CAUSES DES ÉPIDÉMIES
Un peu plus tard, les crises changèrent de forme; elles devinrent convulsives et s'accompagnèrent de phénomènes étranges qui jetèrent la terreur dans l'esprit des habitants du pays. C'est ainsi que les enfants, qui étaient ordinairement douces et timides, perdaient toute réserve pendant les paroxysmes; elles répondaient judicieusement aux questions qu'on leur posait en différentes langues; elles proféraient des blasphèmes abominables; elles avaient des hallucinations, grimpaient aux arbres avec une agilité surprenante, annonçaient leurs crises ultérieures et faisaient des prédictions dont quelques-unes se réalisèrent. Après les crises, elles n'avaient aucun souvenir de ce qui s'était passé ni de ce qu'elles avaient dit.
Dans l'espace de huit mois, vingt-sept personnes furent atteintes du mal. La population réclama des exorcismes. L'évêque d'Annecy refusa d'y faire procéder officiellement; cependant on exorcisa eà et là quelques malades avec des résultats variables.
On obtint d'ailleurs quelques guérisons par des moyens qui n'avaient rien de canonique. Juliette L... fut guérie par la peur : «Son père, la saisissant par les cheveux et brandissant une hache, dit qu'il allait lui couper le cou si sa crise ne finissait pas à l'instant et si elle devait en avoir d'autres. La crise finit et ne se renouvela pas. Un autre homme, qui venait de chauffer son four, feignit d'y jeter sa fille; la guérison fut instantanée et radicale. Le sieur lAl... guérit sa fille une première fois en lui promettant un habillement neuf, une autre fois en la menaçant de l'enchaîner dans la cave ^» Certains malades guérirent même spontanément.
Sur ces entrefaites, l'autorité ecclésiastique fit faire des exorcismes publics et généraux. C'était jeter de l'huile sur le feu. Le mal, à partir de ce moment, fit des progrès rapides. Au commencement de l'année 1861, le nombre des malades ayant eu des crises convulsives était de cent vingt environ, et presque toute la population de la région était convaincue que le mal avait une origine surnaturelle. Les quelques personnes qui cherchaient à combattre ces idées et conservaient leur sang-froid au milieu de l'affolement général, étaient désignées à la vindicte publique comme des hérétiques. On en vint à penser et à dire tout haut que la maladie ne finirait pas tant qu'on n'aurait pas massacré ou
1 Constans, loc. cit., p. 35-36.
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brûlé deux ou trois de ces mécréants, et particulièrement le nommé Jean Berger, adjoint au maire, très dévoué aux intérêts de la commune, mais moins superstitieux que la majorité de ses concitoyens. Ces menaces reçurent même un commencement d'exécution. Le sieur Berger fut un jour « poursuivi par une bande furieuse de trente ou quarante personnes, hommes, femmes, enfants, malades et bien portants, armés de fourches, de haches et de bâtons. Cette chasse dura trois heures sans qu'aucun habitant fit la moindre tentative pour y mettre fln \ » M. Berger put heureusement échapper à cette manifestation menaçante. Il est probable que s'il eût été rejoint, on l'eût écharpé vif.
Pour arrêter les progrès de cette épidémie, le gouvernement dut intimider la population par l'envoi d'une brigade de gendarmerie, déplacer le curé, isoler les malades et envoyer les plus gravement atteints dans des hôpitaux éloignés. Ces moyens réussirent : l'apaisement se fit peu à peu dans les esprits et le calme revint dans la commune.
L'épidémie de Yerzegnis ressemble beaucoup à celle de Morzine.
Verzegnis est une commune isolée dans la montagne. Sa population, pauvre et ignorante, a peu de rapports avec les communes voisines; elle se compose de 1,800 habitants, divisés en quatre hameaux. Les mariages consanguins y sont très fréquents; le nervosisme y est commun.
Dans cette commune se trouvait une jeune fille de dix-sept ans nommée Marguerite Yidusson, qui était atteinte depuis huit ans de symptômes hystériques légers : troubles gastriques intermittents, sensation de suffocation, émotivité excessive, etc. Quelques autres filles du pays présentaient des troubles analogues, mais à un moindre degré. On n'y faisait du reste pas plus d'attention que de raison; on croyait qu'il s'agissait tout simplement d'accidents nerveux sans gravité.
Dans les premiers jours de novembre 1877, un père jésuite se rendit à Verzegnis pour y prêcher une mission. Pendant huit jours la population entière de la commune se livra à des exercices reli-
' Constans, loc. cit., p, 43.
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gieux de toutes sortes, se succédant presque sans interruption depuis le point du jour jusqu'au milieu de la nuit. Les cérémonies étaient entourées d'une grande pompe extérieure de façon à exalter les esprits.
Au commencement de janvier 1878, l'état de Marguerite Vidusson s'aggrava subitement. A ses malaises habituels s'ajoutèrent des attaques convulsives caractérisées par des mouvements toniques et cloniques, et suivies de cris violents, de gémissements plaintifs. Aux époques menstruelles, ces attaques devenaient plus fréquentes : elles se répétaient jusqu'à dix et douze fois par jour. Alors on commença à parler dans le pays de cette étrange maladie; on se demanda si elle était naturelle; on se rappela les anciennes légendes des possessions diaboliques, et peu à peu on en vint à penser et à déclarer hautement que Marguerite Vidusson était une possédée.
Le premier dimanche de mai, on s'entendit avec le clergé pour conduire la possédée au pèlerinage de Clauzetti afin de l'y exorciser. Ce jour-là, précisément, Marguerite eut un grand nombre d'attaques, et quelques jours après, les cris et les gémissements qu'elle poussait après ses convulsions se transformèrent en blasphèmes, en injures grossières adressées aux prêtres. A partir de ce moment, l'approche d'un ecclésiastique, le contact des objets servant au culte, l'entrée dans une église, le son de la cloche du village, suffirent pour provoquer chez elle les attaques de convulsions et de délire.
Je vous laisse à penser l'impression que firent ces événements sur l'esprit des habitants de Verzegnis. Ils devinrent l'objet de toutes les conversations. Ce fut bien pis encore quand, vers le mois de juillet, d'autres malades furent atteintes de symptômes semblables à ceux que présentait Marguerite Vidusson. Le bruit de la possession se répandit dans les villages voisins. On vint en foule voir les possédées, assister à leurs attaques, disserter sur les causes de leur mal. L'évêciue du diocèse envoya deux ecclésiastiques pour pratiquer les exorcismes à domicile.
Cependant l'épidémie s'étendait avec une rapidité inquiétante. Au mois de septembre, on connaissait dix-huit démoniaques, dont quinze âgées de dix-sept à vingt-six ans, une de quarante-cinq ans, une de cinquante-cinq ans et une de soixante-trois ans. On voulut tenter un grand coup. Toutes les possédées furent conduites à l'église pour assister à une messe solennelle dite à leur intention; mais elles eurent des attaques d'une violence excessive, elles s'agi-
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tèrent comme de vraies possédées et sortirent de cette cérémonie plus malades qu'elles ne l'étaient auparavant.
Le gouvernement italien envoya alors à Yerzegnis deux médecins, MM. Giuseppe Ghiap et Fernando Franzolini, pour étudier les faits et indiquer les moyens propres à faire cesser Tépidémie.
Ces messieurs furent mal accueillis. On était tellement convaincu de l'inutilité de l'intervention médicale dans des phénomènes d'origine surnaturelle, qu'on refusait de leur laisser visiter les malades. Ils arrivèrent cependant à remplir leur mission. Ils constatèrent qu'en dehors même des attaques, toutes les prétendues possédées présentaient des signes non douteux d'hystérie : sensation de boule partant de l'épigastre et montant à la gorge, hyperesthésie cutanée et sensorielle, parésies transitoires du mouvement et de la sensibilité, émotivité anormale, etc. Les accès survenaient quelquefois sans provocation immédiate; d'autres fois ils étaient déterminés par l'audition du bruit des cloches, par la vue des prêtres, par le spectacle des cérémonies religieuses. Ils débutaient toujours par des convulsions plus ou moins violentes. Après les convulsions, les malades tombaient dans une sorte de torpeur intellectuelle avec obtusion de la conscience, ou bien étaient en proie à une agitation maniaque des plus bruyantes dans laquelle le délire avait pour objet presque exclusif des idées religieuses. C'est alors qu'elles proféraient des blasphèmes, injuriaient les prêtres, etc. Dans ce délire, elles parlaient d'elles au masculin et à la troisième personne comme si un démon introduit dans leur corps se fût exprimé par leur bouche. Si on les interrogeait, elles répondaient avec volubilité aux questions. L'accès terminé, les unes restaient pendant quelques heures accablées, les autres reprenaient aussitôt leurs travaux habituels comme si rien d'anormal ne se fût passé. Elles n'avaient aucun souvenir des faits survenus pendant les accès.
MM. Chiap et Franzolini déclarèrent dans leur rapport qu'il s'agissait là d'une épidémie d'hystérie à forme démoniaque, et pour éviter la prolongation et l'extension du mal, ils conseillèrent un certain nombre de mesures parmi lesquelles : l'isolement des malades pendant les accès, le transport des deux plus fortement atteintes à l'hôpital d'une ville voisine, la cessation des exorcismes, etc. Ces moyens ne réussirent pas complètement. Il fallut, pour en finir, faire occuper militairement le village et transporter d'office dix-sept malades à l'hôpital d'Ldine.
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L'histoire des deux épidémies de Morzine et de Verzegiiis montre d'une façon aussi claire que possible les conditions dans lesquelles l'hystérie vulgaire peut devenir épidémique et revêtir les formes qui ont si fortement frappé autrefois l'imagination de nos pères.
Dans toutes les agglomérations humaines, il y a un certain nombre de névropathes plus ou moins fortement prédisposés à l'hystérie et susceptibles de devenir franchement hystériques sous l'influence de causes accidentelles banales. Rien d'étonnant à ce qu'il s'y produise de temps en temps quelques cas isolés, et à ce que la maladie s'y développe, par imitation, avec plus ou moins de rapidité.
Si le milieu est intelligent, calme, raisonnable, les premiers malades atteints sont soumis à un traitement énergique et quelques douches éteignent le foyer avant qu'il ait pris des proportions inquiétantes. Mais s'il est illettré, superstitieux, émotif, les imaginations ne tardent pas à s'échauffer. On disserte sur les caractères du mal; on en recherche les causes; on se raconte à l'oreille les vieilles histoires de possession; on ne s'entretient plus que du diable et des sorciers. Une terreur instinctive opprime tous les cœurs. On vit dans un état de perpétuelle angoisse. Que va-t-on devenir? Que faudrait-il faire pour arrêter le fléau? Les uns demandent des exorcismes pour chasser le démon; les autres veulent qu'on massacre tel ou tel mécréant pour apaiser la colère céleste.
A la faveur de cet affolement général, la maladie s'aggrave et se propage. Les crises convulsives deviennent plus fréquentes et plus bruyantes; le délire qui les accompagne traduit, en les exagérant, les inquiétudes de la population, et ce qui n'était au début que l'explosion insignifiante de quelques cas d'hystérie vulgaire devient une véritable épidémie d'hystéro-démonopathie.
Les épidémies du moyen âge ne se sont pas développées autrement. Les mômes causes produisent toujours et partout les mêmes effets. Lisez les relations des médecins anciens, lisez les rapports des scènes de possession démoniaque, lisez les documents relatifs aux procès de sorcellerie, vous trouverez partout la description des mêmes symptômes que nous observons aujourd'hui sur nos malades : convulsions, hallucinations, anesthésie, zones douloureu-
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ses, paralysies et contractures temporaires, phénomènes extatiques, rien n'y manque.
Assurément il y a clans les caractères extérieurs des manifestations hystériques des différences individuelles dépendant de la mobilité des accidents, de l'irrégularité de leur succession, de la gravité plus ou moins grande de la maladie. Il y a aussi des variations tenant à la race, au degré de culture intellectuelle, au genre de vie des malades, aux idées dominantes sous l'influence desquelles la maladie s'est préparée, aux émotions morales qui ont déterminé son apparition; mais au fond l'hystérie n'a pas changé. Elle est une dans tous les temps et dans tous les lieux, coinme un singe est toujours un singe, quHl soit habillé de toile ou de iiourpre, selon l'expression d'un des plus farouches persécuteurs des hystériques du xvi'' siècle, Bodin.