NOTION DE POSITION DES MEM13RES
On confond très souvent, en clinique, le sens musculaire avec la notion de jiositîon des membres. En réalité, il s'agit là de sensations distinctes et, dans une certaine mesure, indépendantes les unes des autres.
A l'état normal, nous nous rendons très exactement compte, même les yeux fermés, de la position qu'occupent nos membres dans l'espace. Dans diverses circonstances pathologiques, cette notion est abolie. Les malades qui perdent leurs jambes dans leur lit sont nombreux; vous en trouverez beaucoup parmi les ataxiques; vous en trouverez aussi parmi les hystériques. Mais il n'est pas exact que la notion de position des membres soit une simple modalité du sens musculaire. Elle paraît être le résultat d'un ensemble complexe de sensations provenant à la fois de la peau, des articulations, des ligaments, en un mot de tous les tissus sensibles. Que les muscles y prennent une certaine part, cela est possible, mais cette part est accessoire, et la preuve, c'est que le
notion de la position occupée par ses membres, il restait immobile comme une masse inerte.
Quelques observations, faites sur ce malade, confirment l'opinion d'après laquelle les phénomènes de paralysie de la conscience musculaire ne seraient pas seulement dus à un simple trouille de la sensibilité des muscles, corrigé par l'intervention de la vue :
1° L'occlusion des paupières d'un côté était suivie d'un affaiblissement considérable des muscles du côté correspondant et d'un affaiblissement marqué mais très appréciable des muscles du côté opposé. La pression sur le dynamomètre était mesurée :
Main droite. Main gauche.
Quand les deux yeu.x: étaient ouverts par 36 kilog. 14 kilog.
Quand les deux yeux étaient fermés par 0 — 0 —
Quand rœil droit seul était ouvert par 19 — 2 —
Quand l'œil gauche seul était ouvert par 4 — 10 —
2o L'occlusion des paupières empêchait ou gênait le fonctionnement de muscles sousti^iits, à l'état normal, au contrôle de la vue. Ainsi, les deux yeux fermés, le malade ne pouvait ni parler, ni tii^er la langue hors de la bouche, ni avaler une gorgée d'eau préalablement introduite dans la cavité buccale. Un seul œil étant fermé, il pouvait parler ou avaler, mais avec beaucoup de difficulté.
3" L'occlusion des paupières avait un retentissement très marqué sur les fonctions psycho-sensorielles. Les deux yeux fermés, le malade était comme étourdi, incapable de comprendre ce qu'on lui disait. Si, après avoir fermé un de ses yeux, on lui parlait à l'oreille du côté opposé, il comprenait ce qu'on lui disait et y répondait; si on lui parlait à l'oreille du côté correspondant, il ne comprenait rien aux questions qu'on lui posait.
Tout cela est fort curieux. Il est très difficile d'en fournir l'explication physiologique. La seule déduction qu'on en puisse légitimement tirer, c'est que la paralysie du sens musculaire n'est pas la conséquence de la seule anesthésie du sens musculaire. C'est un phénomène plus complexe dont l'interprétation nous échappe encore.
120 ANESÏHÉSIES PROFONDES Eï VISCÉRALES.
sentiment de la position des membres peut être conservé chez des sujets dont les muscles sont totalement anesthésiques. Nous avons nettement constaté ce fait sur une de nos malades qui était anesthésique du côté gauche du corps. Les muscles étaient insensibles à la pression, au choc, à la piqûre. La malade avait perdu le sentiment de l'activité musculaire et celui de la fatigue. Cependant si, après lui avoir fermé les yeux, nous déplacions son membre supérieur gauche, elle s'en rendait parfaitement compte; elle savait très bien à quelle hauteur nous élevions sa main, dans quelle position nous placions ses doigts. Bref, elle avait conservé le sentiment de la position, bien qu'elle eût perdu les sensations simples d'origine musculaire.
A vrai dire, les choses ne se passent pas ainsi chez tous les hystériques anesthésiques. Habituellement, la notion de position des membres est pervertie ou abolie quand la peau et les muscles sont profondément insensibles. Paule C..., par exemple, et Cab..., sur qui nous venons d'étudier divers détails de l'anesthésie musculaire, ne se rendent aucun compte, lorsque leurs yeux sont fermés, des déplacements qu'on imprime à leurs membres anesthésiques. Mais, au point de vue théorique, la coexistence habituelle de deux phénomènes ne suffit pas à prouver la subordination étiologique de l'un à l'autre. Au contraire, le fait que la perte du sentiment de position des membres ne coïncide pas nécessairement avec l'anesthésie musculaire, démontre clairement qu'il n'y a pas, entre ces deux troubles sensitifs, un rapport direct de causalité et qu'ils ne dépendent pas l'un de l'autre.
Nous arriverions sans doute à des conclusions identiques si nous avions les moyens d'étudier en détail un autre trouble de la sensibilité qui s'observe quelquefois dans l'hystérie : je veux parler de la perte du sentiment de l'existence des memhi^es. A l'état normal, nous avons la sensation intime de l'existence de nos membres. Nous sentohs, même sans les regarder et sans les mouvoir, que nous avons des mains, des pieds, des bras, des jambes. On admet généralement que ce sentiment est le résultat des mille impressions internes et externes qui excitent incessamment nos organes. Le sang qui traverse nos tissus, l'air qui frôle notre peau déterminent, dit-on, des sensations légères, inconscientes, dont l'accumulation se traduit par le sentiment de l'existence ou, si l'on veut, par la conscience du moi organique. Cette explication paraît rationnelle et bien fondée. Cependant, quand on interroge
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des hystériques assez intelligents pour pouvoir analyser des sensations délicates, on apprend avec étonnement que plusieurs d'entre eux, malgré l'anesthésie absolue du tégument externe et des tissus profonds, ont conservé la notion de l'existence de leurs membres. Ils n'éprouvent aucune sensation quand on touche leur peau, quand on frappe leurs muscles, quand on tiraille leurs articulations, et pourtant ils sentent qu'ils possèdent leurs quatre membres. Ce n'est guère que dans certains cas de paralysie à la fois motrice et sensitive que le sentiment intime du moi organique '■ se trouve totalement aboli. Cab... nous a fourni sur ce sujet des renseignements précis. Lorsque, il y a huit jours, son membre supérieur gauche a été frappé de paralysie motrice, le sentiment de l'existence de ce membre a été du même coup aboli, et pendant les trois jours qu'a duré la paralysie, Cab... ne sentait pas qu'il avait un bras gauche. Depuis que la paralysie s'est modifiée et que le malade peut mouvoir son membre supérieur lorsqu'il le regarde, le sentiment de l'existence de ce membre est revenu. « L'autre jour, dit Cab..., il me semblait que je n'avais pas de bras gauche; aujourd'hui je sens très bien que j'ai mes deux bras. » Or, la peau, les muscles, les os, les ligaments sont, en apparence du moins, tout aussi insensibles qu'il y a huit jours. L'anesthésie est complète, absolue; aucune excitation ne provoque de perception. Comment expliquer alors le retour de la notion subjective de l'existence de ce membre?
Faut-il admettre que des nerfs, indifférents à des excitations extérieures violentes, peuvent cependant transmettre, dans certaines conditions morbides, les impressions délicates provenant de l'intimité des tissus? Doit-on plutôt supposer que les centres perceptifs des sensations organiques sont autres que ceux des sensations tactiles et dolorifiques vulgaires? Pour apprécier la valeur de ces hypothèses, il faudrait étudier avec soin un grand nombre de cas de perte de la notion de l'existence des membres, analyser les circonstances dans lesquelles ce trouble sensitif se manifeste, déterminer les symptômes qui l'accompagnent toujours et ceux qui lui sont accidentellement associés. Or, ces recherches n'ont pas encore été faites, et rien n'autorise à préjuger les résultats qu'elles fourniront.
^ Il va sans dire que cette expression : le mol organique, n'a aucune signification psychologique. Elle est employée ici pour désigner par abréviation l'ensemble des sensations qui donnent à la conscience la notion de l'existence des organes.
122 ANESTHÉSIES PROFONDES ET VISCÉRALES.
L'anesthésie hystérique peut-elle atteindre les viscères thoraciques et abdominaux? Il est impossible de pratiquer des explorations directes de nature à fournir une réponse précise à cette question. Cependant plusieurs raisons permettent de supposer que tous les viscères peuvent devenir insensibles aux excitations les plus violentes. On sait que la pression des seins, qui est très douloureuse à l'état normal, n'est pas perçue par certaines hystériques. Il en est de même pour la compression des testicules chez quelques hystériques mâles.
L'insensibilité des viscères abdominaux est rendue très vraisemblable par la facilité avec laquelle sont supportées, par la plupart des malades, les pressions énergiques pratiquées sur le ventre. Chez les personnes bien portantes, la compression violente des parois abdominales, celle de la région épigastrique en particulier, détermine une sensation spéciale d'angoisse douloureuse avec tendance rapide à la syncope. Chez les hystériques, on peut habituellement comprimer très fortement l'abdomen, frapper brutalement l'épigastre sans provoquer de sensations désagréables. Paule C... présente à un haut degré cette remarquable insensibilité de l'abdomen. Je la fais coucher sur un lit, je comprime son ventre aussi énergiquement que je le puis avec mon poing, elle ne manifeste aucune douleur; elle éprouve plutôt, dit-elle, une sensation de bien-être. Je frappe à coups redoublés sur son épigastre, et loin d'en être incommodée, elle rit de ces violences qui feraient probablement tomber en syncope un homme vigoureux et bien portant.
Cette anesthésie profonde de l'épigastre peut être considérée comme un des meilleurs stigmates de l'hystérie, et je crois qu'au point de vue du diagnostic elle a au moins autant de valeur que l'anesthésie du pharynx ou de la conjonctive. Il est curieux de noter qu'elle a été constatée autrefois et considérée comme un phénomène d'origine surnaturelle.
Carré de Montgeron, l'historiographe convaincu et enthousiaste des miracles accomplis sur le tombeau du diacre Paris, en fait une description très détaillée. Il raconte qu'une jeune fille, nommée Jeanne Moler, supportait sur le creux épigastrique des coups
INSENSIBILITE DE L'EPIGASTRE. 12:3
frappés par des liommes robustes avec un chenet de fer pesant 25 à 30 livres. Loin de souffrir de ces coups, la convulsionnaire s'écriait : « Ah! que cela est bon! Ah! que cela me fait du bien! Courage, mon frère, redoubler encore de force si voies pouvez. »
Une autre convulsionnaire préférait des coups de caillou. Une troisième se faisait enfoncer « deux grosses clefs de grande porte dans le creux de l'estomac, immédiatement sous le sternum », assez fortement pour aplatir « tellement l'estomac et le diaphragme, qu'elles les collaient' contre l'épine du dos. »
Une nommée Gabrielle supportait qu'on lui comprimât la même région avec « cquatre tringles de fer de la grosseur du pietit doigt et de la longueur d'environ un pied et demi, ciui avaient une tête à peu près comme celle d'un clou de charrette et cqui se terminaient en pointe émoussée». Cette malade «étant à terre, couchée sur le clos, ciuatre personnes poussaient les pointes de ces ciuatre tringles de toutes leurs forces dans le creux de son estomac », ou bien on la frappait violemment sur l'épigastre avec « wi gros pilo?i de fer pesant 48 livres, de la longueur de plus de 3 pieds et dont la inasse avait 7 à 8 pouces de liant et 5 à 6 de diamètre^. »
Il serait facile, j'imagine, de répéter toutes ces expériences sur plusieurs de nos malades, mais cela n'aurait aucun intérêt, car cela ne démontrerait rien de plus que ce que nous savons déjà, c'est-à-dire que l'anesthésie épigastrique est commune chez les hystériques.
^ Carré de Montgeron, La vérité des miracles opérés à l'intercession de M. de Paris et autres appellans déniontrâe contre M. l'archevêque de Sens, in-4", 1737, t. III, pages 693, 694, 700, 702 et 703.