VARIATIONS SPONTANÉES
Ces observations correspondent exactement avec ce que nous constatons aujourd'hui chez nos hystériques dont les anesthésies peuvent se déplacer dans le cours de la maladie et disparaître totalement après la guérison. Nous avons suivi, chez plusieurs de nos malades, ces modifications spontanées de l'insensibilité. Anaïs L... est entrée à l'hôpital, à la fin de janvier 1886, avec une hémianesthésie gauche. Le 18 mars une exploration nouvelle de sa sensibilité démontra que l'anesthésie était devenue générale.
Catherine L..., qui présentait, en avril 1886, de larges îlots d'anesthésie disséminés sur toute la surface du tégument, n'avait plus, au mois de juillet de la même année, que trois petites plaques d'insensibilité, l'une à la nuque, l'autre à l'épaule gauche et la troisième à la face externe de la cuisse du même côté. C'est, du reste, l'anesthésie en îlots qui se modifie le plus facilement.
L'anesthésie suit quelquefois, d'une façon très régulière, les diverses phases de la maladie; elle s'étend quand les autres accidents s'aggravent; elle s'atténue et disparaît quand ils s'apaisent. Exemple : Alix S... est entrée pour la première fois à l'hôpital, en 1881, à la suite d'une tentative de suicide. Elle n'avait alors qu'une plaque d'anesthésie sur la joue gauche, plaque qui avait totalement disparu quand elle sortit du service. Pendant les années 1883 et 1884, son existence fut traversée par des épreuves cruelles. Elle eut des chagrins et des soucis de toutes sortes. Les attaques convulsives devinrent très fréquentes et la plaque d'anesthésie de la joue s'étendit à tout le côté gauche du corps. En 1885, son sort s'améliora; elle trouva une place avantageuse dans un atelier
qu'il avolt vu la marque de Jehanne HerviUier, sorcière de laquelle il m'a envoijé tout le procez, et le jour suyvant la marque se trouva effacée, o
Jacques Fontaine (Des marques des sorciers et de la réelle possession, que le diable prend sur le corps des hommes, etc. Lyon, 1611, p. 18) pose la question de savoir si les marques sepeuvent effacer ou non, et raconte à ce propos l'anecdote suivante : « Messieurs de la Cour du Parlement d'Aix en Provence, dit-il, commandèrent aux médecins et chirurgiens de visiter Magdaleine de la Palud, accusée d'estre au nombre des sorcières, par le rapport d'une fille de la Compagnie de Sainte-Ursule, nommée Loyse, qui estoit possédée par charmes. La dicte Magdaleine, desja repantie et convertie, comme l'on croit, désigna les lieux de ses marques aux médecins et chirurgiens, à savoir : une en chaque advant-pied, la troisième au côté gausche à l'endroit du cœur, lesquelles on sonda comme l'on est accoustumé , on les trouva seiches, dures et sans aucun sentimeyit. Le jour de Pasques prochaine, elle rapporta au père qui l'exorcisoit et à plusieurs autres, qu'elle avoit senti de grandes et extrêmes douleurs aux lieux où estoient les marques, qui fut cause qu'elle fut visitée de nouveau par les médecins et chirurgiens, et trouva-t-on cpie véritablement les nmrques qu'on avoit auparavant sondées n'y estoyent plus, car en y mettant une esquille comme on avoit faict auparavant, on trouva le lieu de la marque fort mol, et après Vavoir picqué il sortit du sang vermeil de la picciueure, dont on estima que les marques de sorcières qu'elle avoit étaient effacées. »
et vécut paisible et heureuse pendant plusieurs mois. Les accidents hystériques s'atténuèrent; l'anesthésie disparut même tout à fait. Il y a quelques mois, à la suite de nouveaux chagrins, Alix S... a eu quelques attaques convulsives violentes, et, en explorant sa sensibilité cutanée, nous avons constaté un large îlot d'anesthésie occupant tout le membre supérieur gauche. Enfin, ces jours-ci elle est venue un matin nous consulter pour un léger mal de gorge; nous avons examiné sa sensibilité, et nous n'avons plus trouvé trace d'anesthésie.
Les variations spontanées de l'anesthésie ont, assurément, une grande valeur diagnostique; mais, pour les constater, il faut suivre les malades, les soumettre à des examens prolongés et répétés, ce qui n'est pas toujours possible. Les variations expérimentales ont, sur les précédentes, l'immense avantage de pouvoir, dans certains cas du moins, être provoquées à volonté, en un laps de temps qui ne dépasse pas quelques minutes. Les anciens démonologistes ne paraissent pas les avoir connues \ Briquet est, si je ne me trompe le premier auteur qui en fasse mention. Il a constaté que la faradisation de la peau faisait souvent disparaître l'anesthésie cutanée des hystériques. « Le plus habituellement, dit-il, cinq à six minutes suffisent pour réveiller la sensibilité de la portion de peau sur laquelle on opère. Souvent, dès que la sensibilité est rétablie dans le lieu faradisé, elle reparaît également à ses environs dans un rayon assez étendu. Dans un certain nombre de cas il a suffi de la faradisation du membre supérieur, par exemple, pour que la sensibilité reparût dans le membre inférieur ^ »
Duchenne (de Boulogne) rapporte en 1885, dans la première édition de son livre sur VÉlectrisation localisée, plusieurs faits démontrant l'efficacité de la faradisation cutanée dans le traitement
* Une phrase assez obscure de Pierre de Lancre tendrait cependant à faire supposer que les sorcières employaient quelquefois des frictions énergiques sur les parties anesthésiques pour faire disparaître leurs marques : « Voire avec un tel artifice, qu'estant vingt ou trente en mesme prison, elles se visitaient Vune l'autre et si elles se trouvaient la marque, le diable leur avait aj^i^ris de se gratter et esgratigner si austrageusement que parfois leurs espaules semblaient des espaules de s^ippliciés, qui viennent de
souffrir le fouet ou des escaurgées violentes Mais tout cela n'empeschait pas qu'on
ne descauvrit visiblement la marque. » (Lac. cit., p. 186.)
2 Briquet, Traité clinique et thérapeutique de l'hystérie. Paris, 1859, p. 684.
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de l'atiesthésie hystérique; mais ces observations étaient k peu près oubliées, quand, en 1875 et 1876, MM. Vulpian \ Grasset ^ Bourceret * publièrent de nouveaux exemples d'anesthésie guérie par la farad isation.
Ces faits n'auraient peut-être pas eu plus de retentissement que les observations antérieures de Briquet et de Duchenne, si l'étude des modifications expérimentales de l'anesthésie ne se fût imposée tout à coup aux préoccupations des savants, par suite de l'agitation qui se fit, à cette époque, autour des travaux de Burq.
Depuis 1849, Burq avait publié plusieurs mémoires '' sur les effets physiologiques et thérapeutiques résultant de l'application externe de métaux sur le corps humain. Il racontait, dans ses brochures et dans ses communications aux Sociétés scientifiques, des exemples nombreux de paralysies, de contractures, d'anesthésies, etc., guéries par l'usage d'armatures métalliques. Il affirmait que la simple application de certains métaux sur le tégument externe pouvait faire disparaître des troubles profonds de la sensibilité, pourvu que les malades fussent sensibles aux métaux employés, car, par suite d'aptitudes particulières, tous les métaux n'agissaient pas indifféremment sur tous les sujets. Il affirmait, en outre, que lorsqu'un métal appliqué à l'extérieur produisait quelques effets sur un malade, son administration à l'intérieur avait une action curative puissante sur le même malade.
A vrai dire, ces théories ne trouvaient pas grande créance auprès des gens sérieux; on restait, en général, indifférent ou sceptique devant ce que l'on croyait être une tentative de résurrection du Perkinisme. On n'avait pas confiance. Néanmoins Burq poursuivait ses recherches avec la persévérance et l'entêtement d'un esprit profondément convaincu.
Dans le courant de l'année 1876, il pria M. Gharcot (dont j'avais alors l'honneur d'être l'interne) de l'autoriser à faire quelques
^ Vulpian, De l'influence qu'exerce la faradisation de la -peau dans ceHai>is cas d'anesthésie cutanée {Arcli. de physlol., 1875, p. 877).
^ Grasset, Note sur les effets de la faradAsation cutanée dans l'hémianesthésie d'origine cérébrale (Arch. de 'physioL, 1876, p. 764).
3 Bourceret, Note sur quelques cas d'atrophie musculaire avec ou sans anesthésie cutanée. Influence de la faradisation dans certains cas d'anesthésie cutanée (Arch. dephysiol., 1876, p. 807).
* Parmi les principales publications de Burq, voir: Th. de doct., Paris, 1851. — Métallotliérapie. Nouveau traitement par les applications métalliques. Paris, 1853. — Metallothérapie du cuivre. Paris, 18Ô7. — Métallothérapie : applications des métaux aux eaux de Vichy. Paris, 1871. — La Métallothérapie dans le service de M. le professeur Verneuil. Paris, 1877. Etc., etc.
expériences sur les hystériques de son service. M. Charcot accéda à ce désir et acquit bientôt la conviction qu'il y avait au moins une large part de vérité dans les assertions de Burq. Il constata que l'anesthésie des hystériques disparaissait temporairement, lorsqu'on appliquait, pendant quelques minutes, sur la peau de ces malades, certains métaux. Il s'assura que tous les métaux n'agissaient pas également sur tous les sujets : telle anesthésie se dissipait rapidement sous l'influence du fer ou du cuivre et persistait malgré l'application prolongée des autres métaux; telle autre au contraire était influencée par l'or ou le zinc et résistait indéfiniment au contact du fer ou du cuivre; c'est ce que Burq appelait Vidiosyncrasie métallique. Il reconnut en outre que certaines anesthésies, survenues consécutivement à des lésions organiques du cerveau, pouvaient disparaître tout aussi bien que des anesthésies hystériques, par le fait de simples applications métalliques. Enfin, il découvrit que le champ des investigations relatives aux actions esthésiogéniques ne devait pas être borné aux procédés métalloscopiques de Burq, car l'aimantation, la galvanisation légère, les vibrations mécaniques étaient souvent aussi efficaces, pour réveiller la sensibilité, que le contact des métaux.
Ces faits étranges, qui paraissaient être en opposition avec les notions physiologiques les mieux établies, devinrent, à la Salpêtrière, l'objet de recherches rigoureuses et de démonstrations quotidiennes. M. Charcot, après les avoir maintes fois vérifiés, après les avoir fait constater par des hommes d'une grande autorité dans le domaine des sciences d'observation, par Claude Bernard, Vulpian, Bouley, Béclard, etc., en donna connaissance à la Société de biologie qui nomma pour les contrôler, en août 1876, une Commission composée de MM. Charcot, Luys etDumontpallier. Cette Commission commença ses travaux le 4 novembre suivant. Elle s'adjoignit pour des recherches spéciales MM. Gellé, Landolt et Begnard, et résuma les résultats de son enquête dans deux rapports remarquables qui furent présentés à la Société de biologie par M.Dumontpallier, dans les séances du 14 avril 1877 et du 10 août 1878.
Les commissaires avaient vérifié, tout d'abord, les faits avancés par Burq et par M. Charcot. Ils avaient, de plus, découvert dans le cours de leurs investigations plusieurs phénomènes nouveaux, particulièrement celui du transfert et celui des oscillations consécutives. Voici en quoi consistent ces phénomènes :
Lorsqu'on applique sur la peau insensible d'une hystérique hémi-
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ànestliésiqiie un agent esthésiogène actif, la sensibilité reparaît au bout de quelques minutes. Elle se montre d'abord au niveau des points où la peau est en contact direct avec l'agent esthésiogène; puis elle gagne de proche en proche, de façon à envahir en quelques minutes tout le côté primitivement anesthésié. En même temps, la sensibilité disparaît progressivement dans le côté qui était sensible au début de l'expérience, de telle sorte qu'en réalité l'anesthésie n'a pas disparu, elle a été transférée d'un côté à l'autre.
Les oscillations consécutives se produisent après que l'agent esthésiogène a été enlevé. L'hémianesthésie reprend alors sa position primitive; mais avant de se fixer du côté où elle existait avant le début de l'expérience, elle subit un certain nombre d'oscillations de plusieurs minutes de durée, pendant lesquelles on peut la constater tantôt d'un côté, tantôt de j'autre.
Les résultats obtenus par la Commission de la Société de biologie furent rapidement vulgarisés par la presse médicale de tous les pays. De tous côtés ils furent contrôlés, commentés et amplifiés. Ils donnèrent lieu à une foule de travaux ^ qui ajoutèrent quelques détails à l'histoire des agents esthésiogènes dont la liste s'allongea rapidement. On démontra, en effet, qu'à côté de la faradisation, de la galvanisation, de l'aimantation, de l'application des métaux, des
1 Parmi les travaux relatifs à Festhésiogénie qui furent publics vers cette époque, 011 consultera avec profit, en outre des nombreuses communications faites à la Société (le biologie par MM. Charcot, Dumontpallier, Burq, Regnard, Vigouroux, etc., les mémoires suivants :
Maragliano e Hep^illi, S tadl cUnlci a conl.rilmto dell'aziona délie corroitl clettriche dci metalli e délie magnettl in alcanl casi dl anestcsla {Pdvista sperinientale dl Frenlairia, 1878).
A. Hughes Bennett, The efj'ect of altenl.ioa on the bodihj organs (BrltisJi médical Journal;, 1878) et Metalloscomi and Metalloterapy . Brain, t. I, p. 331.
Gradle, Metalloscopy and Métallo terapy {Jour, ofnervous and- mental dise as es, 1878).
Westphal, Ueber Metalloscopie {Berliner klinische Wochensclirift, 1878, n" 30).
Enlenburg, Ueber Métallo thérapie {Deutsche tnedizinische Wochenschrift, 1878, n"s 25 et 26) et Metalloscopie iincl Metallotherapie {Wiener medizinische Presse, 1879, n»' 1,2, 4 et 5).
riack Tucke, Metalloscopy and expectant attention {The Journal of nervous and mental diseases, january 1879).
Sigerson, An cxamination of ccrtaiti recenthj reportcd phcnomena (»■ connection wilh lujstero-epilepsy and cerebrcd anesthesia {Brilish médical Journal, 1879).
Franz Millier, Zur Metalloscopie imd Magnetwirhung bel hysterichen Làlunungen, {Berliner klinische^ Wochenschrift, 1879, m 28).
Douglas Aigre, Etude cliniqtie sur la metalloscopie et la metallotherapie externe dans l'anesthésie. Th. doct., Paris, 1879.
M. Schiff, De la métcdlothérapie, communication faite le 24 septembre 1879 à la Société des naturalistes allemands à Baden-Baden (traduction française in Archives des Sciences physiques et naturelles, 15 janvier 1880).
Vigouroux, Métcdloscopie, Métcdlothérapie, Esthésiogènes {A:rchives de neurologie, t. I et II). Etc., etc.
vibrations mécaniques, il convenait de placer : l'eau chaude ou froide (Thermes, de Cérenville, Adamkiewicz, Schiff), le collodion (Seure), les plaques d'or (Westphal), les sinapismes et les vésicatoires (Grasset, Biaise, Adamkiewicz), certains minerais ou sels minéraux, tels que le sulfure de fer, le fluorure de calcium, le sulfate et le carbonate de fer (Parona), le bois (Iloggard, Bennett, Dujardin-Beaumetz), le jaborandi en injections sous -cutanées (Grasset, Lannois, Huchard), le nitrite d'amyle en inhalation (Rosenthal, Urbantschitsch), etc.; chacune de ces substances pouvant, chez certains malades, réveiller la sensibilité dans les parties anesthésiques. Mais tout cela ne changea rien au fond même des choses. Les notions expérimentales qui avaient provoqué toutes ces recherches restèrent incontestées, et elles sont, à juste titre, devenues classiques.
J'ai hâte. Messieurs, de vous montrer avec quelle étonnante facilité les agents esthésiogènes font disparaître l'anesthésie de certains hystériques.
Commençons par répéter les observations de Briquet et de Duchenne.
Voici une malade dont la sensibilité cutanée est abolie sur tout le côté gauche du corps. Je mets à nu son avant-bras gauche, et vous voyez qu'on peut le piquer et le pincer sans provoquer aucune réaction sensitive : l'anesthésie y est totale et complète. J'applique sur cet avant-bras les deux électrodes d'une machine d'induction. Le courant est peu intense; une personne bien portante le supporterait sans peine. Notre malade, bien entendu, ne le sent pas du tout. Mais attendons quelques instants... L'expérience est commencée depuis deux minutes, et voilà que la patiente se plaint d'éprouver une sensation désagréable. La sensibilité est déjà revenue dans la zone cutanée comprise entre les électrodes. Si nous piquons la peau dans cette région, la malade sent très bien la piqûre; si nous la frôlons avec le bout du doigt, elle sent distinctement le contact. Deux minutes de faradisation légère ont suffi pour faire disparaître localement l'anesthésie.
Faisons une expérience d'un autre genre, et suivons-en les détails d'aussi près que possible.
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Paille C... est hémianesthésique droite. J'enfonce hardiment une épingle sur différents points du côté droit de son corps, et vous voyez qu'elle ne bouge pas, tandis qu'elle se plaint vivement quand on essaie de la piquer sur le côté gauche du visage ou sur les membres du côté gauche. Sur la face antérieure de son avant-bras droit (côté insensible) je place une pièce de vingt francs en or et je la fixe avec deux petites bandelettes de taffetas gommé. La malade ne sent pas plus le contact de la pièce métallique qu'elle ne sentait tout à l'heure les piqûres. Mais ne soyons pas trop impatients : il faut un certain temps pour que les effets métalloscopiques se produisent... Voilà une minute et demie que l'expérience est commencée, et Paule nous dit qu'elle éprouve une légère sensation de chaleur au niveau de la pièce d'or. La sensibilité est-elle déjà revenue? Pas encore, car vous voyez que la malade ne sent pas les piqûres profondes que je fais à sa peau, au voisinage immédiat de la pièce. Il s'est produit cependant une modification physiologique qui précède souvent le retour de la sensibilité : les piqûres que je viens de pratiquer laissent perler de grosses gouttelettes de sang, tandis que les piqûres faites antérieurement n'ont pas saigné du tout^
Le métal est appliqué maintenant depuis trois minutes. La malade éprouve toujours la même sensation de chaleur, mais avec plus d'intensité : « C'est, dit -elle, comme si j'avais un sinapisme sur l'avant-bras. » Explorons sa sensibilité. J'enfonce l'épingle au voisinage de la pièce, et Paule pousse un cri. La main et le bras droits sont encore insensibles, mais l'anesthésie a disparu tout autour de la pièce d'or, sur une surface régulièrement circulaire de dix centimètres de diamètre environ. Examinons rapidement l'avant-bras gauche, dont la sensibilité était normale au début de l'expérience. Juste dans le point symétrique à la zone devenue sensible sur l'avant-bras droit j'enfonce profondément l'épingle, et la malade n'éprouve aucune douleur, tandis qu'à quelques centimètres plus loin la sensibilité est restée intacte. Attendons quelques instants avant de faife de nouvelles explorations... Voilà cinq minutes que l'expérience est en train. En ce moment l'avant-
1 Burq a très bien vu cette action des métaux sur la circulation. Il a même constaté que dans certains cas les métaux agissaient seulement snr quelques-uns des phénomènes connexes de l'anesthésie. Tel métal qui ne réveille pas la sensibilité peut, d'après ses observations, élever la température locale, ou bien activer la circulation, ou bien encore augmenter la force musculaire. Mais habituellement la sensibilité, la circulation capillaire et la force de contraction des muscles sont modifiées simultanément.
ioO IKSTABLLITÉ DES ANESTHESIES HYSTERIQUES.
bras droit est sensible dans toute son étendue, depuis le poignet jusqu'au pli du coude, tandis que l'avant-bras gauche est devenu insensible.
Ainsi, pendant que la sensibilité reparaît progressivement au voisinage de la pièce d'or placée sur l'avant- bras droit et s'étend lentement comme une tache d'huile, elle disparaît parallèlement dans les points symétriques du côté opposé. C'est là le phénomène du transfert, décrit pour la première fois par les membres de la Commission de la Société de biologie. Attendons encore quelques minutes, et tout le côté droit de notre malade sera devenu sensible, tandis que tout le côté gauche sera devenu insensible. L'hémianesthésie sera transférée de droite à gauche, non pas seulement l'hémianesthésie cutanée, mais tous les troubles de la sensibilité des muqueuses, des organes des sens et des tissus profonds. Ainsi, tout à l'heure la conjonctive droite était insensible et la gauche sensible; dans un instant, c'est la conjonctive droite qui sera sensible et la gauche insensible. L'odorat était aboli du côté droit et conservé du côté gauche; mais quand le transfert sera complet, la malade percevra très bien les odeurs par la narine droite et ne les appréciera plus du tout par la narine gauche. Il en sera de même pour tous les autres sens, pour tous les autres modes de la sensibilité.
Pour pratiquer l'expérience dont vous venez d'être témoins, nous nous sommes servis d'une pièce d'or. Nous aurions pu tout aussi bien choisir un disque d'argent, de cuivre, de plomb, d'étain, d'acier, de fer, de zinc, de laiton, et peut-être aurions-nous obtenu les mêmes effets qu'avec la pièce d'or, car nous savons, par les observations nombreuses de Burq, de Charcot, de la Commission de la Société de biologie, etc., que tous ces métaux sont des agents esthésiogènes puissants. Il est à remarquer toutefois que ces observations ont été faites exclusivement avec des métaux à l'état solide ^ Or il serait assez intéressant de savoir si un métal à l'état liquide ou à l'état gazeux jouirait des mêmes propriétés
1 Dans la savante revue critique que M. Vigoureux a consacrée à l'étude des agents esthésiogènes {Arcliives de neurologie, t. I et II), il l'apporte que Burq a fait quelques tentatives pour remplacer les applications métalliques par des injections hypodermiques de différents sels ayant des métaux pour base, mais M. Burq n'a jamais publié les détails de cotte série de recherches. Peut-être les résultats obtenus n'ont-ils pas
AGENTS ESTtlÉvSIOGÈNES. 151
csthésiogènes. J'ai fait, pour résoudre cette question, un certain nomiore d'expériences avec le mercure, et les résultats en ont été tellement précis qu'ils méritent, je crois, de vous être signalés.
J'ai commencé par essayer, sur plusieurs hystériques hémianestliésiques, l'action du mercure à l'état liquide. Le dispositif de l'expérience était des plus simples. Les malades plongeaient un des doigts du côté anestliésique dans un verre à expérience contenant quelques centimètres cubes du métal. Sur presque tous les sujets que j'ai soumis à cette épreuve la sensibilité a reparu après quelques instants, d'abord dans le doigt immergé, puis dans la main, l'avant-bras, le bras, et a gagné de proche en proche (avec transfert) tout le côté du corps qui était primitivement insensible. J'ai voulu savoir ensuite si le mercure incorporé dans un corps gras et appliqué sur des parties anesthésiques y réveillerait la sensibilité. Presque toutes les tentatives que j'ai faites dans cette direction ont été suivies de succès, et je crois pouvoir vous affirmer que l'onguent napolitain est un excellent esthésiogène.
Il restait à étudier l'action des vapeurs mercurielles. Je me suis servi pour cela de flanelle imprégnée de mercure dans le laboratoire de mon excellent collègue M. le professeur Merget et dégageant de grandes quantités de vapeurs métalliques. Des fragments de cette flanelle placés sur la peau de l'avant-bras ont produit les mêmes effets esthésiogéniques que le mercure liquide, mais avec plus de lenteur; il a fallu un quart d'heure environ pour déterminer le transfert complet de l'anesthésie. Il est à peine besoin de vous dire que toutes les précautions nécessaires ont été prises pour éviter les causes d'erreur. Ainsi, la flanelle dégageant les vapeurs mercurielles n'a pas été mise en rapport immédiat avec la peau. Dans toutes nos expériences elle en était séparée par une couche de toile fine à travers laquelle les vapeurs pouvaient facilement passer, mais qui était suffisante pour empêcher le contact direct du sel métallique avec le tégument. D'autre part, nous avons fait des expériences de contrôle dans lesquelles, au lieu d'employer de la flanelle préparée, nous nous servions, à l'insu du sujet, d'étoffes non mercurialisées, et dans ces expériences nous n'avons obtenu aucun effet.
répondu à son attente. J'ai essayé, en effet, de pratiquer sur des hystériques des injections sous -cutanées de citrate de fer et de quelques autres sels métalliques; mais j'ai dû renoncer à poursuivre ces expériences parce que les injections étaient mal supportées par les tissus. Leur action esthésiogénique m'a paru du reste être nulle ou insignifiante.
d52 INSTABILITÉ DES ANESTHÉSIES HYSTÉRIQUES.
En somme, les métaux n'agissent pas seulement sur l'anesthésie des hystériques quand ils sont appliqués sur la peau à l'état solide. Le mercure liquide et les vapeurs mercurielles peuvent, chez certains malades, réveiller la sensibilité tout aussi bien que le font les plaques métalliques solides qui sont généralement employées.
Les recherches dont je viens de vous entretenir m'ont conduit à expérimenter l'action esthésiogénique des gaz. J'ai fait d'abord arriver sur des régions anestliésiques des jets de gaz d'éclairage, d'oxygène, d'acide carbonique, d'hydrogène; mais j'ai renoncé bientôt à ce procédé, parce que l'action physique du souffle pouvait avoir une influence mécanique, indépendante de la nature du gaz employé. Il fallait à tout prix écarter cette complication. J'y suis arrivé en me servant de grands flacons de verre à large ouverture, fermés par une lame de caoutchouc percée d'un trou ovalaire pour laisser passer la main des malades (comme dans les pléthysmographes de Mosso et de François-Franck) et munis d'une tubulure latérale permettant d'y faire pénétrer les gaz. Avec cet appareil on peut plonger la main dans un bain d'oxygène, d'hydrogène, d'acide carbonique, etc., et l'y maintenir aussi longtemps qu'on le désire. J'ai soumis deux hystériques héraianesthésiques à ces manuluves gazeux, et chez toutes deux les résultats ont été parfaitement concordants. Le gaz d'éclairage, l'oxygène, l'acide carbonique n'ont produit aucune modification appréciable de la sensibilité; l'hydrogène au contraire a très rapidement fait disparaître l'anesthésie en la transférant d'un côté à l'autre. Je ne veux pas induire de ces expériences qu'elles donnent une preuve nouvelle de la nature métallique de l'hydrogène, mais il n'en est pas moins curieux de constater que parmi les quatre gaz qui ont servi aux expériences un seul a eu une action esthésiogénique évidente, et c'est précisément celui que les chimistes considèrent comme un métal.