, une maîtresse de roi distribuant les charges et les honneurs, assistant au conseil des ministres, recevant en reine les
hommages des trois États respectueux, marquant aux généraux, par des mouches jetées sur une carte, les villes qu'ils auront à assiéger ou à défendre ? Essayez, vous n*y parviendrez pas! Essayez de trouver un parlement qui légitime des bâtards de France? Essayez, vous n'y parviendrez pas.
Essayez de relever un évêque déshonoré comme Talleyrand, et encore un coup, malgré son prodigieux esprit et sa merveilleuse entente à gouverner les hommes, vous n y parviendrez pas.
Ah ! Messieurs, un homme s est trouvé de nos jours, dont l'éloquence brûlante remuait toutes les pierres de Notre-Dame. Cet homme, ceux qui n'ont pas pu lentendre, lont lu du moins, et même dans cette lecture refroidie, leur cœur s'émouvait, ils sentaient l'admiration courir dans leurs veines, avec ces frissons délicieux que le beau et le grand donnent aux âmes... Cet homme, ce moine est tombé d'une grande chute...
A vos yeux, aux yeux de toute la société contemporaine, aux yeux de notre siècle que reste-t-il du pauvre Père Hyacinthe?
La vie surnaturelle de l'homme!
J'avais hâte d'y aborder, Messieurs, car c'eçt ici que je voulais avant tout vous conduire ; c'est en ce point que je voudrais concentrer tout mon discours.
Mais parmi vous, peut-être en est-il qui, ne partageant pas nos croyances, n'entendraient pas mon langage. Laissez-moi le leur expliquer et leur donner le secret de ce que j'ai nommé la vie surnaturelle de l'homme.
Dans l'entraînement normal de nos occupations ou de nos plaisirs, nous ne sentons pas la vie matérielle s'agiter dans nos corps . . nous ne sentons pas couler dans nos veines le sang que notre cœur y chasse, nous ne sentons pas le jeu secret de nos nerfs et de nos muscles ; à peine sentons-nous le rythme de nos mouvements respiratoires ; et j'étonnerais beaucoup la plupart d'entre vous, si je leur découvrais^ les contractions péristaltiques et les antipéristaltiques, dont notre organisme est incessamment le siège.
Nous ne suivons pas mieux, d*habitude, le mécanisme de notre vie intellectuelle. La plupart d'entre nous perçoivent, jugent, comparent et raisonnent sans s'en douter, sans connaître le jeu scientifique de ces opérations de l'âme.
Mais quand, sur ces objets inaperçus, notre attention se replie et se fixe, elle les découvre et les reconnaît.
Uanatomiste sent ce cœur et le flux de vie qu'il répand dans le corps; le philosophe voit se dérouler devant lui les enchaînements de ses pensées.
Et mieux encore dans leurs effets, qu'en ellesmêmes et dans leur nature, il voit et sent sa vie matérielle et sa vie intellectuelle.
Ainsi en est-il de la vie surnaturelle dont nous vivons, nous, chrétiens!... Elle éclot en nous avec la grâce du Christ, à l'heure du baptême. Elle se nourrit de la grâce du Christ, au banquet des sacrements divins. Elle meurt quand, devant la souillure dont se couvrent les âmes, le Christ reprend sa grâce, et s'en va.
Elle revit enfin — car elle peut revivre cette vielà — quand, au cri de nos repentirs, le Christ nous
rend sa grâce et revient à nous !
La vie surnaturelle : C'est le Christ vivant en
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nous et nous dans le Christ. « Vivo.jam non ego^ vivit in me Christus ». C'est la gr✠du Christ coulant dans nos âmes, comme le sang de mes veines coule dans mon corps. Et comme le sang fait à mon corps, elle fait à mon âme; elle y met la force, la vigueur, la jeunesse et la beauté!...
Elle aussi passe inaperçue, et peut-être me ditesvous que vous ne l'avez jamais ressentie en vousmême.., détrompez-vous! Elle opère en vous sous vingt formes, et sans vouloir vous les signaler toutes, laissez-moi vous le montrer.
Messieurs, n'avons-nous pas tous dans notre vie ces heures où le mal nous souritetnousappelle,oiiia passion frémissante tire sur nous dé tout son poids d'enfer, où le désir nous brûle... A ces heures-là, n avez-vous pas entendu en vous-même une voix qui criait : « Non ! non ! ne te déshonore pas, ne te souille pas, ne sacrifie pas ton honneur, reste sans tache ! » N'est-ce pas que vous l'avez entendue cette voix-là ? C'était la grâce du Christ qui criait en vous.
Peut-être ne lavez-vous pas écoutée. Alors, après l'instant fatal où vous vous êtes livrés, quand le calme est revenu dans votre âme, elle s'est remise à parler. « Relève-toi, ne demeure pas vautré dans
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ta honte : pleure, et dans le bain de tes larmes reprends ta blancheur et ta beauté. » Vous Tavez entendue : c'est encore la grâce du Christ qui vit en vous !
Il arrive que de pauvres âmes la méprisent encore et, la rebutant sans cesse, la fatiguent et la découragent. Elle semble sen aller alors et les laisser là. . . Eux croupissent, et les années passent. . . Mais, même dans ces cœurs endurcis, comme un éclair dans la nuit sombre, une voix surgit : « Oh ! que ta vie est infâme ! Quand donc te relèverastu. » Cest elle, c'est encore elle, qui vient secouer ces âmes mortes et essayer d'y remettre l'étincelle de la vie.
Mais si on la sent ainsi en soi-même, vivante et active, combien mieux apparaît-elle dans les œuvres qu'elle engendre, qu'elle nourrit, dont elle fait comme la manifestation visible de la vie surnaturelle dans le monde.
L'union de lame avec le Christ dans les Sacrements de l'Église,
La charité,
L'apostolat,
Et l'Église enfin, l'Église, cette grande société des âmes, l'Église à qui Dieu a confié le ministère de la grâce et la royauté de la vie surnaturelle.
Deux grandes lèpres rongeaient les âmes au siècle dernier : le philosophisme, qui les faisait incroyantes et les séparait du Christ par le blasphème. Le jansénisme, qui les plongeait dans des terreurs désespérées et les séparait du Christ par la crainte et Feifroi ! Et sous la dent de Tun et de l'autre, la vie chrétienne s'était émiettée, cette grande vie chrétienne, qui est tout entière dans l'union avec le Christ par l'amour I
« Je ne crois pas, écrit en 1772 la princesse Palatine, mère du Régent, je ne crois pas qu'il y ait à Paris cent personnes qui aient la véritable foi, ou qui croient même en Notre-Seigneur... » Cela fait frémir !
Vers la fin du siècle, ce que l'on appelle « le beau monde », ne va plus à la messe. L'on y voit dans les salons, d'après M™^ de Genlis, même de jeunes personnes, se piquer d'irréligion et se faire de l'athéisme une étiquette d'esprit.
Le clergé lui-même est envahi. En 1767, l'orateur, qui, dans la chapelle du Louvre, prononce
le panégyrique de saint Louis, évite de nommer Dieu, les saints, TÉcriture et supprime même le signe de la croix. Rivarol, un impie, trouve que « les lumières du clergé valent celles des philosophes ». On sait ce que cela veut dire. On sait aussi ce qu'était la foi d'un cardinal de Rohan, d'un Talleyrand et d'un abbé Maury.
Le mal n'était pas moins grand en Belgique.
Voltaire s'étonne lui-même de l'enthousiasme avec lequel, durant un voyage, il se vit accueillir par les plus grandes familles du pays. C'est en Belgique que se vendent le mieux les livres impies édités en France. Rien qu'à Bruxelles, l'Encyclopédie de Diderot a plus de cent abonnés. Les livres condamnés au feu par le Parlement de Paris sont réimprimés chez nous ce typis regiis ». L'imprimeur épiscopal de Liège réédite les œuvres les plus corruptrices de la France.
Sur tout cela la Révolution passe. Que reste-t-il après de la foi et de la vie surnaturelle ?
Je vous donnerai un signe : En 1 823 dans une des paroisses les plus populeuses de Bruxelles, à la fête de Noël, on vit à la sainte table une seule personne ! Dans une autre paroisse presque aussi nombreuse, cinq hommes seulement faisaient leur
devoir pascal. Eh bien ! regardez autour de vous... Voyez aujourd'hui le flot des fidèles accourir au Christ. Sommes-nous en progrès, Messieurs ? Le siècle a-t-il été bon ? Répondez vous-mêmes I
J*ai dit la charité et lapostolat, et je puis les joindre, car l'apostolat est une forme de la charité, la plus haute et la plus magnanime. L'une et Tautre sont bien Toeuvre de la grâce et le fruit de la vie surnaturelle. Sans la grâce, et sous la poussée de sa vie naturelle, l'homme se replie sur lui-même, il fait de son moi égoïste comme un centre auquel tout afflue : il ne donne pas, il thésaurise, et loin de se dévouer lui-même aux autres, il fait servir les autres à lui-même.
La grâce transforme la nature humaine; elle était repliée en dedans, elle la déploie au dehors. L'homme n'est plus à lui-même sa propre fin, son propre terme ; il travaille pour les autres, pour la société, pour ses frères, sans retour personnel et égoïste. Il donne, il se dévoue, il se sacrifie, il mourra s'il le faut, et ne comptera pour rien sa vie, s'il peut sauver rien qu'une âme.
Dites-moi s'il est un siècle où la charité du Christ ait resplendi comme au nôtre ?
Récapitulez, je vous en prie, les œuvres qui.
depuis cinquante ans, ont surgi parmi nous.
Toutes* ont tendu la main et For y est tombé. Faites rien que le total de ces listes d aumônes que nos journaux ouvrent dans leurs colonnes. Ajoutez-y toutes celles qui ne s'étalent pas ainsi, mais se répandent discrètes sous l'œil de Dieu. Comptez ce qu'il a fallu d'or pour bâtir ces hôpitaux, ces écoles, ces couvents, ces églises éparpillées dans tous les coins de l'Europe. Comptez l'argent donné aux pauvres, aux malades, aux veuves, aux orphelins. Il a fallu des trésors au Pape dépouillé, il les a eus. Il a demandé des soldats, il les a eus, vaillants et intrépides, versant tout leur sang pour lui avec joie. Il en a demandé cent, aujourd'hui même, pour aller sauver des esclaves : mille sont là, prêts à partir. Il demande des missionnaires pour porter au loin le Christ, et de toutes parts ils accourent, dans la belle fleur de leur jeunesse, tout mouillés encore des larmes d'une mère qu'ils ont quittée, prêts à partir eux aussi et à mourir I
Charité... apostolat. Il y a deux œuvres. Messieurs, qui personnifient l'une et l'autre : les conférences de saint Vincent de Paul et l'œuvre de la Propagation de la Foi. Toutes deux sont nées dans notre siècle.
Et je ne suis pas au bout. Il y a mieux que la charité de For, je vous l'ai dit vingt fois, il y a la charité du cœur. Eh bien, reprenez vos calculs, comptez ces congrégations sans nombre de Frères hospitaliers et de Sœurs hospitalières, les Sœurs de charité, les Sœurs de Saint -Vincent de Paul, les Sœurs grises et les inimitables petites Sœurs des pauvres. Voyez ces jeunes filles par milliers, renoncer à tout, faire fi des joies et des douceurs de la vie, mettre sous les pieds leur jeunesse, leur beauté et l'avenir, et jusqu'à la mort se vouer aux pauvres et aux misérables.
Voyez plus près de vous, dans vos rangs, vous. Messieurs, les conférences de Saint- Vincent de Paul, auxquelles je reviens toujours, et dont il me semble que je ne parlerai jamais assez ; vous, Mesdames, les Visiteuses des pauvres, les Dames de la miséricorde, l'Œuvre des veuves, les mille cercles que vous formez pour nourrir et vêtir le pauvre, les crèches, les asiles de nuit, les bourses du travail. Eh, saurais-je les nonmier toutes, non n'est-ce pas?
Ah ! quel admirable livre on ferait, si l'on écrivait l'histoire de la charité au XIX® siècle I La charité du riche, grande, généreuse, infatigable, ne
comptant qu*avec Dieu... Et la charité du pauvre... Oh! la charité du pauvre! ce morceau de pain qu'il arrache à ses lèvres pour pouvoir, lui aussi, donner sa petite obole à JÉSUS-CHRIST.
La charité du pauvre... mais c'est elle qui ne compte pas, Messieurs. Ne vous souvient-il pas de ce veilleur de nuit, dont les journaux racontaient naguère l'histoire touchante. Il s'en allait par les rues désertes et silencieuses, à la lueur vague des réverbères, serré dans sa grosse capote grise... Il avait le ciel dans son cœur, car Dieu lui avait donné un fils et il rêvait à cet enfant, son premier né, qu'il venait de laisser là, entre les bras de sa femme souriante, et la vie lui semblait moins dure, puisque maintenant il travaillait pour lui. Et la nuit s'en allait dans cette joie. L'aube allait poindre quand sur un seuil glacé, dans le retrait de la muraille, il voit un gros paquet d'étoffe enroulée... Il le défait... C'était un enfant : Ah! il y a donc des pères, il y a des mères qui les jettent ainsi, eux, leurs petits ! Il vivait le pauvre ! et quand il sentit la bise matinale souffler sur sa figure, il se prit à gémir. Le veilleur ému le mit sur sa poitrine, le couvrit mieux de sa grosse capote et courut chez lui.
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Puis, le levant dans ses deux mains, devant les yeux de sa femme : « En voilà deux, » lui dit-il. Elle, saisie, reculant d abord devant cet étranger, serra plus fort son fils contre son cœur. Elle écouta ce que contait son homme, elle hésitait. . . Ce n'était pas le sien cela I « Pourtant nous ne pouvons pas le laisser mourir », lui dit-il. Et l'abandonné, comme s'il comprenait, comme si Dieu le poussait à plaider sa cause, se mit à pleurer... Quand elle Fentendit crier, toute son âme de mère frémit : « Oh! tu as raison, dit-elle, donne vite, donne vite, cela portera bonheur au nôtre » et, dégrafant son corsage, elle le mit à son sein. De ce jour ils l'adoptèrent, ils eurent deux fils, eux, les pauvres !
Est-ce compter cela, Messieurs!
Eh bien, voilà la charité au XIX** siècle.
Il me reste à vous montrer la manifestation la plus haute de la vie surnaturelle en ce monde : l'Église !
L'Église, tout le XVlIie siècle s'était rué sur elle. Par ses mœurs, par son esprit public, par ses
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salons, par ses écoles, par ses livres, il la battait, comme à coups de bélier, autrefois on battait les murailles d une ville assiégée.
Il avait organisé avec un art infernal la grande, l'universelle conspiration contre « Tinfâme ». « Ah! s'écriait Voltaire, dans vingt ans nous aurons beau jeu du Christ. » Et s'inspirant de ce mot, un poète de nos jours la dépeint, dans la nuit, sous la voûte sombre du temple, secouant la grande croix de l'autel pour en faire tomber le Dieu !... Oui c'était cela... faire tomber le Christ, comme on fait tomber un vieux pan de mur ruiné. Et voici que l'œuvre s'achève : la révolution passe... broyant tout! Les églises sont pillées, saccagées et détruites; les calices et les ostensoirs brisés sont fondus en monnaie; le bronze des cloches passe aux arsenaux de guerre ; les prêtres fuyent ; on les arrête ; ceux qu'épargnent les piques des soldats, vont porter leur tête sous le couperet de la guillotine, et leur sang baigne dans la poussière, les débris de croix foulés aux pieds... Que reste-t-il du temple?... Un autel profané et là, à la place où fut le Christ, quoi donc? On l'a dit dans un mot qui vibre comme un blasphème : « Le marbre vivant d'une chair publique ». Et dans les campagnes, quelque prêtre,
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caché le jour, errant la nuit, adore, avec un débris de croyants, dans une grange ou dans une étable,le Dieu chassé de la France !
Cen est bien fait n est-ce pas de l'Église? Il en reste quelque chose en Autriche, en Espagne, en Italie, il reste même un pape de par là... Mais l'Autriche, l'Espagne et l'Italie, la France va les broyer sous son talon dans vingt champs de batailles... et ce pape? a Allons! général Radet, qu'on l'enlève et qu'on me l'amène! » Et Radet éperonné, le sabre au côté, avec une poignée de gendarmes, conmie on arrête un bandit vulgaire, arrêta ce pape, ce vieillard, qui s'appelait Pie VII. Il le traîne de Rome à Valence, de Valence à Avignon, d'Avignon à Nice, de Nice à Savone. Et comme la prison où on l'enferme ne lasse pas son courage, on lui jette un déguisement sur les épaules, et de nuit, presque mourant, on le déporte à Fontainebleau. Là il lui demeurait un dernier signe de puissance : l'anneau du pêcheur, le grand sceau royal de l'Église ; un soldat est chargé de le lui prendre ; le pape le brise en deux et le livre.
Mais il tenait bon et ne courbait point la tête. Voici qu'en habit de chasse l'empereur accourt ; ce que ses valets n'ont su faire il le fera, il saura bri-
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ser cette indomptable fermeté d*un mourant qui le défie et Ton verra!... Il entre battant le plancher du talon de sa botte ; avec ce regard d'aigle qui avait fait frémir les rois, il s'essaie à fasciner ce pauvre vieillard, et le pape, vieux, infirme, seul, abandonné, prisonnier, sans force et sans recours, tremble lui aussi, devant le vainqueur, qui faisait trembler l'Europe. Ce qui se passa entre eux. Messieurs, est demeuré dans le mystère... Est-il vrai que la main du soudard ait souffleté le roi des âmes et de l'Église, qu'il l'ait traîné par les cheveux... Non I Pie VII lui-même l'a toujours nié, mais quand on l'interrogeait, ses yeux se mouillaient : « Ohl disait-il, il a été si dur pour moi, il m'a traité avec tant de mépris ! » et il ajoutait : <c II m'appelait ignorant. »
Voilà l'héritage que le XVIII® siècle avait légué à l'Église?
Eh bien, laissez faire Dieu, laissez faire le temps et le siècle nouveau ! qu'est-ce que je vois?...
Là, au milieu des flots de l'Atlantique, un rocher solitaire et un grand tombeau morne.
Là dans les jungles de TAfrique, sur un sol inconnu et sans gloire, une grande tache de sang, si jeune encore et si vermeil I
Et plus près, à l'ombre d'un grand parc d'Angleterre, comme une statue vivante de la douleur, une femme en noir, qui veille sur deux cercueils.
Des Napoléons voilà ce qui reste I . . .
Et de l'Église et du pape?... Ah! retournezvous !
C'est le vieux dôme de Saint-Pierre. Il frémit, il tressaille sous le flot de la foule qui l'envahit. Et elle chante cette foule! Elle chante V Alléluia des grands jours et le Te Deum des grands triomphes! Là, à l'autel, sur cette confession de Saint- Pierre, c'est encore un pape, un vieillard, c'est Léon XIII!
Mais quoi! N'a-t-on pas brisé sa couronne et son sceptre? — Oui. — Ne lui a-t-on pas enlevé son peuple et volé la dernière parcelle de ses terres?
— Oui. — Est-ce qu'il lui reste autre chose que cette grande geôle qu'on appelle son palais? — Non.
— Est-ce qu'il est libre seulement ? — Non !... Et pourtant voyez...
Voici la procession des peuples, elle arrive à travers tous les océans et tous les déserts, de tous les quatre vents du monde.
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Laissez passer les petits et les pauvres, cette petite plèbe méprisée « Vilis plebecula » qui fut la première famille du Christ. Elle vient des villages les plus ignorés, des hameaux les plus humbles, des bourgades les plus obscures... ah! Messieurs, elle vient de la case des nègres et de la hutte des esclaves., elle s'agenouille, et, aux pieds du pape, elle dépose ses pauvres dons et son amour.
Laissez passer les grands et les riches! Ils viennent par milliers de leurs hôtels et de leurs palais, s'agenouiller, eux aussi, et répandre aux pieds du pape, Tor et les bijoux de leur offrande. Et les arts et les lettres, les sciences et l'industrie les accompagnent, ajoutant à Thommagede Tor et des richesses, l'hommage souverain du génie.
Laissez passer les princes, les rois, les chefs des peuples, tous les potentats de la terre !
Passez, vieux rois de la catholique Europe, héritiers du Saint-Empire, de la chevaleres4ue Espagne, passez fils de l'Église : ces vieux murs vous reconnaissent, les siècles les ont accoutumés au bruit de vos pas. Mais ici quel spectable nouveau ! Voici que les pierres du temple s'émeuvent, elles s'étonnent, elles regardent. Qui sont ces inconnus? Qui sont ces rois et ces peuples nouveaux ? Ces
rois et ces reines de Saba, venus non plus de rOrient, mais d*outre les grandes mers, saluer le roi du peuple de Dieu, Salomon, dans la gloire de la sagesse. Ah I ce sont les rois et les peuples de l'avenir. L'Amérique, la Grande Amérique, par les mainsd'unchef populaire plus grand que les plus grands rois, elle, l'insoumise, elle attache sur la poitrine du vieillard la croix d'or des papes, des lieutenants du Christ.
Albion, la fière et la révoltée, Albion, la reine des mers, lui met dans la main la crosse d'or, la houlette du Pasteur des âmes.
Et voici, porté sur ses aigles victorieuses, droit et fier, dans sa vieillesse triomphante, le roi du vieux Luther, le puissant empereur de la grande Allemagne. La gloire de vingt batailles couronne, resplendissante, ses cheveux blancs. Il s'incline et sur ie front du pape il dépose la tiare immortelle des pontifes et des rois.
Quoi, lui aussi, lui ! l'ennemi antique!., l'enfant de Mahomet? Oui, passez, fils du croyant, pape de l'Islam, passez, infidèle !.. Et jele vois mettreaux doigts du pape, l'anneau d'or de l'évêque des évêques.
Or ça, qui manque au rendez- vous des rpis ?
Personne !
L'univers est là, à genoux !
Ce spectacle, Messieurs, nous 1 avons vu ; c'était hier. Il met au front du XIX* siècle une auréole incomparable. Ah! quel hymne magnifique vibrait aux lèvres du monde !
Et savez-vous ce qu'il disait ? Il disait la triomphante leçon de tous les siècles : a Christus heriy Christus hodie, Christus in sœcula, » Le Christ était hier, le Christ est aujourd'hui, le Christ est à travers les siècles.
Et maintenant, ô vieux siècle, ô mon siècle, tu peux mourir ! Q.uand ta cendre sera refroidie, il restera de toi deux choses : que tu fus bon pour Thomme, et que tu servis bien le Christ.
Et toi, siècle naissant, siècle au berceau, ô vingtième siècle, je te salue ; j'ignore quelles sont tes destinées, si c'est la paix ou la guerre, la civilisation ou la barbarie que tu portes dans tes flancs, je ne sais rien de ce qui sera ton histoire. Il y a une chose que je sais, une chose que je vois. C'est qu'au bout de tes cent ans, par dessus tous les débris jetés pêle-mêle sur ton passage, sceptres bri-
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ses des rois, lyres des poètes, compas des savants, fleurs de toutes les beautés, lauriers de toutes les gloires, par dessus toutes ces ruines poussiéreuses du démantèlement des sociétés et des mondes, il y aura debout, immortel, invincible, un vieux pape, qui saluera ton agonie de ce cri triomphant à jamais : Christus heri, Christus hodie, Christu$ in sœcula.
Brux., imp. Polleunis, Ceuterick et De Stnet, r. des Ursulines, 3$.