‹ Lecon d'ouverture d'un cours d'histoire des doctrines politiquesChapitre 2 sur 3 · AUX BUREAUX DE LA REVUE BLEUE · texte numérisé non relu

AUX BUREAUX DE LA REVUE BLEUE

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ARCHIBALD CARY COOLlDûE OCTOBER 10, 1932

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FACULTÉ DES LETTRES

d'un cours d'histoire

(8 décembre 1896)

Messieurs,

Mes premières paroles doivent être un remerciaient vif et pénétré pour le ministre qui a bien voulu me charger de l'enseignement que nous inaugurons aujourd'hui ; pour l'un de ses prédécesseurs, M. Poincaré, qui m'a ouvert l'accès de cet enseignement en me confiant, l'an passé, une conférence de doctorat à la Faculté de droit sur les mêmes matières ; pour le Parlement, qui a autorisé l'institution de ce cours à la Faculté des lettres; pour la Faculté enfin, qui m'a favorablement accueilli.

Plusieurs d'entre ses membres ont été mes maîtres, soit à l'École normale, soit ici même, quand je tenais chercher, après les leçons de l'École, celles de la Sorbonne. Je leur dois, à tous, beaucoup. Il m'est

doux de le dire. Il m'est "doux aussi de penser que leur voisinage me soutient, en quelque sorte, au moment où m'échoit l'honneur, fort souhaité, je l'avoue, mais fort redouté — je l'avoue encore — de m'asseoir à cette place. Aujourd'hui comme autrefois, je désire méritei Tapprobation de mes maîtres. Vous m'en dites le moyen, qui est de suivre, selon mes forces, les exemples qu'ils m'ont donnés. Je tâcherai donc à rivaliser avec eux, non certes de lumières et de talent, mais d'ardeur au travail, de probité scientifique, de dévouement à cette glorieuse maison.

Lé meilleur témoignage que je puisse offrir à la Faculté, comme aux pouvoirs publics, des sentiments qui m'animent à cette heure, est d'entrer dans leur commune pensée, en m 'attachant à vous faire mesurer l'importance de cet enseignement nouveau.

Il est non pas le premier, — puisque, depuis plusieurs années déjà, M. Espinas professe ici l'histoire de l'économie sociale, avec une autorité que fonde un grand savoir, sans cesse accru par la recherche, — mais le second de ceux qui représentent, dans le cadre élargi de la Faculté des lettres, les sciences sociales. Et sans doute, nos maîtres, qui ne les enseignaient point, parce qu'on ne les conviait pas à les enseigner, ne s'interdisaient nullement de les prendre pour objet de leurs travaux : témoin cette grande Histoire de la Science politique dans ses rapports avec la Morale, que M. Janet publiait il y a longtemps déjà, et qui, plusieurs fois réimprimée, a obtenu, en France comme à l'étranger, un vif et durable succès. Mais si Ton écrivait sur les sciences sociales, on n'eût guère pu les produire en Sorbonne, il y a seulement vingt ans. M. Gréard le constatait dans le discours qu'il a prononcé à l'inauguration de l'Université de

Paris, et il ajoutait en termes qu'il faut reproduire : « Ces sciences ont maintenant leur place à la Sorbonne, une place qui s'agrandira. Où pourraient-elles être étudiées avec plus de sérénité?. ..Une s'agit point de créer des doctrines d'État — il n'y a plus de doctrines d'État — mais simplement de rassembler, de coordonner les éléments d'une science fondée sur les principes, éclairée par l'histoire, ouverte à toutes les hautes discussions, qui tienne en égal souci les conditions intangibles et les imperfections toujours révisables des sociétés humaines, propre, enfin, à former les idées et les mœurs d'un peuple libre, qui veut rester capable et digne de T être. » Beau langage, qui décèle à la fois l'intelligence la plus nette des conditions de la recherche scientifique, et le souci le plus ému de la réalité vivante, un haut esprit et un cœur patriote. Faire de la science, sans oublier que la science contient les principes de l'action, c'est ainsi également que je conçois la tâche qui m'est assignée. Vous vous en rendrez mieux compte, lorsque j'aurai déterminé devant vous le caractère de nos études, la méthode qui y présidera, l'esprit dans lequel elles seront conduites. C'est l'objet de la première partie de cette leçon. Dans une seconde partie, je vous donnerai les raisons qui m'ont fait inscrire sur l'affiche le sujet de cours que vous y avez vu, et je vous rappellerai quelque notions nécessaires pour le bien entendre.

• Qu'est-ce que l'histoire des doctrines politiques, et d'abord, que faut-il entendre par doctrines politiques ? Non certes toutes les manifestations, écrites ou

parlées, des diverses opinions qui partagent les' esprits aux diverses époques ; mais seulement celles d'entre les thèses politiques qui, liées entre elles, et rapportées à un principe, ont pris la consistance d'un système. Il y a une opinion républicaine, une opinion monarchique, il y a même plusieurs opinions républicaines et plusieurs opinions monarchiques : il n'y a qu'une doctrine libérale, il n'y a qu'une doctrine théocratique. Cette doctrine change d'aspect, ou, pour employer le terme consacré, évolue ; mais, à travers ses métamorphoses, subsiste toujours à l'état de doctrine théocratique ou libérale.

L'histoire des opinions, celle des partis qui représentent les opinions, l'histoire de la politique, en un mot, est une chose; l'histoire des doctrines politiques en est une autre. La première tient compte de tous les faits, d'autant plus intéressante, plus vraie, qu'elle est plus minutieusement complète. La seconde néglige délibérément tout ce qui est épisodique. Par exemple l'historien de la politique, qui veut raconter les premières manifestations du libéralisme au xix e siècle, se. demandera, pour commencer, si, déjà sous l'empire, les salons, les mémoires, certains incidents de la vie publique ne révèlent pas un mouvement, même faible et timide, d'opposition libérale? Il s'emparera, et très justement, d'une page écrite par Chateaubriand, d'une parole prononcée par M me de Staël, d'une démarche accomplie par une commission du Corps législatif de 1813. L'historien des doctrines politiques négligera ces détails, si importants qu'ils soient, et ira droit aux politiques, aux écrivains qui ont systématisé. Royer-Collard, Guizot — les premiers écrits de Guizot — lui révéleront là thèse doctrinaire; Benjamin Constant, la thèse libérale. Les

discours de Royer-Collard, les brochures de Guizot, les pamphlets ou les études de Benjamin Constant, il les replacera,sans doute, dans les circonstances qui les ont entourés, suscités; mais cela fait, et brièvement, il cherchera, dans ces brochures, dans ces discours, la substance de la doctrine. Et par delà la substance, si Ton peut ainsi parler, l'âme même de la doctrine, pourquoi ces libéraux aimèrent la liberté, et quelle sorte de liberté ils aimèrent ; pourquoi ces individualistes prirent en main la cause de l'individu, et quelle notion ils se firent de l'individualité.

Comme elle diffère de l'histoire de la politique, l'histoire des doctrines politiques diffère de l'histoire des institutions, de l'histoire du droit public et de l'histoire du droit constitutionnel, tout en soutenant avec ces trois ordres de recherches des rapports sur lesquels il serait superflu d'insister. — D'abord, les institutions ne se modèlent pas toujours sur une doctrine. Elle sont, le plus souvent, le fruit des circonstances ; elles reposent sur la coutume et l'état de possession. Puis, lors même que les institutions procèdent d'une doctrine, elles ne l'expriment pas toujours, ni même ordinairement, dans son intégrité. Joignez-y qu'une fois établies, ellçs vivent d'une vie propre, indépendante. Tout lien est rompu entre elles et la doctrine génératrice. L'historien des institutions nous montre ce qu'elles deviennent, non d'où elles viennent. — Quant à l'historien du droit public ou du droit constitutionnel, il se préoccupe, sans doute, s'il a l'esprit philosophique, du rapport qu'ilpeut y avoir, ou qu'il y a certainement, entre telle forme de constitution, tel texte de loi et les doctrines en vigueur au moment où cette constitution a été adoptée, cette loi établie. Mais ce n'est là pour lui qu'une recherche se-

condaire. Son principal objet sera toujours d'étudier leslois, les constitutions en elles-mêmes, pour ellesmêmes, dans leur teneur précise. Il s'attache à la lettre, et ne met en cause l'esprit, que dans la mesure où cela est utile pour déterminer plus exactement la portée d'un texte. L'histoire du droit public, l'histoire du droit constitutionnel, telles qu'on les professe à la Faculté de droit, laissent donc place à côté d elles à une histoire des doctrines politiques, qui tient précisément pour essentiel ce que les deux autres considèrent comme accessoire. Moins curieuse des réalités juridiques que des notions abstraites dont ces réalités procèdent, ou auxquelles il convient de les rapporter, quand on les juge, l'histoire des doctrines politiques veut savoir non ce que les hommes ont fait de la société à laquelle ils appartenaient, mais ce qu'ils auraient voulu en faire, si la matière sur laquelle ils ont opéré eût été ductile et malléable à souhait.

L'histoire des doctrines politiques diffère encore sensiblement de deux ordres d'études, l'un fort ancien, et quelque peu démodé, la philosophie de l'histoire ; l'autre plus récent, et fort à la mode, quoiqu'il ne diffère pas toujours du premier autant qu'on pourrait le croire, la sociologie.

La philosophie de l'histoire, c'est, ou plutôt c'était l'interprétation de l'histoire à l'aided'une philosophie donnée, interprétation qui pouvait séduire par l'audace, l'ingéniosité ou la grandeur, mais qui devait inévitablement suivre la fortune du système auquel elle s'adaptait, triomphante avec lui, avec lui détrônée quand un système nouveau s'emparait des esprits. La philosophie de l'histoire a été ainsi mise tour à tour au service des thèses les plus opposées. Elle a

justifié, avec une égale assurance, sinon avec un bonheur égal, tous les états de fait qui se sont succédé; présentant toujours le dernier d'entre eux, quand elle était optimiste, ou l'un des plus anciens, quand elle était pessimiste, comme le but visé par la Providence dans le gouvernement de l'univers, ou comme l'effet d'une logique inhérente aux choses. Son grand ressort, c'est ridée de nécessité. — L'historien des doctrines politiques ne cherche pas à prouver que le moyen âge, ou la monarchie de Louis XIV, ou la Révolution française arrivaient à leur heure, devaient être ce qu'ils ont été, ne pouvaient être autrement, et marquent l'apogée de la civilisation. Il cherche tout simplement à savoir comment le moyen âge résolvait les problèmes politiques alors posés; comment les théoriciens du xvn e siècle comprenaient le pouvoir du prince; quelles notions s'attachaient à faire prévaloir les politiques, les publicistes, les philosophes qui ont préparé ou accompli la Révolution française. Convaincu que les idées élaborées par la conscience et la raison de l'homme peuvent influer sur les faits, et en déterminer le cours, il affirme implicitement sa croyance aux effets de la liberté. L'idée de liberté est le grand ressort de ses études.

Comme il est impossible à l'esprit humain de dépouiller des curiosités qui sont sa raison d'être, au moment même où le goût du fait précis, du document positif remplaçait celui des vastes généralisations, le fondateur du positivisme lui-même jugea possible une recherche d'ensemble, portant sur la marche des sociétés, et permettant d'émettre pour l'avenir des prévisions fondées non sur des hypothèses, ou sur des idées préconçues, mais sur l'ob-

servation des faits. Il l'appela la sociologie. Mais la statique et la dynamique sociales ne sont pour Comte que l'histoire de l'intelligence humaine à travers ses états successifs, la « loi des trois états » reconnue et saluée dans l'enchaînement des faits. En d'autres termes, la sociologie de Comte n'est que la philosophie de l'histoire du positivisme. *

On a singulièrement élargi et modifié, depuis Comte, la conception de la sociologie. A ce point, que nous serions très embarrassé s'il nous fallait donner une formule qui enveloppât des travaux aussi divers comme inspiration ou comme méthode, que ceux des sociologues contemporains. Mais cela n'est pas indispensable pour mettre en relief le caractère essentiel par où les recherches des sociologues, plus ou moins fidèles au comtisme, diffèrent des nôtres.

La sociologie opère volontiers sur la société en général, la société à travers l'espace et la durée. S'agit-il d'étudier la notion de liberté ou la notion d'égalité ?Le sociologue, s'il fait de l'histoire, comme M. Letourneau, remonte aux peuples primitifs, et cherche à déterminer la relation de nos idées aux leurs. S'il dogmatise, il s'attache à déterminer les phénomènes constants qui précèdent ou accompagnent l'apparition de la notion de liberté dans les esprits. Tantôt les phénomènes qui retiennent son attention sont surtout physiques, et il attribue, comme M. Durkheim, une importance prépondérante au volume et à la densité des groupes sociaux. Tantôt, et c'est là une tendance nouvelle, que Ton constate en Allemagne comme en France, chez M. Simmel comme chez M. Tarde, il estime que les phénomènes constants à déterminer sont d'ordre psychologique.

Une fois en possession de ces phénomènes constants, il sait, touchant l'idée de liberté politique ou l'idée d'égalité, l'essentiel de ce qu'il cherchait à savoir, et ce qu'il y a, selon lui, de plus intéressant à connaître. Sans contester le moins du monde la portée des recherches sociologiques ainsi comprises, et en admettant qu'elles puissent mettre sur la voie d'applications utiles, l'historien des doctrines politiques procède autrement. S'il étudie l'idée de liberté, ou l'idée d'égalité, il choisit les périodes de la vie nationale ou cosmopolite durant lesquelles cette idée a germé, a mûri, a fait éclosion. Il s'attache à déterminer ce que les esprits les plus réfléchis ont mis, durant ces périodes, sous le mot liberté, sous le motégalité. Que les modalités du groupement social, que certains instincts, certains désirs, certaines croyances élémentaires aient provoqué, dans un passé lointain, la première apparition du rudiment de ces idées, il ne le conteste point. Que l'action persistante des mêmes causes explique aussi, en partie, quelques-unes des modifications ultérieures de ce rudiment d'idée, il l'accorde encore aisément. A condition qu'on lui accorde que, du jour où la méditation consciente s'empare des idées, elle leur fait subir une élaboration qui les transforme, et, si j'ose dire, les dénature. Les idées se vident en partie de leur contenu antérieur, quel qu'il ait pu être, purement physique ou purement psychologique, pour recevoir et loger l'apport de la conscience morale et de la raison. L'idée parvenue à ce stade peut devenir, et devient en effet doctrine, c'est-à-dire formulation précise d'un idéal auquel l'homme travaille à asservir le réel. Nous quittons ici le domaine du spontané, pour entrer dans celui de l'intentionnel,

qui est le domaine propre de l'historien des doctrines politiques. Il nous met aux yeux ce qu'il y a de plus voulu dans les sociétés humaines.

Voilà donc le champ de nos études délimité par rapport à d'autres études voisines. Mais il subsiste encore deux objections qui, si elles étaient fondées, feraient s'évaporer entre nos mains la matière môme que nous nous proposons de traiter.

Quoi de plus vain, dit-on souvent, que les doctrines? Et parmi les vaines doctrines , quoi de moins consistant que les doctrines politiques? Pour qu'elles eussent quelque solidité, il faudrait, à tout le moins, que les faits politiques formassent une catégorie distincte des faits économiques. Or, ils n'en sont que l'ombre ou le reflet. Étudier les faits politiques indépendamment des faits économiques, c'est se duper à plaisir.

Ne nous attardons pas ici à réfuter ceux qui nient l'importance des doctrines en général, et, par conséquent, celle de la connaissance des doctrines, sans paraître s'apercevoir qu'au moins à titre de faits, insérés dans la trame du réel, les doctrines valent d'être étudiées. Au contraire, la seconde partie de l'objection, beaucoup plus spécieuse, veut être examinée de près. C'est la thèse initiale des écoles socialistes contemporaines. Je dis contemporaines, parce que les premiers socialistes français ne déniaient pas absolument tout intérêt aux formes politiques. La plupart se bornaient à dire : «Les relations économiques sont plus importantes que les formes politiques. » Karl Marx est allé plus loin. Il a prétendu démontrer que les circonstances de la production, en se modifiant à travers les temps, déterminent seules tous les rapports sociaux, y compris les for-

mes politiques. Je rappelle ici des textes bien connus : « Le moulin à bras donne la société avec le suzerain ; le moulin à vapeur, la société avec le capitaliste industriel (1 ). » Et encore : « Le besoin que Ton a des notaires ne suppose-t-il pas un ordre civil donné, qui n'est qu'une expression d'un certain développement de la propriété, c'est-à-dire de la production? » (2)

Ajoutons que le jour où s'accomplira, dans le mode de répartition des produits, la révolution qui s'est déjà accomplie, selon Karl Marx, dans le mode de production, l'appareil politique tout entier disparaîtra. Il ne sert qu'à garantir leurs droits aux privilégiés. Il n'est, suivant l'expression d'un militant du socialisme allemand, M. Bebel, que « l'organisation de la force en vue du maintien des conditions actuelles de la propriété et du pouvoir social » (3). Qu'il n'y ait plus ni propriété privée ni privilèges, l'État, comme appareil politique, aura disparu. Raison de fait, qui vient s'ajouter à la raison de principe, pour prouver ce qu'on appelle l'absolue inutilité des recherches portant sur les formes politiques.

Remarquons d'abord que cette manière de voir n'a pas eu, jusqu'ici, d'effet pratique sur les forces organisées du socialisme allemand ou français. Leurs chefs se sont rendu compte que le meilleur moyen d'opérer la révolution sociale est encore de conquérir les pouvoirs politiques dans leur forme actuelle, et môme de poursuivre certaines réformes d'ordre politique,

(1) Misère de la Philosophie (Paris, Franck, 1847), p. 100.

(2) Ibid., p. 17. Cf. Le Capital, l r * partie, éd. française, p. 34.

(3) La Femme, trad. franc. 250. Cf. Gabriel Devilïe, L'État et le Socialisme, publication du Groupe des Étudiants collectivistes, Paris, 1895.

qui les rapprocheraient du but visé. Aussi, les voiton, dans l'un et l'autre pays, réfuter par leur attitude même l'affirmation de Karl Marx.

Ce n'est pas tout. Fussent-ils plus conséquents avec leur maître, les socialistes contemporains n'auraient pas encore cause gagnée sur le point qui nous occupe, si, comme je le pense, l'un des principaux vices de leur système est le dédain qu'ils font de la liberté politique, et des formes politiques propres à la garantir.

Le collectivisme prétend travailler non à l'asservissement universel, comme le lui reprochent par fois des polémistes mal informés, mais à l'affranchissement intégral des individus, de tous les individus. Il ne nous en coûte nullement de reconnaître que le but marqué par les théoriciens du collectivisme est bien celui-là. Nous croyons, en revanche, dans la mesure où il est possible d'anticiper sur un avenir bien hypothétique, et bien obscur pour tous, obscur même, de leur propre aveu, pour ceux qui cherchent à le réaliser, que s'ils le réalisaient jamais, ils manqueraient le but qu'ils se sont proposé, et ne pourraient pas ne pas le manquer. Y a-t-il, en effet, émancipation vraie, affranchissement intégral sans liberté politique? La liberté politique n'est-elle pas, chez l'homme des temps modernes quand il y a goûté, un besoin aussi pressant, aussi vif que le besoin du mieux-être? On le nie : on s'en apercevrait, si jamais la liberté politique venait à être menacée là où elle a régné. Elle ressemble aujourd'hui. à l'air que l'on respire, sans s'apercevoir qu'il y a là un bienfait permanent de la nature. Que l'air vienne à manquer, ou seulement à se raréfier : c'est un supplice. Ainsi en serait-il, si la liberté poli-

tique, après avoir été portée, dans une société comme la nôtre, au plus haut degré qu'elle puisse atteindre, venait à disparaître ou seulement à s'amoindrir. Or si telle est bien l'importance vitale de la liberté politique, si elle est un élément essentiel de l'affranchissement intégral rêvé, promis par les socialistes eux-mêmes, comment soutenir que la doctfine qui la fonde est indifférente, indifférente aussi l'histoire de cette doctrine, de ses progrès et de son triomphe chez les nations qui ont eu le grand honneur de la formuler?

Cette objection écartée, il en reste une autre. Soit, dira-t-on; les doctrines politiques ont leur raison d'être. On avouera même que le temps présent est en mal d'une doctrine. Beaucoup de ses misères tiennent au sentiment confus qu'il a de n'en point posséder. Quelques-unes de ses erreurs, non les moindres, s'expliquent par l'empressement inconsidéré, mais significatif, avec lequel il accueille des idées mal digérées, très contestables, mais qui ont précisément l'air de former un corps de doctrine solide et résistant. Le remède consiste, ajdute-t-on, à élever contre ces doctrines d'autres doctrines, meilleures, plus vraies. Laissez donc là l'histoire, et au lieu de vous attarder au commentaire stérile du passé, pourvoyez au présent !

D'autres, très informés, très au courant du mouvement des idées, nous avertissent que Thistorisme a fait son temps dans le pays même qui a en le plus usé, l'Allemagne. Après y avoir eu de brillantes destinées avec Niebuhr et Savigny, avec Knies et Roscher, l'historisme y est non pas absolument mort, car M. Schmoller, nous assure-t-on, attire autant d'élèves autour de sa chaire que M. Wagner, mais singulière-

ment déprécié. La plupart des maîtres les plus écoutés, et M. Wagner au premier rang, conçoivent la politique, l'économie politique elle-même, comme une « psychologie appliquée (4) ». Faites donc comme eux ! — Voilà ce que Ton entend dire, surtout par de jeunes esprits, naturellement impatients de solutions, et de solutions neuves.

Ils ont bien raison, ces observateurs inquiets du temps présent qui signalent son appétit de doctrine, quand ils demandent qu'on lui offre au moins le choix entre le collectivisme et quelque chose d'autre, quelque chose d'autre que les froids théorèmes de l'économie politique orthodoxe. Mais ils ont tort, ceux de nos jeunes amis qu'impatientent les lentes démarches de l'histoire, quand ils méconnaissent que l'histoire, bien comprise, en éliminant certaines solutions, prépare et conquiert d'autres solutions.

C'est une formule courante, et d'ailleurs assez peu scientifique, qu'un problème bien posé est à moitié résolu. Il se trouve cependant que cette formule, appliquée à nos études, prend un sens très acceptable. Soit, par exemple, la question tant débattue , et qui apparaît comme le tout des controverses actuelles , la question des rapports de l'individu avec l'État. Il est très vrai que « l'individualisme » voit fondre sur lui une multitude d'adversaires partis de points très différents, mais dont les coups convergent, ce qui ne laisse pas d'impressionner. Eh bien, supposez qu'en étudiant l'histoire des doctrines, vous soyez conduit à constater que ces adversaires de l'individualisme, théocrates, positivistes, collectivistes, pour citer les plus connus, loin

(1) Voir G. Bougie, les Sciences sociales en Allemagne. Paris,

de partir de données différentes, s'appuient tous, «sans le savoir, sur une donnée identique : n'est-il pas vrai que l'assaut vous paraîtra moins effrayant? Il suffira d'engager un corps à corps avec cette donnée unique, et cela est plus facile que de faire face, simultanément, à nombre d'adversaires.

Supposez ensuite que l'histoire des doctrines établisse cet autre point : l'individualisme, tel qu'il se présente chez la plupart de ses plus récents défenseurs, n'est qu'une image réduite, mutilée, déformée de l'individualisme véritable, celui qu'tmt cru fonder les maîtres, les créateurs. N'est-il pas manifeste que certaines objections qui nous paraissent sans réplique, quand on les oppose à l'individualisme vulgaire et amoindri, perdront toute leur force devant un individualisme renouvelé et revivifié?

Supposez enfin que l'histoire des doctrines établisse un troisième et dernier point. A l'origine, chez les Grecs, le socialisme obéit à une préoccupation très naturelle, celle de défendre la cité, la véritable unité vivante d'alors, contre les impulsions aveugles de l'égoïsme individuel. Plus tard, beaucoup plus tard, au début de ce siècle, le socialisme s'est déjà désintéressé de la cité, il se préoccupe surtout de l'individu ; mais il fait, du moins, très large la part des choses morales. Il veut l'individu plus heureux, mais il le veut surtout, et d'abord, meilleur; que l'individu soit meilleur, il sera déjà, par cela seul, plus heureux. A. présent enfin, sous l'influence du matérialisme marxiste — influence déclinante, assuret-on(l),etqu'a combattue Benoît Malon, que combat-

(1) M. Andler fait, cette année même, au Collège libre des sciences sociales, un cours où il étudie la décomposition du marxisme en Allemagne.

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tent, je ne l'oublie pas, certains idéalistes impénitents, fidèles à son esprit (1 ), mais qui s'est longtemps exer- ♦ cée — qui s'exerce encore, le socialisme grandit démesurément l'individu à ses propres yeux, et met ainsi en péril, sans le vouloir, non la cité antique, morte à jamais, espérons-le, mais ce qui, dans la cité nouvelle, est proprement social, la civilisation, œuvre de la liberté, et qui a besoin de la liberté pour croître, pour être.

N'est-il pas manifeste qu'une telle série de vérités, établies par l'histoire, offre une valeur plus qu'historique et plus que documentaire ? N'est-il pas vrai qu'on entrevoit une solution, au terme de cette revue des solutions? Pénétrés de la nécessité d'améliorer le sort de ceux qui souffrent, de ceux qui ne sont pas encore pleinement des hommes, et qui, livrés à eux seuls, ne peuvent pas le devenir ; pénétrés également de la nécessité de ne pas compromettre, et même d'accroître le trésor de la civilisation, nous sentons qu'il faut échapper à l'étreinte de l'individualisme vulgaire et du socialisme vulgaire, qu'il faut chercher un principe supérieur qui les absorbe, et dont les applications permettent d'obtenir, par des moyens de liberté, la mise en valeur économique et morale de tous les membres de la cité nouvelle ? Et c'est ainsi que l'histoire des doctrines s'achève et fleurit en doctrine.

La méthode applicable à l'histoire des doctrines politiques, c'est la méthode que vous voyez appliquer à tous les enseignements de caractère histo-

(1) Cf. Georges Renard, Notre programme, in Revue socialiste, mai 1894, et Ibid., 1896. Socialisme intégral et marxisme.

rique qui se donnent ici. Vous en connaissez les procédés, et le premier de tous, l'étude minutieuse des textes. Elle n'est pas moins féconde en révélations — j'aurai l'occasion de vous le faire voir — quand il s'agit d'écrivains qui datent d'un demi-siècle, que lorsqu'il s'agit d'écrivains très éloignés de nous. Quant à l'âme de cette méthode, vous savez que c'est la sincérité. Étudier scientifiquement les doctrines politiques, ce sera lire et bien lire les textes qui les renferment, sans négliger, il va de soi, et en demeurant dans les limites que j'ai déjà indiquées, l'analyse du milieu et des circonstances; ce sera, aussi dire tout ce que l'on aura vu dans les textes, et le dire tel qu'on l'aura vu, sans se préoccuper de savoir si ces constatations, rigoureusement exactes, servent ou desservent je ne dis pas un parti, je dis simplement une opinion.

Non pas que l'historien des doctrines politiques puisse ou doive se placer dans l'état d'indifférence absolue qu'un écrivain paradoxal a signalé jadis comme indispensable à qui fait de l'histoire. Il conserve, par devers soi, ses préférences intimes, ses partis pris sur le sens et le but de la vie individuelle ou sociale. Mais il sait s'en affranchir au moment d'exposer une doctrine. Fût-elle radicalement hostile à la sienne propre, il sait présenter cette doctrine dans toute sa force, sans d'ailleurs s'imaginer qu'il accomplisse ainsi un acte méritoire. N'a-t-ilpas pour règle unique le respect de la vérité? Ses partis pris personnels eux-mêmes sont-ils autre chose qu'un hommage à la vérité? Il adhère à certaines idées non comme bienséantes, ni môme comme bienfaisantes, mais parce qu'il les croit vraies. Il ne lui en coûtera donc pas de présenter dans leur vérité des

idées qu'il juge fausses; et j'entends par la vérité d'une idée qui me paraît fausse, son aspect le plus plausible, le plus avantageux, le plus capable d'avoir séduit les esprits qui s'y sont arrêtés.

Dira-t-on que l'entière sincérité scientifique est impraticable en des matières qui intéressent aussi vivement la sensibilité morale ? Pas plus, me semblet-il, que l'imagination, indispensable au savant pour établir des hypothèses, n'est incompatible avec le sang-froid requis par l'observation minutieuse des faits, etl'interprétation désintéressée des expériences. Toute la méthode des sciences de la nature tient dans cette opposition. Il faut que le savant soit un poète, pour pressentir l'ordre de l'univers. Et il faut ensuite, quand il cherche à vérifier ses pressentiments, qu'il rivalise d'impassibilité avec un appareil enregistreur. Le savant digne de ce nom, concilie sans effort deux dispositions aussi contraires. Nous tâcherons de l'imiter. Nous reprendrons nos partis pris personnels en sortant, mais nous les laisserons à la porte de cette salle. Nous les laisserons à la porte, parce que c'est le seul moyen d'étudier comme il convient l'histoire des doctrines ; nous les reprendrons en sortant, nous les reprendrons aussi éclairés, aussi réfléchis que possible, parce que c'est le seul moyen d'accomplir sa tâche d'homme et de citoyen dans une démocratie. Au reste, c'en est assez sur ce point. Il fallait y toucher. Vous me reprocheriez justement d'y insister; entre gens de bonne foi et de bonne volonté, on se comprend très vite.

Quelques-unes des remarques qui] précèdent tendent à présenter notre enseignement comme utile. Il

l'est assurément, au sens le plus positif du mot. Connaître les doctrines qui ont agi sur les esprits, et les fruits que ces doctrines ont portés, ou les raisons de. leur stérilité, c'est se mettre en mesure de dire à là prétendue nouveauté qui passe : « Toi, je te reconnais 1 Tu as déjà paru sur la scène, et voici les raisons pour lesquelles tu as disparu! » Je ne rougis point, pour nos études, de ce caractère pratique. Il me semble à la fois très périlleux et très mal à propos d'écarter, par une fin de non-recevoir dédaigneuse, toute considération utilitaire, quand on traite des idées, des principes sur lesquels les sociétés se règlent. Mais ce serait très mal comprendre le caractère de cet enseignement, que de le croire tourné vers la seule pratique. Il rejoint aussi l'objet des curiosités les plus hautes et les plus exigeantes de l'esprit humain, et il mériterait encore d'être suivi, quand bien même on n'en attendrait aucun profit direct pour l'éducation du citoyen.

L'histoire des doctrines politiques montre, en effet, que toujours et partout, ces doctrines sont dans une dépendance étroite par rapport aux systèmes d'idées générales qui dominent. L'homme ne se fait pas, des relations qui doivent exister dans la cité, une idée à part de celles qu'il adopte sur la vie morale, sur le sens et le but de l'univers. Quelquefois le lien est très apparent : c'est aux époques d'unité. Mais alors même que l'unité semble brisée, alors même que les esprits montrent avec ostentation, comme le trophée de leur affranchissement, la multiplicité indéfinie des opinions qui les travaillent et les partagent, jamais l'éparpillement et la dispersion ne sont tels qu'un historien attentif ne puisse retrouver, sous ce désordre, deux ou trois directions

d'idées données par la religion, ou la philosophie, ou la science. A ces directions en petit nombre, se rattachent lies thèses politiques qu'un juge superficiel y croirait le plus étrangères.

Les idées politiques étant solidaires des idées religieuses, ou des idées scientifiques, ou des idées philosophiques, en étudier l'histoire, c'est aborder par un point relativement nouveau l'histoire de la pensée humaine en général; ^t notre intelligence des choses s'approfondissant à mesure que nous les apercevons sous un plus grand nombre d'aspects, il est permis d'espérer que nous saisirons dans les systèmes philosophiques — pour ne parler que de ceux là — des traits jusqu'alors inaperçus. Certaines faiblesses, qui nous échappaient dans tel système, sailliront en pleine lumière ; de puissants motifs d'adhésion à tel autre système surgiront devant nous, quand nous connaîtrons toutes les liaisons et répercussions de la philosophie politique et de la philosophie pure. Que Ton ne dise pas : regarder la philosophie de ce biais, c'est s'exposer à la fausser. Les plus grands philosophes ont expressément donné pour fin dernière à leurs spéculations, quelque éloignées du réel qu'elles puissent paraître, la découverte des lois qui doivent présider à la vie sociale. De Platon et d'Aristote, à Auguste Comte et à Renouvier, la philosophie n'a pas cru s'abaisser en poursuivant cet objet, et ne peut même être entièrement comprise qu'à la condition de se souvenir qu'elle l'eut toujours en vue.

Il y a plus : étudier l'histoire des doctrines politiques — ou celle des doctrines sociales — en d'autres termes, tenir de préférence sous son regard les fins de l'effort collectif et les moyens propres à

réaliser collectivement ces fins, c'est se placer dans des conditions très favorables pour se faire cette doctrine de vie dont nous parlions tout à l'heure, objet secret ou avoué de l'inquiétude et de la recherche des âmes à l'heure présente. Jusqu'ici, l'homme a demandé toute lumière à la méditation sur soi-même. Il a trouvé là d'admirables, d'inoubliables suggestions. Mais se perfectionner, se vouloir plus pur, très pur, est-ce donc le tout de la vie morale? À l'y mettre tout entière, ne risque-t-on pas • de tomber dans un égoïsme raffiné, innocent, sublime, mais qui n'en est pas moins l'égoïsme? Je m'abstiens d'accomplir certains actes, j'en accomplis d'autres, sans doute parce que ceux-ci servent le prochain, tandis que ceux là lui nuisent ; mais surtout, d'abord, fondamentalement, parce que les uns souilleraient mon âme, tandis que les autres la maintiennent en l'état où elle doit être. Le retour sur soi précède toujours, et détermine souvent la décision. Est-ce donc chose indifférente? Et la conduite ne se trouverait-elle pas modifiée, soit quant à la nature des actes à accomplir, soit quant au sentiment dans lequel on les accomplirait, si nos déterminations procédaient uniquement de ce que M. Renouvier appelle « l'idée sociale »?Tant qu'elle n'est pas née en moi, je demeure comme enfermé dans la solitude de mon propre cœur, pour y méditer les rites difficiles du salut. Mais que 1' « idée sociale » m'apparaisse : je cesse de me chercher moi-même, pour considérer mon concitoyen, qui me devient aussi intérieur que moi-même. Et dès lors, je ne comprends plus de même façon, je ne limite plus aux mêmes bornes la justice.

Les conséquences, je ne m'attacherai pas à les

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suivre, satisfait d'avoir appelé votee attention sur l'un des résultats, et non le moindre, bien qu'il ne soit pas le plus apparent, qui puisse sortir de nos études. Vous en connaissez à présent la nature, la méthode, l'esprit, tel que je viens de le définir; et je puis passer à la seconde partie, très brève, de cette leçon.

Si, pour l'année courante, j'ai choisi l'histoire des doctrines libérales en France pendant la première moitié du siècle, c'est qu'il m'a paru très intéressant, et d'un intérêt très pressant, de retrouver les vicissitudes traversées par une idée qui passait naguère pour le chef-d'œuvre de la raison, et qui subit aujourd'hui tant d'attaques, tant de défections. On voit se tourner contre le libéralisme, ou s'en détacher, des hommes qui, par l'élévation de leur esprit et la générosité de leurs sentiments, en eussent été jadis les défenseurs naturels. D'où cela vient-il? L'idée libérale mérite-t-elle le discrédit où nous la voyons tombée? Si elle le mérite, comment a-t-elle pu provoquer chez nos pères tant d'enthousiasmes sincères? Si elle ne le mérite pas, pourquoi les fils sontils à ce point troublés, qu'ils osent à peine tenter une défense molle et découragée, quand ils ne s'avouent pas vaincus sans combat?

Bien des gens, à l'heure présente, se posent cette question. Je voudrais non pas la résoudre pour eux, mais les mettre en état de la résoudre eux-mêmes. Je m'efforcerai d'établir ce qu'étaient les doctrines libérales au début de la période que je me suis assignée, et ce qu'elles sont devenues au cours de cette période. Si, comme je le crois, elles ont changé, je

tâcherai de faire voir en quoi ont consisté les changements, pourquoi ils se sont produits* Les décrire, les expliquer même, ce ne sera pas — il faut insister sur ce point capital — ce ne sera pas les justifier, ce ne sera pas les présenter comme inéluctables et indélébiles. Tout au contraire, plus j'aurai fait voir que le libéralisme a dévié de sa direction primitive, de celle que lui avaient imprimée les théoriciens du xvni e siècle, plus j'aurai prouvé qu'il est nécessaire de la reprendre.

La suite de nos leçons montrera donc comment les doctrines libérales, qui ont beaucoup changé de 1848 à nos jours, avaient changé déjà de 1814 à 4848. Mais avant d'étudier cette évolution, et d'en dégager s'il est possible, la loi, il importe de rappeler comment le xvin e siècle et la Révolution française avaient compris la doctrine libérale. Nous aurons ainsi déterminé le point d'où partirent les théoriciens du libéralisme au xix' siècle, quand la chute de l'Empire leur permit de parler et d'écrire. 11 nous fapt résumer ici, à grands traits, une matière trop riche, et, pour faire court, supprimer bien des preuves qui se joindraient utilement à la démonstration. Nous n'en userons pas ainsi d'habitude, et c'est une nécessité de circonstance, dont j'éprouve le besoin de m'excuser, au moment où je la subis.

La doctrine libérale et individualiste en politique a des origines lointaines, qu'il ne siérait pas d'oublier si l'on en traçait l'histoire complète ; mais c'est dans la philosophie du xvm e siècle qu'elle a trouvé son point de maturité et d'éclosion. Cette expression — la philosophie du xvin e siècle — est un peu bien générale et vague. Il y a eu plus d'une philosophie au xvm e siècle, et l'on serait tenté de dire plus d'un

siècle dans le xvm e . Mais malgré ce vague, sinon à cause de ce vague, l'expression doit être conservée. Elle indique, en effet, le caractère collectif et dispersé du grand effort tenté alors par la raison humaine pour asseoir définitivement — c'était, du moins, la prétention des hommes de ce temps, qui croyaient leurs méthodes et leurs solutions assurées de vivre à jamais — les bases de la morale, du droit, de la politique. La philosophie du xvm e siècle, comme disaient ses partisans, quand elle en avait, comme disent encore ses adversaires, qui n'ont pas désarmé, la philosophie du xviii sièle, c'est Voltaire et c'est l'Encyclopédie, c'est Rousseau et c'est Montesquieu, c'est Adam Smith aussi bien que Kant, et Condorcet aussi bien que les Physiocrates. Malgré les divergences profondes qui existent entre ces penseurs, malgré les hostilités retentissantes que quelques-uns d'entre eux ont soutenues, ils ont été les ouvriers d'une même tâche. Chacun s'est placé au point de vue qui lui agréait le mieux; chacun a philosophé suivant son tour d'esprit. Mais ils se trouvent, en fin de compte, s'être complétés en se combattant, et, ens'ignorant quelquefois, s'être toujours rejoints.

Montesquieu a voulu que l'individu pût jouir de la sécurité la plus complète dans la disposition de sa personne et de ses biens. Un gouvernement mixte ou, comme il dit encore, modéré; des lois criminelles assez douces ; des tribunaux indépendants et astreints à des formes fixes : telles lui ont paru être les conditions essentielles de ce grand progrès. Rousseau, et Condorcet après lui, ont montré, avec une force incomparable, que le citoyen doit prendre part personnellement, par un acte de son vouloir, à la création de l'État; que l'État ainsi voulu par ses

membres, ouvre seul devant eux, suivant la forte expression du Contrat social, « la sphère de la moralité et dudroit» (^.Qu'importe, après cela, que Rousseau, parlant de la séparation des pouvoirs, ait comparé l'auteur de Y Esprit des Lois à « ces charlatans du Japon, qui dépècent un enfant aux yeux du spectateur, puis, jetant en l'air ses membres l'un après l'autre, font retomber F enfant vivant, et tout rassemblé »? Qu'importe qu'il ait vu là un « tour de gobelet », et « un prestige digne de la foire » (2) ? En insistant sur le droit du citoyen à vouloir l'État dont il fait partie, Rousseau exprime une part de la vérité totale dont Montesquieu a exprimé une autre part, en stipulant les garanties de la sûreté.

Adam Smith s'est attaché à libérer l'activité du travailleur des innombrables sujétions qui pesaient sur elle de son temps. Kant a fondé la philosophie du droit, et son entreprise, la plus technique de toutes celles que je viens de rappeler, la plus sévèrement abstraite, n'est certes pas la moins indispensable au soutien de l'ordre politique et social inauguré par la Révolution française. Qu'importe, après cela, qu'il y ait entre la morale du sentiment et la morale de l'impératif catégorique une opposition radicale ? Qu'importe que la seconde ait été une réaction expressément dirigée contre la première, si l'effort tenté par Smith en faveur de la liberté de la production et de l'échange se trouve tendre et aboutir au même but que l'effort tenté par Kant pour obtenir une théorie du droit, pure de tout alliage?

On peut aller plus loin : l'histoire range aujourd'hui les « Pères Pèlerins » qui quittèrent, en 4620,

(i) Contrat soctal, liv. I, chap. ix.

(2) Ibid., liv. II, chap. n.

le sol de l'Angleterre, pour chercher dans le Nouveau Monde un lieu où ils pussent librement professer leur foi et pratiquer leur culte, parmi les fondateurs du gouvernement populaire dans les temps modernes, et, comme ancêtres des « insurgés » d'Amérique, parmi les précurseurs de la Révolution française. Les « Pères Pèlerins » ne songeaient, pourtant, lors de cet exode mémorable, qu'à leur indépendance personnelle, non à l'intérêt du genre humain ; et ils étaient mus par un motif confessionnel qui n'entrait pas dans l'état d'âme du Tiers État, prêtant le serment du Jeu de Paume. Qu'importe, là encore, si la liberté de la conscience religieuse, la première des libertés, a ouvert la voie par où devaient passer toutes les autres ? Qu'importe si la France d'abord, et après elle, par elle, une portion du monde, devaient bénéficier un jour de la noble fermeté déployée par les émigrés puritains de 1620?

Toutes ces pièces diverses, et la Révolution d'Amérique avec ses lointaines préparations, et la philosophie de Kant avec celle d'Adam Smith, et la philosophie de Gondorcet ou de Rousseau avec celle de Montesquieu, et bien d'autres encore, forment les éléments du bloc massif de l'individualisme et du libéralisme au xviti 6 siècle. Ce bloc, à la veille de la Révolution, est encore mal dégrossi. Il attend le ciseau du sculpteur, qui fera sauteries morceaux parasites, et dégagera la statue. Mais, dès lors, l'essentiel de la doctrine est formulé. Dès lors, l'individu a été révélé aux autres comme à lui-même, dans son droit de croire et de penser, de prononcer sur les choses de la cité, de posséder et de se mouvoir, de produire et d'échanger, de développer en lui toutes les énergies latentes, toutes les virtualités prêtes à passer à

l'acte, d'atteindre à un maximum de valeur économique et sociale, de culture et de personnalité.

Tout cela se présente alors comme un pêle-mêle, si nous en jugeons à la lumière des distinctions et des précisions qui se sont introduites depuis dans les idées, dans le vocabulaire de la science sociale et politique. Tout cela forme un ample et puissant syncrétisme, devrons -nous dire, si nous voulons entrer dans l'esprit du temps, et en parler la langue; Ce syncrétisme réunit des éléments jugés, par la suite, incompatibles, mais dont la présence côte à côte ne surprend alors aucun de ceux qui les assemblent.

Le libéralisme, l'individualisme postérieurs, et surtout actuels, dénieront à l'État tout droit à intervenir, sauf dans certains cas très rares, très jalousement limités. Le libéralisme, l'individualisme du xvm e siècle ne connaissent pas cette défiance systématique. Sans doute, ils cherchent à délivrer l'individu des contraintes que l'État de police, comme disent les publicistes allemands, que le despotisme éclairé, comme nous disons en France, avaient multipliées à bonne intention. Mais ils ne pensent pas, ces libéraux, ces individualistes, que tout l'individualisme et tout le libéralisme tienne dans l'opposition des deux termes ; que l'État n'ait rien à faire pour aider les faibles à trouver la pleine expansion de leurs facultés.

Le même Montesquieu, qui a si bien défini la liberté politique, croit à la légitimité, à l'utilité des lois somptuaires, et il écrit cette phrase, souvent citée, cette phrase dont la brutalité naïve et déconcertante dépasse les revendications de la plupart des écoles socialistes : « l'État doit à tous les citoyens une

subsistance assurée, la nourriture, un vêtement con venable, et un genre de vie qui ne soit point contraire à la santé (1 ). » — Le même Adam Smith, que les économistes orthodoxes appellent leur maître, et qui a certainement beaucoup fait pour limiter les attributions de l'État, reconnaît pourtant qu'il a d'autres fonctions à remplir que celles dont les particuliers ne peuvent se charger. L'État pourvoira à l'éducation populaire, et la rendra obligatoire (2), idée hardie, à la date où Smith l'émet, et dans le pays où il l'émet î Avant de permettre l'accès d'un métier ou d'un commerce dans le moindre village, l'État exigera la preuve que l'individu possède une culture élémentaire (3). L'État organisera, enfin, des exercices militaires pour donner une éducation de courage et d'énergie au citoyen. Smith ose proposer à l'Angleterre l'exemple de la Suisse! (4) — Le même Condorcet, qui a, quoique disciple de Rousseau, si noblement dit que « le pouvoir de la majorité sur la minorité ne s'étend pas jusqu'à violer le droit d'un seul individu (5) », n'a pas pensé que l'intervention de l'État en vue d'atténuer autant que possible les grandes causes d'inégalité entre les hommes, fût nécessairement un mal. Il l'a même considérée comme un bien, et avec une justesse remarquable de coup d'œil, il a spécifié l'une des formes sous lesquelles elle peut s'exercer. Condorcet parle, le premier à ma connaissance, d'un large système d'assurances mu-

(1) Esprit des Lois, liv. XXIII, chap. xxix.

(2) Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Ed. Guillaumin, t. II, p. 445.

(3) Ibid., t. II, p. 446.

(4) Ibid., t. II, p. 448.

(5) De lanature des pouvoirs politiques dans une nation libre Œuvres, Ed. Arago, t. X, p. 590.

tuelles, d'assurances faites par des associations, et enfin d'assurances faites par « la puissance sociale ». Elles seraient « un de ses plus grands bienfaits (1) ». — Nulle part, on le voit, l'antagonisme entre l'État et l'individu ; partout, l'individu convié à agir par lui-même, dès qu'il le peut, et, tant qu'il ne le peut pas, l'État convié à lui venir en aide.

Les publicistes, les orateurs de la Révolution, je dis ceux auxquels appartient sans conteste le nom de libéraux, n'ont pas davantage connu la thèse qui a prévalu chez leurs successeurs. Ce n'est, certes, ni un Mirabeau, ni un Necker qui y eussent songé. Fortifier le pouvoir exécutif, et assurer sa prise sur le citoyen est un des soucis de Mirabeau (2). Quant à Necker, il lui est arrivé d'être revendiqué comme un ajicêtrepar les socialistes eux-mêmes (3). Les disciples de Montesquieu à la Constituante, Target, Malouet, Mounier, pour citer les plus connus, proclament et le droit du citoyen pauvre aux secours publics, et son droit au travail; le droit, pour tout homme, c'est Mounier qui parle, « au libre et entier exercice de toutes ses facultés physiques et morales (4)», Je ne parle pas de ceux qui, comme Sieyès, passent surtout pour des disciples de Rousseau. Rien de surprenant à ce que Sieyès rêve d'un « établissement public », c'està-dire « d'un ensemble de moyens, hommes et choses », que l'État doit mettre à la disposition des

(1) Esquisse d'un tableau des progrès de l'esprit humain, 10 e époque.

(2) Cf. Fr. Décrue, Les idées politiques de Mirabeau, p. 34 et suiv.

(3) Notamment par Louis Blanc, Histoire de la Révolution française.

(4) Archives parlementaires, l r# série, t. VIII, p. 285.

moins favorisés (4). Au purplus, cette distinction entre l'influence de Rousseau et l'influence de Montesquieu est bien contestable, comme l'a montré M. Edme Champion, dans son petit livre plein d'idées et de faits, V Esprit de la Révolution.

Il en est de même, à mon gré, de la distinction si anciennement établie, et toujours courante, entre les doctrines politiques de la Constituante et celles de la Convention. Sans doute , l autres furent les actes des deux Assemblées, autres aussi, ne l'oublions pas, les circonstances qui provoquèrent ces actes. Mais les doctrines sont loin de différer autant qu'on l'a dit. Et il arrive que l'intelligence du vrai principe individualiste se trouve à la Convention plutôt qu'à la Constituante. ïroplong l'a montré, en ce qui touche le droit de propriété. La Constituante le fait venir de la loi. C'est la thèse de Mirabeau, c'est celle de Tronchet. Quand Robespierre reproduit cette thèse à la Convention, la Convention refuse de l'admettre (2). — Le fameux « droit au travail », si combattu par les libéraux au xix e siècle, mais reconnu, on s'en souvient, par Montesquieu et par ses disciples, figure en bonne place dans la Constitution de 4794, au titre I er . Il ne figure, en 4793, que dans la Déclaration des Droits. A l'obligation précise de la société envers l'individu, qu'avait stipulée la Constituante, la Convention substitue un titre verbal, dépourvu de sanction.

Tout comme la « philosophie du xvm e siècle », la « Révolution française » — autre expression très vague — a été essentiellement syncrétiste. N'en estil pas ainsi de toutes les époques créatrices? Elles jettent à la volée les semences de vie. Elles ne se

(1) Archives parlementaires, l re série, t. VIII, p. 259.

(2) La propriété d'après le Code civil, p. 113.

préoccupent ni d'ordonner, ni de classer. Ce travail se fait pins tard. Pour les idées du xvm e siècle et de la Révolution, il est en train de s'opérer depuis cent ans. Notre siècle n'a fait que démolir ou analyser ces idées. Les leçons suivantes nous feront assister au travail d'analyse, tout comme nous assisterions au travail de démolition, si nous avions pris pour sujet de nos recherches Joseph de Maistre et de Bonald.

J'ajoute un dernier mot. Les années 4814 à 1848 sont très près de nous. Il semble que nous y touchions, et cela peut paraître inquiétant, car l'histoire a besoin de recul. Rassurons-nous. L'établissement du suffrage universel coupe en deux portions bien distinctes l'histoire politique et sociale du xix e siècle. Les problèmes qui occupent notre temps sont toujours ceux qui occupaient la monarchie de Juillet ou la Restauration. Mais la société, pour le compte de laquelle ces problèmes se posent, n'est plus la môme société. Des millions d'hommes, qui ne participaient pas alors à la vie politique, sont aujourd'hui, par leur vote, membres égaux de la cité, et, par le nombre de leurs votes, les vrais maîtres de la cité. Cela change tout.

Et maintenant, après nous être expliqués, et, je l'espère, entendus sur tant de points si gTaves, auxquels il a bien fallu que répondît la gravité de mon langage, nous voilà prêts à entrer, comme nous le ferons dans les leçons suivantes, en contact direct, simple, familier avec les livres, les hommes et les faits de la période que nous nous proposons d'étudier.

Paris. — Typ. Chamerot et Renouard. 19, rue des Saints-Pères. — 34522.

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