‹ Leçons cliniques sur la dipsomanie faites à l'Asile Saint-AnneChapitre 7 sur 15 · DEUXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LEÇON

Symptômes.

?0MM/ ii;n. — Dipsomanic ; paroxysmes impulsifs. — Prodromes : dépression ; anxiété précordiale; angoisse; lutte ; appétit irrésistible. — Après l'accès, sobriété; nulle recherche des boissons.

Observ, II. — A 20 ans, mélancolie: à 24 ans, premier accès de dipsomanie pendant une grossesse ; les accès continuent après l'accouchement. Impulsions au suicide.

Observ. III. — (M. Trélat). — Prodromes : reproches ; résistance vaine; précautions inutiles ; besoin irrésistible de boire.

Observ. IV. — Malaise précurseur de l'accès ; résistance inutile; paroxysmes impulsifs; fureur de boire; tentatives de suicide ; obsessions.

Les dipsomanes n'ont pas habituellement de liqueurs de prédilection ; toutefois, quelques exceptions : dans ses paroxysmes, M. R. prenait de l'éther avec du sucre; sa mère s'administrait de l'éther dans les lavements.

Messieurs,

Le délire alcoolique, qui finit par compliquer l'accès de dipsomanie quand celui-ci dure assez longtemps ou se répète assez fréquemment pour que lo patient emmagasine des doses d'alcool suffisantes au développement des manifestations toxiques, ce délire^ dis-je, ne doit pas être confondu avec la dipsomanie, car il en est une complication et non pas un symptôme.

Trélat (2), dans son livre sur la folie lucide, a insisté sur la différence qui sépare les deux états : « Les ivrognes, dit-il, sont des gens qui s'enivrent quand ils en trouvent l'occasion ; les dipsomanes sont des malades qui s'enivrent toutes les fois que leur accès les prend. »

(1) Trélat— Folie lucide. Paris, 1861, p. 151.

En d'autres termes, tout le monde peut devenir alcoolique, mais n'est pas dipsomane qui veut.

La dipsomanie, avons-nous dit, a pour caractère principal do se traduire par des accès essentiellement intermittents et paroxystiques, ils laissent, après leur disparition, un malaise cérébral qui s'atténue peu àpeu, et les malades, reprenant leurs habitudes de sobriété, regrettent les abus auxquels ils se sont momentanément livrés.

L'accès est précédé de prodromes toujours à peu près les mêmes : d'abord un sentiment vague de tristesse que les occupations ou les distractions sont incapables de surmonter; les malades, déprimés et découragés, renoncent bientôt au travail auquel il leur est désormais impossible de penser ;des idées noires les obsèdent, tout semble changer autour d'eux, ils se sentent comme menacés d'un prochain malheur, leur caractère s'aigrit ; leurs sentiments affectifs sont altérés, les êtres les plus cliors leur deviennent indifférents. A ces symptômes d'ordre intellectuel et moral s'ajoutent plus tard d'autres symptômes physiques. D'abord de l'anorexie avec anxiété précordiale, un serrement de l'épigastre et parfois de la gorge, puis du dégoût pour les aliments solides. Enfin, des troubles de la sensibilité générale surviennent ; ces malades se plaignent d'une brûlure à l'estomac, d'ardeur au gosier ; ont une soif intense, non pas une soif qu'une boisson quelconque pourrait calmer, mais une soif particulière avec désir, tendance irrésistible à boire quelque chose d'excitant.

Désormais, rien ne les arrête, il leur faut à tout prix une liqueur alcoolique; quand l'argent leur manque pour l'acheter, ils ne reculent devant aucun expédient ; les plus honteux ne les arrêtent pas ; le vol, la prostitution, le crime même, tous les moyens leur sont bons pour se procurer une boisson excitante. C'est alors qu'on voit le père de famille, portant au cabaret les dernières ressources du ménage, rester sourd aux supplications de la mère qui lui montre les enfants sans pain ; qu'on voit

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Voici, du reste, une malade qui nous racontera comment les choses se passent:

Loui.se B..., âgée de 33 ans, est une aliénée héréditaire ; c'est la fille d'un alcoolique dont le père s'est suicidé. Sa mère paraît avoir été assez intelligente, mais un frère de la malade est mort hydrocéphale, à l'âge de 5 ans ; enfin, un cousin est aliéné.

A 8 ans, Louise eût une fièvre typhoïde qui laissa des traces persistantes d'obtusion de l'intelligence avec diminution telle de la mémoire, qu ayant oublié tout ce qu'elle savait auparavant, elle dutrecommoncer à apprendre à lire et à écrire; elle y parvint du reste assez facilement.

Vers l'âge de vingt ans, elle eut des périodes de tristesse et de découragement. Elle sentait des douleurs vagues, des tiraillements à l'estomac et se plaignait de pesanteur dans l'hypogastre ; ces phénomènes s'exagéraient à l'époque des règles, sans se traduire par aucune autre manifestation; elle avait cependant déjà remarqué qu'un peu devin sucré faisait disparaître le malaise de l'estomac.

Louise ... se maria en 1873, à 24 ans. Son mari, qui la connai.ssait depuis plusieurs années, l'aimait beaucoup, elle, de son côté, avait également une grande affection pour lui. Les premiers signes d'une grossesse qui apparurent au bout de quelque temps vinrent encore resserrer leur union ; rien ne semblait donc devoir troubler la tranquillité du ménage lorsque, vers le troisième mois de la grossesse^ Loui,sc devint progressivement triste sans motif; toute société, toute distraction l'obsédait, les moindres obligations de la vie lui étaient à charge, elle recherchait la solitude et partout le même sentiment

d'ennui et de lassitude la poursuivait. Elle éprouvait, en même temps, du dégoût pour les aliments solides et commençait à ressentir, au contraire, une soif incessante que rien ne pouvait éteindre ; une sécheresse dans le gosier. Elle employa d'abord pour se désaltérer des infusions de menthe, puis du vin, mais son désir de boire était inassouvi, elle se décida bientôt à prendre un peu d'eau-de-vie. Le soulagemoit qu'elle éprouva tout d'abord la poussa à boire davantage ; la première excitation de l'ivresse dissipa son malaise ; elle but encore et absorba en peu de temps une demi -bouteille d'alcool et s'enivra complètement.

Après quinze jours d'une vie régulière, elle se sent redevenir triste et s'abandonne avec excès à son penchant, qui est suivi des mêmes conséquences. Son mari, sa famille attribuent cette envie à la grossesse et emploient tous les moyens, reproches, conseils, surveillance, pour faire renoncer Louise à son goût dépravé -, elle promet et tient parole pendant un mois, mais la tristesse et le besoin de boire de l'eau-de-vie l'envahissent de nouveau ; c'est une idée Fixe qui l'obsède, la poursuit sans qu'elle ait la force de l'écarter. Après une courte lutte, se voyant sur le point de succomber et pour se soustraire aux reproches qu'elle prévoit, elle disparaît de chez elle, emportant des bardes qu'elle vend à qui lesveut,pour des prix infimes. Puis elle achète de l'eau-de-vie, et, seule dans une chambre d'hôtel, elle boit jusqu'à ce qu'elle roule à terre, privée de sentiment. Le lendemain, son mari, qui l'a cherchée toute la nuit, la retrouve hébétée et les vêtements souillés. Il la ramène à la maison où l'on redouble de vigilance, mais sans meilleui-s résultats ; de nouvelles rechutes se produisent jusqu'à l'époque de l'accouchement survenu, du reste, à terme et sans accidents.

A peine relevéede couches, Louise ressent de nouveaux symptômes de tristesse et de découragement, toujours accompagnés de malaise avec constriction à l'épigastre

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et sécheresse de la gorge, et suivis du désir impérieux de boire. Elle résiste d'abord^ car elle a conscience qu'une ibis sur lu pente elle sera entraînée jusqu'au dernier degré de l'abjection. Les avertissements ne lui manquent pas, on fait bonne garde autour d'elle et cependant elle succombe à la lutte, tous ses efforts concourent à la satisfaction des besoins irrésistibles. Dès lors, les accès se multiplient, ils arrivent à périodes irrégulières, mais peut-être plus particulièrement vers l'époque des règles. Aux excès d'eau-de-vie se joint l'abus de l'absinthe, dont l'effet ne tarde pas à se produire sous forme de secousses musculaires et de vertiges. La famille désolée ne peut s'expliquer l'état de la malade. Cette femme, chaste et réservée dans ses intervalles de sobriété, n'a pas plus tôt commencé à boire qu'elle perd toute pudeur, toute retenue. Pour un verre d'alcool, elle se donne au premier venu. Les cabarets de dernier ordre lui servent de refuge et c'est au milieu de la population dégradée qu'elle fréquente qu'elle s'abandonne, avec les prostituées du lieu, aux débauches les plus honteuses. Parfois, elle est obligée de laisser jusqu'à ses vêtements pour solder la dépense qu'elle ne peut payer en argent, et les agents de police doivent la ramasser au milieu de la chaussée, gisant à terre dans un état de nudité presque complet.

La crise passée, elle rentre en possession d'elle-même, honteuse et désolée de ce qu'elle a fait, elle promet de ne plus se laisser entraîner. Les résolutions sont sincères et elle se prête docilement à tous les essais qui ont pour but de la détourner de son penchant. On la place dans une maison de commerce, espérant qu'entourée toute la journée d'une affectueuse surveillance, elle n'aura pas la facilité de boire et rentrera chaque soir tranquillement chez elle où l'attendent son mari et son enfant. Mais, toutes ces précautions sont vaines ; quand l'impulsion se elle invente mille moyens pour boire et reù s'enivrer. Après le premier verre, ses plus

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belles résolutions disparaissent pour faire place à l'assouvissement brutal de ses appétits.

Plus tard, on décide de la conduire chez un oncle, médecin à la campagne. Elle accepte volontiers, comptant trouver une protection plus efficace. Là, en effet, tout est mis en œuvre pour la mettre à l'abri de nouvelles rechutes ; on emploie la persuasion, l'intimidation, la contrainte même, mais sans aucun résultat; dès que l'accès la prend, elle trompe toute surveillance et recommence à s'enivrer. A un certaine époque, cependant, elle paraît s'amender et l'on obtient un répit de trois mois. Son mari, la croyant guérie, la ramène à Paris où tout le monde la félicite. Mais, dès le premier jour, elle se sent triste et sans entrain, s'occupe sans goût de son ménage et passe une nuit sans sommeil ; le lendemain soir, son mari, revenant de ses occupations, la trouve étendue à terre, souillée par ses déjections et dans l'ivresse la plus profonde. On la replace encore quelque temps chez son oncle, mais sans obtenir d'amélioration appréciable. Revenue à Paris, elle reprend son existence, pour ainsi dire à double face, se conduisant tantôt comme une épouse digne d'estime, soignant avec affection son mari et son enfant, tantôt retournant fatalement aux orgies les plus abjectes.

En janvier 1877, elle part un matin, sans manifester aucun autre désir que celui de travailler, elle se rend à sa maison de commerce ; prise en route du désir de boire et n'ayant pas d'argent, elle enti'e au Mont-de-Piété, engage une bague et ne quitte pas les cabarets de deux jours. Ramassée deux fois par la police, elle couche au poste, où son mari la retrouve la seconde nuit, à moitié nue. Tous ses bijoux et la plupart de ses vêtements étaient encore restés en gage pour solder sa dépense.

Au mois de mai suivant, le môme fait se renouvelle. Cete fois, elle reste hors de son domicile quatre jours, pendant lesquels elle s'enivre d'absinthe, sans prendre de nourriture, se rendant furtivement chez les mar-

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Aujourd'hui, les excès laissent des traces plus profondes et plus durables. Louise boit jusqu'à ce qu'elle tombe .sans connaissance et sans mouvement, elle reste ensuite plusieurs heures dans la prostration et conserve pendant ô ou 6 jours une hébétude qui la rend incaptible de tout travail.

G est dans ces conditions qu'on l'a conduitcàSte-Anne, où, une semaine après son arrivée,elle était calme, rai-

sonnable et duniitiit sur son état des renseignements très précis.

Vous la voyez déplorer sa funeste tendance à l)oirc. Elle sait qu'elle aurait pu être très heureuse dans son ménage et qu'au contraire ses dérèglements y ont fait entrer la désolation et la misère, son mari ne pouvant suffire seul aux besoins de la maison et aux dépenses exagérées que nécessitent ses excès. Elle indique avec assez de netteté les pi'odromes qui précèdent les impulsions et l'inutilité de ses efforts pour y résister. Plusieurs fois, se sentant déjà sous l'intluence de l'accès, elle est sortie avec son fils, espérant, dit-elle, trouver dans sa présence une garantie contre les tentations, mais c'était en vain ; elle ne pouvait s'empêcher d'entrer, son enfant à la main, dans les débits de vins.

A diverses reprises, elle a eu l'idée de se suicider, de se précipiter dans la Seine; elle buvait même pour se donner du courage, mais l'cau-de-vic avait pour effet de lui enlevertoute énergie. Au lieu de s'en tenir àla faible quantité nécessaire pourproduireun peu d'excitation, elle en buvait jusqu'à l'ivresse et l'abrutissement.

Chez tous les dipsomanes, l'impulsion est précédée des mêmes prodromes et se traduit de la même façon, avec cette seule différence que, suivant l'éducation ou l'intelligence du sujet, l'entourage s'aperçoit plus ou moins vite de la maladie D'ailleurs, quelques-uns d'entre eux déploient beaucoup d'habileté pour cacher cet état aux yeux de tous.

La lutte que livrent plusieurs de ces malheureux, avant do céder à leur funeste penchant indique, d'une manière très nette, combien ils diffèrent des ivrognes ordinaires. Ceux-ci recherchent les occasions déboire ; le dipsomane, au contraire, commence par les fuir ; il se fait des reproches ; il se fait à haute voix l'énumération des tourments divers qui Tattendeiit ; il cherche à se dégoûter par mille moyens, il souille même

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parfois sa boisson dans l'espoir de ne pas céder à la tentation; jamais le buveur ordinaire n'aptdela sorte. Trélat a rapporte une observation très intéressante sous ce rapport.

« Madame N... était une personne d'un caractère sérieux. Elle avait eu dans sa vie plusieurs établissements qui ont toujours échoué par la même cause : habituellement régulière et économe, elle était prise de temps en temps d'accès irrésistibles de monomanie ébrieuse qui lui faisaient tout oublier, intérêts, devoirs, famille, et ont fini par la précipiter d'une grande aisance dans une ruine complète.

« On ne pouvait, sans être pris d'une vive compassion, entendre le récit des efforts qu'elle a faits pour se guérir d'un penchant qui lui a toujours été si funeste. Quand elle sentait venir son accès, elle mettait dans le vin qu'elle buvait les substances les plus propres à lui en inspirer le dégoût. C'était en vain. Elle y a mêlé jusqu'à des excréments. En même temps, elle se disait des injures : « Bois donc, misérable, bois donc, ivrogne, bois, vilaine femme qui oublies tes premiers devoirs et qui déshonores ta famille ! » La passion, la maladie était toujours plus forte que les reproches qu'elle se faisait et que le dégoût qu'elle cherchait à s'inspirer (1), »

Quand il finit par succomber, le dipsomane se comporte encore autrement que l'ivrogne ; il se cache, s'isole après être entré furtivement chez le marchand de vin, d'où il s'échappe ensuite tout honteux. Le buveur de profession, au contraire, est bruyant, tapageur, cherche des amis pour aller au cabaret, fait étalage des bouteilles qu'il a vidées et met une certaine gloriole à raconter ses exploits. L'un est aliéné avant de boire, l'autre ne devient aliéné que parce qu'il a bu.

Le récit fait par les dipsomanes eux-mêmes de leurs efforts pour résister aux impulsions est des plus instruc-

(1) Trélat, /oc. cit., p. 160.

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