‹ Leçons cliniques sur la dipsomanie faites à l'Asile Saint-AnneChapitre 5 sur 15 · V. COUI-V F.r JOUHDAN, 71, RUE DI£ HSmRS · texte numérisé non relu

V. COUI-V F.r JOUHDAN, 71, RUE DI£ HSmRS

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LA DIPSOMANIE

Sommaire. — Hufeland, Salvatori, Bruhl-Cramer, Erdman, Esquirol font de la dipsomanie une maladie dislincle, une naonomanie. La seule description de l'accès est insuffisante. Par l'histoire complète du malade, la dipsomanie devient un syndrome épisodique de la folie héréditaire. Les causes, autres que l'hércdilé n'ont qu'une influence secondaire.

L'accès do dipsomanie ressemble à l'ébauche d'un accès mélancolique.

Observ. I. — Mélancolie. — Accès répétés de dipsomanie; délire alcoolique. Après l'accès, dégoût des boissons spiritueuses.

Messieurs,

C'est Hufeland qui, le premier, a employé le mot dipsomanie pour désigner un entraînement irrésistible poussant par intervalles l'homme à boire avec excès des liqueurs enivrantes. M. Foville rappelle cette origine dans son excellent article du Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques. En 1817, Salvatori, médecin italien exerçant à Moscou, donnait la description d'une maladie qu'il désignait sous le nom d'oinomanie ; deux ans après, un médecin allemand, Bruhl-Cramer, pratiquant aussi en Russie, publiait à Berlin un mé-

PREiMIÈRE LEÇON

Historique. — Étiologie.

MAfVNAN.

moire ayant pour titre ; Ueber die Trunhsucht (de la manie des boissons fortes) et traitait non pas d'une habitude et d'un vice d'ivrog'ne ou d'un trouble mental produit par l'abus invétéré des spiritueux, mais d'un penchant à boire, insurmontable et paroxystique. C'est dans la préface de cet ouvrage qu'il ufeland propose d'appeler dipsomanie une affection comparable, dit-il, à la nymphomanie.

Mais, si nous conservons cette expression, nous verrons bientôt que nous ne pouvons pas lui laisser le sens étendu que lui attribue cet auteur. Quelques aimées plus tard, en 1825, le D' Erdmann, se basant sur des observations recueillies encore en Russie, dépeignait avec beaucoup de vérité l'accès dipsomaniaquc ; et Marcé, qui en a fort bien étudié la phase prodromique, emprunte à ce dernier travail une observation très curieuse d'un ouvrier Russe, ordinairement sobre, qui, après certaines périodes de tristesse, se mettait à boii'e de l'eau-de-vie pendant plusieurs jours. Carpenter, Esquirol, Magnus- Hus, Forbes-Winslow, Morel, Trélat, Marué, Griesinger, Foville, Delasiauve et quelques autres encore, ont clécrit la maladie à divers point de vue, tout en différant d'opinions sur sa nature nosologique.

Quant à nous, disons-le dès maintenant, nous ne considérons pas la dipsomanie comme une entité morbide, comme une maladie di.stincte, mais bien comme un .syndrome, très important, du reste, et méritant une étude spéciale.

Ce besoin irrésistible de boire se reproduit à des époques indéterminées, sous forme de paroxysmes, affectant les dehors d'un court accès de mélancolie impulsive. Il en est de cette disposition maladive comme de beaucoup d'autres syndromes tels que les impulsions au vol et à l'incendie, la crainte des poussières, la terreur des épingles ou des débris de verre, la peur des espaces, la recherche angoissante d'un mot, l'inversion du sens génital, etc., qui,g dans l'ordre psychique, sont

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clos tares dont la valeur n'est pas moindre que celle des Aices de conformation parmi les troubles somali(iucs. Leur seule présence milite, aux yeux du clinicien, en favem* d'une prédisposition native; ils forment cortège à la folie héréditaire.

Etiologie. — Ce qui domine dans l'étiologie delà dipsomanie, c'est l'hérédité. Tous les malades que nous aurons à voir étaient, par leurs ascendants, prédisposésù la (olie. Cependant, il faut l'avouer, les causes occasionnelles peuvent aussi avoir une certaine action sur Taccè.s, mais cette influence est secondaire, ne s'adresse qu'à la manifestation elle-même et n'a pas sur le fonds maladif l'importance qu'on est tenté de lui attribuer.

Quelques auteurs, Bruhl-Cramer, Erdmann, Magnus- Hus,au lieu de voir dans l'impulsion à boire un épisode, une phase, une manifestation d'un état général plus profond, pensaient que les impulsions ne se développaient seulement que chez les individus adonnés depuis longtemps aux excès alcooliques ; ce phénomène n'était pour eux qu'une conséquence aggravée de l'ivrognerie.

Cette opinion, de même que celle qui fait de la dipsomanie une maladie distincte, ne résiste pas à une étude complète des faits. Esquirol (1), qui ne voit dans la dipsomanie, maladie distincte, que ce symptôme, le besoin de boire, rapporte sept observations, sans remonter dans aucune d'elles aux antécédents. Il prend les malades au moment où se montre la monomanie de l'ivresse, l'entraînement irrésistible à boire, il décrit l'accès, sans se préoccuper des phénomènes qui l'oiit précédé ou de ceux qui le suivent, sans tenir aucun compte des antécédents ; c'est une page détachée de l'histoire pathologique du malade, qu'on est impuissant à bien comprendre si on l'étudié isolément.

(l) Trailà des mnladies mentales . Tome II, p, 72.

Quelle que soit l'admiration qu'inspire ce maitrc illustre, on ne peut s'empêcher de regretter ces lacunes. Si ses observations peuvent servir à la description du symptôme, elles ne nous apprennent rien au point de vue de la nature et du fonds môme de l'état maladif; il faut donc, de toute nécessité, remonter aux antécédents des malades, et l'on s'aperçoit alors, qu'à différentes époques de la vie, ils ont présenté des bizarreries de caractère ou des troubles intellectuels, bien avant d'être poussés à boire. Ces troubles sont l'indice d'un état mental plus profondément atteint qu'on ne pourrait le supposer, si l'on s'en tenait à des symptômes isolés.

En fragmentant l'observation d'un aliéné, quel qu'il soit, il deviendrait facile de trouver chez lui plusieurs monomanies distinctes.

D'autres auteurs ont confondu des symptômes de la dipsomanie avec des causes qui l'auraient déterminée ; les troubles fonctionnels de l'estomac par exemple, tels que la dyspepsie, qu'on a regardée comme cause de l'impulsion à boire, doivent être envisagés tout autrement ; ils sont en effet, au contraire, l'une des conséquences de la maladie dont ils finissent par faire, pour ainsi dire^ partie constituante. Il en est de même de certains états bizarres, mal définis, auxquels on applique trop volontiers le terme d'états hystériques et qui ne sont en réalité que la manière d'être habituelle des dipsomanes. On peut en dire autant de l'abattement et de la tristesse qui, loin d'être cause de l'accès, n'en sont que la première manifestation.

On a aussi accordé à la menstruation et à la ménopause une très grande place dans l'étiologie de la dipsomanie. Sans enlever aux règles toute influence sur la maladie qui nous occupe, on doitdire que leur action ne se manifeste guère que sur l'accès, dont elle favorise parfois le retour. Ceci pourrait d'ailleurs s'expliquer par l'ébranlement que subit la femme pendant la phase cataméniale. Chez une malade que je vais vous présenter,

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il sera facile de voir que, si la nions triiation a une certaint> action sur la périodicité des accès, il serait exagéré do prétendre qu'elle soit la cause de la maladie ellemême. Nous allons l'interroger dos maintenant, car elle sera pour vous une esquisse sur laquelle vous pourrez suivre les différents phénomènes caractéristiques dont nous avons à nous entretenir.

Marie D..., aujourd'hui âgée de 45 ans, est mélancolique depuis la mort de son mari ; cette mort remonte à 4 ans. Parfois, mais surtout depuis dix-huit mois, elle se sent prise, par intervalles, d'un violent besoin de boire ; une plus grande tristesse, du découragement, un sentiment d'impuissance précèdent alors chacun de ses accès ; elle se plaint d'une constriction à l'estomac et au cou, qui se renouvelle chaque fois que les impulsions vont se manifester. D'abord, elle s'efforce de surmonter ce besoin, elle se fait des reproches, mais, incapable cependant de résister, elle court chez le marchand de vin où elle achète furtivement du vulnéraire qu'elle cache pour le monter dans sa chambre, où elle se renferme pour boire.

Bientôt, la tristesse augmente et les accidents alcooliques apparaissent; le sommeil se perd, il survient des hallucinations pénibles ; elle voit des figures grimaçantes, des têtes de mort qui remuent les yeux, des flammes, des étincelles ; les objets qui l'entourent prennent des teintes rouges, bleues-, vertes, et se mettent à dan- .ser ; elle voit des papillons de toute couleur qui voltigent çà et là, elle entend des voix menaçantes et des in • jures ; enfin, elle sent sur la peau des picotements qu'elle attribue à de la vermine.

Tous ces phénomènes assez rapidement atténués disparaissent insensiblement. La malade reste sobre ensuite pendant deux ou trois mois, sans même penser à s'enivrer, et, phénomène très instructif, l'odeur du vulnéraire ou de toute autre liqueur l'incommode alors au point de lui donner des nausées. C'est à peine si elle

peut boire de l'eau rougie. Quand ou fait allusion à ses excès, elle se défend d'aimer à boire. C'est contre sa volonté qu'elle se grise : « Ce n'est pas, dit-elle, une passion, c'est malgi-é moi que je bois. »

Au moment des époques, elle devient irritable, impressionnable, elle éprouve des bouffées de chaleur à la tête, et, toutes les fois que le besoin de boire se fait sentir dans ces conditions, l'impulsion est plus pressante et la lutte moins longue. Telle est l'influence des règles sur son état, elle ne se manifeste pas autrement, pas plus chez cette femme que chez les autres malades.

Il n'est pas sans intérêt de remarquer le développement de la dipsomanie sur une malade depuis longtemps portée à la mélancolie ; d'autre part, on voit aussi des accidents alcooliques se produire après des abus répétés de boisson ; mais, nous en verrons d'autres exemples.

Il a été impossible d'avoir des renseignements sur les antécédents de cette femme, et pourtant c'est surtout dans les prédispositions héréditaires qu'il faut, d'une façon générale, chercher la cause des impulsions à boire. Nous allons en puiser la preuve dans les faits que nous examinerons ensemble. Sur les huit dipsomanes que je pourrais vous présenter, deux sont entachés d'une double hérédité convergente, cinq offrent une hérédité simple. Pour le dernier cas, les renseignements sont incomplets.

M. Foville, dans l'article déjà cité, après avoir considéré la dipsomanie comme une forme particulière de débre partiel, se ravise plus loin sur la valeur nosologique de cette disposition maladive et avec raison, selon nous, il n'en fait plus alors une affection à part. Ne dit-il pas en effet : « Aussi, au lieu de la considérer (la dipsomanie) comme une véritable monomanie comme l'ont fait Esquirol et Marcé, il nous paraît plus juste de l'envisager , avec plusieurs auteurs modernes , notamment Morel, Griesinger, Skaë, Forbes-Winslow, Trélat, comme un symptôme dépendant d'une affection

?(3néralo. » Les faits quo nous observerons ne vous permettront pas de penser autrement. Du reste, la mono- • manie en gt'néral, introduite dans la science par Esquirol, pour exprimer « une espèce d'aliénation mentale, caractérisée par une lésion partielle de l'intelligence, dos alïcotions ou de la volonté » perd de jour en jour ses partisans. Falret père éleva des cloutes sur son existence, déclarant que cette doctrine reposait sur des principes philosophiques erronés, sur une observation clinicjue superficielle et défectueuse et sur une fausse interprétation des phénomènes morbides.

Pour ma part, je repousse absolument d'une façon générale la doctrine dos monomanies ; sans nier qu(( l'impulsion ne soit le phénomène le plus saillant dans certaines «formes de folie, je ne puis lui attribuer qu'une valeur symptomatologi([uc secondaire, l'état mental au miheu duquel l'acte impulsif se manifeste devant être seul considéré comme la chose essentielle. Mais, il faut l'avouer, avec les illustres défenseurs des monomanies, l'impulsion devient dans certains cas tellement impérieuse et prédominante, absorbe et subjugue si fortement l'esprit de l'aliéné, qu'elle imprime au délire une physionomie spéciale qui semblerait leur donner raison. Les malades qui font l'objet de notre étude nous démontreront d'une manière évidente que, si le besoin de boire est, chez le dipsomane, l'acte le plus saillant, il ne constitue pas à lui seul la maladie. Il n'est qu'un syndrome épisodique d'un état mental plus profond, que l'hérédité tient sous sa dépendance.

Je vous présenterai plus tard une femme, dont l'histoire est fort intéressante, et qui s'est d'abord montrée à nous comme une mélancolique suicide ; puis, après un accès mystique et un accès de nymphomanie, nous l'avons trouvée dominée par des impulsions dipsomaniaquos, auxquelles sont bientôt venues s'ajouter des imjMiIsions homicides. On ne doit voir, là encore, quo- des

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