QUATRIÈME LEÇON
État mental du dipsomane.— Dégénérescence.— Syndromes épisodiques variés.
Sommaire.— Dégénérescence intelleclUelle; défaut d'équilibre; impulsions; obsessions.
Observ. IX. — Tentative de suicide à neuf et à seize ans ; plus tard, besoin irrésistible de boire de l'éther.
Observi X. — Délire mystique d'emblée. Onanisme; impulsions au suicide, plusieurs tentatives; impulsions à l'homicide; impulsions à boire ; vains efforts pour ne pas succomber : rhubarbe, pétrole, matières fécales introduites volOùlàirenient dàHs les boissons.
Appétit irrésistible pour d'autres substances que les boissons spiritueuses : éther, chloroforme, opium.
Messieurs,
L'état mental de beaucoup de dipsomanes semble tel, dans l'intervalle des accès, qu'on les croirait à toutjamais guéris si l'on s'en tenait à uri examen superficiel. Leur lucidité conduit "volontiers à une appréciation erronée de l'état de leurs facultés. Cette apparence, nous l'avons dit, a pu faire considérer la dipsomanie, par quelques aliénistes des plus éminents, comme une sorte de délire partiel, une véritable monomanie. Mais, si l'on interroge avec soin toute la vie des dipsomanes, on s'aperçoit bientôt qu'il n'est pas nécessaire de créer pour eux une maladie spéciale^ dont lé cài'actère principal serait un entraînement irrésistible pour les boissons fermentées.
Il est toujours possible, grâce à l'observation attentive des faits pathologiques, grâce à l'étude de leur enchainemcxit, de leurs dépendances réciproques, de rattacher les tendances dépravées pour les boissons
alcooliques à leiu' véritable cause géiuTalrice. Cette cause n'est autre qu'une prédisposition héréditaire.
Les actes do toute la vie dos dipsomanes ne sont-ils pas là pour démontrer que toujoUi's ils se cotnportent et réagissent conitllB so compoi*teht le^ individus mal équilibrés ? — Mais ils ne sont aliénés, dira4-on, que quand leur accès les prend; — Erreur, car les dipsomanes présentent une foule d'autres penchants qui en font des êtres instinctifs ayant toutes sortes de mauvaises tehdances, dont l'objet varie, suivant l'éducation qu'ils ont reçuBj le milieu dans lequel ils vivent et dont la nature essentiellement maladive n'est plus à démontrer. Ce sont des penchants au vol^ au suicide, à l'homicide, à l'érotisme, etc., qui sé produisent successivement ou simultanément chez ces prédisposés ; c'est peUt'-être le hasard seul qui décidera de la direction qUe prendra, sous l'inlluonce d'Une cause accidentelle, leur disposition maladive, mais aucun n'échappe à Ift loi commune et tous sont sujets à des impulsions de même nature, quoique de forme différente !
Presque tous, pour né pas dire tous, comptent des aliénés dans leurs ascendants ; beaucoup, dès letti- ehfanco, ont déjà présenté des particularités d'esprit ou de caractère qui les ont fait distinguer des autres enfants du même âge, élevés dans la même condition sociale ! Une buveuse d'éther qui venait à la consultation gratuite racontait, qu'étant en pension, elle avait fait deux tentatives de suicide, la première k 9 ans, parce qu'on l'avait punie injustement (précipitation par la fenêtre d'un premier étage) ; la seconde à 16 arts, parce qu'on l'avait séparée d une do ses amies (avait bu une macération d'allumettoa chimiques). Quand sa famille la contrariait, elle avait pour habitude de se planter des épingles sur le corps pour tûcher, disait-elle, de faire de la peine à ses parents qui craignaient toujours de la voir s'ouvrir les veines.
Le développement physique des dipsomanes présente
aussi quelquefois, dans l'enfance, des particularités maladives à signaler : une apparence trop précoce ou au contraire une apparition trop tardive de l'intelligence ; certains phénomènes nerveux, convulsifs, choréiques ou autres, qu'on retrouve dans les observations citées par les différents auteurs.
Il n'est pas rare de constater aussi certaines manifestations hystériques, ce qui s'explique d'autant mieux que la dipsomanie est plus fréquente chez la femme que chez l'homme.
On peut dire des dipsomanes que, s'ils ne délirent pas continuellement, ils tiennent constamment un pied dans le domaine de la folie, et, si la dipsomanie est une affection paroxystique, elle est bien plutôt rémittente que franchement intermittente. Sans doute, le sujet est tout à fait différent de lui-même suivant qu'on l'observe dans une période paroxystique ou une période de rémittence ; mais beaucoup, même dans leurs intervalles lucides, se conduisent en véritables aliénés. La plupart sont mal équilibrés, conservent un caractère fantasque, emporté, avec tendance à la tristesse ; ils se montrent exagérés en tout; à peu d'exceptions près, ce sont des fous raisonnants, des héréditaires^ des mélancoliques impulsifs. Pour s'en convaincre, il suffît de les interroger. La malade qui viendra dans un instant va nous en fournir la preuve ; vous verrez qu'il n'est pas possible d'imaginer une existence plus dramatique et plus bouleversée que celle de quelques-uns de ces malheureux.
La malade que je vous présente, Eugénie M..., femme B..., est une institutrice âgée de quarantehuit ans ; son père était ivrogne et s'enivrait surtout avec du vin blanc ; sa grand mère maternelle s'est noyée ; elle a deux frères en bonne santé. Sa première jeunesse se passa sans maladie et sans incidents dignes d'être rapportés.
En 1850, à l'âge de 20 ans, elle se sentit irrésistible-
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ment attirée vers la vie relit^icuse, et, après maintes supplications, finit par obtenir de sa famille la permission d'entrer dans un couvent de Carmélites, où elle se livra avec ferveur à toutes les exigences rigoureuses de la vie monacale, se nourrissant mal, pratiquant le jeûne et l'abstinence, dormant peu et passant une partie de ses nuits à s'administrer la discipline. Sous l'influence de ce régime, son imagination, naturellement fantasque et attirée vers le merveilleux, lui fît espérer et entrevoir la céleste béatitude qui serait un jour la récompense d'un si beau zèle ; mais, elle s'en crut d'abord indigne et redoubla de ferveur pour devenir enfin un sujet que la Supérieure donnait en modèle aux autres religieuses qui s'exerçaient à l'imiter.
Un jour, pendant une prière, elle eut une première hallucination : il lui semblait voir au milieu de la nuit des anges pénétrer dans sa cellule pour l'encourager. Cette contemplation ne tarda pas à la faire tomber en une extase qui dura plusieurs heures, car ses compagnes la trouvèrent encore en cet état le lendemain matin.
Au milieu des anges, Eugénie raconte qu'elle vit bientôt apparaître l'image d'une autre religieuse dont l'extrême douceur du regard lui produisait une indéfinissable impression. Peu à peu, les têtes d'anges disparurent de la vision et l'extase se produisait devant les seuls traits de cette compagne du couvent.
Dire qu'à partir de ce jour les deux femmes se recherchèrent, serait superflu. Il s'en suivit en peu de temps une étroite affection « qu'elles se communiquèrent par les yeux » , car elles n'osaient se parler et passaient des journées entières à se regarder.
Mais cette affection ne resta pas dans les bornes étroites du mysticisme qui l'avait vu naitre. Sans vouloir insister sur plus de détails et rapporter toutes les phases successives traversées par la passion de ces deux femmes, j'ajouterai seulement qu'elles se firent à la dérobée leurs confidences ; que les peines et les espérances de
l'une devinrent les peines et les espi'rances de l'autre. Après ces provocations mystiques, Eugénie et l'autre carmélite s'abandonnèrent à de mutuelles caresses- et à partir de ce jour, se livrèrent à l'onanisme.
Trente ans se sont écoulés depuis et cependant,enoore aujourd'hui) Eugénie, qui nd s'est décidée qu'à son dernier passage dans le service à nous avouer cette partie de son histoire, éprouve, quand elle la raconte « des choses, qui, suivant son expression, la mettent hors d'elle-même. » « C'est un remords mêlé de honte qui lui cause un certain plaisir. » « Vous nesaufiez croire, nous disait-elle un jour, combien il est pénible d'avoir à se reprocher le souvenir le plus agréable de sa vie ».
A la suite de ces pratiques, elle crut avoir trouvé définitivement sa voie et s'enfuit un jour du couvent dans l'espoir de rencontrer un mari. Mais tout ne marcha pas au gré de ses désirs : l'homme qu'elle avait rêvé so fit attendre et bientôt elle regretta la vie qu'elle venait de quitter. Peu après, elle manifesta des scrupules au sujet de ses vœux rompus ; ses regrets se changèrent en remords ; elle se rejirocha amèrement la mauvaise inspiration qui l'avait poussée à s'enfuir du couvent et tomba dans lé désespoir. Il fut vers cette époque question d'un mariage l:|ui se rompit; ne pouvant surmonter le chagi"in qu'elle en éprouva, elle s'enferma dans sa chambre et chercha à s'asphyxier à l'aide du charbon. On arrtva assez à temps pour ouvrir les fenêtres et pour la rappeler à la vie. Malgré cette tentative, elle trouva (i se marier, mais ne rencontra pas dans le mariage tout le bonheur qu'elle en espérait. En 1858, ayant éprouvé de nouvelles contrariétés, elle commença à boire, espérant oublier ainsi ses chagrins domestiques. Elle invoque comme excuse la conduite de Son mari qui, l'ayant emmenée en Espagne, où rappelaient ses affaires, l'aurait délaissée pour prendre une maîtresse. A cotte •'poque déjàjil lui suffisait d'Une très petite quantité de
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vin pour s'enivrer: deux ou trois verres « la mettaient hors d'elle-mcme. » Et alors, s'excitant peu à peu, elle injuriait son entourage, cherchait à faire du scandale et frappait son mari; il lui arriva même de le frapper brutalement au milieu d'un grand repas où assistaient plusieurs personnes.
Eugénie se rend très bien compte de son état, et on remarque que déjà, alors, elle se sentait quelquefois poussée à boire par un irrésistible besoin, mais qu'il s'écoulait fréquemment plusieurs jours sans qu'elle en éprouvât le moindre désir. Dans les moments de répit, il lui semblait même que ce besoin ne se ferait plus jamais sentir, et cependant, malgré les plus fermes résolutions, elle ne tardait pas à céder de nouveau à ses impulsions. Au début de l'accès elle était triste, découragée, irritable, se sentait prise d'un grand anéantissement, puis la tête devenait douloureuse, son estomac lui donnait la sensation d'un resserrement. Elle étouffait. Tout lui faisait mal. C'est alors qu'il lui fallait se remonter, et, qu'oublieuse du scandale auquel ses accès donnaient lieu, quels que fussent les moyens employés pour se dégoûter, elle se remettait à boire « pour se donner du courage ». Toute boisson alcoolique lui était bonne : vins, eau-de-vie, absinthe, vulnéraire, eau de Cologne même, peu lui importait. A plusieurs reprises, il lui arriva de mettre des substances malpropres et insalubres dans ce qu'elle se sentait poussée à boire, telles que matières fécales et pétrole : rien ne l'arrêtait. Sous l'influence d'excès répétés, les impulsions au suicide ne tardèrent pas à s'exagérer et elle chercha plusieurs fois à se détruire. Plus tard, vinrent des idées do meurtre : elle voulut tantôt étrangler son mari , tantôt le frapper à coups de couteau. Parfois même, comme elle l'a avoué depuis, elle eût l'idée de tuer des personnes contre lesquelles elle n'avait en réalité aucune haine.
En 1868, le mari désolé, découragé et craignant, d'autre part, qu'elle ne résistât pas toujours au désir de le tuer, se décida à quitter l'Espagne et partit brusquement pour l'Australie, d'où il ne donna plus signe do ■vie. Restée seule, Eugénie revint à Paris, à la recherche de l'infidèle qu'elle croyait y rencontrer. Là, ses frères lui apprirent la vérité, puis l'aidèrent et de leur bourse et de leurs conseils pour la faire changer de conduite. Ne pouvant s'entendre avec eux, elle les quitta et vécut d'abord seule, afin de pouvoir boire librement si le besoin s'en faisait encore sentir, ce qui ne tarda pas à avoir lieu. La misère s'en suivit ; une nourriture insufïïsante et une mauvaise hygiène augmentèrent ses prédispositions morbides et les intervalles de sobriété devinrent de moins en moins fréquents et de plus en plus courts; les accès toujours précédés des mêmes phénomènes mélancoliques se répétant, elle but encore davantage, s'intoxiqua progressivement et finit par présenter tous les symptômes du délire alcoolique. Sous l'influence d'hallucinations terrifiantes, elle voulut se jeter dans le canal St-Martin ; un passant la retint et la fit arrêter. C'est à la suite de cette tentative de suicide qu'elle entra pour la première fois dans le service, où elle fut traitée pendant plusieurs mois.
A sa sortie, il lui semblait que la guérison était complète; mais fatalement, au bout de quelques jours, elle se sentait poussée à boire. Un soir, ses frères, passant devant la boutique d'un marchand de vins, voient la foule amassée ; ils s'avancent, et dans une femme complètement ivre, se roulant dans le ruisseau, ils reconnaissent leur sœur. L'un d'eux, s'approchant alors, lui glissa dans la poche un billet ainsi conçu : « Si tu as du cœur, demain tu disparaîtras pour l'honneur de la famille. » Aussitôt après la lecturede cette lettre,Eugénie se dirigeait vers la Seine et s'y précipitait. On put l'en retire]' à moitié asphyxiée. Le lendemain, elle se faisait avec un rasoir une plaiejprofonde à la face antérieure