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Leçon d'ouverture du cours de 1867

Après avoir remercié ses auditeurs de l’accueil sympathique qu’ils lui font, le professeur exprime sa reconnaissance envers les maîtres illustres qui lui ont fait l’honneur de le nommer leur collègue, et rend hommage aux institutions libérales de la France, sa patrie d’adoption, où il a trouvé en tout temps l’hospitalité la plus généreuse. Puis il continue en ces termes ;

Messieurs,

Il est passé en habitude de commencer un cours de pathologie par une profession de foi médicale. Cet usage, voulez-vous me permettre de ne pas m’y conformer aujourd’hui? J’ai pour cela plus d’une raison valable. D’abord, dans une occasion encore assez récente, quand je fus appelé à l’honneur de suppléer M. Andral en quaité d’agrégé, j’ai eu à exposer les principes et les tendances de l’École de Paris, dont je suis l’élève. Celte anné(

même, mon savant collègue, M. le professeur Hardy, vous a donné de ces tendances et de ces principes une formule excellente que je ne puis qu’adopter pleinement : « L’École de Paris », vous a dit M. Hardy, « a pour dogme » le fait, et repousse toute vaine conjecture.... »

Et .puis, faut-il l’avouer? à mesure que les années marchent, je trouve de moins en moins d’intérêt à ces grandes expositions doctrinales, à ces programmes solennels qui, à bien peu de chose près, se ressemblent tous, et qui n’engagent pas autant qu’on pourrait le supposer les professeurs ou les écrivains. Les programmes, messieurs, ne valent guère que par la manière dont on les exécute. Il n’est pas d’école qui de très-bonne foi ne se propose de recueillir les faits patiemment, de les analyser avec sévérité, d’être sobre de rapprochements, réservée dans l’application. A les juger sur leurs bonnes intentions, toutes les écoles du monde n’en forment qu’une. Et qui donc, de parti pris, voudrait se placer sur un terrain autre que celui de l’observation et de l’expérience? ou, agissant de la sorte, qui donc aurait l’imprudence énorme d’en convenir?

Tenez, messieurs, laissez-moi vous lire ce passage remarquable et qu’on ne saurait trop méditer :

« La médecine possède depuis longtemps un principe et une méthode à l’aide desquels elle a fait de nombreuses

et belles découvertes, à l’aide desquels aussi le reste se découvrira... Le médecin qui... poursuit ses investigations par une méthode différente... se trompe ou trompe les autres. La médecine nia pas besoin d’hypothèses. Quelques-uns disent qu’il n’est possible à qui que ce soit de savoir la médecine s’il ne sait ce qu’est l’homme; mais leurs discours tendent à la philosophie, comme font les livres de ceux qui ont écrit sur la nature et exposé ce qu’est l’homme d^ le principe... et dioù provient sa force plastique. Quant à moi, je pense que tout ce qui a été écrit par les sophistes et les médecins sur la nature, appartient moins à la médecine qu’à la littérature. »

Ceci pourrait être extrait du journal d’hier, faire partie de la polémique du jour. Dans cette sortie railleuse contre les philosophes curieux de connaître « l’origine de la force plastique », contre les livres « qui appartiennent à la littérature plutôt qu’à la science », vous avez peut-être cru découvrir une allusion aux écrits de nos vitalistes contemporains, et notamment de l’un d’entre eux, que vous connaissez tous (et que, pour ma part, j’estime infiniment pour l’énergie de ses convictions et le talent considérable qu’il met à les défendre). Eh bien, détrompezvous : le passage dont je viens de vous donner lecture est vieux de vingt-deux siècles! Il est signé Hippocrate; et savez-vous d’où il est tiré? Du livre sur VAncienne médecine / Ce qui prouve bien, n’est-ce pas ? que le culte du fait et le rejet des abstractions ne sont pas chose plus nouvelle que la médecine elle-même.

La médecine, selon Hippocrate, n’a pas besoin d’hypothèses. Hélas , si ! Le vénérable auteur s’abuse, et pour preuve, vous n’avez qu’à parcourir ce même Traité de l'ancienne médecine : les conjectures condamnées tout à l’heure y sont largement représentées. Chose inévitable, au surplus, quand, avec une chimie aussi naïve que celle des quatre éléments, l’auteur veut expliquer l’action des alimentS'Siir l’organisme; quand il s’ingénie à démontrer comment le froid, le sec, le chaud et 1 humide opèrent dans le travail intime de la nutrition; en un mot, quand, ignorant tout ce qu’il importe de savoir et ce que nous savons à peine aujourd’hui, il essaye de résoudre de prime saut une des questions les plus ardues de la physiologie !

Depuis Hippocrate, à travers tant de siècles, dans tant de pays différents, dans les écoles les plus opposées,--^ les unes chimiques et physiques, les autres vitalistes ou même mystiques, — sans cesse le même spectacle se renouvelle. Les grands médecins qui surgissent de loin en loin, prétendant réformer la médecine, y inaugurer une ère nouvelle, tiennent tous un langage identique. Écoutez-les : l’observation est la seule base sur laquelle ils édifient; ils n’admettent d’autre preuve que l’évidence des faits ; ne veulent d’autre consécration que le contrôle de la pratique.

Voici, par exemple, Paracelse, — oui, ce même Paracelse qui, avant de traiter un malade, recherchait la quadruple correspondance des intelligences célestes, des astres, des organes et des remèdes, — savez-vous ce qu’il prend pour point de départ de ses investigations ?

1 faut d’abord, dit-il, connaître l’anatomie et la physiologie, de telle façon que le corps de l’homme devienne pour le médecin comme une eau transparente!

Voici le professeur Lordat, de Montpellier, le créateur des âmes de première et de seconde majesté; voulezvous savoir de lui-même quel est le dernier mot de sa philosophie médicale ? Il vous dira ; « Des faits tout nus plutôt qu’une hypothèse non démontrée ! »

Et Broussais, — que demandait-il? Dans ce style fastueux propre aux écrits de l’époque impériale, mais en somme avec une éloquence véritable, il apostrophait ainsi les médecins de son temps : « Montrez-moi le mobile douloureux de cette scène de désordre (la maladie); faites-moi comprendre le cri confus des organes souffrants , et je vous proclamerai un homme do génie ! » Vient Laennec, qui découvre l’auscultation, et, transformant une métaphore en une réalité splendide, nous fait comprendre (et non pas au figuré) « le cri confus des organes souffrants ». Broussais va sans doute le proclamer un homme de génie ? Que non 111 se demandera au contraire sérieusement par quel vice d’organisation cérébrale, par quelle atrophie de « l’organe des rapprochements » on peut expliquer la production d’un ouvrage aussi

ctnmgc que le Traité de l'auscultation médiate \ El il retournera à sa Ihcorie de l’irrilalion.

Combien d’autres je pourrais citer chez qui ’amour platonique de l’observation pure n’exclut pas les écarts de l’imagination la plus aventureuse. Croyez-vous que notre époque elle-même, si Hère de sa rigueur scientifique, soit à l’abri de ces entraînements? Jetez les yeux autour de vous, et comptez les hypothèses (jui ont cours. Dans le nombre vous en trouverez, je vous en avertis, que ne désavoueraient pas les temps les moins favorisés de notre histoire.

Cette histoire de la médecine, cette exposition tant de fois faite et refaite des systèmes, je n’essayerai pas de vous en présenter de nouveau le résumé. Vous les connaissez toutes, les théories pneumatiques et atomistes, humoristes et solidistes, et l’iatrochimie, et Tiatromécanique, etc..., sans compter les retours intermittents de l’empirisme qui revient mettre la médecine au pain et à l’eau, et que vous êtes sûrs de rencontrer au lendemain de toutes les débauches des doctrinaires ! Quand les successeurs d’Hippocrate ont bien usé et abusé des quatre éléments, Philinus paraît, qui prêche l’abstinence en fondant Vempirisme.^ Quand finit le règne de la doctrine broussaisicnne, voici la méthode numérique M. Louis qui s’élève, comme une nouvelle protestation contre

loule idée préconçue et comme un appel plus pressant que jamais à l’observation. El toujours, après une contrainte plus ou moins prolongée, une réaction s’opère, et vous voyez les esprits refaire aux mêmes principes les mêmes infidélités !

Ne vaudrait-il pas mieux à la fin se résigner à l’hypothèse, l’admettre, la subir, comme une nécessité de notre intelligence ? N’est-il pas temps de renoncer à son égard à une proscription illusoire, de lui reconnaître des droits, et de la contenir seulement dans de justes limites? D’obstacle, elle deviendrait instrument de progrès. Supposer, deviner, généraliser, c’est, — il faut en jirendrc son parti, — un besoin, une passion impérieuse de l’enlendement. Les physiciens nous enseignent qu’une seule molécule peut bien se concevoir comme inerte, mais que si deux molécules sont mises en présence , aussitôt l’activité de la matière éclate ; de même, dans l’ordre intellectuel, deux notions ne coexistent jamais sans qu’une idée, vraie ou fausse, jaillisse de leur rapprochement. Puisque nul n’échappe aux hypothèses, l’essentiel est donc d’en former de bonnes. Or elles sont bonnes, elles sont excellentes même, quand elles remplissent cette double condition : de partir de l’observation et d’y ramener ; il n’est pas alors de plus puissant levier pour soulever la masse pesante des inconnues. 11 faut qu’elles partent de l’observation, c’est-à-dire qu’on y doit recourir seulement quand toutes les constatations que permet un état donné de la science se trouvent épuisées. 11 faut de

plus qu’elles conduisent à la recherche de nouveaux faits et en provoquent le contrôle. C’est la seule manière de les rendre d’ahord inoffensives, de les dépouiller de cette existence substantielle mensongère qui fait le danger des idoles baconiennes ; c’est aussi le moyen de les rendre utiles : prolongement idéal des faits, elles ne sont jamais là qu’à titre provisoire, attendant que l’expérience ait prononcé sur leur validité. Quelquefois il arrive — et les annales de la médecine sont là pour le démontrer — qu’une découverte importante se trouve au bout d’une supposition mal fondée; qu’importe? Cela vaut mieux, mille fois mieux qu’un beau système, en apparence parfaitement coordonné, qui plane au-dessus de toute vérifieation possible. Acceptons plutôt la fiction, acceptons les erreurs, s’il le faut, pourvu qu’elles nous conduisent aux vérités.

Ne cherchons pas ailleurs que dans cet invincible besoin d’explication l’origine des systèmes, vastes synthèses dans lesquels des esprits puissants ont essayé de faire tenir les faits de la sciencé médicale entière. Une chose a dû vous frapper en parcourant l’histoire de ces tentatives : c’est que d’époque en époque, sous des formes variées à l’infini, vous y retrouvez les mêmes analogies et les mêmes oppositions; on dirait qu’une sorte d’alternance régulière préside à leurs réapparitions successives. Le langage a

changé, la forme est rajeunie, mais le fond subsiste, et l’on est tout surpris de revoir à la dernière page du livre ee qu’on a pu lire à la première ! De sorte que souvent les opinions les plus avaneées, comme on les appelle, se trouvent être justement les plus anciennes.

Ainsi, vous êtes confondus de l’audace des Lehmann qui nient l’influence de la vitalité, et prétendent ramener tous les actes organiques aux seules lois de la chimie, prédisant le jour, proche selon eux, où les phénomènes eux-mêmes de l’ordre moral et intellectuel rentreront sous l’empire de ces lois... Mais ces Lehmann, l’antiquité vous les offre en grand nombre : ce sont ces mêmes philosophes pour qui rien n’existait en dehors des quatre éléments et des quatre qualités, et qui, voyant l’homme tout emprunter et tout restituer au monde ambiant, effaçaient hardiment la limite entre les organismes et les milieux !

Le vitalisme serait-il plus neuf que l’iatrochimie? Erreur. Les vitalistes d’autrefois s’appelaient Pneumatiques, mais ils raisonnaient comme de purs Slahliens. Il n’est pas jusqu’à l’espèce de schisme introduit par Barthez dans la doctrine de Stahl, je veux parler de la distinction entre Vâme pensante et \e principe vital, qui ne remonte aux époques primitives de la science : Erasistrate, lui aussi, séparait le pneuma psychikon du pneuma zotikon; l’école d’Alexandrie copiait ainsi textuellement, vous le voyez, et cela plus de mille ans à l’avance, l’école de Montpellier.

Vous faut-il des Dichotomistes, c’est-à-dire des simplificateurs qui classent toutes les maladies en deux séries auxquelles correspondront deux séries parallèles de médications; — ou plutôt qui reconnaissent d’abord deux états morbides opposés et deux indications fondamentales, sauf plus tard à négliger presque complètement l’une aux dépens de l’autre, et à n’admettre plus, en dernière analyse, qu’un seul mode d’affection et une indication unique de traitement ? Cherchez plus loin que Rasori, plus loin que Broussais et que Brown ; reculez jusqu’à Asclépiade : le strictum et le laxum vous offriront l’équivalent de l’hypersthénie et de l’asthénie, de l’excès et du défaut d’incitation, de l’irritation et de l’abirritation, etc.

Si même il vous plaisait d’entendre rejeter l’existence des maladies, sous prétexte qu’elles résultent de l’assemblage fortuit, et conséquemment toujours variable, de faits morbides particuliers, et que chacun de ces faits demande à être étudié isolément; si, vous refusant à lire la phrase pathologique, vous voulez vous contenter de l’épeler lettre à lettre, — eh bien, il vous faudra reconnaître que, dans cette direction encore, le plus révolutionnaire de nos réformateurs a également eu son représentant dans les temps anciens : Euryphon de Gnide a préludé à M. Piorry de Paris.

Ces exemples, et tant d’autres que j’omets, prouvent suflisamment ce (juc je disais tout à l’heure de l’unifor-

mité des systèmes médicaux, de la constance avec laquelle on les voit osciller toujours entre les mêmes aspirations et les mêmes formules opposées. Pour trouver la raison de ces répétitions continuelles, il faut se reporler à la vieille légende prométhéenne qui, pendant des siècles et des siècles, a fait le fond de la physiologie et de la palhologie. On n’a pas cessé d’imaginer l’être vivani, et l’homme en particulier, comme une poupée d’argile qu’une flamme apportée du ciel vient subitement animer. De là les écoles de l’argile et les écoles du feu céleste. Elles forment, depuis l’origine de la science, deux courants marchant en sens inverse sans jamais se mêler (sauf quelquefois sur leurs bords, pour constituer les systèmes éclectiques). D’un côté, on s’efforce de tout expliquer par les seules propriétés de ce qu’on appelle à Montpellier « l’agrégat matériel » : rnécanicisme, iatrochimie, et organicisme, suivant quelques-uns; — de l’autre côté, on rapporte toute la vie normale ou morbide aux déterminations spontanées et plus ou moins conscientes du principe animateur lui-même : pneumatiques, animistes, vitalistes.

C’est seulement à une époque voisine de là nôtre que cette fable s’est évanouie devant une conception plus scientifique; que l’idée à'inhérence s’est substituée à celle de Xadhérence; que l’unité profonde de l’être matériel et de la vie dont cet être est doué, a pris la place de la dis tinction, sinon de l’antagonisme qu’on avait arbitrairement créé entre la matière et la force. Ce changement, il

date de Cullen, dont le fluide nerveux est déjà bien plus intimement inearné que Vâme de Stahl; — il date de Haller, qui, sur la foi d’une expérience en elle-même fort contestable, établit l’existence de Virritabililé immanente à la fibre musculaire: — de Bichat, avec ses propriétés vitales et propriétés de tissu; — de Vircbow, qui, continuant Bichat et le complétant, essaye de surprendre la vie de la cellule jusque dans ses actes les plus cachés.

Messieurs, je me serais bien mal fait comprendre si, de cette .libre appréciation des systèmes médicaux d’autrefois, vous alliez conclure que je manque de respect envers notre passé. Non ; ces systèmes, tout incomplets qu’ils soient, ont eu leur utilité, et quelques-uns leur grandeur. Ife ont laissé sur le sol des alluvions fécondes. Peut-être même était-il nécessaire que le corps humain fût envisagé tour à tour au point de vue exclusif du physicien, du chimiste ou du vitaliste, pour qu’aujourd’hui la Biologie pût faire avec justesse la part de tous les phénomènes soumis à ses investigations ; pour qu’elle pût enfin contempler l’être vivant, impartialement, dans toute son harmonique complexité. D’ailleurs, à mesure que la physique et la chimie perdaient de leur grossièreté primitive, et que la physiologie pénétrait plus avant dans la connaissance de l’homme, nos théories pathologiques se sont elles-mêmes compliquées et perfectionnées; elles ont bénéficié largement de tout ce que les matériaux mis à leur disposition gagnaient en solidité et en valeur. Le

progrès est sensible. Sans doute, à voir se reproduire toujours les variantes des mêmes doetrines, on se sent pris d’une sorte de lassitude ; mais, comme l’a dit un grand . poëte qui était aussi un grand penseur, cette rotation qui nous replace sans cesse en présence des mêmes aspects n’empêche pas que nous ne nous sentions emportés dans un mouvement ascendant : cela semble un cercle, et c’est une spirale.

Sachez donc résister au scepticisme qui, pour un jugement superficiel, ne manquerait pas de naître de cette apparente monotonie, et surtout gardez-vous de suivre le conseil qui vous est trop souvent donné de laisser là l’étude de la pathologie pour vous borner au seul%pprentissage delà clinique. On vous dit que l’heure est venue de renouveler la grande hérésie de Paracelse, de brûler les vieux livres, de recommencer la médecine sur de nouveaux frais... Il y a là une confusion fâcheuse, une erreur fondamentale contre laquelle j’ai le devoir de vous prémunir. Rien de plus artificiel, rien de plus faux que cette prétendue opposition entre la théorie et la pratique, entre la pathologie et la clinique. Eh ! qu’est-ce donc que la pathologie, sinon l’observation des cliniciens de tous les temps recueillie, enregistrée, codifiée ? Et qu’est-ce que la clinique, sinon la pathologie contrôlée et comme refaite à nouveau chaque jour au lit des malades ?

S’il ne s’agissait que de vous dire : « La vie est courte.

l’art est long » ; s’il suffisait de vous prouver que personne ne peut prétendre, sans une intolérable présomption, refaire par son travail personnel le trésor de sagesse que tant d’hommes de génie ont péniblement amassé, — je n’insisterais pas ; mais il n’est peut-être pas superflu de vous montrer combien serait chimérique votre espoir de devenir bons cliniciens, si, au préalable, vous n’avez acquis de fortes connaissances pathologiques. Savez-vous où conduirait cette séparation si ardemment prêchée entre les deux côtés d’une seule et même étude ? La pathologie non vérifiée par la clinique mène au système; c’est vrai; mais la clinique non éclairée par la pathologie, où conduit-elle? A la routine.

Les systèmes médicaux ont eu leurs historiens; la routine attend encore le sien, qui aura là une tâche intéressante autant que malaisée à remplir. Bien des éléments hétérogènes composent la routine; mais ce qui y entre pour la plus grande part, ce sont les débris d’une ou plusieurs doctrines médicales périmées depuis longtemps. La routine est informe sous prétexte d’éclectisme; ennemie de toute donnée scientifique, elle affiche la prétention de poursuivre l’utile seulement ; elle s’érige en gardienne de la tradition (qu’elle ne connaît guère) pour avoir le droit de se montrer dure aux innovations; au fond, elle est le parti pris de ne rien désapprendre et ne rien apprendre, et sa solennité n’est que de la paresse d'esprit élevée à la hauteur d’un dogme. Elle à sa petite pathologie facile, sa petite thérapeutique courante ; que dis-je? elle abonde en

petites théories plus téméraires que ses adeptes ne le soupçonnent. Leur attachement hypocrite au passé, leur âpre résistance à toute découverte, ont engendré ce que j’appellerais volontiers le pharisdisme médical, et les pharisiens de la médecine, vous les reconnaîtrez aisément dans tous les pays et à toutes les époques, soit qu’ils portent le bonnet pointu du médecin grec à Rome, ou la robe traînante immortalisée par Molière,ou l’amplechapeau et ta cravate blanche sacerdotale du bon docteur d’aujourd’hui. Ce sont eux qui, en matière d’anatomie humaine, donnent raison aux dissections de singes de Galien contre les dissections d’hommes de Vésale ; — ce sont eux qui soutiennent « des thèses contre les circulateurs ». — Quand Rudbeck, l’étudiant d’Upsal, leur fait voir le réservoir commun des lymphatiques et des chylifères, ils se regardent entre eux, consternés, et s’écrient : « Que sera-ce de nous si cet homme dit vrai ! » — Ils élèvent contre l’auscultation des objections de la force de celles-ci : Impraticable à cause du bruit des voitures, inconvenante quand on l’applique à la poitrine des femmes. — Naguère, ils combattaient comme immoral l’usage du spéculum, auquel la pathologie utérine doit ses plus précieuses acquisitions. — Ils ont des ironies qu’ils croient écrasantes. Montrez-leur la relation qui existe entre certains accidents convulsifs et la présence de l’albumine dans l’urine, ils riront et s’exclameront : « De l’albumine épileptique (textuel) I » — Qu’on no leur parle pas de « ces

petites machines » qui se nomment laryngoscope, oph-

Ihalmoscope, sphygmographe ; leur siège est fait. Autrefois ils ont fait campagne contre le quinquina et maintenu la supériorité sur ce merveilleux médicament, des saignées, des sangsues, des lavements, de tout cet attirail thérapeutique qui, pendant si longtemps et avec une inefficacité qui ne s’est jamais démentie, avait été opposé aux fièvres intermittentes.— C’est eux qu’on a vus, mêlant volontiers les gouvernants à leurs doctes querelles, provoquer un décret de Charles-Quint contre quiconque saignerait un pleurétique du côté opposé à la pleurésie, et solliciter du Parlement la défense, sous peine d’amende, d’employer l’émétique dans les inflammations du poumon.

Certes, on rencontre des pharisiens dans tous les rangs de la profession médicale, mais ils sont particulièrement nombreux parmi ceux qui s’intitulent modestement « les praticiens par excellence ».

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Praticiens, — quel grand mot! Le véritable praticien n’est rien moins que la personnification la plus complète, la plus élevée de l’art médical. C’est l’homme chez qui se trouvent réunies ces deux choses si rarement égales dans une même intelligence : le savoir et la sagacité; le savoir, qui permet, en face des problèmes complexes de la clinique, de former toutes les conjectures suggérées par la connaissance des faits antérieurs;—la sagacité, don personnel, qui rend apte à faire un choix entre tous les pos-

sibles, à écarter l’invraisemblable, à aller rapidement aux probabilités, pour arriver à la certitude. Si vous avez vu à l’œuvre quelqu’un de ces maîtres, vous avez dû admirer comme moi cette rectitude de jugement qu’un long exercice Unit par transformer en une sorte de tact ou de flair du vrai. Après quelques tâtonnements, qui sont eux-mêmes un spectacle, à l’aide de questions pressées dont chacune porte coup, le diagnostic s’ébauche, puis s’affirme, et le traitement saformule pour ainsi dire de lui-même... Qu’il y a loin de ces praticiens aux autres, dont le seul droit à porter un pareil nom est d’avoir gravé dans leur mémoire une double liste de symptômes et de formules ! Triste pratique que celle-là, triste surtout quand on songe aux desiderata de notre science, à tout ce qui demeure réservé pour la pathologie future, aux à peu près dont nous sommes si souvent obligés de nous contenter ; car bien des inconnues restent à dégager, même après l’exploration la plus consciencieuse et la plus savante...

Permettez-moi, messieurs, de développer cette pensée. Quand un chimiste, aux prises avec un corps composé que lui fournit la nature, a fini de soumettre ce corps à tous les réactifs, quand il a déterminé les divers éléments qui s’y rencontrent, souvent il note l’existence d’un résidu, matières extractives, caput mortuum , dont il lui faut ajourner l’analyse. Il en est de même du médecin : son diagnostic précis, scientifique, ne va pas au delà des faits connus et classés dans la science; seulement, à la différence du chimiste, il n’est pas maître d’ajourner; ce caput

mortuum, il est Ibrcé de le faire intervenir dans ses raisonnements à l’égal des éléments les mieux définis ; et c’est justement là, dans cette demi-obscurité, quand il n’a pour s’éclairer que la lumière douteuse des analogies et une sorte de pénétration instinctive, c’est là que se révèle le génie du praticien. Même au delà de la science faite, il sait encore quand d’autres ignorent, d’un demi-savoir qui lui livre de précieuses solutions approximatives.

Et puisque j’ai commencé cette comparaison du médecin avec le chimiste, laissez-m’en profiter pour faire une courte digression. Des deux méthodes qui concourent à la constitution de la médecine, Y observation et V expérimentation, on semble aujourd’hui préférer la seconde (comme s’il y avait des préférences à accorder en semblable matière !), et peut s’en faut qu’on ne dédaigne la première comme moins scientifique. Loin de moi la pensée de vouloir déprécier les-grands résultats dont nous sommes déjà redevables à l’expérimentation, ou ceux plus importants encore qu’elle nous promet dans l’avenir. Mais il faut s’entendre. L’expérimentation en médecine, comme la méthode de la synthèse en chimie, ne peut opérer que sur des éléments bien déterminés, si le chimiste entreprenait de composer de toutes pièces une substance dont l’analyse totale ne lui serait pas d’abord connue, il échouerait infailliblement dans son œuvre. De même, l’expérimentation médicale, qu’il s’agisse de pathologie ou de thérapeutique, ne peut reproduire artiliciellcmcnt que des états organiques préalablement isolés.

et, si la netteté de ses enseignements nous séduit, un peu de. réflexion nous amène à avouer que rarement, bien rarement elle nous donne l’équivalent des maladies ellesmêmes.

Il y a plus : souvent la chimie se déclare impuissante à reproduire telle ou telle combinaison, je ne dis pas seulement du monde organique, mais du règne minéral, dont cependant elle tient dans sa main tous les éléments constitutifs. Pourquoi? C’est que la chimie du laboratoire ne dispose ni des mêmes hautes températures, ni des mêmes courants électriques, ni surtout de ces longues et lentes réactions qui ont présidé à la formation naturelle de cette substance. Rien d’étonnant si la médecine expérimentale se heurte aux mêmes difficultés et subit les mêmes mécomptes : comment ferait-elle, avec ses procédés expéditifs, pour imiter les innombrables modifications que subissent les organismes vivants de la part de tant de causes et de causes si variées et si persistantes ? Comment ferait-elle pour prendre la place de l’observation médicale?

Mais revenons à nos praticiens. Nous voici suffisamsamment édifiés sur les motifs qu’ils font valoir pour prononcer le divorce entre la clinique et la pathologie. La pathologie et la clinique se complètent, s’impliquent l’une et l’autre. Ce serait chose détestable assurément d’étudier l’histoire des maladies comme on étudie la grammaire, sans voir de malades (ainsi que cela se pratiquait

il n’y a pas encore très-longtemps, dans certaines universités allemandes) ; mais il n’y aurait pas moins d’inconvénients à fréquenter les hôpitaux sans être initié aux connaissances théoriques par les livres ou l’enseignement oral. Les faits que vous trouveriez dans les hôpitaux vous déconcerteraient par leur étrangeté, vous décourageraient par leur complication. Puisque, encore une fois, notre pathologie, même à céux qui la savent le mieux, suffit à peine pour résoudre toutes les difficultés de la clinique, c’est bien le moins que nous nous efforcions de devenir des pathologistes consommés, si nous voulons être un jour des cliniciens passables.

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