‹ Leçons cliniques sur l'hystérie et l'hypnotismeChapitre 42 sur 175 · FIXATION DE LA SENSIBILITE · texte numérisé non relu

FIXATION DE LA SENSIBILITE

chez un môme sujet, d'un moment a l'autre. M. Hughes Bennett a observé que tel métal peut être efficace un jour et inactif le lendemain. M. Burq a signalé des faits analogues \ Je n'ai pas constaté de variations aussi rapides, mais j'ai vu souvent des modifications importantes se produire à quelques mois ou à quelques années d'intervalle. Ainsi les phénomènes sensitifs ont été étudiés chez Albertine M... une première fois en 1882 par M. Gau^e, et une seconde fois en 1886 par M. Blanc-Fontenille, et les résultats de ces deux examens sont loin d'être identiques, ainsi que vous pouvez vous en assurer en parcourant le tableau ci-après:

[ Agents actifs. — Fer, buis, frictions, passes, insufflation En \ sur la peau.

j 1882. j Agents inactifs expérimentés. — Or, argent, acier, \ laiton, cuivre, zinc, étain, verre, ivoire, caoutchouc. Hémianesthésie ( \

"■auche. 1 / Agents actifs. — Or, argent, cuivre, laiton, fer, acier,

En \ plomb, étain, zinc, friction, passes, insufflation.

1886. i Agents inactifs expérimentés. — Verre, ivoire, bois, [ caoutchouc.

Nous ignorons absolument, Messieurs, quelles sont les causes intimes de l'idiosyncrasie esthésiogénique; mais il existe dans la science quelques documents intéressants sur certaines des conditions qui peuvent faire varier l'action d'un même agent. On sait, par exemple, que deux métaux appliqués simultanément peuvent annihiler réciproquement leur influence. On sait aussi que lorsque la sensibilité a reparu sur la peau, l'application d'un métal actif peut la faire disparaître temporairement. Je crois devoir vous fournir quelques détails sur ces deux séries de phénomènes.

a) Influence d'arrêt d'un métal sur l'autre. Fixation de la sensibilité. — Dans le cours des expériences pratiquées à la Salpêtrière par la Commission de la Société de biologie, M. Yigouroux constata que lorsqu'on place, sur une plaque de métal actif appliquée sur la peau, une plaque d'un autre métal, l'action esthésiogène ne se produit plus. Étant donnée, par exemple, une malade hémi-

1 D'après M. Vigouroux {Arch. de neurol., t. I, p. 565), quand un métal ne produit pas sur une hystérique les effets qu'il détermine d'ordinaire sur elle, on peut être certain que la malade est sous le coup d'une attaque récente ou imminente. Cette particularité aurait, selon lui, une réelle importance pratique. Elle permettrait de prévoir l'explosion d'une attaque avant que la malade en soit avertie par les signes prémonitoires qui lui sont familiers.

anesthésique sur laquelle l'or ramène rapidement la sensibilité, on applique sur l'avant-bras insensible une pièce de vingt francs en or, que l'on recouvre d'une pièce de un franc en argent. Dans ces conditions, l'effet ordinaire de l'or est neutralisé; l'anesthésie persiste indéfiniment.

Pour que cette action d'arrêt se produise, il n'est pas indispensable que les métaux soient superposés. Un bracelet d'or étant placé autour du poignet et un bracelet d'argent autour du bras, il n'y a pas d'effets esthésiogènes. Si la position des métaux est inverse, c'est-à-dire si le métal actif est placé sur le bras et le métal neutralisant sur le poignet, l'arrêt n'a lieu que sur la partie du membre qui est comprise entre le métal actif et l'extrémité périphérique du membre. Si les deux métaux sont placés sur des points symétriques du corps, par exemple l'or sur l'avant-bras droit et l'argent sur l'avant-bras gauche, Taction esthésiogénique est complètement annulée.

Si l'un des métaux a été appliqué assez longtemps avant l'autre pour que la sensibilité soit déjà en partie revenue sous l'influence du premier quand le second est mis en contact avec la peau, l'action esthésiogénique qui commençait à se produire est arrêtée instantanément, et, tant que les deux plaques métalliques restent en place, la sensibilité ne subit aucune modification nouvelle.

Voici en quels termes M. Yigouroux décrit ce fait intéressant ^ : « Sur une malade hémianesthésique, chez laquelle l'or ramène la sensibilité avec une extrême rapidité, j'applique une pièce d'or et, par-dessus, une pièce d'argent. L'anesthésie n'est pas modifiée, si longtemps qu'on fasse durer l'application des deux pièces. On enlève la pièce d'argent, la sensibilité reparaît presque immédiatement. Chose remarquable, cette action d'arrêt, la pièce d'argent l'exerce à n'importe quel moment du phénomène. Ainsi, lorsque la sensibilité est revenue, si on laissait les choses suivre leur cours, elle disparaîtrait bientôt pour faire place à ce que Burq a appelé anesthésie de retour. Mais si l'on remet la pièce d'argent, la sensibilité se trouve en quelque sorte fixée et persiste aussi longtemps qu'on laisse la pièce. Celle-ci, malgré l'action de l'or, a donc déterminé d'abord la persistance de l'anesthésie, ensuite la persistance de la sensibilité. Elle immobilise le phénomène dans la phase où elle le trouve. » Des expériences analogues ont été

1 R. Vigour-oux, Sur la théorie physique de la métalloLhéraple {Comptes rendus des séances et Mémoires de la Société de biologie, 1879, p. 401).

ANESTHESIE POST- METALLIQUE. 157

faites avec d'autres couples métalliques et ont donné le même résultat. « Il a suifi invariablement de recouvrir le métal actif d'un autre métal pour le rendre inerte » et pour fixer la sensibilité.

J'ai pensé qu'il vous serait agréable de voir une expérience relative à cette action combinée de deux agents esthésiogènes. Pour cela, ce matin, en arrivant à l'hôpital, j'ai placé une pièce en or de vingt francs sur l'avant-bras droit de Paule C.., qui est hémianesthésique droite. Trois minutes après, la sensibilité était revenue (avec transfert) dans tout le membre supérieur droit. J'ai alors appliqué une pièce en argent de deux francs sur l'avant-bras gauche de la malade. Il y a environ une heure que ces applications ont été faites. Nous allons introduire la malade, et si les pièces métalliques, assez mal maintenues par quelques tours de bandes, ne sont pas tombées, nous allons trouver la sensibilité exactement dans le même état qu'au moment où l'argent a été mis en contact avec la peau. Yous voyez en effet que Paule C... ne sent pas les piqûres pratiquées sur le côté droit du corps (côté de l'hémianesthésie), sauf sur le membre supérieur droit sur lequel est appliquée la pièce d'or, tandis qu'elle les sent très bien sur le côté gauche du corps (côté sensible à Tétat ordinaire), sauf sur le membre supériei^r gauche sur lequel a été appliquée la pièce d'argent.

Nous avons employé, dans l'expérience précédente, deux métaux différents. Le résultat aurait été exactement le même si nous nous étions servis de deux pièces du même métal et du même diamètre placées sur deux points symétriques du corps.

11 faut ajouter, pour être complet, que lorsque l'hémianesthésie d'un malade a été transférée d'un côté à Tautre par l'application d'un métal actif, on peut empêcher le retour de la sensibilité sur le côté primitivement sensible en y maintenant appliquée une plaque de métal neutre. Le transfert, dans ces conditions, peut persister indéfiniment, même si on enlève la plaque de métal actif qui a déplacé la sensibilité (Dumontpallier).

b) Inversion des effets métalloscopiques . AnestJiésie postmétallique. — Vous vous rappelez, Messieurs, que d'ordinaire lorsque les accidents hystériques s'améliorent, l'anesthésie s'atténue, et que, lorsqu'ils guérissent tout à fait, elle disparaît totalement; mais il y a une période intermédiaire entre la santé complète et la maladie confirmée, pendant laquelle la sensibilité est dans une sorte d'équilibre instable. Si, à ce moment, on applique sur

les parties du corps précédemment anesthésiques et redevenues sensibles depuis peu un métal actif, l'anesthésie reparaît avec les mêmes caractères qu'elle avait pendant la maladie. Ainsi le même agent qui réveillait jadis la sensibilité sur les parties anesthésiques rappelle maintenant l'anesthésie sur les parties sensibles. D'après Burq, à qui on doit la connaissance de ce curieux phénomène, la production de Vanesthésie 'métallique aurait une importance pratique sérieuse. Elle prouverait que la diathèse hystérique est encore en puissance et que le traitement ne doit pas être interrompu.

Aussitôt que la réalité des actions esthésiogéniques fut expérimentalement démontrée, on chercha à expliquer le mécanisme de leur production. Plusieurs théories furent proposées, les unes rapportant les effets des agents esthésiogènes à des causes physiques (courants électriques, variation de la polarité électrique, vibrations moléculaires), les autres à des influences purement psychiques (attention expectante). Chacune de ces théories eut bientôt des partisans enthousiastes et des détracteurs acharnés. La lutte fut vive, mais elle eut des résultats utiles, car elle provoqua de part et d'autre des expériences précises et des observations intéressantes. Afin de vous mettre en mesure de prendre un parti dans cette controverse, il convient que je vous fasse connaître les faits invoqués en faveur des diverses opinions en litige.

A) Théories physiques : a) Théorie des courants électriques. — Les recherches de Briquet, Duchenne, Vulpian, etc., ayant démontré que des courants électriques lancés sur les régions anesthésiques de la peau des hystériques y réveillent souvent la sensibilité, il était tout naturel de se demander si les métaux mis en contact avec la peau et les éléments de la. transpiration cutanée ne devenaient pas la source de courants, et si les actions métalloscopiques ne devaient pas être ramenées, en dernière analyse, à des actions électriques. L'hypothèse n'avait rien d'invraisemblable, mais il fallait la vérifier expérimentalement. C'est ce que fit, avec l'aide de M. Regnard, la Commission de la Société de biologie. Les résultats obtenus furent surprenants de netteté. Ils peuvent être résumés dans les propositions suivantes.

THEORIE DES GOURANTS ELECTRIQUES 159

1° Des métaux appliqués sur la peau humaine déterminent des courants d'une intensité suffisante pour être mesurés par des galvanomètres très sensibles^;

2° L'intensité de ces courants est variable selon la nature du métal appliqué- et selon l'état de la peau;

3° Le passage dans la peau d'un courant de pile, d'une intensité égale à celle du courant que détermine sur la même peau l'application d'un métal actif, produit exactement les mêmes effets estliésiogènes que le métal lui-même.

Les deux premières propositions n'ont pas besoin de commentaires; mais la dernière exige quelques explications, car elle exprime sous une formule très concise une des plus intéressantes découvertes de M. Regnard : celle des 'points neutres des courants. Quand on fait passer dans la peau d'un sujet des courants d'intensités différentes, on constate que les effets obtenus ne sont pas proportionnels à l'intensité des courants employés. Une excitation faible, A, provoquera un retour rapide de la sensibilité; une excitation plus forte, B, ne modifiera pas l'anesthésie; une excitation plus forte encore, C, agira comme esthésiogène. Les courants A et C seront actifs, tandis que le courant intermédiaire B sera neutre. Pourquoi? Nous l'ignorons. Mais ces différences d'action de courants d'intensité variable n'en expliquent pas moins, dans une certaine mesure, les différences d'action des métaux. Nous savons, en effet, que les métaux appliqués sur la peau déterminent des courants dont l'intensité varie avec la nature du métal employé et l'état de la peau. Supposez que sur un malade déterminé l'or produise un courant égal à A, le fer un courant égal à B, le cuivre un courant égal a C, et nous comprendrons, sans invoquer l'intervention de forces inconnues ou d'influences mystérieuses, que, sur ce malade, l'or et le cuivre — qui provoquent des courants efficaces — soient actifs, tandis que le fer — qui donne naissance à un courant neutre — soit inactif.

La théorie de M. Regnard est incontestablement très ingénieuse,: elle repose sur des faits d'une grande valeur; mais elle est passible

^ Le galvaiiomèti'e qui a servi aux expériences de M. Regnard était à fil très lin et n'avait pas moins de trente mille tours de spire.

- Pour citer quelques chiffres, l'or vierge donnait une déviation de Taiguille du galvanomètre de 3", l'or monnayé de 12», le cuivre de 40° à 45». On trouvera le détail des expériences dans le premier rapport de M. Dumontpallier à la Société de biologie et dans une communication faite par M. Regnard à la même Société, dans la séance du 17 février 1877.

de certaines objections qui ont surtout frappé M. Vigouroux et l'ont engagé à substituer à la théorie des courxmts électriques celle de la polarité électrique.

b) Théorie de la polarité électrique. — Les courants, dit M. Vigouroux, jouent peut-être un rôle dans I9, production des phénomènes d'esthésiogénie métalloscopique, mais ce rôle est secondaire, indirect. Les métaux semblent devoir surtout leurs propriétés esthésiogéniques à la polarité électrique résultant de leur contact avec la peau : « L'action des métaux est un phénomène d'électricité statique. » En faveur de cette opinion, M. Vigouroux invoque un certain nombre de faits d'expérimentation, en particulier le phénomène dont je vous ai déjà parlé, de la neutralisation des effets métalloscopiques par la superposition de deux métaux différents. Si l'on admet que l'action du métal en contact avec la peau est le résultat d'un courant électrique, provoqué lui-même par un phénomène chimique, on ne conçoit pas comment cette action peut être annulée par l'application d'un autre corps sur la surface extérieure du métal. Au contraire, cela s'explique facilement avec l'hypothèse d'une influence due à des tensions électriques différentes. L'effet des plaques superposées obéit alors à cette loi des tensions voltaïques d'après lesquelles la tension totale qui résulte d'une série de contacts est la même que celle qui serait donnée par le contact direct des deux extrêmes de la série. Si donc nous appliquons une pièce de cuivre sur la pièce d'or, les effets, au point de vue de la tension, seront les mêmes que si le cuivre était directement en contact avec la peau, et si nous recouvrons la pièce de cuivre d'une nouvelle pièce d'or, nous devons théoriquement avoir (et nous aurons en effet, d'après les expériences de M. Vigouroux) les mêmes effets physiologiques que s'il y avait une pièce d'or unique sur la peau. A vrai dire, cette interprétation de l'influence neutralisante de l'action d'un métal sur l'autre n'est pas à l'abri de toute critique ^; mais M. Vigouroux appuie sa théorie sur d'autres raisons. Il a constaté que des plaquettes de platine, inefficaces sur certains malades, deviennent actives quand elles ont été préalablement mises en rapport pendant un certain temps avec un élément faible de Trouvé, c'est-à-dire quand elles ont été

1 Une des principales objections qu'on pouiTait lui faire, c'est que, sur beaucoup de malades, l'application sui' un métal actif d'un autre métal également actif arrête les effets esthésiogéniques, tandis que, d'après la théorie, la neutralisation du premier ne devrait avoir lieu que lorsque le second est par lui-même inactif.

THEORIE DES VIBRATIONS MOLECULAIRES. l(rl

polarisées. Il a constaté également qu'une pile étant bien isolée, l'application d'un seul de ses pôles donne lieu aux mêmes modifications de la sensibilité que le courant lui-même. Ce qui agit, dans ces circonstances, c'est évidemment la tension électrique.

En somme, lAl. Vigoureux résume ses opinions dans les deux propositions suivantes :

1° Un état électrique déterminé des organes périphériques de la sensibilité générale et spéciale est nécessaire à l'exercice de ces fonctions;

2° On peut modifier cet état électrique, et par suite la sensibilité, en déterminant à la surface du corps un phénomène de tension, ce qui peut se faire par l'application d'une plaque polarisée, par l'électrisation avec un seul pôle, par le courante

c) Théorie des vibrations ■moléculaires. — Aux théories électriques des actions esthésiogéniques, M. Schiflf fait un certain nombre d'objections. Le courant d'origine cutano- métallique qui passe dans le galvanomètre est, dit-il, très faible, puisqu'il dévie, de quelques degrés seulement, l'aiguille des instruments les plus sensibles; mais il est encore beaucoup plus fort que celui qui traverse le corps dont la résistance, relativement à celle du fil du galvanomètre, est énorme. D'autre part, les plaques de métal agissent encore sur les malades quand leurs bords sont réunis par un autre arc métallique déviant l'électricité. Enfin, lorsqu'on interpose entre le métal et la peau (ainsi que l'a remarqué Westphal) un mouchoir de soie, de la cire à cacheter ou un morceau de bois, on oppose une grande résistance au passage de l'électricité, et néanmoins l'action physiologique se produit.

Pour ces diverses raisons, M. Schiff repousse les théories qui attribuent un rôle actif aux phénomènes électriques dans la production de l'esthésiogénie. Il croit, avec les physiciens, que les corps matériels sont le siège de vibrations moléculaires rapides qui peuvent se communiquer aux corps voisins. La variété d'action des métaux dépendrait, selon lui, du nombre et du rythme des vibrations de l'agent esthésiogène et de leur concordance avec celles du système nerveux du sujet. M. Maggiorani a soutenu des idées très analogues.

J'ai dû vous indiquer les opinions de M. Schiff"; mais après vous

^ On trouvera les détails des expériences dans deux communications faites à la Société de biologie par M. Vigoureux : 1" sur la théorie physique de la métallothérapie, 1877, p. 401 ; 2» sur la théorie physique de la métalloscopie, 1878, p. 270.

les avoir signalées, je ne puis m'empêclier de vous faire observer : d'une part, que les objections sur lesquelles se fonde le savant physiologiste de Genève pour repousser l'intervention des phénomènes électriques sont purement spéculatives; d'autre part, que son hypothèse de la transmission des vibrations moléculaires et de leur concordance avec celles du système nerveux du sujet ne repose sur aucune observation directe, sur aucune donnée expérimentale précise.

B) Théorie des influences psychiques. — Les partisans de cette théorie, qui a surtout été développée en Angleterre par MM. Hughes Bennett et Hack Tucke, pensent que l'imagination est la seule cause des actions esthésiogéniques. Les courants électriques, disent- ils, les aimants, les métaux, etc., provoquent souvent des modifications de la sensibilité chez les hystériques, mais ces modifications ne résultent pas de l'intervention de forces physiques développées par l'application de ces agents; elles sont la conséquence de la fixation de l'esprit des malades. Ceux-ci attendent un phénomène, une modification physiologique; ils sont convaincus que leur anesthésie doit disparaître, et elle disparaît en effet, en vertu de l'influence qu'exerce le moral, surexcité par Fattention expectante, sur le physique. Il y a certainement quelque chose de vrai dans cette interprétation. Il paraît du moins très difficile d'expliquer autrement l'action de certains agents esthésiogènes; mais les auteurs de la théorie psychique ont eu le tort de généraliser trop hâtivement des conclusions qui ne doivent s'appliquer qu'à une catégorie restreinte de faits.

Le moment est venu de porter un jugement sur la valeur respective des interprétations qui ont été proposées pour expliquer les actions esthésiogéniques. En réalité, il n'y a que deux théories en présence : celle des forces physiques (courants ou tensions électriques) et celle des influences psychiques. Les agents esthésiogènes, disent certains observateurs, modifient la sensibilité par l'intermédiaire nécessaire des forces physiques qu'ils développent; ils n'agissent pas, disent les autres, en développant des forces physiques, mais simplement en mettant en jeu des influences

CAUSES PHYSIQUES ET CAUSES PSYCiUQUES. i&J

psychiques. Entre ces deux afiirmations opposées, il nous faut faire un choix, à moins que, par l'analyse rigoureuse des faits, nous ne soyons amenés à conclure que chacune d'elles renferme une part de vérité. A mon avis, c'est à cette conclusion éclectique que nous devons nous arrêter, et cela parce que, en envisageant froidement l'ensemble des actions esthésiogéniques, nous en trouvons un certain nombre qui ne peuvent s'expliquer sans l'intervention d'une cause physique, tandis que d'autres se produisent bien évidemment sous l'influence exclusive de causes psychiques.

Les preuves qui démontrent l'intervention de causes physiques dans la production de certains phénomènes d'esthésiogénie sont nombreuses, et, si je ne me trompe, tout à fait convaincantes. On a fait, à la Salpêtrière et ailleurs, des centaines d'expériences de contrôle qui ne peuvent laisser aucun doute aux esprits non prévenus. Des barreaux de fer non aimantés ne produisent pas les mêmes effets que des barreaux aimantés. Les membres anesthésiques placés dans des solénoïdes ne recouvrent leur sensibilité que lorsque, au su ou à l'insu des malades et même des observateurs, le courant est lancé dans l'appareil. Des pièces métalliques recouvertes d'étoffes opaques étant appliquées sur la peau de malades sans que ceux-ci puissent voir le métal employé, ce sont toujours les mêmes métaux qui sont actifs ou inactifs sur les mêmes sujets. Des courants galvaniques très faibles, ne provoquant aucune sensation appréciable sur la peau des personnes dont la sensibilité est normale, font disparaître l'anesthésie, et toujours, dans ces conditions, l'anesthésie commence à s'effacer dans la région correspondant à l'électrode négative.

La concordance de ces résultats ne peut s'expliquer que par l'hypothèse d'une cause physique agissant indépendamment de la volonté et de l'imagination des malades. L'attention expectante ne rend pas compte de la différence des effets obtenus par des moyens identiques en apparence, et si l'on voulait faire intervenir ici des influences morales, il faudrait au moins commencer par nous faire connaître a Taide de quels artifices les sujets en expérience arrivent à distinguer le barreau aimanté de celui qui ne l'est pas, le solénoïde en activité du solénoïde inerte, la nature du métal employé, la qualité des électrodes appliquées sur leur peau.

Il n'y a pas lieu de contester pour cela d'une façon générale et absolue la puissance esthésiogénique de certaines influences psychiques. L'imagination, l'attention expectante, les émotions

morales, la suggestion verbale peuvent rappeler la sensibilité dans les parties anesthésiques. M. V. Urbantschitsch ^ rapporte l'histoire d'une liémianesthésique observée dans le service de M. Rosenthal, chez laquelle le transfert se produisait quand on lui faisait regarder une tête de mort. Il n'y avait là ni courants électriques ni excitations physiques d'aucune espèce. Une simple émotion morale suffisait pour modifier tout le régime de la sensibilité du sujet.

11 est facile de réaliser devant vous quelques expériences de nature à démontrer l'action esthésiogénique de certaines excitations psychiques. Voici une de nos malades qui est anesthésique du côté gauche, .le pique sa main gauche sans qu'elle éprouve la moindre sensation, et, cette constatation faite, je lui dis sur un ton impératif : « Vous savez que votre main gauche était insensible. Eh bien! elle ne l'est plus. Maintenant vous sentez très bien sur cette main. » Je détourne la tête de la malade pour qu'elle ne puisse voir ce qui va se passer, et, malgré cette précaution, elle se plaint très vivement aussitôt que j'essaye de piquer sa main gauche qui, il y a quelques instants, était complètement anesthésique.

Assurément, tous les sujets ne sont pas également sensibles à des suggestions de cet ordre, mais il suffit que quelques-uns le soient pour que nous ayons à en tenir compte. Et, à propos de ces suggestions, permettez-moi d'appeler votre attention sur une particularité des plus curieuses. Chez certains malades, les suggestions impératives ne produisent aucun effet, tandis que les suggestions par insinuation ou par persuasion sont efficaces. Marie A..., par exemple, n'accepte (à l'état de veille, bien entendu) aucune suggestion impérative; au contraire, on peut modifier très aisément son anesthésie en faisant le simulacre d'employer des procédés que la malade croit réellement actifs. 11 y a quelques jours, après avoir expérimenté sur elle, sans aucun succès, différents agents esthésiogènes, je dis à haute voix aux personnes qui m'entouraient: «Nous allons étudier maintenant les effets de l'appareil que nous venons de recevoir de Paris et qui donne, lui, des résultats certains, » et, après avoir prononcé ces paroles, j'installai avec des précautions infinies, à vingt centimètres de l'avant-bras insensible, fécran d'un hémochrornomètredeMalassez. Deux minutes après, la sensibilité était revenue dans l'avant-bras, la main et le bras de notre malade. Il est difficile, vous en convien-

• V. ['iljiajlscliilscli, BeohacIUiui.fien nber ceillrale Acusiicus-A/fectionen (Archiv fàr Ohn'iiltrilkiiudi', JJil XVI, Il-iSO, p. 171).

CAUSES PHYSIQUES ET CAUSES l'SYCHKjUES. 'I(j5

(Irez, de voir dans cette expérience, que j'ai répétée depuis sous des formes très variées, autre chose qu'une suggestion par insinuation'^, qu'un effet de Vattention expectante.

En résumé, Messieurs, il faut admettre, si je ne m'abuse, que les phénomènes d'esthésiogénie ne dépendent pas tous de causes identiques. La sensibilité peut être modifiée par des influences physiques et par des influences psychiques. Au fond, cela n'a rien de surprenant, car nous connaissons déjà un grand nombre d'actes physiologiques ou pathologiques qui sont soumis à la fois à des variations dépendant d'excitations extérieures et d'excitations psychiques. Le rythme des battements du cœur, par exemple, peut être modifié par l'accélération des mouvements respiratoires ou par une émotion morale; le vomissement peut être provoqué par la prise d'un vomitif ou par le souvenir d'un spectacle répugnant ou d'une odeur nauséabonde, etc.

Bien entendu, ces deux ordres de causes peuvent se combiner ou se contrarier réciproquement, de façon à produire quelquefois des résultats imprévus ou d'une singulière complexité. J'étudiais dernièrement l'action simultanée des influences physiques et morales sur Paule C... Cette malade est très sensible à plusieurs métaux et particulièrement à l'or. Au moment d'appliquer sur son avant-bras droit (côté hémianesthésique) une pièce de ce métal, je lui suggérai que son bras resterait insensible malgré l'application de la pièce d'or ^ Le résultat fut tout à fait curieux. Après quelques minutes, la sensibilité avait disparu dans tout le côté gauche du corps (face, tronc et membres^, et elle avait reparu à droite, sur la face, le cou, le tronc et le membre inférieur. Le membre supérieur droit seul restait anesthésique. En réalité, cela est d'une logique parfaite. J'avais suggéré à la malade que le bras droit resterait insensible; il est, en effet, resté insensible. Sur le reste du corps, l'action esthésiogénique du métal n'étant pas contrariée par

1 Tout le monde sait que pour faire pénétrer une idée dans l'esprit d'une personne, le meilleur procédé n'est pas toujours V affirmation pure et simple de cette idée. Beaucoup de sujets sont d'un naturel défiant et ne croient volontiers qu'à ce qu'ils s'imaginent avoir découvert ou déduit de leurs propres observations ; avec eux, il faut procéder par insimcatlon. D'autœ part, il est des gens incrédules auxquels il suffit d'affirmer une chose, pour qu'aussitôt ils soient portés à croire le contraire. Pour leur faire accepter une idée il faut agir par contradiction, c'est-à-dire soutenir l'idée opposée à celle qu'on veut leur inculquer. Les pédagogues connaissent parfaitement ces différents modes de pénétration des idées, et les commerçants habiles s'en servent merveilleusement dans rintérêt de leurs affaires.

- La suggestion fut faite pendant le sommeil hypnotique, mais le reste de l'expérience se déroula après le réveil ,

-lOG THEOlllE DES ACTlUiNS ESÏHESIOGENIQUES.

l'influence dominante de la suggestion, s'est produite comme à l'ordinaire. J'ai pu reconstituer dans ce cas particulier la sériation des phénomènes, parce que je me suis rappelé les termes précis de la suggestion; mais, si je ne m'en étais pas souvenu, ou si la suggestion avait été donnée à mon insu, je n'aurais certainement rien compris aux résultats obtenus. Il est très probable que beaucoup d'expériences d'esthésiogénie sont ainsi compliquées par des influences incidentes \ et qu'un bon nombre des eff"ets attribués par certains auteurs à l'action physique des passes magnétiques, de la force neurique rayonnante ou de la polarité humaine, sont les conséquences de suggestions involontaires ou inconscientes.

Nous ne connaissons pas encore de théorie du transfert. M. Debove a essayé d'expliquer ce phénomène en supposant qu'il se passe au niveau de l'entre-croisement des faisceaux sensitifs « un phénomène analogue à celui que les physiciens, dans l'étude de la lumière, ont désigné sous le nom d'interférence y -; mais c'est là une pure hypothèse et non pas une théorie.

Au demeurant, il paraît très vraisemblable que le transfert est simplement une exagération excessive d'un fait physiologique banal. Dès 1854, Hoppe ^ a remarqué que si l'on pince énergiquement la joue ou l'index d'un côté, on détermine une diminution notable de la sensibilité sur les points symétriques de l'autre côté. M. Rumpf'^ a fait des observations analogues. Adamkiewicz '• et Adler " sont arrivés à des résultats identiques. D'autre part,

1 M. Vigouroux raconte l'histoire d'un malade atteint d'une sorte de crampe des écrivains avec anesthésie du membre supérieur droit. L'approche d'un aimant faisait en quelques minutes disparaître l'anesthésie et diminuait la difficulté d'écrire. En outre il y avait transfert. S'agissait-il là d'une action physique de l'aimant? Non, car un faux aimant en bois provoquait exactement les mêmes effets. Beaucoup d'expéiiences métalloscopiques ont dû être compliquées par cette intervention d'influences psychiques.

2 Debove, Reeherclies sur les hémianesthésies, etc. {Mém. de la Soc. méd. des hôp. de Paris, 1879, p. 46).

•■' Hoppe, anal, in Canstatt's Jahresb., -1859, Bd I, p. 189.

'* Rumpf, cité pai- Ch. Richet, Recherches expérimentales ei cliniques sur la sensibilité. Th. doct., Paiis, 1877.

■' Âdamkiewicz, Verh. dur Berlin. Physiol. Gesellsch., 12 April 1878. In Du Bois Beijniond's Arckiv fïir Phiisiologie.

" Adler, Ein Beitrag zur Lehre von den bilateralen Fnnctionen. Ein Anschlusse an Erfahrungen der Melalloscoftie. Inaug. Dissert., Berlin, 1879.

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