‹ Leçons cliniques sur la syphilis [electronic resource]Chapitre 211 sur 252 · TROUBLES DE L'APPÉTIT · texte numérisé non relu

TROUBLES DE L'APPÉTIT

advenir d'un semblable état de choses, lorsqu'à un moment donné la détente se lit, les aliments furent supportés, et, tant bien que mal, les fonctions digestives se rétablirent.

Dans cette inappétence invincible de certaines femmes syphilitiques, dans ce dégoût insurmontable pour la nourriture, il est évidemment, Messieurs, quelque chose de spécial, témoignant d'un trouble grave survenu dans la vie splanchnique. Certainement aussi, ce phénomène se rattache à un état morbide du système nerveux, car il rappelle exactement l'anorexie singulière, absolue, de certaines névroses, de l'hystérie en particulier.

Pour le dire en passant, ces dérangements et, à fortiori, cette abolition de l'appétit ne laissent pas, en pratique, de créer au médecin des embarras sérieux. Quel traitement prescrire à des malades qui ne mangent plus? Ne tolérant pas les aliments, ils tolèrent moins encore les remèdes. Tls s'anémient, ils s'affaiblissent, ils s'étiolent, et la diathèsc a beau jeu, dans de telles conditions, pour multiplier ses coups. Que faire cependant? Insister sur la médication interne? Peine perdue ; car presque toujours le mercure administré par l'estomac ne fait, en pareil cas, qu'exagérer l'intolérance gastrique. Prescrire les frictions, les injections mercurielles hypodermiques, les lavements iodurés, les préparations amères et peptiques, etc. ? J'ai essayé de tout cela sans grand profit, — réserve faite toutefois pour les frictions, qui, sur quelques malades, m'ont fourni des succès réels, — et je crois qu'en somme les ressources pharmaceutiques ne viennent ici qu'au second plan comme effets curatifs. En semblable occurrence il y a moins à compter, je l'affirme, sur les meilleurs remèdes que sur le changement de vie, d'habitudes, de milieu, d'hygiène. Ce qui est le plus rationnel et le plus efficace, c'est de s'attacher avant tout à relever Vappétit et à le relever par ses excitants naturels, à savoir : la marche, l'exercice, le grand air de la campagne ou de la mer, la gymnastique modérée (celle qui peut seule être conseillée en pareil cas), le massage, les douches froides, les stimulants extérieurs, etc. Ce traitement préalable aboutit presque infailliblement à rendre un certain ressort aux fonctions digestives et permet de reprendre plus tard, avec tout avantage, la médication spécifique.

En troisième lieu, la syphilis secondaire détermine parfois un trouble absolument inverse de ceux qui précèdent, consistant en une exagération temporaire de Vappétit, laquelle même, en certains cas, atteint les proportions d'une boulimie véritable. Permettez-moi d'insister avec quelques détails sur ce curieux phénomène.

Je reconnais immédiatement ce qu'un trouble morbide de ce genre peut éveiller de défiance, en raison de sa bizarrerie même. Je m'attends à ce que sa nature, son essence syphilitique, semble contestable et soit contestée. Je pressens d'autant plus les oppositions qu'il rencontrera que moi-même j'ai mis en doute tout d'abord sa connexion pathogénique avec la syphilis. Mais ces doutes n'ont pu subsister devant les faits et l'évidence clinique. L'étude scrupuleuse d'une soixantaine d'observations m'a convaincu que le phénomène singulier dont il va être question se rattache certainement à la syphilis comme un effet à sa cause, et constitue une manifestation diathésiquc imputable au bilan déjà si chargé de la vérole. Cette conviction, je désire et j'espère, Messieurs, vous la faire partager.

Déterminons d'abord en deux mots les conditions dans lesquelles se présente ce trouble spécial de l'appétit chez les sujets syphilitiques.

1° C'est un phénomène qui se produit exclusivement dans la période secondaire de l'infection, à des termes assez variés, généralement dans les premiers mois, quelquefois aussi au début même de cette période, coïncidemment avec la première poussée des accidents généraux.

2" C'est un symptôme infiniment plus commun chez la femme que chez l'homme.

Sans être fréquent chez la femme, il n'est pas rare cependant, puisque dans l'espace de six années je l'ai rencontré sur une soixantaine de mes malades de Lourcine. Il est, au contraire, exceptionnel dans le sexe mascuUn. Différence toute naturelle et oui pouvait être prévue à priori, car ce phénomène est de l'ordre des manifestations nerveuses de la syphilis, lesquelles, très communes dans le sexe féminin, ne s'observent jamais dans le nôtre

que d'une façon rare, comme aussi avec une intensilc de symptômes cliniques très amoindrie

3° C'est un accident qui ne se produit guère que dans certaines formes de sypliilis remarquables à la fois par la multiplicité et par le caractère nerveux de leurs manifestations. Dans presque tous les cas où je l'ai observé, je l'ai vu coïncider avec d'autres symptômes attestant tout particulièrement un trouble plus ou moins grave du système nerveux.

Cela dit, venons au fait clinique.

Ce fait en lui-même est des plus simples. 11 consiste en ceci : une exagération morbide de l'appétit, s' élevant souvent aux proportions d'une boulimie véritable, associée quelquefois à une augmentation notable de la soif, et susceptible de déterminer à sa suite divers troubles gastriques ou intestinaux.

Cette exagération de l'appétit se manifeste en général ou paraît se manifester d'une façon assez brusque, tout au moins assez rapide. D'un jour à l'autre la malade s'aperçoit qu'elle mange davantage, qu'elle « a plus faim que de coutume » , que sa ration habituelle ne lui suffit plus, qu'un appétit insolite et bizarre la sollicite à prendre des aliments entre ses repas et même la nuit. Puis cette faim singulière devient chez elle un phénomène habituel et continu, du moins pour un certain laps de temps.

Il y a des degrés dans cette exagération de l'appétit. Parfois elle reste assez modérée pour échapper à l'attention, du moins en tant que symptôme pathologique. La malade ne la remarque alors que pour s'en féliciter, la considérant comme un témoignage de favorable augure % interprétation que le plus souvent

1. Chez rhomme, toutefois, et surtout chez l'homme très jeune, on rencontre de temps à autre la boulimie syphilitique. Pour n'en citer qu'un exemple, je donne actuellement mes soins à un jeune homme de dix-neuf ans, qui, trois semaines environ après l'explosion des premiers phénomènes secondaires, a été pris subitement et sans cause d'une exagération extraordinaire de l'appétit. — Mais ce qui est à remarquer, c'est que les sujets de notre sexe sur lesquels se produit ce symptôme sont presque toujours des individus qui se rapproclient plus ou moins des attributs du scxeféminin, et cela soit par le caractère lymphatique de leur tempérament, soit par leur constitution délicate, soit surtout par une susceptibilité ucrvcuse exagérée.

2. Aussi, en nombre de cas, le trouble morbide en question passo-t-il inaperçu ; et

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d'ailleurs le médecin ne songe pas à contredire. — Mais, d'autres ibis, cet appétit insolite devient inquiétant pour les malades ellesmêmes par le seul lait de son intensité singulière. Instinctivement, ces femmes devenues subitement l'aniéliques sentent qu'elles mangent au delà de leurs besoins, au delà « de leur nécessaire », comme elles le disent. Ce grand appétit ne leur semble pas « naturel »; elles en prennent souci et s'en plaignent au médecin. On apprend d'elles alors, en descendant aux détails, qu'elles sont affamées d'une façon extraordinaire ; qu'au lieu de manger quatre à cinq rations d'hôpital (ce qui constitue une dose d'aliments amplement suffisante à un adulte en bonne santé) \ elles en absorbent six, sept, huit, neuf, dix et quelquefois môme davantage ; qu'elles s'emparent avidement des restes de leurs compagnes et de ce qui leur tombe sous la main; qu'elles se procurent d'une façon ou d'une autre des suppléments de nourriture (gâteaux, biscuits, friandises, fruits, etc.); qu'elles mangent non seulement aux heures des repas, mais entre les repas et la nuit; qu'après avoir déjeuné ou dîné, elles ont encore faim et se remettraient volontiers à table; bref, qu'elles sont tourmentées d'un bout à l'autre de la journée par un appétit irrésistible et insatiable.

Quelquefois même, mais beaucoup plus rarement, cette boulimie s'exagère encore et devient excessive, au point de pouvoir être comparée à celle du diabète. Une de nos malades nous racontait qu'un jour, après avoir déjeuné très copieusement, elle avait profité des restes de ses compagnes pour faire, séance tenante, un second déjeuner poui- le moins équivalent au premier. — Une autre mangeait quotidiennement douze portions de pain (1200 grammes), non compris sa ration de soupe, de viande et de légumes, non compris les suppléments nombreux qu'elle se procu-

cela pour la raison très simple que, prenant pour un témoignage de santé celte exagération de l'appétit, les malades s'abstiennent d'en parler au médecin.

1. D'après le nouveau règlement en vigueur dans nos hôpitaux, la ration quotidienne d'une malade bien portante (ce qu'on appelle les quatre portions) est composée comme il suit :

Pain blanc, 400 grammes ; — deux soupes de 30 centilitres chacune, l'une maigre et l'autre grasse ; — vin, 36 centilitres, ou, au choix des malades, vin, 18 centilitres, et lait, 1 litre.

Cette ration, comme. quantité, suffit amplement à la jjlupart de nos malades, qui sont prcs((ue toutes des femmes jeunes et en bonne santé.

rail, sur ses propres ressources. Encore resUiil-clIc toujours sur sa faim, malgré ceUe absorption considérable d'aliments, car, d'après son dire, « elle eût mangé bien davantage si elle n'eût écouté que son appétit ».

Une semblable exagération de la faim est le plus souvent accompagnée d'une excitation plus ou moins vive de la soif. La plupart de ces malades faméliques boivent bien plus qu'à leur ordinaire (2 à 3 litres de liquide par jour et quelquefois davantage). Toutefois, il n'est pas de parité à établir entre ces deux symptômes morbides. Le premier domine toujours le second, comme importance et comme pathogénie; c'est-à-dire que la boulimie est le fait principal, le trouble primitif, et que la polydipsie, relativement moindre, semble n'être qu'un phénomène consécutif, subordonné, semble n'être qu'une conséquence de l'absorption exagérée d'aliments solides, spécialement d'aliments amylacés K

On serait tenté de croire à priori que l'ingestion d'une quantité excessive d'aliments ne peut manquer d'entraîner à sa suite des désordres gastriques ou intestinaux plus ou moins graves. Cette prévision rationnelle n'est pas toujours confirmée par l'expérience. Plusieurs de nos malades, affectées d'une boulimie véritable et mangeant avec un appétit extraordinaire, n'ont éprouvé, contre notre attente, aucun trouble sérieux des voies digestives. Toutefois, le fait de beaucoup le plus habituel est que cette boulimie, surtout lorsqu'elle se prolonge, détermine divers symptômes morbides vers l'estomac ou l'intestin.

Ces désordres consécutifs, d'après nos observations, ont con-

1. Je dois reconnaître toutefois que, dans quelques-unes de mes observations, cette exagération de la soif a existé seule, indépendamment de toute surexcitation de Tappétit, et que, dans quelques autres, après avoir coexisté avec la boulimie, elle a persisté seule, alors que cette dernière était calmée. Cela prouve que la polydipsie n'est pas toujours subordonnée à la boulimie et qu'elle peut se montrer à l'état de symptôme isolé, indépendant. ÏWais il est rare qu'on l'observe sous cette forme ; la règle, c'est qu'elle ne se produise, comme je l'ai dit, qu'au titre d'épiphéaomènc d'un trouble primitif plus important et plus accentué, la boulimie.

Incidemment je dois noter que je n'ai jamais constaté la présence de la (jlycose dans les urines des malades affectés de boulimie ou de polydipsie secondaire.

oU SYSTÈME DIGESTIF.

sislé principalemenl en ceci : 1" pour l'estomac, phénomènes douloureux, variés comme expression : malaise gastrique, pesanteur après les repas; crampes, tiraillements, tortillements, véritables coliques stomacales; ou bien troubles dyspeptiques, aigreurs, éructations, lenteur et difficulté des digestions; nausées, vomituritions et vomissements; — 2° pour l'intestin, borborygmes, coliques fréquentes, sourdes, tension et ballonnement du ventre, cntéralgie, et surtout diarrhée.

De ces désordres secondaires les plus communs sont les troubles dyspeptiques, les vomissements et la diarrhée.

La diarrhée notamment s'ajoute à la boulimie comme une complication assez fréquente. Rien d'étonnant à cela, car l'absorption d'une quantité surabondante d'aliments doit être une cause continue d'indigestion intestinale, et l'on sait d'ailleurs que la boulimie, quelle qu'en soit l'origine, devient souvent l'occasion de troubles diarrhéiques plus ou moins intenses.

Cette diarrhée, dans plusieurs de nos observations, s'est montrée singulièrement opiniâtre, entretenue qu'elle était par la cause qui l'avait provoquée. Presque toujours elle résistait à nos remèdes, ou ne s'apaisait un jour que pour reparaître le lendemain. Puis, lorsque l'appétit devenait moindre, lorsque les malades ingéraient une dose moins considérable d'aliments, alors elle se calmait tout aussitôt. Il est donc à croire qu'on en aurait facilement raison si l'on pouvait, d'une façon ou d'une autre, restreindre l'alimentation à de justes limites. C'est là ce que j'ai souvent essayé de faire, mais sans succès. L'appétit morbide est tellement impérieux en pareils cas, qu'il est presque impossible de résister à ses sollicitations incessantes.

Ce flux diarrhéique s'accompagne le plus souvent de coliques, de ballonnement et de malaise abdominal. Il fatigue alors beaucoup les malades, surtout quand il est tant soit peu abondant. Je ne l'ai vu qu'une seule fois se compliquer d'une légère entérorrhagie.

Sur une malade, que nous avions dans nos salles l'année dernière, cette diarrhée syiriptomatique a persisté, coïncidemment avec une boulimie violente, pendant plut; de sept mois. Entretenue par une cause que nous étions impuissants à dominer, elle a ré-

sisLô opiniâtrémcnl, à tous les remèdes, notamment ;\ l'extrait thébaïque porté jusqu'à la dose quotidienne de 40 centigrammes. Elle ne s'est calmée qu'au moment où l'excitation morbide de l'appétit commença à s'apaiser elle-même.

Au point de vue de la nutrition, de l'état des forces et de la santé générale, l'ingestion d'une quantité excessive d'aliments, supérieure à celle qui doit suffire aux besoins de l'organisme, est loin d'être avantageuse aux malades. Tout au plus reste-t-elle indifférente en quelques cas; le plus souvent elle est nuisible. Si quelques-unes des femmes de notre service, devenues faméliques pour un temps plus ou moins long, ont conservé presque intégralement leur embonpoint et leurs forces, beaucoup d'autres, et en bien plus grand nombre, dans les mêmes conditions ont maigri, pâli, et se sont affaiblies considérablement. C'est là du reste ce qu'on observe d'habitude dans les boulimies de tout genre, qui finissent toujours au bout d'un certain temps par devenir singulièrement préjudiciables à l'économie. Règle générale, l'excès d'aliments «ne profitepas » auxfaméliques; souventd'ailleurs il est plus quelargement compensé par les troubles gastriques ou intestinaux qu'il ne manque guère de provoquer. C'est là en espèce ce que nous avons remarqué fréquemment. Ainsi, l'une de nos malades qui pendant quatre mois mangea d'une façon étonnante, qui « dévorait », suivant sa propre expression, qui même était réveillée la nuit par le besoin de la faim, subit sous nos yeux un amaigrissement très notable et tomba dans un état de débilitation qui ne laissa pas de nous inspirer quelques alarmes.

Un dernier détail — et celui-ci des plus curieux — me reste à vous signaler. S'il est en pathologie deux symptômes discordants, c'est à coup sûr la fièvre et l'exagération de l'appétit. On croi-

trait impossible de voir s'associer jamais une faim dévorante et un état fébrile plus ou moins accusé. Eh bien ! cette union bizarre, extraordinaire, la vérole la réalise quelquefois. Il est

1-- des cas où, comme je vous le disais dans notre dernière réunion, la boulimie syphilitique coexiste avec la fièvre syphilitique de forme intermittente ou continue, .l'ai vu, chose étrange, des ma-

lades alitées par une fièvi-e élevant le pouls à 110, 115, 120, en même temps que la température axillaireà39\ - 39% 5,-39%8, — j'ai vu, dis-je, ces malades être parfois tourmentées par les angoisses d'une l'aim vorace et absorber ime quantité d'aliments double, ti iple ou quadruple de celle qui leur suffisait à l'état de santé ! Ce fait insolite, qui renverse les données de l'observation commune, n'a pas été sans me surprendre vivement, je vous l'assure, Messieurs. Je l'ai étudié avec soin, avec rigueur, et je puis vous le donner comme absolument vrai, comme positif, quelque interprétation d'ailleurs qu'on veuille lui attribuer. Il n'est même pas très rare, car j'ai eu l'occasion de le rencontrer à des degrés divers sur un certain nombre de nos malades.

Ce qui ajoute encore à la singularité d'une telle association de phénomènes discordants, c'est que la boulimie coexiste parfois non pas seulement avec la fièvre, mais, de plus, avec un ensemble d'accidents qui impliquent en général et semblent commander, pour ainsi dire, une dépression notable de l'appétit. J'ai dans mes notes l'histoire de plusieurs malades qui, boulimiques et fébricilantes à la fois, conservèrent une faim dévorante en dépit d'un état de malaise très accentué, d'une asthénie profonde et comparable à l'accablement des fièvres graves, de douleurs aussi variées que pénibles, d'une insomnie presque continue, de sueurs profuses, d'algidités périphériques, de désordres nerveux multiples, de troubles intenses des grandes fonctions, d'un pouls défaillant et misérable, etc. ! — L'intégrité et, à plus forte raison, l'exagération de l'appétit ne font-elles pas un contraste étrange au milieu d'un tel ensemble de phénomènes?

Contraste étrange, ai-je dit; oui certes, mais contraste plus apparent que réel. Car, en somme, cette exagération de l'appétit n'est elle-même qu'un phénomène morbide. Loin d'être le témoignage d'une santé en parfait équilibre et de fonctions s' exerçant avec une énergie de bon augure, elle n'est au contraire qu'un indice de maladie, qu'un symptôme essentiellement pathologique. Rien d'étonnant donc à ce qu'elle coexiste avec d'autres symptômes également pathologiques, dont elle ne diffère que par l'apparence spécieuse d'un attribut de la santé.

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La durée qu'alVucLc l'exaltalion de l'appéLil, dan;^ la syphilis secondaire est très variable. Quclquclbis elle n'est qu'éphémère, ne dépassant pas dix à douze jours. — D'autres fois, et c'est Là le cas le plus habituel, les phénomènes boulimiques persistent plusieurs semaines. Il n'est même pas rare qu'ils se prolongent, avec des exacerbations et des rémissions alternantes, deux, trois ou quatre mois. — Ils peuvent être plus opiniâtres encore : ainsi je les ai vus durer au moins sept mois chez l'une de nos malades, et cela avec une intensité extraordinaire. Enfin, ils sont parfois sujets à récidives. — Tel est, comme exemple, le cas d'une autre malade dont voici la curieuse histoire.

Cette femme entra ici en juin, une première fois, pour des chancres syphilitiques vulvaires. Vers la fm de juin, l'explosion des accidents généraux s'annonça d'abord par des maux de tête violents, des douleurs multiples dans les membres, des accès fébriles intermittents, des phénomènes analgésiques, puis par une syphilide de forme papuleuse. Pendant trois à quatre semaines, cette femme « dévora », sans exagération, ne mangeant pas moins de dix rations d'hôpital, non compris les suppléments qu'elle pouvait se procurer. Au sortir de table, après avoir copieusement déjeuné ou dîné, elle se remettait à manger avec une voracité surprenante. Tous ces phénomènes s'apaisèrent bientôt sous l'influence du traitement spécifique, et la malade quitta l'hôpital en bon état. Mais voici qu'en novembre se produisit une poussée nouvelle de syphilis, s'accusant par des syphilides buccales, par des syphilides vulvaires, par des accès fébriles, des douleurs multiples dans la tête, le thorax, les membres, etc. Tout aussitôt la faim s'exagéra derechef; tout aussitôt la boulimie reparut de plus belle, pour durer ce que durèrent les accidents de cette seconde poussée et se dissiper avec eux. — Soit dit en passant, cette double apparition de la boulimie coïncidemment avec des poussées successives de syphilis n'est-elle pas bien faite pour nous édifier sur la pathogénie du phénomène et nous montrer l'origine dont il dérive?

La boulimie syphilitique n'est pas une manifestation grave, parce que le plus habituellement elle se dissipe avant d'avoir eu le temps de devenir grave. Ce n'est pas cependant une manifesta-

lion indilîércnLc, car elle entraîne souvent à sa suite des désordres gastriques cl, intestinaux qui sont de nature à retentir sur la nutrition el sur kl santé générale. D'autre part, elle ne se produit guère que dans les syphilis de foi me nerveuse, lesquelles comportent tou jours une série d'accidents plus ou moins sérieux et, sinon graves, du moins pénibles et rebelles poui- la plupart. Des manifestations de cet ordre c'est même une des plus importantes, en raison du système qu'elle alïecte et des fonctions qu'elle compromet.

Au point de vue thérapeutique, je ne crois pas que les troubles de l'appétit dont nous venons de parler donnent lieu à des indications spéciales. Symptôme d'une diathèse, la boulimie syphilitique réclame le traitement de cette diathèse, et c'est tout. Seulement, expression habituelle de syphilis à déterminations nerveuses multiples et généralement assez rebelles, elle me paraît légitimer l'intervention d'un traitement pi«s énergique que celui dont on a coutume de faire usage dans la plupart des cas. Il en est d'elle, à cet égard comme d'un certain nombre de symptômes nerveux secondaires qui sont bien plus difficilement influencés par la médication spécifique que les autres accidents de la diathèse, notamment que les éruptions cutanées ou muqueuses. C'est là un fait qui ressort de l'expérience et dont il importe en pratique d'être prévenu. Si l'on n'oppose aux manifestations de ce genre que le traitement usuel, aux doses courantes, on n'obtient aucun résultat. Mais si, dépassant les doses habituelles, on proportionne l'action du remède à la résistance connue de cet ordre d'accidents, on ne tarde guère en général à constater les heureux effets de la médication.

Est-il avantageux, en Tespèce, d'associer au traitement spécitique quelques-uns de ces nombreux agents qui composent la thérapeutique banale des phénomènes nerveux et des névroses? Je ne saurais le dire. Très fréquemment dans le but de combattre plus efficacement ces troubles de l'appétit, j'ai tenté de combiner à l'emploi des mercuriaux et des iodiques soit l'administration de l'opium, du bromure et d'autres antispasmodiques, soit encore l'hydrothérapie, les douches sulfureuses, les bains sulfureux, etc. Mais telle est, même indépendamment de l'intervention de l'art.

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la variabilité des phénomènes que nous venons d'étudier, telle est surtout l'inconstance de leur marche et de leur durée, que je n'oserais encore rien affirmer de positif sur la valeur réelle de cette médication mixte et de ces derniers agents en particulier. Je ne ferai de réserve que pour l'hydrothérapie qui, en pareil cas, m'a toujours paru seconder d'une façon efficace les effets du traitement spécifique.

Quant aux accidents qui compliquent parfois la boulimie secondaire et qui sont produits par elle (troubles gastriques ou intestinaux), je crois véritablement illusoire de s'attacher à les combattre par un traitement spécial. Il est impossible de s'en rendre maître tant que persiste la cause qui leur a donné naissance et qui les entretient. Tout ce qu'on peut faire contre eux, c'est d'en modérer l'intensité en leur opposant une médication purement palliative.

Pour achever ce qui a trait aux accidents gastriques de la pé-

1. Est-il besoin, après l'exposé qui précède, de justifier la nature syphilitique du symptôme important que nous venons de décrire? J'ai longuement discuté ce point dans un mémoire spécial auquel je prie le lecteur de se reporter {Noie sur certains cas curietix de boulimie et de pohjdipsie d'origine syphilitique, in Gazette hebdom. de médecine et de chirurgie, Paris, 1871), et je ne crois pas que le moindre doute puisse subsister à cet égard . Qu'il me soit permis de reproduire ici quelques passages empruntés à ce travail.

« ...Ce n'est pas certes sans hésitation ni sans mûr examen que je suis arrivé à rattacher à la syphilis les troubles singuliers de l'appétit que je viens de décrire. Longtemps je me suis tenu en défiance, me demandant si je n'étais pas victime d'une illusion. Longtemps j'ai recherché si celte exagération morbide de l'appétit n'était pas un simple fait de coïncidence, sans relation avec la diathèse syphilitique. D'une part, en effet, j'avais affaire à des femmes jeunes, très jeunes même pour la plupart, que nous observions dans cette période de la vie où l'appétit est le plus vif, le plus impérieux, et dégénère parfois en de véritables fringales. Ces malades, d'autre part, étaient /emmes, et sujettes comme telles à toutes les bizarreries d'un système nerveux facilement excitable. Surgissait donc la question de savoir si la boulimie dont elles étaient affectées n'était pas le résultat d'une perturbation nerveuse quelconque étrangère à la syphilis (hystérie, névrose, nervosisme, affections cérébrales, etc.). Puis ce phénomène ne pouvait-il pas reconnaître comme origine quelque autre cause de l'ordre de celles qui déterminent la boulimie vulgaire, non spécifique, telles que névroses gastriques, affections vermineuses, influence de certains remèdes, voire de certaines substances toxiques employées dans rindustrie (sulfure de carbone, par exemple)? Ne pouvait-il pas enfin dériver d'autres causes plus simples encore, des privations antérieures, du changement de milieu, du séjour à Thôpital, des modifications du régime, etc. ? Une

riode secondaire, il ne nie reste plus mainlenanl qu'à vous signaler les deux ordres de phénomènes suivants :

l" Des troubles dyspeptiques ou gastralgiques, analogues à ceux de la dyspepsie ou de la gastralgie commune. Ces troubles sont excessivement communs chez la femme dans les premières années

griinde n;scrve et un contrôle sérieux m'étaient donc imposés avant de rien conclure sur un sujet aussi compl(!xe et d'appréciation aussi délicate.

Or, analysant scrupuleusement à ces divers points de vue Tétat de mes malades, je uc trouvais rien sur elles à quoi pût être rapportée l'exagération insolite de leur appétit. Nul antéccdciil do symptômes identiques ; — nulle affection antérieure du système nerveux ; — chez la plupart, aucun phénomène qui autorisât à soupçonner une hystérie jusqu'alors latente ; — pas de chlorose appréciable; — pas de diabète ; — pas d'affection vcrmineuse (des remèdes vermifuges ou tœnifugcs administrés à plusieurs de nos malades n'ont produit ni expulsion de vers, ni atténuation de la boulimie) ; aucune influence médicamenteuse ou toxique à invoquer (quelques-unes de nos malades avaient été soumises préalablement à l'action de l'iodure de potassium ou des ferrugineux ; nous avons suspendu l'administration de ces remèdes sans que l'appétit ou la soif diminuât); — aucune autre condition individuelle et idiosyncrasique à suspecter; — aucune raison pathologique, en un mot, qui pùt expliquer la production du phénomène.

Par cela seul, déjà, n'était-il pas rationnel de se demander si, en l'absence de toute autre cause, cette boulimie ne pouvait pas être rapportée à la syphilis, au môme titre que les autres accidents contemporains que nous observions chez nos malades?

Me plaçant à ce point de vue, je trouvais nombre de raisons qui m'autorisaient à considérer cette interprétation comme acceptable et légitime- Ces raisons, qui me paraissaient et me paraissent encore démontrer jusqu'à l'évidence la nature syphilitique du symptôme à l'étude, peuvent être résumées sommairement de la façon suivante :

1° Fréquence même du symptôme chez, les sujets syphilitiques. — Chacun conviendra que la boulimie est un pliénomène rare en médecine commune. Or, le fait seul de l'avoir rencontrée près d'une soixantaine de fois, dans l'espace de quelques années, chez des sujets syphilitiques ne constitue-t-il pas déjà une forte présomption en faveur delà nature syphilitique du symptôme? L'aurais-je observée avec une Iréquence telle, si elle n'eût eu aucuije liaison avec la syphilis, si elle n'eût apparu chez nos malades qu'au seul titre d'une fortuite coïncidence ?

T Identité des conditions dans lesquelles se produit ce symptôme chci. les sujets syphilitiques. — C'est dans la période secondaire delà syphilis, et presque invariablement dans les premiers temps de cette période, souvent même à son début et coïncidemmcnt avec les premières manifestations constitutionnelles, que se manifeste la boulimie, ainsi que nous l'avons précisé dans les pages qui précèdent. Or, se produirait-elle ainsi à terme fixe, à point nommé, |)Our ainsi dire, et à une époque de la maladie aussi catégoriquement déterminée, si le hasard seul des coïncidences en disposait, si le hasard seul présidait à son apparition?

3° Coïncidence du phénomène boulimie avec d'autres accidents syphUitiques et, ce qui est plus significatif encore, avec d'autres accidents syphilitiques de même nature, évidemment imputables à un trouble général du système nerveux. Comment se refuser, en effet, à considérer ce symptôme comme syphilitique, alors qu'on le voit se produire en compagnie d'autres rnanil'cstationssyphiliti(}ues, en compagnie spécialement d'autres accidents de môme ordre, relevant comme lui d'un état pathologique des centres nerveux (céphalée, insomnie, douleurs, névralgies, viscéralgies, troubles de la sensibilité générale ou spéciale, étourdissements, défaillances, asthénie, accès convulsifs, Irem-

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